Pauvre police, pauvre peuple

L’assassinat perpétré dans l’enceinte de la Préfecture de Police de Paris le 3 octobre nous enjoint au recueillement et à la compassion pour les familles des policiers assassinés ainsi que pour la famille de l’assassin. Si la vie devient difficile lorsqu’un des nôtres est assassiné, elle n’est pas mieux les parents et les enfants d’un assassin qui non seulement doivent porter le chagrin de la disparition de celui qui a contrevenu à la loi (qu’il soit mort ou emprisonné) ainsi que le poids du regard des autres.

Une fois encore les médias en continu n’ont eu que peu de respect pour les victimes, ce qui importait c’était de faire de l’image et du bruit. Les interviews se sont succédé pendant deux journées durant lesquels étaient répétés sans cesse les mêmes discours bien que sous des aspects et avec des mots différents. Parmi les fadaises, particulièrement inopportunes et déplacées dans une telle situation, on a entendu que l’assassin était un employé modèle à la restriction qu’il était en situation de handicap, que l’assassinat est d’autant plus dramatique que tout le monde se connaît à la « préfecture » où tout de même il y a plusieurs centaines de personnes qui y travaillent. Suivant les premiers reportages l’assassin semblait n’être qu’un « banal » agent administratif, puis coup de théâtre il disposait d’une habilitation « secret-défense », puis second coup de théâtre il se serait « radicalisé » ainsi l’assassinat sur un coup de folie devenait un acte terroriste.

L’attitude de la presse qui n’est pas sans incidence sur l’opinion des citoyens et surtout l’évolution de la communication officielle devront être analysées, car, comme pour l’incendie de Rouen, il faut remarquer que les personnes n’ont que peu (c’est un euphémisme) prises en compte. Ce battage médiatique a-t-il été de nature à rassurer les citoyens et à réconforter les policiers durement meurtris ? Ne vaut-il pas mieux faire « profil bas » quand on est dans l’ignorance des causes et des conséquences d’un évènement plutôt que d’annoncer n’importe quoi au risque, déstabilisateur et anxiogène pour les personnes concernées, d’être démenti au fil des heures par des informations contradictoires.

Une fois encore ni la communication du gouvernement ni les médias « en continu » n’ont installé un climat rassurant, bien au contraire et le public comme les policiers doivent faire avec leurs angoisses, leur tristesse, leur douleur Certains citoyens essais d’être proches des policiers tellement malmenés du fait de la stratégie de maintien de l’ordre mise en place par le gouvernement, comme cette pétition sur MesOpinions.com : « Je suis un simple citoyen, comme tout à chacun je ne suis pas toujours d’accord avec les lois. Mais il y a des lois et nous nous devons de les respecter. Au regard des événements actuels, qui sont proprement honteux mais qui malheureusement sont en passe de devenir des « banalités ». Je vous propose par cette pétition d’affirmer votre soutien à nos forces de l’ordre qui sans leur action et leur présence de chaque instant nous plongerions dans le chaos. Il est absolument inadmissible que l’on attente à la vie de policiers par quelque moyen que ce soit. » Même si elle peut apparaître un peu simpliste cette pétition est hautement respectable et sans doute apportera-t-elle un peu de baume sur les douleurs réelles des policiers. Pour autant elle ne prend ni en compte la réalité des causes profondes de l’origine du malaise de la police et élude bien sûr celles de la radicalisation djihadiste.

Je ne vais réécrire ici ce que d’autres, plus savants que moi sur le sujet, ont écrit à propos de la montée de la radicalisation djihadiste et de l’adhésion à ces mouvements extrémistes. Les causes mêlent des questions sociales de déclassement, de replis communautaires et des causes individuelles intellectuelles et psychiques. Croire que des lois (souvent discutables) et un arsenal policier réglera la question du terrorisme et de la radicalisation relève d’une erreur d’appréciation et de gestion des situations ainsi que d’un aveuglement des gouvernants (si ce n’est de la bêtise) et vraisemblablement d’une stratégie de gouvernance à la tartuffe qui permet de masquer par l’étiquette terroriste une foultitude de situations où ce sont les gouvernants qui ont besoin de cacher leur responsabilité ; qui serait surpris si à l’issue de l’enquête sur l’incendie de l’usine Lubrizol on apprenait qu’il s’agit d’un acte terroriste, le directeur de l’entreprise n’a-t-il pas clamé haut et fort que l’origine serait extérieur à l’usine. Faire croire qu’une action policière réglera le terrorisme et la radicalisation c’est leurrer les citoyens et plus encore les policiers. Là, dans l’affaire de la Préfecture de Police, quelle que soit la réalité de la radicalisation de l’assassin, vraie ou subite construction officielle, la police se trouve affaiblie, elle montre qu’elle n’est même pas en capacité de détecter des « radicalisé » en son sein, alors de là à protéger le pays.

Voilà un double coup dur pour des policiers durement touchés par le désamour important que leur porte une grande partie de la population. Il est temps que le gouvernement, les élus de la nation et surtout les syndicats de policiers se penchent (sereinement et sans corporatisme) sur une situation qui empire de jour en jour à tel point qu’un policier n’ose plus dire qu’il est policier, aujourd’hui il est « fonctionnaire ». A titre d’illustration de ce malaise entre la police et la population il faut regarder ce documentaire sur Public Sénat https://www.publicsenat.fr/emission/documentaires/police-illegitime-violence-144937. Il s’agit d’un film écrit et réalisé par Marc Ball. Une coproduction Talweg Production – France Télévisions France 3 Paris Île de France que Public Sénat présente de la façon suivante : « Police, illégitime violence : Dans les quartiers populaires de France, la confiance est rompue entre les jeunes et la police. Le moindre contrôle d´identité porte en lui les germes d´un possible dérapage, une rébellion ou une bavure. Une affaire est emblématique de cette impasse. Pour la première fois en France, des adolescents ont porté plainte collectivement pour violences volontaires contre une brigade de police du 12e arrondissement de Paris. Au cours de ce procès, c´est la mission même de la police qui sera mise en accusation. Citoyens, éducateurs, avocats ou encore policiers, cherchent une issue et dénoncent le recours systématique à une violence qu´ils considèrent comme illégitime. En suivant leur combat, ce film lève le voile sur les mécanismes de cette violence et les silences qui l´entourent. »

Ce film lève le voile sur les mécanismes de cette violence et les silences qui l´entourent, c’est cette violence qu’il faut analyser. Elle est le résultat d’un interdit de parole autant chez les policiers que dans les populations : qui ose se dresser contre les trublions de tous ordres ? Une anecdote pour illustre ce point ; il y a quelques jours mon épouse passait devant le collège du centre-ville de Poitiers lorsqu’elle vit un gamin de 13 ou 14 ans avec sa copine, il était en train de dévisser la plaque du collège. « Pourquoi fais-tu ça ?, Je ne sais pas », et le gamin est parti laissant la plaque en place, mais une dizaine de personnes sont passées sans s’arrêter, sans interpeller ce gamin, qui sait ce que cette indifférence pourrait provoquer chez lui, quel regard aura-t-il sur l’autorité des adultes d’abord puis celle des policiers et des enseignants ? Ceci étant dit ne méconnaissons pas qu’il existe des voyous face auxquels les policiers se sentent abandonnés par une nation qui ne leur donne pas les moyens en effectifs et en matériels suffisants, et pas une justice elle-même bien en mauvaise posture : ni moyens, ni effectifs (magistrats, greffiers, éducateurs de prévention. Face à ces situations sociales et professionnelles qu’elle est la portée de la parole des policiers ?

Alors il y a de la violence qui peut s’installer chez eux mais qui ose reconnaître la violence policière tellement occultée par une manipulation politique de la notion de « violence légitime de l’État » qui autoriserait tout, y compris de mutiler des manifestants. Je comprends la violence policière en tant qu’elle est la conséquence d’une impasse de la parole : qui écoute, qui entend les policiers ?

J’étais hier à une Assemblée Générale de Gilets Jaunes où ceux-ci expliquaient assez bien la difficulté qu’ils ont à comprendre la violence policière qu’on a pu constater sur les manifestations ou, pire, sur les ronds-points ; après tout, disait l’un d’eux, le problème de la réforme des retraites c’est aussi leur problème, ce que ne dément pas un policier interrogé par le « média libre » QG à l’occasion de la manifestation des policiers le 2 octobre et intitulé : « Police et Gilets Jaunes : encore raté ! ». Ce policier ajoutait : « on comprend les Gilets Jaunes, les problèmes posés par leurs revendications sont aussi les nôtres, nous sommes aussi des citoyens… mais on ne pourra jamais s’associer aux Blacks Blocs et aux Gilets Jaunes radicalisés (ndl il faudra interroger cette notion de radicalisation des Gilets Jaunes) », heureusement car disait-il « on est obligé d’assurer la sécurité. » C’est justement dans la manière d’assurer la sécurité que sont l’origine et l’essence du fossé qui se creuse entre la police et la population. Le reportage de QG, https://www.youtube.com/watch?v=6Z5qBxPiCAU&feature=em-lsp, comme tant d’autres montrent comment et en quoi la stratégie de maintien de l’ordre voulu par le président de la République est à l’origine de ce malaise.

J’avoue, sans forfanterie car le connais bien les policiers avec lesquels j’ai beaucoup travaillé, que je ne comprends pas comment ils tiennent encore le coup. Mis à part quelques va-t-en-guerre de certains syndicats tellement présents sur BFM TV et enflammés par certains spécialistes « sécurité » de la chaîne, les policiers ont un sens du service public chevillé au corps, ils sont généreux et pleins d’abnégation, leur dévouement est sans faille, ils l’ont si souvent montré. Peut-être est-ce qu’au quotidien, en raison des conditions de travail et de l’organisation du travail, la notion de service au public disparaît, ce qui fait écrire que contrairement à d’autre pays où la police est au service du public et vécue comme « aimable », en France elle est vue comme étant exclusivement répressive, et aujourd’hui violente.

Nous citoyens, si nous voulons une police et une justice à la hauteur de nos besoins et de nos espérances, nous devons le manifester, fusse dans la rue. Chaque policier doit aussi participer à ce chemin vers la une modification de l’image de la police par une réflexion sur son engagement et la qualité de sa soumission aux ordres. La démocratie se gagne chaque jour par un engagement politique de chacun de nous, nous pouvons nous exprimer dans les urnes et si besoin est dans la rue, il n’est nullement nécessaire de gadget électoraliste comme la Convention Citoyenne pour le climat. Nous avons un devoir impérieux de réconcilier la police avec la population, ne pas le faire rapidement c’est prendre le risque que s’installe un pouvoir autoritaire antichambre de la dictature.

Sauvons nos policiers

Dans mon dernier livre[1] Gilets Jaunes j’ai, au dire de lecteurs, été particulièrement sévère envers les policiers. Erreur je ne parlais guère des policiers moins encore de la personne « policier ». Mon propos concernait la police en tant qu’elle est une institution et une force de l’État. Toutefois à la relecture du chapitre et au fil des samedis il m’apparaît qu’un approfondissement de mon propos est nécessaire.

Lorsqu’on écrit sur un sujet on pense global et on laisse de côté la singularité, ce qui amène à laisser croire que toute partie du sujet serait identique au tout. En outre tout écrit à propos d’un sujet sociétal reflète un système. Jacques Ellul définissait le système « comme un ensemble d’éléments en relation les uns avec les autres de telle façon que toute évolution de la provoc l’évolution de l’ensemble et que toute modification de l’ensemble se répercute sur chaque élément. » La « police » est un système dont les éléments sont indissociables et, surtout, interagissent les uns avec les autres. Ne sera-ce pas un truisme que d’écrire que les ordres donnés par la hiérarchie de la police ont des incidences sur chacun des policiers qui, d’ailleurs, vont au-delà de la simple exécution des ordres. Ainsi, un ministre et une hiérarchie qui ordonnent la mise en œuvre d’actions violentes comme on l’a vu lors des manifestations des Gilets Jaunes ne risquent-ils pas ‑à moins que ce soit un objectif‑ de rendre violent chacun des policiers ? De la même façon des policiers (en tant que personnes) violents ne peuvent-ils pas rendre la police violente ? L’incident de Toulon où un policier, gradé, a fait usage de violences envers un passant (peut‑être un manifestant) ou le cas des policiers qui ont gazé des personnes handicapées sans que leurs collègues interviennent pour les empêcher de commettre ces actes de violence, n’est-ce pas l’illustration possible d’un effet de contamination interéléments dans un système ?

C’est donc bien dans cet esprit que je parlais de la Police qui visiblement appliquait avec une conscience méticuleuse les directives ministérielles qui n’avaient pas d’autre but que de discréditer puis de détruire le mouvement des Gilets Jaunes. Au-delà du cas des Gilets Jaunes cette situation amène à poser la question de ce qu’est la police, de son utilité et de ses finalités. Laurent López[2] pose bien la question dans un article riche qui bien que traitant du 19e siècle n’a rien d’anachronique et doit nous amener à réfléchir à propos du rôle social de la police et donc de son fonctionnement : « Au sortir du 2nd Empire, les serviteurs honnis de Badinguet qu’incarnent les policiers et les gendarmes envisagent avec pessimisme leur avenir après les déclarations vengeresses des nouveaux hommes forts. Et pourtant, comment assurer dans cette République renaissante la sûreté des citoyens, ce troisième droit imprescriptible de l’Homme, sans une force publique qui légitimait aux yeux des hommes de 1789 l’institution d’une « contribution commune » ? Mais que doivent alors défendre les forces de l’ordre : un régime et ses lois ? Un peuple et ses citoyens ? Un système et ses libertés ? Et cette force publique est au centre de préoccupations considérant, dans la 2nde moitié des années 1880, que « les malfaiteurs croissent nombre et en audace ; il faut au plus tôt endiguer le torrent qui menace la sécurité de tous ». » Aujourd’hui, la police est-elle chargée de protéger les personnes, d’empêcher coûte que coûte une parole d’opposition au pouvoir, de contraindre les citoyens jusqu’à obtenir leur soumission ?

J’avais donc tenté de montrer que l’action de la police, offensive, contre les Gilets Jaunes est bien l’expression d’un pouvoir qui ne veut laisser aucune place à quelque contestation que ce soit. La Justice a également été instrumentalisée pour faire taire les dissidents, le pouvoir étant amplement et solidement aidé par les syndicats de policiers qui ne manquent jamais une occasion de fustiger la Justice et son supposé laxisme. Le public aussi a été soumis par le pouvoir, grâce à une propagande bien orchestrée ; il a retourné sa position puisque de samedi en samedi de 84 % de soutien aux Gilets Jaunes les soutiens se sont étiolés jusqu’à quasiment disparaître. La propagande, largement diffusée par les médias télévisuels notamment BFM TV, a joué sur le cœur de la pensée philosophique du quidam : la consommation et l’accès aux loisirs mercantiles ; les Gilets Jaunes empêchaient de faire des achats le samedi et attentaient aux temples modernes : les commerces. La nasse était refermée.

On ne manquera pas de me rappeler les terribles Black Bloc. Ils existent, qui pourrait le contester. Cependant n’est-il pas curieux que du 17 novembre 2018 au mois de mars 2019 on ne les ait jamais vus ailleurs que dans les manifestations des Gilets Jaunes, y compris à Le Pouzin en Ardèche, petite ville de 2800 habitants, où moins de 200 Gilets Jaunes s’étaient rassemblés sur un rond-point ? Quand on apprend par FR3 que des policiers ont intégré, en civil et sans insigne, un cortège, que d’autres ont infiltré les groupes anti‑G7, nous sommes en devoir de nous demander si les Black Bloc des manifestations de Gilets Jaunes n’étaient pas des policiers chargés de provoquer des incidents ou pour le moins quelques « indics » chargés de la même besogne contre une promesse de remise de peine ; ce serait là une pratique ni nouvelle ni totalement inhabituelle.

Dans un tel contexte que reste-t-il au policier intègre pour survivre : la foi dans le cœur de sa vocation qu’il voit se déliter ? La très grande majorité des policiers a embrassé ce métier par goût de servir les gens. Aujourd’hui ils souffrent de ne plus pouvoir faire le métier qu’ils ont choisi faute de moyens matériels et humains, faute de formation et subissant toujours plus de pression de la part du pouvoir et de demandes de la part des usagers. Il y a peu de temps je me suis entré dans un petit commissariat dans le 2e arrondissement de Paris : un lieu sombre, quasi-une alcôve et pas très propre, il y a quelques semaines je suis allé au commissariat de Poitiers pour déposer une plainte : un ascenseur en panne ce qui me rendit difficile l’accès à l’accueil, un policier affable me reçut dans son bureau minuscule et encombré, dépourvu d’imprimante ce qui l’obligeait à « foncer » au bout du couloir… Quant aux effectifs ! Inutile de requérir l’aide de la police à Poitiers pour calmer des fêtards au centre-ville, il y a à peine suffisamment de personnels pour assurer un semblant de sécurité dans les quartiers « sensibles » et répondre aux appels d’urgence sur « police secours », malgré cela mes appels ont toujours été très bien reçus avec politesse et gentillesse. Ces policiers je les connais, j’ai, jadis, travaillé avec eux et quand je vois la misère matérielle dans laquelle ils travaillent j’ai honte pour mon pays, ne parlons pas des salaires.

Alors dans le contexte de haine attisé par le pouvoir contre les Gilets Jaunes que reste-t-il au policier intègre pour conserver son identité professionnelle et sans doute personnelle ? L’individu n’a que trois choix : se conformer à l’identité d’une police violente au risque de devenir soit violent soit « schizophrène », sans doute les deux à la fois, ou démissionner ou se suicider.


[1] Jean-Jacques LATOUILLE, Gilets Jaunes, Iggybook, en librairie ou pour la version numérisée FNAC, Amazon ou directement sur le site de l’auteur https://jean-jacques-latouille.iggybook.com/fr/

[2] Laurent López , Sauver la France, défendre la République, protéger les citoyens : les forces de l’ordre et les injonctions sécuritaire de la belle époque, dans « La République à l’épreuve des peurs , de la Révolution à nos jours », Presses Universitaires de Rennes, p179.

« Macron nous pisse dessus, BFM dit qu’il pleut ».

En juin 1869, à Saint-Etienne, les soldats de Napoléon III ouvraient le feu sur des mineurs en grève : 14 morts et des dizaines de blessés.

Ces mineurs étaient en grève pour que leur journée de travail passe de 10 heures (parfois plus) à 8 heures, pour une augmentation de leurs salaires et pour la mise en place d’une caisse de secours.

Finalement des revendications peu éloignées de celles des Gilets Jaunes.

La presse généraliste mettait l’accent sur la présence   d’hypothétiques « agents extérieurs » se mêlant aux ouvriers, comme aujourd’hui BFM le fait en faisant porter l’essentiel de l’information sur la violence, donnant la primauté aux syndicats de policiers et aux consultants « en sécurité » au détriment des analyses politiques et sociologiques. Encore ce mercredi 1er mai cette chaîne nous explique que les policiers ont chargé les manifestants pour les « protéger » en voulant les séparer des blacks blocs, sans doute voulaient-ils aussi protéger les personnes handicapées, en fauteuil roulant, en les gazant à grands coups de bombes lacrymogène.

Castaner  suppôt d’Emmanuel Micron, fait charger le peuple et BFM, soutenu par les perroquets enrubannés que sont les députés LREM, se positionne en soutien inconditionnel et en porte-voix de ce gouvernement qui massacre le peuple.

Je n’avais pas mon appareil photo lorsque, au bas de la rue Jean Jaurès à Poitiers, j’ai lu cette affiche rapidement enlevée par les services municipaux : « Macron nous pisse dessus, BFM dit qu’il pleut ».

 

Gilets Jaunes : la haine, la délation et le chœur des pleureuses.

Prologue : Que nos gouvernants puissent être touchés par la Grâce et entendre ce que disait Edward Osborne Wilson : « L’humanité ne se définit pas par ce qu’elle crée, mais parce qu’elle choisit de ne pas détruire. »

Irai-je, après les saccages de samedi 16 rejoindre le chœur des pleureuses, celles qui ont tellement peur pour leurs biens, leur sécurité, leur tranquillité ? Aujourd’hui les bourgeois ont « chaud aux fesses » alors ils en appellent au sauvetage de la République, eux qui sont si peu républicains dans les faits de leur vie quotidienne. Laissons ça, peut être n’est-ce qu’une question de point de vu. Mais, les pleureuses politiques sont là ! Sous prétexte de sauver une République qu’elles contribuent chaque jour à détruire et de préserver des valeurs qu’elles bafouent à longueur de temps voici un ramassis de politiciens qui appelle au rétablissement de l’ordre, qui veut une loi dure et coercitive pour interdire les manifestations. Que ne voient-ils la colère d’un pays où 3 millions de ses habitants ne peuvent pas subvenir à leurs soins d’hygiène élémentaire, où sous prétexte d’augmenter l’allocation d’aide aux handicapés on exclue près de 100 000 d’entre eux du bénéfice de cette allocation après leur avoir refusé leur droit au logement, où on voulait imposer une taxe sur les carburants pour financer la transition énergétique mais où moins de 20% des bénéfices de la taxe vont à cette transition ! Que ne voient-ils pas que sous prétexte d’augmenter les ressources des agriculteurs on va affamer un peu plus ceux qui déjà le 15 du mois ne peuvent plus se nourrir convenablement ! Que ne voient-ils pas qu’il ne suffit pas de distribuer des poignets de cacahuètes pour calmer cette douleur, d’autant plus vive que pendant qu’ils souffrent d’autres (7% de la population et le président de la République) vont au ski, pendant qu’ils déjeunent dans des assiettes ébréchées d’autres achètent pour le Palais des services de table à des prix exorbitants tout en demandant des économies et des sacrifices aux gens les plus humbles. Je pourrais continuer la liste longtemps tant les causes de la désespérance des humbles sont nombreuses, sans compter le mépris dans lequel, politiciens et journalistes, les tiennent.

Alors, il arrive un moment où la souffrance devient d’autant plus insupportable que les espoirs d’un jour meilleur sont inexistants, pas invisibles mais inexistants. Vient la violence comme seul remède au désespoir : marche ou crève ! Chacun dira que la violence est inexcusable, qu’elle n’est la solution à rien, c’est d’ailleurs les raisons pour lesquelles le gouvernement l’a choisie pour régler cette crise sociale, mais la violence permet d’exister. Dans les situations extrêmes la violence donne un visage à celui qui souffre, rappelons nous ce Gilets Jaunes qui répondait à un journaliste : « s’il n’y avait pas eu de violences, auriez-vous parlé de nous ? ». Peut-être la violence du pauvre n’est-elle qu’un gasp mais durant l’instant de cette respiration désordonnée et inefficace l’être se donne l’illusion de pouvoir encore prendre son destin en main. Edgar Morin écrivait (en décembre dans £e Monde) que le mouvement des Gilets Jaunes pouvait analogiquement faire penser à ne crise de foie, et il courrait la métaphore en montrant combien les Français n’avaient plus foi dans la politique, ni sans doute dans la société, ajouterai je, et ne parlons pas des médias. Ont-ils d’ailleurs encore foi en l’Homme ? Les rassemblements sur les ronds points ont montré comment et combien des Femmes et des Hommes se sont retrouvés en construisant une Humanité, alors qu’ils vivaient et ressentaient durement l’isolement engendré par les conditions modernes de la vie ; ils se sont rassemblés, ils se sont retrouvés, ils ont recollé les morceaux de leur identité, ils se sont créé une dignité.

C’est dans cette crise de foi et dans cette nouvelle Humanité que s’origine le mouvement des Gilets Jaunes. Le gouvernement, Jupiter à sa tête, a cru calmer la crise de foi en distribuant quelques bonbons au miel, et ne veut pas reconnaître cette nouvelle Humanité qui met tellement en cause le « haut du panier » de la société. Face à cette moquerie et à ce mépris que reste-t-il aux humbles pour exister, pour ne pas perdre la face devant leurs enfants ? Seule reste la violence. Sachons entendre cet homme algérien (d’un âge certain) interviewé sur France Info ce mardi 19 mars qui racontait combien il était heureux que les jeunes manifestent aujourd’hui, qui disait : « Ils font ce que je n’ai pas eu le courage de faire jadis ». Dans la crise actuelle qui dure depuis quatre mois (du jamais vu) que reste-t-il aux humbles à part la violence pour exister aux yeux du reste de la société et pour que leurs enfants plus tard ne disent pas « ils n’ont rien fait » !

Maintenant, chacun choisira ses responsables de la violence : le gouvernement, les nantis (je n’ose pas écrire les bourgeois) ou les élites (financiers, intellectuels, stars du show-business et journalistes). Peu importe le responsable mais, aujourd’hui, pour les pleureuses, seul est en cause le responsable de la gestion du pays, celui qui est garant du calme et de la sécurité : j’ai nommé le gouvernement. Celui-ci essaye-t-il de répondre à la crise par une analyse de la situation et par des solutions pertinentes ? Nenni, il ne répond à la violence que par la violence, certes légitime puisque c’est celle de l’Etat, encore que cette légitimité soit discutable au regard du discours qui ressasse que la violence est inexcusable. Comment peut-on trouver illégitime la violence en Turquie, en Russie et la flatter en France ? On se croirait dans une cour d’école : “ce n’est pas moi, c’est l’autre”. C’est que quand les bourgeois ont peur ils font donner de l’artillerie. Ont-ils peur de perdre leurs privilèges ? Peut-être pas, encore qu’il faudrait voir au cas par cas. Les bourgeois ont peur de perdre leur argent comme l’ont montré les pleureuses des Champs Elysées confortées par le ministre de l’économie : les violences qui mettent à mal l’économie, qui assassinent le PIB ! Alors l’Etat vient, avec une rare célérité, au secours des commerçants martyrisés alors que les sinistrés de l’Aude attendent depuis plus de six mois des aides. Que des gens perdent leur emploi, qu’ils ne mangent pas correctement, qu’ils ne puissent pas se soigner, qu’il n’y ait plus de services publics pour les recevoir, qu’on les oblige à souscrire des abonnements à internet pour faire leurs démarches alors qu’ils n’ont pas d’argent, tout cela et le reste ça n’intéresse pas le bourgeois et ça n’émeut pas les journalistes qui ne parlent que de la violence, renforçant la trouille du bourgeois. Alors le boxeur (pas celui des Gilets Jaunes mais celui de Matignon) sort les canons. Il faut exterminer les manifestants ; n’a-t-il pas déclaré sur France2 lundi 18 que l’usage des armes dites non létales (mais invalidantes) est une nécessité et peu importe si des gens sont blessés (on sentait dans son discours que “mort” pourrait aussi être à l’ordre du jour) après tout ils n’ont qu’à ne pas manifester. Dans cette vague autoritaire et mortifère, il est rejoint par la cohorte de ceux qui non content d’affamer les humbles. Voilà que les tenants de l’ordre appelés du doux nom de Les Républicains jouissent de voir leur proposition de loi dite « anticasseurs » devenir une loi votée à l’unissons par les perroquets enrubannés de la République en Marche. Elle est belle la République avec des individus qui ont à peu prêt autant d’humanité dans le regard qu’un régiment de cancrelats ! République, tes valeurs sont bafouées, tu es violée par ceux qui n’ont comme intelligence que ton nom galvaudé ; ils ont créé une monarchie républicaine avec ses courtisan et ses coureurs de charges (ou de fonctions) avides d’honneurs, de décorations et de compliments de la part du prince.

Pendant que les brutes s’agitent Jupiter pour donner le change enfume avec un débat qui n’en n’est pas un, un ersatz de concertation, un faux semblant de démocratie. Que sont des réunions noyautées par ses perroquets enrubannés et ses ministres ? Que sont-elles quand elles ne consistent qu’à laisser un court temps de parole aux gens puis, ensuite, à débiter pendant de longues minutes la propagande gouvernementale ? J’oubliai : Jupiter a la solution. Il ne sait pas quels sont les problèmes à traiter mais il arrive avec une solution, sa solution, on l’a vu à l’œuvre avec les négociateurs de l’assurance chômage. Ce mode de gouvernance, narcissique, me rappelle l phrase de Woddy Alen : « C’est bien la solution, mais quel était le problème ». Plus sérieusement, à propos des ingénieurs, le sociologue Michel Crozier écrivait dans « La crise de l’intelligence » : « Certes, ils savent travailler et trouver des solutions mais ils sont, sauf exception et à cause de leur propension à tout traduire en ces termes, incapables de repenser la logique d’un système », avec le cas Macron on voit combien l’analyse de Michel Crozier s’applique aux « énarques », d’autant qu’il ajoute : « Promus très jeunes ils n’ont pas eu la chance de connaître l’échec et de puiser dans leurs expériences ; on retrouve ainsi dans les entreprises des problèmes identiques à ceux des cabinets ministériels. Ces mécanismes ne sont pas réservés aux ingénieurs. On les retrouve chez les financiers, les juristes et les administrateurs. » On comprend alors que lorsque ces gens croisent le chemin des bourgeois nantis qui ont tellement peur de perdre leurs maigres avantages ou ceux qui se satisfont d’un semblant de confort, il y ait une collusion des inintelligences et que la violence d’Etat, dont la prétendue légitimité permet de se dispenser de toute humanité au nom de l’Ordre, soit le recours et puisse revêtir les oripeaux de solution à une crise sociale.

Aujourd’hui, la France n’est que violence, légitime ou pas, et que haine. La France n’est plus une république une et indivisible, la France est « deux ». Jupiter a réussi la plus belle opération de clivage qui n’ait jamais existée. Il comparait, il y a quelques mois, la situation du pays à celle vécue dans les années 1930, il se trompait : il a réussi à ramener le pays au clivage de 1940 1945. Dans cette période il y avait ceux qui résistaient au nom de l’honneur et de la liberté, et il y avait ceux peureux de la peur viscérale qui fait réclamer la protection et la sérénité et ceux peureux de voir leurs biens et leur argent engloutis qui réclament l’ordre, ceux là, les peureux, non contents de se soumettre ont fait vivre la France dans la délation. Voilà que nous retrouvons l’air de la délation avec un « citoyen » (mais on peut être citoyen et dépourvu d’humanité et d’honneur) qui entendant dans un train cinq pauvres bougres raconter comment ils s’étaient emparés de quelques bibelots à la suite des saccages de magasins à Paris, s’est cru obligé d’alerter la police qui s’est empressée d’interpeller les « voleurs » à leur descente du train. Triste sire, triste pays !

Voilà, d’un côté on essaie d’exister, de défendre sa peau, et de l’autre on dénonce, on frappe, on blesse et on tue (il ne faudrait pas oublier la vieille dame assassinée par une cartouche de gaz lacrymogène lancée par un policier) pendant que les chefs font du ski ou se trémoussent dans une boîte de nuit. Alors, faut-il rejoindre le camp des pleureuses ou celui des résistants ? Mais, les Gilets Jaunes vont finir non pas par rentrer chez eux mais n’en plus sortir effrayés des conséquences de manifester et du risque d’être molesté, blessé ou tué par les sbires du ministre de l’intérieur. Certains ont déjà déserté, comme une des plus célèbres Gilets Jaunes sans doute assurées d’une place sur une liste électorale. Que restera-t-il : une France divisée par la haine où plus personne n’osera bouger. Jupiter aura gagné : il sera de fait Imperator, blet mais Imperator jusqu’au jour inévitable où un nouveau mouvement social le déboulonnera.

Me revient le chant des Partisans que nous apprenions à l’école, de mon temps, il y a 60 ans, quand la France se souvenait des combats de ses Mères et de ses Pères :

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ?
Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme.
Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes.

Montez de la mine, descendez des collines, camarades !
Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades.
Ohé, les tueurs à la balle et au couteau, tuez vite !
Ohé, saboteur, attention à ton fardeau : dynamite…

Si Charlie était violent ?

 

Lassé par le gris du ciel et la pluie qui persistent depuis plusieurs jours sur Poitiers, je n‘avais pas vraiment l’âme écrivaine aujourd’hui. Que dire de la société, de la vie, de la politique qui me fasse avancer dans ma réflexion ? Quelle critique de la politique faire qui soit une pierre à la construction d’une pensée collective ? Les sujets et les prétextes défilaient nombreux mais aucun n’accrochait une once de pensée possible, rien ne m’intéressait que je puisse développer. Alors, je me réfugiais dans un livre. Je venais de finir « Les Stars[1] » d’Edgar Morin dont je réserve l’usage quand je reviendrai sur le besoin social d’idoles, bien que je fusse interpellé par la concomitance du développement du capitalisme industriel (peut‑être aussi du capitalisme financier) : « La star est née en 1910 de la concurrence acharnée des premières firmes cinématographiques aux États-Unis. […] Ses caractères internes [du star‑system] sont ceux mêmes du grand capitalisme industriel, marchand et financier. Le Star‑system est une fabrication. » Dans ce processus ce qui me fascine le plus ce sont d’une part la perpétuité d’un système qui se maintien par une sorte de scissiparité ou de génération spontanée où d’autres rejoignent le système comme les idoles du rock ou les sportifs, et d’autre part comment le système est lié voire crée ce qu’Edgar Morin appelle « la nouvelle éthique de l’individualité qui est celle du loisir moderne ». Dans cette éthique du loisir l’individu donne une prééminence, exalte écrit E. Morin, les activités qui lui permettent de se soustraire, au moins temporairement, à la servitude quotidienne, entre autres celle du travail. Alors, la star participe à la vie quotidienne de l’individu en tant qu’on s’identifie à elle comme jadis on le faisait pour les demi-dieux. Si, comme l’écrit E. Morin, « Être reconnu comme homme, c’est d’abord se voir reconnaître le droit d’imiter les dieux », on comprendra la grande proximité, jusqu’au mariage, entre les hommes politiques et les stars du show-business ; cette proximité crée une espace de reconnaissance où le gouvernant dit au citoyen « puisque je suis ton représentant et que je vis aux côtés de dieu, je te représente auprès de lui et je t’en rapproche en même temps que je confirme la « star dieu » dans son rôle de modèle. » Ainsi, la référence de pensée, promue par les journalistes est plus celle de Georges Clooney que celle de Noam Chomsky, celle de Patrick Bruel que celle d’Edgar Morin. Dans ce processus où la star devient la référence et le modèle on comprend que les gouvernants puissent avoir envie de créer leur Dieu, leur temple et leur mythologie : c’est tout le sens des commémorations.

C’est à la croisée de cette lecture et de celle du livre de Philippe Breton et David Le Breton « Le silence et la parole[2] » qu’est venue me percuter la commémoration des attentats de janvier 2015 dont on ne parle que comme n’étant que celui contre le journal Charlie Hebdo, c’est là une restriction qui montre combien les politiques savent, aujourd’hui, construire des idoles. Parler des morts de l’Hyper Casher ce n’est pas suffisamment évocateur pour la pensée collective, mais tout englober sous un générique évocateur pour l’imaginaire comme peut l’être un journal satirique ça « percute » l’imaginaire collectif. Ça rencontre et ça émeut d’autant mieux que, comme l’écrit E. Morin, « Un mouvement naturel fait accéder les masses au niveau affectif de la bourgeoisie. Leurs besoins se moulent dans les patrons-modèles régnants, qui sont ceux de la culture bourgeoise. Ils sont excités et canalisés par les moyens de communication que détient la bourgeoisie. Ainsi l’embourgeoisement de l’imaginaire cinématographique correspond à un embourgeoisement de la psychologie populaire. », alors, vous vous rendez compte, comment ne pas adhérer à une émotion qui de collective devient de masse car il n’est pas possible de ne pas coller à un morceau de la culture bourgeoise d’autant qu’il est soutenu et exalté par des stars appelées à la rescousse par les politiciens. Dès lors il n’est pas de bon ton de ne pas être Charlie, surtout si on croit fermement à la nécessité de défendre et de promouvoir la liberté d’expression.

Mais, que viennent faire là Ph. Breton et D. Le Breton ? C’est une de leurs phrases qui les impliquent dans mon propos : « Je sous-entends en effet depuis le début de cette partie [du livre… chapitre consacré à la violence] que la parole est, par nature, purificatrice. Ce n’est qu’une définition partielle, et partiale, de la parole qui fait l’impasse sur son usage possible comme outil d’agression. La violence verbale ne peut-elle pas avoir des effets terribles et dévastateurs ? » Et si Charlie avait été violent ? Et si la liberté d’expression, donc une parole libérée, était violente ?

Je ne referais pas ici la démonstration de ce qu’est la parole (au-delà des mots) que font D. Le Breton et Ph. Breton, de celle-ci je retiendrais seulement que celui qui n’a pas la parole ou dont la parole n’est pas retenue comme « valable » n’a peut-être que la violence pour exister notamment face à un adversaire. On peut, sinon le comprendre, du moins l’envisager comme objet à penser lorsqu’on lit ce qu’ils rapportent du tueur de Nanterre qui assassinat les membres d’un conseil municipal un soir de séance, celui-ci déclara : « Je veux juste pendant quelques instants me sentir vivre en tuant. » Est-ce que certaines paroles, et la caricature est une parole, ne sont pas tellement violentes qu’elles peuvent tuer et qu’en réciproque celui qu’elles visent n’a pas d’autre moyen de vivre ou de survivre qu’une violence plus forte ?

Dans cette affaire de Charlie Hebdo, dans longtemps, les historiens et les sociologues (Valls sera mort) pourront expliquer la complexité d’un refus réciproque de la liberté de l’autre porté à un apogée, à un paroxysme comme dans le jeu « tu me tiens par la barbichette, le premier qui rira… ». Ici qui a pris la baffe ? Ce n’est ni la liberté d’expression dont on ne connaît pas les limites de la décence et moins encore la laïcité qui étaient en cause ; ce qui était en cause c’est un jeu entre Charlie Hebdo et des islamistes intégristes qui a mal tourné, et pour cause car si c’était un « jeu » pour les journalistes ce n’était que provocations et humiliations pour les islamistes. Alors la commémoration de ce 7 janvier, notamment au nom de la laïcité, n’est pas opportune sauf à vouloir soumettre les foules à un diktat intellectuel et stigmatiser certaines communautés. La parole et l’éducation seraient bien plus à propos pour faire reculer les intégrismes, comme l’école le fit jadis.

Les fomenteurs de cette domination intellectuelle et de cette violence d’état devraient regarder à qui ils parlent : certainement pas l’ensemble du peuple de France, de qui ils parlent : des intégristes ou des croyants, et comment ils parlent. Un canard comme Charlie Hebdo n’était‑il pas un outil de violence par procuration ? Quand j’achète l’exemplaire de ce journal qui affiche en « Une » François Hollande nu avec une goutte qui suinte de sa quéquette, est-ce pour rire simplement, ou pour me moquer de ce type que je n’apprécie pas ? Certainement pas l’un sans l’autre, si je n’étais que dans le premier cas je serais soit totalement niais soit inconscient ; je serais inconscient du mal fait à François Hollande. Dans le deuxième cas je suis conscient que ça fait mal et je me réjouis que ça fasse mal parce que je trouve François Hollande déplorable comme président de la République. Mais, qu’est-ce qui justifie cette violence ? Moralement [mais c’est un mot désuet et inconnu de la plupart des journalistes] peut-on justifier une violence par un désaccord ?

Charlie Hebdo est violent et on nous invite à soutenir cette violence au nom du refus de la violence des autres !

[1] Morin E., les stars, Seuil (Point), 1972, 2015.

[2] Breton Ph, Le Breton D., le silence et la parole, Erès, 2009, 2017.

Sortons Valls

L’affaire de la gifle après celle de la farine ne sont pas exemptes de signification. On ne peut pas se contenter comme le font trop de journalistes d’une pâle remontrance envers les auteurs de ces actes. Les commentateurs doivent des analyses aux citoyens.

Bien sûr tout acte de violence aussi minime soit-il est à condamner dans une démocratie comme dans la vie de chacun ; la violence n’est jamais une solution. Monsieur Valls qui si souvent fait violence aux citoyens devrait réfléchir cela, car il n’y a pas que la violence physique qui doit être condamnée.

En tout cas l’intervention d’un auditeur sur France, le 18 janvier, Inter alors que Manuel Valls était l’invité en dit long sur ce que l’ancien premier ministre provoque comme sentiments et possibles réactions chez les citoyens. Ainsi s’exprima l’auditeur : « Salut Manu, je sais pas si tu trouves ça normal ou pas, moi je pense que la claque en fait, on est 66 millions à vouloir te la mettre. C’était juste trop bon. Sans déconner. Il a été parfait le bonhomme ».

Les journalistes sont en train de faire comme leurs confrères américains l’ont fait vis-à-vis de Trump. Ils n’négligent d’écouter le peuple ; ils restent enfermés dans un entre-soi où les seuls paradigmes d’analyse sont ceux voulus par le microcosme politico-journalistique parisien.

Derrière « la farine et la gifle » il y a des milliers de citoyens fatigués de l’arrogance de Manuels Valls, lassés par celui qui volant être un Napoléon 1er n’est qu’un matamore de second rang. Et il y a tellement de choses chez Manuel Valls qui indisposent les français : son revirement à propos du 49-3, son refus de commenter le bilan de François Hollande et le sien. On n’attend pas de lui qu’il se décerne in satisfécit mais bien qu’il dresse un bilan critique ce qui éviterait à certaines de ses propositions d’apparaître comme des trahisons, par exemple la défiscalisation de la part salariale des heures supplémentaires.

En outres les citoyens sont extrêmement fatigués par ces propositions intenables, parfois choquantes : baisse des impôts pour les classes moyennes et populaires, revalorisation de 10% des petites retraites, augmentation de la prime d’activité pour les travailleurs gagnant jusqu’à 1 500 euros par mois, création d’un revenu décent de 850 euros pour toutes les personnes sans ressource, dès 18 ans… Chacun se demande bien qui va payer et chacun de ceux qui payent se demande jusqu’où va aller la complaisance avec les patrons que Manuel Valls encourage à ne pas augmenter les salaires faisant supporter « le différentiel » par les contribuables grâce à la prime d’activité dont il est le créateur.

Comment apporter une quelconque crédibilité à des mesures comme la suppression du numérus clausus en faculté de médecine, où logera-t-on les étudiants, qui assurera l’enseignement, où feront-ils leurs stages, etc. Les gens en ont aussi plus que marre de ses délires sécuritaires dignes d’un dictateur et de sa vision intégriste et excluante de la laïcité.

Quant à son discours éculé : « Le projet que je porte est le fruit d’un engagement sans faille pour mon pays, le pays que j’ai choisi et qui m’a tout donné. Je suis animé par une conviction profonde : la France a besoin de progrès, besoin de justice sociale, besoin d’innovation. Elle a besoin de la Gauche. », les Français ne le croit pas. Comment croire en son engagement pour la gauche alors qu’il est l’acteur principal de la division, du clivage et de la mort quasi certaine du Parti Socialiste. Comment le croire lorsqu’il parle de justice sociale alors que son passage à Matignon a été parsemé de multiples tentatives pour réduire les droits des personnes en situation de handicap, qu’il est à l’origine de l’exclusion de milliers de gens du droit à l’APL, qu’il a réduit les possibilités d’accès aux allocations familiales, etc.

Enfin, ras le bol du « le pays que j’ai choisi et qui m’a tout donné », nous ne l’avons pas choisi et nous ne lui donnerons rien. Il y a quelque chose de pitoyable dans le fait que François Hollande ait pu le choisir comme premier ministre alors qu’il n’avait fait que 5% à la Primaire socialiste de 2011. Que savait-il qui lui a permis de museler François Hollande et in fine de le trahir comme il l’a fait en se présentant à la Primaire de la Belle Alliance ? Il y a du flou, du mensonge et de la tromperie dans le personnage Manuel Valls !

La gifle et la farine ne mènent à rien. La seule vraie gifle qu’on doive lui infliger c’est une défaite politique. Le 22 janvier nous devons, pour le bien de la France, le sortir de l’arène politique et le renvoyer dans ses foyers car s’en est assez de ses violences intellectuelles et morales.

Violence contre les policiers et sociologie.

Ce n’est qu’un truisme que de dire que tout acte de violence contre un policier est inacceptable autant qu’inexcusable. Mais il faut le dire car toute violence est inacceptable et inexcusable, sauf, dans des limités à définir, la violence d’État.

Nicolas Machiavel dans le Prince (1513) décrivait les trois manières d’accéder au pouvoir et de s’y maintenir : l’habileté, l’argent et la violence. Dans le Léviathan (1651) Hobbes développe l’idée que les hommes, à l’état de nature, cherchent à survivre par la défense de leurs intérêts personnels. Schématiquement, pour éviter que les hommes s’entre-tuent il est nécessaire qu’une instance supérieure soit chargée d’organiser la société, par la violence s’il le faut. Il faut donc que soit créée une instance organisatrice de la société ; cette instance doit être gouvernée et dirigée autant qu’elle gouvernera et dirigera le peuple, donc par essence elle est un lieu de pouvoir.

La violence, qui contraint en même temps qu’elle protège, est donc consubstantielle au pouvoir et conséquemment indissociable de l’Etat. Pour Max Weber le propre de l’État se trouve en réalité dans l’un des moyens qu’il emploie : il est le seul groupement à bénéficier, sur son territoire, de la violence physique légitime. En conséquence un Etat ne peut être qu’une institution dont les agents défendent avec succès le monopole de l’utilisation légitime de la violence en vue de renforcer l’ordre en son sein. Aujourd’hui, la mise en œuvre de la violence légitime est, pour une très grande part d’elle-même, autorisée et déléguée par l’Etat notamment à la police et à l’armée.

Toutefois, pour que ce processus de légitimation de la violence fonctionne et permette à l’Etat d’exercer les contraintes nécessaires à l’organisation et au fonctionnement de la société, il faut que les citoyens y adhèrent. Or, aujourd’hui, en France des citoyens n’adhèrent pas à l’Etat ou à la République, donc n’acceptent pas comme légitime la violence d’Etat et moins encore la violence perpétrée, réellement ou symboliquement, par la police et la justice. Ces citoyens-là se retranchent derrière un communautarisme et une religion exacerbées comme rempart contre « l’Etat ennemie ». Dès lors les institutions représentant l’Etat et leurs agents sont suspectes et rejetées, et bien évidemment les institutions chargées de la mise en œuvre de la violence légitime du pouvoir bien que celle-ci soit garante de la sécurité de tous, sont à combattre.

Ce ne sont pas quelques mesures matérielles pas plus que l’accroissement de la coercition qui résoudront la crise de violence contre la police. Si l’Etat et les policiers se contentaient de cela il y a fort à parier que la crise gagnerait en intensité dans un processus de réponse à la violence pas la violence. Nous pourrions mettre la situation française dans une analyse parallèle à celle des États Unis d’Amérique où une partie importante de la population s’est ghettoïsée, au moins symboliquement. À n’utiliser que des mesures matérielles le gouvernement calmera la colère des policiers et ne fera que soigner un symptôme : la maladie demeurera, prête à éclater à nouveau. Nous avons maintenant une expérience vieille de quarante ans, où périodiquement éclatent des crises dans « les banlieues » sans qu’on sache, ou veuille, faire autre chose que poser des cataplasmes sur une jambe de bois. Pourquoi n’arrive-t-on pas à trouver la cause de la maladie pour soigner efficacement la société malade ?

Une des raisons, peut-être la raison majeure, c’est le refus du diagnostic et, non content de refuser le diagnostic, on brûle de diagnostiqueur : la sociologie. Dans l’émission C’dans l’air sur France5 (le 11 octobre 2016) Yves Thréard, directeur adjoint du Figaro, et Xavier Lemoine, maire de Montfermeil, rejetaient toute explication « sociale » du processus de violence, d’ailleurs pas sans quelques paradoxes ou incohérences. En ce qui concerne le maire de Monfermeil, à propos des jeunes en déroute dans sa ville, celui-ci parlait d’absence de connaissance des codes sociaux nécessaires à s’insérer, de déracinés qui ont leur propre société…, ce sont là autant de concepts que la sociologie étudie. Yves Thréard, plus virulent parlait de « causes profondes » tout en critiquant l’explication « sociale » qui aurait vécu, qui serait usée. Selon eux l’excuse sociologique est une très mauvaise explication des choses. Ce qui n’empêche pas Xavier Lemoine, pourfendeur de l’explication sociologique, d’en appeler « au regain de dignité à travers l’urbanisme », « à l’éducation pour acquérir les codes sociaux et sortir de l’entre-soi », paradigmes chers à la sociologie. La recherche des causes profondes c’est le travail des sociologues qui relèveront que les « solutions » avancées par de Xavier Lemoine au cours de l’émission faute d’avoir été mises en place sont des causes possibles de la déliquescence des banlieues qu’ils ont soulignées depuis longtemps.

La recherche des causes appartient aux sociologues parce qu’ils disposent de moyens méthodologiques fiables ; l’enquête sociologique n’est pas l’enquête journalistique, quelle que soit la qualité de cette dernière. D’ailleurs, à titre d’illustration je ne citerais qu’Omar Sy : « Quand on me tend un micro à moi, Omar Sy, qui vis à Los Angeles, qui vis aisément et qu’on me pose la question sur la banlieue d’aujourd’hui… J’ai quitté Trappes il y a 20 ans et c’est à moi que vous posez la question ? Il est déjà là le problème » « Les jeunes sont là-bas, ils n’attendent que ça : qu’on leur tende un micro et qu’on leur donne la parole […] Il faut y aller et essayer de comprendre ce qu’il se passe. L’Etat d’urgence dont tout le monde parle ce n’est pas celui qu’on désigne. Ça se passe ailleurs ». Mais, si la recherche des causes relève de la sociologie, celle des solutions et surtout la mise en œuvre de celles-ci n’appartiennent qu’aux politiques et aux acteurs sociaux de terrain. Nous sommes, depuis quarante ans, en présence d’un Etat, d’un pouvoir qui ne veut pas voir la détresse se transformer en rancœur puis, aujourd’hui, en guerre. Quand j’évoque l’Etat je parle de l’ensemble des institutions et de leurs agents qui sont les porteurs de la violence légitime de l’Etat. Cette violence censée protéger les citoyens est de plus en plus vécue comme coercitive ou pour le moins dépourvue d’équité.

Parmi ces institutions l’éducation nationale est emblématique de l’absence de solution ou la mise en place de mauvaises solutions pour « intégrer » ces jeunes, et plus globalement ces populations, qui se « communautarisent ». Que penser de ce que déclare Jamel Debouze, dans le Monde du 27 août 2016, à propos de la façon dont lui et ses camarades ressentaient l’école : « À partir de la sixième, à Trappes, certains professeurs nous donnaient l’impression que nous étions des classes de gueux. Déjà, à l’extérieur, la société passait son temps à nous juger, les jeunes Français des cités. Qu’au lycée, l’endroit où nous passions le plus de temps, des profs nous méprisent, c’était difficile à supporter. On réagissait le mode : « Tu ne m’aimes pas, je t’aime pas », c’était aussi simple que ça. » Nous avons eu moult et moult discours sur l’éducation, l’autorité à l’école, des réformes et la création des ZEP, mais quelle réponse fut mise en regard des travaux des sociologues sur la désaffiliation de ces jeunes, les difficultés des familles à être en lien avec l’école, l’abandon du terrain associatif par les enseignants, l’abandon des quartiers par les enseignants… ?

Ensuite il y a la police dont on voudrait nous faire croire qu’elle est aimée par les Français sans réserve. Les Français sont, en Europe, ceux qui considèrent que la police ne traite que rarement voire très rarement les gens avec respect. Je ne rentrerai pas ici dans les chiffres du ressenti des gens des minorités et des banlieues, je ne retiendrai que la citation de Fabien Jobard (sciences humaines sept 2016, n°44) : « Mais les Français, en dépit d’une confiance générale plutôt élevée, doutent plus que leurs voisins européens des vertus de leurs policiers, notamment en matière d’équité. » Fabien Jobard est sociologue et on verra en quoi et comment son travail s’éloigne de celui d’un journaliste, notamment à une époque où l’évènementiel l’emporte sur les enquêtes en profondeur, quand on le comparera à l’interview d’un policier après les incidents de Viry-Chatillon où le journaliste disait : « mais pourtant la population vous aimait après les attentats. » Ce ne sont pas les journalistes mais bien la sociologie dans ses enquêtes de terrains problématisées qui pourra venir entendre, quant au manque d’équité, que sur le trottoir en face de chez moi un voisin peut stationner sa voiture sans jamais être inquiété par la police alors que mon voisin étudiant se verra infliger une amende… La sociologie va expliquer le hiatus entre la population et la police comme elle pourra trouver les raisons qui ont généré l’acte criminel sans pour autant l’excuser. Il ne m’est pas apparu dans le livre Terreur dans l’hexagone que les auteurs, dont Gilles Kepel, excusent les djihadistes. L’explication n’est pas une excuse ; sauf que parfois on se réfugie derrière l’explication, dans un mouvement de fatalisme, pour ne pas agir. On a connu cette pratique avec l’utilisation des travaux de Pierre Bourdieu ou ceux, sur un autre registre, de Françoise Dolto.

Ainsi, dans une cécité épouvantable nous préférons ne pas savoir et frapper à l’aveugle : plus de moyens, plus de prisons, augmentation des peines, et, pourquoi pas, interdiction de la sociologie, plutôt que de reconnaître que nous sommes dans une crise grave de la société devenue déliquescente dans laquelle l’Etat et ses institutions ne font que dire sans jamais agir au bon endroit. Alors aux institutions chargées de mettre en œuvre la violence, qui contraint et protège, légitime de l’Etat nous ne reconnaissons plus de légitimité. Dès lors comment penser que là où le communautarisme fait société à part il pourrait exister une once de respect pour les policiers ? La question aujourd’hui est de savoir, forts des études et analyses faites par des chercheurs, comment redonner de la légitimité à la violence de l’Etat qui permet aux citoyens d’êtres éduqués et protégés.