Fatigue, haine et dictature…

Après un long silence sur mon blog, je ne savais pas dans quel ordre mettre les mots du titre de ce billet, alors j’ai laissé faire le rythme qui circulait dans mon esprit.

Le mot « Fatigue » vint en premier sans doute venu de la lecture du billet de Christophe Bouillaud[1] : « Lassitude 1989-2019 » dans lequel l’auteur décrit et explique pourquoi une lassitude profonde l’a amené à moins écrire sur son blog : « J’ai longtemps hésité avant de rédiger ce post, car, après tout, mes sentiments ne devraient regarder que moi. Or il se trouve que, depuis quelque temps, je ressens une grande lassitude – des collègues de la noble institution où j’enseigne l’ont d’ailleurs remarqué à ma mine parfois défaite. Au moins cela expliquera-t-il sans doute aux lecteurs de ce blog pourquoi j’y me fais rare. »

Pour ma part, étant retraité, je ne suis plus confronté à la répétitivité inhérente à tout exercice professionnel. J’ai connu cela mais à 66 ans j’ai rompu les amarres et les routines qui peuvent organiser la vie d’un retraité n’ont rien d’opprimant ni de contraignant si on les conscientise et que l’on a suffisamment de vigueur pour s’en abstraite autant qu’on le veut ou que les invitations externes nous y invitent. J’ai réussi à garder, et je suis un privilégié, des activités, pas trop nombreuses mais variées, qui me mettent en contact avec des publics de tous âges et de provenance professionnelle et sociale diverse. La retraite a cet avantage sur le temps professionnel obligatoire qu’elle permet des choix, surtout celui de ne pas faire.

Toutefois, comme lui, la rencontre et la discussion avec les jeunes m’amènent très souvent dans une perplexité profonde. Je m’insurge contre leur manque d’engagement, leur choix de satisfaire rapidement trop de plaisirs dont ils croient qu’ils pourraient s’agir de désirs, et d’ailleurs faut‑il toujours satisfaire des désirs qui souvent ne sont pas des besoins. Fi de cela car les jeunes ne sont jeunes que provisoirement et comment leur reprocher d’être de leur époque. Bien sûr j’ai vécu « mai 68 » (j’avais 16 ans le 22 mai), vu l’arrivée d’un astronaute sur la lune parce qu’ayant des parents aisés financièrement nous avions la télévision depuis 1962, la chute du mur de Berlin a retenti dans mon esprit parce que j’avais lu « L’archipel du goulag » et déjà avant j’étais ancré dans une sorte d’anticommunisme, et au final quand je revois mes années entre 15 et 25 ans nous n’étions pas si nombreux dont on pouvait dire que nous étions des « jeunes engagés, militants, politisés, syndiqués ». Nous étions peu nombreux parce que les années qui ont suivi 1968 furent celles d’une explosion tel un feu d’artifice : libération de la sexualité, euphorie économique, développements de technologies ; c’était le déchaînement de la société de consommation et de celle du spectacle. Dans ces années on surconsommait, on achetait au-delà de la satisfaction de ses besoins vitaux

Si la fatigue, aujourd’hui, m’empreint c’est sans doute que, comme Christophe Bouillaud, je pense que si la chute du mur de Berlin a pu marquer notre génération par un regain d’espoir et d’espérance en un monde meilleur, force est de constater que le renouveau n’a pas été au rendez-vous. Combien d’entre-nous ont-ils vu ou simplement cru que cette « chute » marquait la fin possible voire imminente des conflits de toutes natures : entre pays, entre « ethnies », entre religions, entre communautés… Certains n’ont-ils pas été euphoriques au point que même les conflits interpersonnels disparaîtraient ? Et puis rien ! Le monde, les Femmes et les Hommes restent identiques à ce qu’ils étaient, en France comme ailleurs, perpétuant les mêmes conflits comme le rappelle Christophe Bouillaud : « La seconde raison est que ce retour sur 1989, pour le trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, ne peut que souligner la très mauvaise pente de nos sociétés occidentales en général, et de la France en particulier. Entre la énième polémique sur le voile islamique, la énième émeute de banlieue, la énième réforme sécuritaire n’apportant rien à la sécurité des citoyens mais tout à un État autoritaire 2.0 à venir et la énième réforme néolibérale destinée à mettre à mal l’édifice de droits économiques et sociaux construits depuis la fin du XIXe siècle au nom d’une très fantasmatique compétitivité du pays et surtout d’un intérêt de classe, aussi bien compris que désormais restreint à la haute bourgeoisie d’affaires, j’ai vraiment bien du mal à me réjouir. »

La haine vient alors dans mon esprit lorsque je constate cet état d’enlisement dans lequel a sombré notre humanité malgré les fantastiques progrès philosophiques et sociaux faits entre le 18° et la première moitié du 20° siècles. J’ai toujours été passionné par la politique mais je me suis toujours tenu à distance des partis et des idéologies. La première fois que j’ai discuté avec un homme politique c’était en juillet 1978 avec Edgar Faure qui, alors ministre de l’Éducation nationale, m’avait reçu au ministère[2], puis je le rencontrais à nouveau plusieurs fois en diverses occasions, puis il y en eut d’autres dont certains comme Léopold Sédar Senghor n’étaient plus dans la politique lorsque j’eus le bonheur d’échanger avec eux. Il y eut ceux-là mais il y eut les suivants dénués de bon sens social et d’ambition humaniste ; les politiciens sont devenus, petit à petit, des gestionnaires, que des gestionnaires.

La haine est moins, peut-être même pas du tout, contre eux que contre moi qui ne me suis pas battu plus et contre nous ‑ceux de ma génération qui, gavés de bien-être, n’avons pas vu venir ce monde déshumanisé qui s’est mis en place. Aujourd’hui, cette haine s’amplifie devant l’avancée, en France, d’un gouvernement autoritaire antichambre de la dictature. J’entends Macron me crier : « allez essayer la dictature ! ». J’ai vécu et travaillé dans des pays dans lesquels une personne ou un groupe de personnes décidaient de tout, n’est-ce pas ce qui existe aujourd’hui en France où les débats parlementaires ne se font qu’à l’aune de l’accord présidentiel comme ce fut le cas pour le congé octroyé pour le décès d’un enfant, où le président de la République reproche à la Justice de ne pas ouvrir un procès pour une personne reconnue irresponsable conformément à la Loi, etc. Dans les pays autoritaires la police peut commettre des exactions : blesser, tuer, incarcérer à sa guise avec la bénédiction du gouvernement, n’est-ce pas ce qui s’est passé avec les Gilets Jaunes et maintenant avec les lycéens ? Dans un pays autoritaire la presse est menacée quand elle n’est pas muselée, n’a‑t‑on pas vu ces derniers mois des journalistes molestés et mis en garde à vue voire renvoyés devant des tribunaux ? Peut-on dire que la presse est libre quand elle est si unanimement favorable au gouvernement comme ce fut le cas pour la contestation contre la réforme de retraites ?

J’ai la haine, comme on dit chez les jeunes ; j’ai la haine et sans doute suis‑je plus hargneux que Christophe Bouillaud sans doute parce que plus vieux donc plus aigri d’avoir tant échoué. Lui nous dit : « La Présidence d’Emmanuel Macron me semble tellement contraire à tout ce qu’il faudrait faire pour apaiser ce pays qu’il m’est en effet difficile de ne pas penser que tout cela va très mal finir. En fait, cela a déjà très mal fini si l’on pense à tous ces manifestants Gilets jaunes bien amochés par les forces de l’ordre au cours de l’année qui vient de s’écouler, à cette incapacité inouïe à entendre les maux de la société de la part du pouvoir en place. », je pense, semble-t-il au contraire de lui, qu’Emmanuel Macron conduit délibérément la politique qu’il met en œuvre, il sait sa politique délétère pour le pays ; Emmanuel Macron souhaite intimement détruire tout ce que nos aïeux ont construit, parfois dans le sang et toujours dans la douleur, d’ailleurs ne l’a-t-il pas martelé durant sa campagne électorale : l’État providence de 1945 a vécu, je veux transformer la France… Il fait vivre le pays au rythme de la communication et du vide politique ; il lui importe peu que le pays se délite, que le nombre de pauvres augmente puisque ceux-là « ne sont rien » puisqu’ils n’ont pas réussi.

L’important pour Macron c’est de préparer un pays où les prédateurs de la finance pourront s’épanouir et faire croître leur fortune. Macron prépare le pays pour les prédateurs de la finance comme Patrick Le Lay[3] préparait les cerveaux pour recevoir la publicité des marques. Il y a une deuxième chose importante, si ce n’est primordial, pour Emanuel Macron : Lui ! On reconnaît facilement chez lui les traits d’une personne narcissique : arrogant, autosuffisant, goût du pouvoir et besoin d’être admiré, et égoïsme. Cet égoïsme se manifeste par le refus de prendre réellement en compte l’autre et ses besoins, le narcissique tend à n’accorder d’attention à l’autre que tant que celui-ci sert ses ambitions, le narcissique dévalue et exploite les autres. Non seulement sa gouvernance pointe ce trait narcissique mais sa communication le confirme et montre à quel point il cherche, voire a besoin, d’être le chef adulé. Sans doute, mieux que Jupiter, se voit-il en Imperator !

Mais, les empereurs ont tous mal fini et tous ont entraîné leur pays dans le chaos même s’ils ont, parcimonieusement, réalisé des choses intéressantes sur le plan sociétal.

Le contexte social et intellectuel fait le lit du futur empereur. Les écrits des scientifiques sont peu critiques, se limitant à la description de faits. Quand bien même seraient-ils plus engagés qu’ils n’auraient aucun effet tant la masse des éditorialistes et des politiciens ne s’y intéresse pas, d’autant moins que la plupart du temps éditorialistes et politiciens sont incapables de comprendre ces écrits. C’est comme si les politiciens et leurs affidés des médias disaient comme l’écrit Ch. Bouillaud : « Publiez, publiez, braves gens, nous doutons encore et encore de ce que vous avancez si doctement, et, pendant ce temps-là, nous mènerons à bon terme nos petites et grandes affaires. »

Dictature ? Non pas encore, mais comme le dit François Ruffin[4] : « L’oligarchie a une puissance en face de nous qui est énorme. Elle dispose d’appareils en France et à l’échelle internationale : la publicité, les médias, la Banque centrale européenne la commission européenne, le Sénat, le Conseil constitutionnel… Pour secouer ça, il faut un bloc historique. Ma vision de l’histoire c’est que les seuls moments où on a avancé, où les intérêts du peuple ont avancé, c’est le moment où il y a eu la jonction des classes intermédiaires et des classes populaires. » C’est justement cette jonction qu’Emmanuel Macron veut empêcher. Il faut rendre inaudible voire impopulaire les mouvements contestataires : d’où le matraquage médiatique défavorable aux contestataires, renforcé par une violence policière d’abord commandée qui est devenue endémique ; les contestataires et les opposants doivent être montrés comme des parias, des diables de la pire espèce. Alors, on les envoie devant le juge : Fillon, Mélenchon, Marine Le Pen, Bayrou en même temps qu’on protège ceux de sa cour : Collomb, Ferrand, Pénicaud, Kholer… On va même jusqu’à rouvrir les guerres de religions et monter en épingle médiatique et de communication ministérielle la moindre histoire de mœurs (même s’il est justifié de dénoncer et de condamner) pour faire oublier l’essentiel du désastre qui s’abat sur la société avec force communication pour accuser certains là où pour des faits analogues on excuse les affidés ; l’opinion se détourne des causes des maux de la société et reçoit tous les traitements c’est‑à‑dire la parole macronienne (les députés et les journalistes fonctionnant comme des perroquets enrubannés qui répètent la leçon élyséenne) comme elle le ferait d’un placebo. Arrivera le jour où le placebo montera son inefficacité et ce sera l’effondrement parce que trop tard pour réagir.

J’ai la haine contre ces pleutres qui soutenaient (dans les sondages et anonymement) le mouvement des Gilets Jaunes puis les grèves contre la réforme des retraites, mais qui ne s’engagèrent dans rien. Cependant ma haine est tempérée parce qu’il faut bien reconnaître que ces lâches se trouvent confrontés à des obligations telles que le remboursement d’emprunt, certains sont lâches parce que tellement abêtis par le discours médiatique qu’ils ne sont plus capables d’avoir le moindre sens critique et donc de s’engager dans une action de contestation même si celle-ci vise à préserver leur avenir, et puis il y a les « classiques », ceux qui ont la lâcheté dans leur ADN, ceux qui viscéralement ont peur de tout même d’eux.

Nous ne sommes pas (encore) en dictature, cependant je rejoins Christophe Bouillaud lorsqu’il écrit : « En tout cas, pour ce qui est de la France contemporaine, les récents choix d’Emmanuel Macron et de certains de ses ministres sont exactement ceux qu’il faut faire pour encourager encore plus l’électorat à considérer le Rassemblement national comme un choix électoral des plus légitime – plus légitime que cela, à poser toujours et encore les bonnes questions comme disait déjà en son temps un ministre socialiste, il va mourir de sa belle mort. » Face au comportement et à la politique délétère lise en place par E. Macron son opposition purement médiatique au Rassemblement National ne lui garantira pas une victoire à coup sûr en 2020, s’il veut s’assurer de cette victoire il faut qu’il supprime toutes les oppositions et par n’importe quel moyen.

Ainsi, fatigué mais pas épuisé et certainement pas abattu, l’écriture convertissant la haine en saine et revivifiante pensée, je n’abandonne pas « le combat » même si mes propos restent au bord de l’abîme de l’oubli. Peu importe ce qu’il restera de moi mais il restera de mes pensées comme l’écrit Michel Scouarnec dans ce beau poème :

Il restera de toi ce que tu as donné
Au lieu de le garder dans des coffres rouillés…
Ce que tu as donné en d’autres fleurira…

Il restera de toi ce que tu as offert
Entre tes bras ouverts un matin au soleil…
Ce que tu as offert en d’autres revivra…

Il restera de toi un sourire épanoui
Aux bords de tes lèvres comme au bord de ton cœur…
Ce que tu as ouvert en d’autres grandira…

Il restera de toi ce que tu as semé
Que tu as partagé aux mendiants du bonheur…
Ce que tu as semé en d’autres germera…


[1] Christophe Bouillaud, professeur de sciences politiques à l’IEP de Grenoble, https://bouillaud.wordpress.com/

[2] Si un jour, sans doute de grand ennui, j’écrivais mes mémoires je raconterais cette rencontre : sa raison, son déroulement et comment elle m’a marqué.

[3] « Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective ”business”, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (…).

Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (…).

Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise. », dans Les dirigeants face au changement (Editions du Huitième jour) où Patrick Le Lay, PDG de TF1, est interrogé parmi d’autres patrons.

[4] F Ruffin, « le combat, c’est de sortir du productivisme et du consumérisme », La Décroissance, n°165, décembre 2019/janvier 2020.

Quand Bern donne des leçons

Il y a quelques jours, le 3 juin, Stéphane Bern[1] invité de BFM TV y déclarait : « Ruffin serait beaucoup plus crédible s’il mettait une cravate et une veste ». Et, de se lancer dans une diatribe à propos de la tenue vestimentaire que devrait arborer tout parlementaire ; en quelque sorte Monsieur Bern définissait l’insigne voire l’uniforme du député. Dans son discours il mélangeait, dans la plus grande confusion, valeur et code : un costume ou un uniforme peuvent correspondre à une valeur, comme le respect de l’autorité établie, mais ne sont pas une valeur, ce ne sont que des codes.

D’évidence, depuis sont entrés dans l’hémicycle, François Ruffin, avec lui les élus de la France Insoumise, a décidé de casser les codes. Il est curieux d’observer, alors que l’ensemble des députés a décidé d’autoriser que l’on siège « dépourvu de cravate et de costume », qu’un tenant du Nouveau Monde s’arc-boute avec autant de véhémence sur la conservation des codes de l’Ancien Monde. Mais M. Bern vit tellement avec le passé qu’on peut comprendre que la « modernité » ne puisse pas l’effleurer.

Il vit tellement dans l’histoire de l’Ancien Monde qu’il en finit par être incapable d’entendre la voix de ceux qui ne partagent pas ses codes. Où a-t-il vu que François Ruffin ne serait pas crédible ? Dans le microcosme des nouveaux aristocrates de la Macronie, certes, on n’accorde aucune crédibilité à F. Ruffin, au MEDEF non plus. Mais dans le peuple des humbles, des sans-grade -ouvriers, employés, handicapés, retraités- on croit en la parole de François Ruffin, même si on est sans illusion sur sa portée politique. Dans le monde des humbles on sait que les tenants du monde sont les gens comme M. Bern qui viennent chanter des berceuses dans lesquelles ils y sont sinon issus de la pauvreté du moins venant d’un « milieu modeste ». M. Bern y alla de la belle chanson : moi qui suis issu d’un milieu modeste j’ai côtoyé les reines et les rois parce que je respecte les codes… Bien sûr que pour être excepté par un « milieu » il faut en respecter les codes. F. Ruffin veut-il être accepté par le microcosme politicien et le microcosme parisien ? Quoi qu’il en soit de ce choix force est de reconnaître que F. Ruffin ne s’est jamais prévalu d’avoir vécu au sein d’un milieu modeste : son père était cadre chez Bonduel et sa mère demeurait au foyer. Ainsi, François Ruffin gagne par un point sur Stéphane Bern dont le milieu modeste était une famille dont le père était Louis Bern, directeur de communication dans une société pétrolière, et d’une mère luxembourgeoise, Melita Schlanger interprète maîtrisant sept langues. Ce sont sans doute ses convictions royalistes, il entra à 18 ans à la Nouvelle Action royaliste dont il fut exclu pour avoir rendu compte dans Le Figaro de la dilapidation de l’héritage du comte de Paris, qui l’amène à cette vue sur son milieu familiale ; on ne confond pas les bourgeois avec les aristocrates ou les nobles.

Mais son engouement pour tout ce qui est royal, ou jupitérien, le conduit à avoir une conception bien restrictive du monde par laquelle il pense que le besoin d’identification des gens passerait obligatoirement par des sujets liés à la royauté. Ainsi déclarait-il dans le journal Libération (en 2016) à propos de son émission Secrets d’histoire : « On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Si vous voulez toucher 5 millions de personnes, vous ne pouvez pas faire de la dialectique historique. Je suis persuadé que ce qui rend l’histoire accessible, c’est que vous retrouvez les passions humaines, l’amour, le sexe, le pouvoir et l’argent. Les gens ont besoin de s’identifier. C’est juste une porte d’entrée mais j’ai conscience que c’est parcellaire. » Et, il appelle cette démarche de publication un « devoir citoyen ». Que ne parle‑t-il pas de Robespierre, de Favre d’Eglantine… de Rousseau, le célèbre Jean-Jacques ne fut pas en reste questions « amours ». Mais on voit bien, il ne s’agit pas d’instruire le « peuple », pas même de le distraire « intelligemment », il ne s’agit que de le « capturer » : « on n’attrapa pas les mouches… », que de faire de l’audience. Pour autant, qu’il n’entache pas ses qualités d’homme de télévision et de radio, talentueux, par des prises de position aussi inutiles qu’inintéressantes parc qu’elles n’apportent rien au débat démocratique, bien au contraire elles exacerbent les tensions.

Monsieur Berne, comme d’autres -par exemple Jean-Marie ROUARD[2]– donne des leçons aux humbles, à la France d’en Bas. Il oublie que la docilité démocratique des humbles ne les empêche pas de penser, de souffrir et de se sentir écartés de la société comme le rappelle brillamment Pierre Rosanvallon dans « Le Parlement des Invisibles » : « Le pays ne se sent pas représenté. Les existences les plus humbles et les plus discrètes sont certes les plus manifestement concernées. Mais le problème est plus général et vaut pour toutes les composantes de la société.la démocratie est minée par le caractère inaudible de toutes les voix de faible ampleur, par la négligence des existences ordinaires, par le dédain des vies jugées sans relief, par l’absence de reconnaissance des initiatives laissées dans l’ombre. »

Alors, oui François Ruffin est crédible, il l’est aux oreilles des humbles, des sans-grade, de ceux dont la vie apparaît comme sans relief. Et que Monsieur berne, exempt de tout engagement civique durant sa jeunesse, vienne se faire une santé citoyenne avec son loto du patrimoine, passe encore, mais qu’il s’abstienne de mépriser les employés des services de l’État et ceux qui croient en la France Insoumise. Sa scène c’est « la lucarne » pas la société politique, il le montre bien lorsqu’il se dit inquiet des dispositions de la loi ELAN qui pourraient être en défaveur de la conservation du patrimoine et que pour autant il n’abandonne pas sa mission bien qu’elle soit bénévole. Comme Hulot : courage, fuyez avant que la « veuve[3] » ne vous rattrape !

[1] Les informations relatives à Stéphane Bern et à François RUFFIN viennent de WIKIPEDIA.

[2] Le 7 juin 2018 J-M Rouard fustigeait Edouard Louis, l’écrivain, en lui reprochant d’écrire que le président Macron n’aime pas les pauvres : « un intellectuel n’a pas le droit d’écrire que le président de la République » n’aime pas les pauvres ».

[3] La guillotine qui fut un terrible instrument au service des Révolutionnaires de 1789.

 

Mélenchon et la société des ersatz.

J’écrivais dans mon dernier billet à quel point, bien que partageant une bonne part de ses idées sur le fond philosophique, je considère que Jean-Luc Mélenchon conduit une stratégie dépassée et qu’il est proche du trépas politique. Aujourd’hui encore (22 novembre) je l’entendais sur FranceInfo vanter les mérites de convivialité d’Emmanuel Macron en opposant son discours à celui de son prédécesseur. Et de nous expliquer le plaisir qu’il avait eu à converser avec quelqu’un qui a un discours intelligent alors que celui de son prédécesseur laissait penser à une anguille, de surcroît, molle. Pourquoi pas, et personne de niera qu’Emmanuel Macron, le fringant jeune homme, intelligent et à peu près cultivé, n’a rien de commun avec le « fromage blanc » sans prestance et aux blagues de collégien qui a occupé l’Elysée de 2012 à 2017. Mais est-il utile que ce soit Mélenchon qui assure la promotion et le marketing de cette différence ? Est-ce une stratégie pertinente et nécessaire pour rassurer « le peuple » ? Est-ce une bonne façon d’exprimer son « insoumission » ?

Non, assurément, mais nous sommes dans une société d’ersatz où on joue à être, où le paraître l’emporte sur le fond, où n’importe quoi peut remplacer toute chose, alors pourquoi Mélenchon ne se chargerait-il pas de la promotion de son adversaire politique ? A-t-il oublié, ou jais su, que souvent le silence est le mieux venu, préférable à quelque discours que ce soit ? Dès lors que peuvent penser les électeurs, les citoyens, sinon que finalement ce qui leur est proposé en matière de transformation de la société doit être regardé non seulement avec bienveillance mais aussi avec une volonté d’approbation puisqu’il est « tellement beau » celui qui promeut cette transformation. Mélenchon vit dans une nébuleuse de principes philosophico‑politiques qui l’éloignent du peuple dont il se dit le défenseur et il contribue, dans une stratégie contre-productive, à assassiner ce peuple. Ce peuple qui est exclu de la fête n’envie pas les riches (contrairement à ce que dit Macron), parce qu’il sait qu’il peut avoir de la margarine à la place du beurre et que ça peut être bien pour lui puisque le beurre serait néfaste à la santé… Pourquoi donc se détourner de Macron et rejeter ses réformes puisqu’elles ne peuvent être qu’intelligentes puisque le « docteur » est intelligent, et qu’après tout faute d’être riche on peut faire semblant de l’être.

C’est comme ça que vit la société d’aujourd’hui avec des ersatz comme le montre si bien Santiago Gamboa dans son dernier livre « Retourner dans l’obscure vallée » (Métaillé) : « De l’autre côté, mélancoliques, se trouvent ceux qui observent cette vie heureuse à laquelle ils n’ont pas accès. C’est le monde en basse résolution de ceux qui sont exclus de la fête et entendent la musique depuis la rue. Ils voudraient être actifs, énergiques, mais ils ne peuvent pas. Leurs caleçons à la mode sont raccommodés, leurs lunettes rayées, leur Smartphone se bloque avec les nouvelles applications. Il rame et s’éteint tout le temps. Il faut en acheter un nouveau pour se sentir mieux !

Ne t’inquiète pas, leur dit la réalité. Tu es au chômage et accablé, mais ça ne veut pas dire que tu ne peux pas être heureux. Il existe des supermarchés hard discount pour des gens comme toi, frappés par les nouvelles tendances de l’économie globale, des hypermarchés universels à bas prix qui sont faits pour toi, le néo-pauvre de l’Occident, et en plus tout près de chez toi, il suffit de traverser la rue pour acheter des lunettes de soleil semblables aux bonnes marques, qui ne coûtent que quinze euros, et des caleçons à sept euros, essaies-les. Tu verras, on ne remarque pas la différence. »

Et si Mélenchon n’était qu’un ersatz d’opposition politique ? S’il n’était qu’un faux‑semblant qui conforte le dominant en ne proposant pas d’horizon pour la société mais seulement des combats parcellaires et trop souvent ringards ?

Mélenchon se trompe d’époque, la France Insoumise se meurt

 Il ne viendrait à l’idée de personne de dire que Jean-Luc Mélenchon ne représente pas la seule opposition audible à l’actuel gouvernement. Mais qu’entend-on ?

 D’abord beaucoup de bruit. Mélenchon c’est avant tout un remarquable orateur, pour notre époque, d’une rare culture notamment philosophique et d’une éloquence exceptionnelle ; l’une et l’autres étant servies par une intelligence quasi hors normes. Mais le tribun ne défend que sa cause, à l’image de la très grande majorité, si ce n’est tous, des politiciens. Toutefois reconnaissons que « sa cause » possède de la noblesse, si sa cause c’est d’être au service du peuple. Seulement voilà, qu’est-ce que le peuple aujourd’hui ?

Mélenchon semble en être resté à une image de la société telle que Marx l’avait décrite, ou telle que Jaurès ou Blum l’avaient vécue. La société aujourd’hui est extrêmement complexe, sans doute « liquide » comme l’a décrite Zygmunt Bauman, une société faite d’une constellation d’individualités qui s’agrègent ou plus souvent se relient au gré des occasions et des besoins. Nous ne sommes plus à l’ère des classes sociales repérables, constituées et opposables quand elles n’étaient pas déjà en opposition. Je renverrai volontiers notre tribun vers les travaux d’Olivier Galland, de Louis Chauvel et vers l’atlas des inégalités d’Hervé Le Bras et bien d’autres, notamment parmi les plus anciens travaux vers ceux d’Henri Mendras qui déjà au milieu du 20ème siècle alertait sur ce changement fortement paradigmatique.

La conséquence de ce défaut de changement de paradigme pour l’analyse de la société c’est que Mélenchon et la France Insoumise stagnent dans l’opinion et n’arrivent pas à glaner de nouveaux sympathisants, et du coup ils ne parviennent pas à rassembler massivement pour un grand mouvement populaire. L’extinction du mouvement politique est au bout du chemin.

Si Macron se dit indûment légitime, alors que son vrai score à l’élection présidentielle est extrêmement faible, autour de 20% des électeurs, c’est certes parce qu’il ne prend en compte que le décompte des voix du Ministère de l’Intérieur mais aussi parce qu’il oublie qu’il n’a été élu qu’en raison, au premier tour comme pour Marine Le Pen, du « dégagisme » ambiant qui a amené au rejet des politiciens « de l’ancien monde » et au second tour par un vote de refus de voir marine Le Pen au pouvoir. Ce scénario s’est reproduit à l’occasion des élections législatives. In fine, si on se place en analyse sociologique et hors du champ strictement juridique, Macron n’est légitime que pour cette portion congrue des électeurs composée des « bobos », des employés proches de bobos qui travaillent dans des « start-up » de l’informatique quelques croyants dans l’ordre néolibéral et dans la mondialisation à tout crin, et par des jeunes qui ont opté pour la carte du « jeunisme ». Ceux-là n’ont pas voté, on en conviendra pour Mélenchon.

Pour autant Mélenchon et Macron se sont partagés un électorat fort : celui du « dégagisme », sans doute auraient-ils mieux partagé ceux du rejet de Marine Le Pen si Mélenchon avait été plus offensif sur ce point et moins péremptoire sur l’Europe. Surtout, ce qui manque à Mélenchon, c’est de savoir s’adresser à d’autres qu’aux ouvriers et aux employés à propos desquels il est vraisemblable qu’il en a fait le plein, si tous n’ont pas voté pour lui une bonne part d’entre eux se retrouvent dans son discours. Sauf, qu’aujourd’hui la lutte des classes façon Marx ou Thorez c’est fini. D’abord ça l’est pour une question de quantité, les ouvriers et les employés ne sont plus assez nombreux pour constituer, électoralement et socialement, une masse critique, et dans ces catégories les distinctions ne sont plus aussi nettes que jadis. Comment classera-t-on un homme jardinier employé communal dont l’épouse est Professeur dans un lycée ? Ce couple appartient-il à la classe moyenne ou à la CSP « ouvrier-employé » ? Pour gagner, Mélenchon doit aller à la conquête de nouveaux électeurs, pour les conquérir il faut qu’il argumente sur d’autres sujets que le code du travail.

Je serai assez porté à le suivre dans le combat contre la réforme macronienne du code du travail, à la différence près que je pense qu’un toilettage était nécessaire. Mais le discours aurait dû être moins de « principe » pour être plus juridique en rappelant par exemple que l’épaisseur du code est essentiellement due aux exceptions et exemptions consécutives aux demandes du patronat et aux jurisprudences. Plutôt que de rejeter le principe des ordonnances qui n’a rien d’exceptionnel en droit français, il aurait fallu s’attacher à faire ressortir des points saillants comme par exemple le discours fallacieux sur la taxation des CDD alors qu’on facilite le licenciement et qu’on encourage les CDI de Projet (ou de chantier), la défiscalisation des heures supplémentaires alors qu’on donne aux patrons le droit de moduler le nombre d’heures de travail. Nous sommes à une époque où, même si on peut le regretter, la lutte des classes et les combats de sociétés ont disparu des projets de vie des gens. Alors, il faut leur parler leur langage : celui du bénéfice, ou l’inverse, qu’amènera à chacun les modifications de telle ou telle disposition du code du travail. La société, pour un politicien qui veut s’opposer à l’ordre néo-libéral et de la finance, doit être regardée comme étant composée, pour chaque sujet politique proposé, de ceux « qui ont » et de ceux « qui sont démunis ». La lutte de Mélenchon sur le code du travail, telle qu’il l’a conduite, n’a même pas rassemblé la totalité de ceux « qui sont démunis » parce qu’il ne leur a pas suffisamment montré les conséquences à long terme ; quel impact peut avoir sur eux, qui on tellement peur de perdre leur emploi, un discours figé sur la perte des droits acquis grâce à la lutte de nos aïeux ? Mélenchon a-t-il oublié tous ces ouvriers et employés qui pour ne pas risquer de perdre leur emploi ou pour gagner un peu plus, ont accepté de travailler plus d’heures sans augmentation de salaires ou de sacrifier leur vie de famille en travaillant le dimanche ? Les discours de tribun, fussent avec des hologrammes, ne suffisent plus, aujourd’hui il faut des explications claires, précises sur des points concrets eux-mêmes clairement et précisément définis.

A cet électorat, comme à celui qui a timidement rejoint Macron pour diverses autres raisons qu’une adhésion à son programme (et même pour ceux-là), Mélenchon devrait expliquer à quoi nous entraîne la suppression de la Taxe d’Habitation. Flatteuse pour ceux qui ne la paieront plus la suppression de cette taxe revient à mettre les communes sous tutelle de l’Etat, c’est la négation de la décentralisation et le rejet de la participation des citoyens à la vie de leur ville. En outre nous pouvons nous demander si les communes n’augmenteront pas la taxe des 20% qui continueront à payer. A-t-on entendu le « défenseur du peuple » sur la taxation des banques mutualistes, qui ne versent pas de dividendes, qui vont payer des milliards d’euros pour que l’Etat puisse rembourser aux entreprises qui elles versent de très confortables dividendes à des actionnaires qui fuient vers les paradis fiscaux, la taxe qu’elles avaient indûment dû payer du fait de l’impéritie du « fromage blanc » qui a gouverné la France entre 2012 et 2017 ? Entend‑on la France Insoumise à propos des délires des élus de Paris qui veulent priver le peuple du plaisir des attractions foraines ? Paris pour cause de maintien de l’esthétique rejettent les manèges, la grande roues de la Concorde, et par soucis que ne soient vendus que des produits de qualité interdit les Champs Elysées au peuple, lequel n’aura plus que le droit de « lécher » les vitrines uniquement dédiées aux bobos enrichis, et demains on dressera des barbelés sur les boulevards périphériques pour empêcher ls pauvres de rentrer dans Paris mais en ménageant des cheek‑points pour permettre à ceux, de ces pauvres, qui viennent faire le ménage chez les bobos de passer. Entend-on une opposition politique à tout ça ?

Nous pourrions multiplier les exemples à foison. Il est temps, sans abandonner les aspects philosophiques de son projet de société, donc de son discours, que Mélenchon et les rares députés de la France Insoumise creusent les dossiers et technicisent leur discours. Si Mélenchon continue sur sa lancé il ouvre un boulevard au néo-libéralisme pour 2022, un boulevard immense sur lequel ne se trouveront que quelques promeneurs convaincus, la majorité des autres, des citoyens, aura définitivement déserté le boulevard de la politique. Le prochain Président de la République, dans une telle conjoncture, risque de n’être élu que par moins de 10% du corps électoral, car, au vu de ce qui se passe aujourd’hui, le Front National sera absent et l’effet repoussoir ne jouera pas. Le paysage politique d’aujourd’hui ne dispose d’aucune crédibilité quand il existe, ne parlons pas des morts vivants que sont les partis traditionnels. Finalement Mélenchon, contrairement à sa récente déclaration en Grèce, n’a pas perdu le premier point, il a totalement perdu sauf à ce qu’il y ait un sursaut dans les rangs de la France Insoumise. Sans un changement d’analyse de la société, de pratique politique et de prise en compte d’un « peuple plus large » et de ses « vraies souffrances et angoisse », la France Insoumise va aller rejoindre au cimetière des antiquités politiques le Parti Communiste, le NPA, Lutte Ouvrière, le Parti Socialiste…

 

Angers : signe de société, la mort au bout de la fête.

L’accident survenu à Angers le 15 octobre 2016 porte en lui le signe de l’affaiblissement du cadre sociétal à travers pose deux catégories de questions, la première étant trop souvent le prétexte à rejeter la deuxième. Les premières questions, celles sur lesquelles tout le monde se jette immédiatement, sont celles, techniques, liées à la construction et à l’entretien de cet immeuble. Ensuite il y a la catégorie des questions qui intéressent les modes de vies de nos contemporains, celles qu’on ne veut pas poser par peur des réponses et des actions qu’il faudrait entreprendre, à moins que ce soit parce qu’il faudrait nous remettre en cause.

Lorsqu’on interroge les normes techniques de la construction il y a de quoi être dubitatif ; pour autant cela est bien insuffisant pour être accusateur. Un balcon de cette sorte est fait pour résister au poids d’environ 30 personnes, là il n’y en avait que 18. Mais la norme ne prévoit pas des tressautements. « Personne ne faisait le fou, ni ne dansait sur le balcon » déclarait au Courrier de l’Ouest « un témoin qui se trouvait sur le balcon ». Là, on ne comprend pas bien comment en étant sur le balcon cette jeune femme a échappé à la chute, sauf à ce qu’un certain nombre de personnes, en plus des 18 qui ont été emportées par le balcon, se soient trouvées sur la lisière entre balcon et appartement ou suffisamment proche de l’appartement pour pouvoir réussir à basculer dans l’appartement. Bon, ce sont les incertitudes des témoignages, surtout à chaud, et l’imprécision coutumière de bon nombre de journalistes ; l’enquête expliquera tout ça comme elle dira quoi penser de l’entretien de l’immeuble dont les traces noires contre le mur au niveau de l’attache du balcon laissent à penser qu’il devait y avoir des infiltrations depuis longtemps.

La deuxième catégorie de questions interroge certaines pratiques festives contemporaines. A priori, je ne serais porté à croire la déclaration de la jeune femme citée plus haut selon laquelle « Personne n’était ivre, il n’y avait pas de musique forte, personne ne faisait le fou, ni ne dansait sur le balcon. Tout le monde était au contraire très calme. » Croire a priori c’est fonder son jugement sur son seul sentiment naturel, c’est de l’intuitif, mais lorsqu’on confronte à l’expérience et à l’analyse ces propos il est plus difficile de donner raison à cette jeune femme. Elle est alors amenée à dire : « Je suis choquée et attristée par les commentaires que j’ai pu lire, notamment sur les réseaux sociaux. J’ai lu trop d’accusations injustes qui m’ont fait mal. » il n’y a pas lieu, ni ici ni ailleurs d’ouvrir un débat pour savoir qui a raison de la jeune femme ou des réseaux sociaux. Par contre il est important de chercher à expliquer les raisons pour lesquelles les réseaux sociaux semblent s’être emballés dans la voie de l’accusation.

L’expérience depuis quelques années montre deux choses : les gens, plus particulièrement les jeunes et les étudiants, ont une relation à l’alcool et aux produits « euphorisant » et « désinhibiteurs » qui connaît peu de limites, ensuite une mise en pratique omniprésente de la satisfaction immédiate du plaisir sans restriction dans une sphère très personnelle qui rejette ou pour le moins méconnaît l’Autre.

C’est, du moins dans un premier temps, moins le rapport à l’alcool qu’il faut interroger que le rapport aux fêtes grégaires. De tout temps les hommes ont aimé à se regrouper pour s’amuser, mais dans des lieux réservés à cela et la fête ne débordait pas dans l’espace public. Si la fête venait dans l’espace public c’était dans le cadre de normes acceptées ; nous pourrions citer en exemples le charivari qui dans sa définition est décrit comme un rituel, les défilés de carnaval, la farandole à l’occasion des mariages dans les villages… Il y avait du collectif ou de la communauté au sens où l’action reposait sur des valeurs partagées. Aujourd’hui, dans une société où l’égoïsme a même supplanté l’individualisme le plus « isolationniste » qui soit, la fête déborde dans l’espace public comme un vaste vomissement du désespoir des gens à pouvoir se créer par eux-mêmes. Nous sommes loin de l’idée de Gide (les nourritures terrestres) : « Crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des êtres. » Faute d’être capables de se construire les hommes se replient sur eux-mêmes avec comme seul but de satisfaire leur plaisir sans attendre ; ils n’existent ni dans la création d’eux-mêmes ni dans celle d’un à-venir, ils ne sont que dans la recherche de la satisfaction du plaisir, trop souvent d’ailleurs éphémère. Dans leur environnement il n’y a plus ni temps ni Autre, il n’y a qu’eux et les « autres Eux », une sorte d’égrégore où chacune ne veille que sur lui-même. Ils survivent dans un espace momentané, fragile et précaire ; passé ce moment ils ne sont plus qu’eux avec eux comme Narcisse avec son reflet mouvant autant qu’instable. Alors, pour exister ne fût-ce qu’un moment peu importe que de hurler dans la rue, sous les fenêtres de ceux qui voudraient dormir, puisque seul compte de se faire plaisir au moment où on en décide, et peu importe cela puisque de toute façon si l’autre n’est pas dans ma sphère de plaisir il n’existe pas. Quand la relation au temps et aux autres est annihilée on n’existe que pour soi mais par forcément par soi ; il est fort possible qu’alors on n’existe que comme une marionnette : manipulé. C’est ainsi que l’accomplissement du plaisir organisé par la société de consommation, bien orchestrée par nos gouvernants, a fait « que le reniement achevé de l’homme a pris en charge la totalité de l’existence humaine. (Guy Debord) »

Dès lors on peut mieux comprendre l’amertume de la jeune femme vis-à-vis des critiques formulées sur les réseaux sociaux. Pour autant comment peut-elle nous convaincre du silence qui aurait régné dans cet appartement où, rapporté par le Monde, suivant les propos d’Yves Gambert, le procureur de la République d’Angers « Une trentaine de jeunes gens étaient réunis à l’occasion d’une pendaison de crémaillère ». Et, il est bien évident que ces gens étaient-là, à 23 heures, à 30 dans un minuscule appartement, pour sucer de la glace.

Il y a donc là un problème social important qui prend de l’ampleur. On a, en son temps beaucoup parlé des débordements du jeudi à Rennes qu’on croyait réglé par le transfert des « jeudis de beuverie » vers l’extérieur de la ville ; il n’en est rien si on en croit Ouest-France : « Le problème n’est pas nouveau. Il est même endémique dans la capitale bretonne : la consommation massive d’alcool » (http://www.ouest-france.fr/bretagne/rennes-35000/rennes-digere-mal-lalcoolisation-massive-des-jeunes-1222983), régulièrement les médias parlent de la plainte des riverains des lieux de boissons et de restauration, je pourrai témoigner des séances de tapage nocturne agrémenté de séances de « tagage » à Poitiers, et c’est sans compter sur les nombreux accidents de jeunes que les médias évoquent peu, par pudeur sans doute. Qui a à gagner quoi pour que les pouvoirs publics restent ainsi aveugles et sourds à ce désastre de santé publique ? Ne voyant rien, n’entendant rien, les pouvoirs publics n’agissent pas, au mieux ils condescendent à plaindre les contribuables qui fuient de plus en plus les centres-villes à cause de ces désagréments, à cause de la lourdeur des impôts locaux dont une part importante sert à réparer les dégâts de ces « soirées tapageuses », et que dire de ce que cela coûte à la Sécurité sociale.

En 1852 le Suédois Magnus Hüss attirait l’attention du monde politique sur les méfaits et les dangers de l’alcool. En France, dans le prolongement de la loi du 28 avril 1816, l’action de l’Etat fut essentiellement d’ordre fiscal avec parfois des va-et-vient dignes du gouvernement actuel comme la suppression des bouilleurs de cru par la loi du 31 mars 1903 puis leur rétablissement par celle du 27 février 1906. Le premier texte réglementaire que l’on peut qualifier de « santé publique » fut le décret du 29 mars 1914 qui interdit l’introduction et la distribution dans les ateliers de boissons alcooliques. Avant la Loi Evin qui interdisait (jusqu’en 2015) la publicité pour l’alcool, les mesures de protection des populations contre l’alcool concernèrent uniquement la réglementation des débits de boissons dont force est de constater qu’elle ne fut que peu respectée, les contraventions furent nombreuses y compris par les municipalités qui autorisèrent l’ouverture de ces établissements à proximité d’établissements scolaires. Par ailleurs on sait ce que fut l’échec de la « prohibition » aux USA.

Il semblerait que la lutte contre l’alcoolisme soit extrêmement difficile ; ce n’est pas si sûr car grâce à l’éducation on a pu constater, entre 1852 (l’époque de l’alarme lancée par Hüss) et, en gros, les années 1980, une baisse très importante de l’alcoolisme. Un autre facteur a contribué de façon majeure à la baisse de la consommation d’alcool : la réglementation routière. L’alcoolisme a fortement baissé, presque disparu du moins dans les formes jadis décrites, mais depuis les années 1990 on constate une recrudescence de la consommation d’alcool chez les jeunes y compris les très jeunes avec des modalités de consommation décrites comme extrêmement dangereuses par les médecins, c’est notamment le binge drinking auquel s’ajoutent les soirées de beuveries (le fus jeudis rennais) où il faut se « défoncer » que l’on soit garçon ou fille, jeune ou moins jeune, et le groupe agrémente souvent la beuverie par une fumerie de produits au moins euphorisants. Alors, comment se fait-il qu’on ait pu, même si ce fut long et difficile, lutter contre l’alcoolisme et qu’on ne fasse rien aujourd’hui contre ces nouvelles formes de consommation délétère, bien au contraire il semblerait qu’on régresse en assouplissant la réglementation : « Les députés ont adopté largement mardi soir, à 102 voix contre 29, un amendement polémique qui va permettre de distinguer information et publicité sur l’alcool. La publicité sur les vins et les spiritueux est aujourd’hui très encadrée, par la loi Evin. Mais avec cet assouplissement, il sera plus facile de parler de vin dans les médias sans risque juridique. » « Pour rappel, lors de l’examen en commission en nouvelle lecture du projet de loi Macron (2015), les députés ont modifié la Loi Evin. Ces derniers n’ont pas suivi le gouvernement qui avait demandé la suppression d’un amendement du sénateur Gérard César (Les Républicains, ex-UMP), distinguant « information » et « publicité » sur l’alcool, adopté début mai par la Haute Assemblée. » Là, quand il s’agit de la santé de nos enfants point de 49-3, le gouvernement a pleuré mais n’a rien fait.

Alors, si on ne peut plus rien faire pour sauver nos enfants de l’enfer de l’alcool, l’ivresse « privée » n’est pas interdite, au moins les pouvoirs publics pourraient protéger les riverains des effets dans la sphère publique de ces beuveries et fêtes tonitruantes. Il y a la répression du tapage nocturne, mais essayez de faire déplacer un policier pour cela, d’ailleurs par exemple à Poitiers les policiers municipaux terminent leur service à 21h. Jadis il existait des « gardiens de la paix », aujourd’hui il n’y a plus que des « fonctionnaires de police ». Cette absence de police (pas de policiers) permet un développement insensé de l’ivresse publique, qu’elle soit diurne ou nocturne, et ouvre la voie à un laisser faire désespérant. Or l’application de la loi permettrait sans doute une amorce de traitement de ces problèmes en remettant un peu de raison dans la société puisque aux termes de la Loi « l’état d’ivresse est un fait matériel se manifestant dans le comportement de la personne, de ce fait elle n’est pas liée à un niveau d’alcool. » et « Une personne trouvée en état d’ivresse dans les rues, chemins, places, cafés, cabarets ou autres lieux publics, est, par mesure de police, conduite à ses frais au poste le plus voisin ou dans une chambre de sûreté, pour y être retenue jusqu’à ce qu’elle ait recouvré la raison » ; mais sommes-nous dans une société raisonnable ?

L’absence de raison est bien souvent la source d’accidents comme celui d’Angers à propos duquel le maire de la ville, Christophe Béchu, déclarait : « La taille du balcon ne donnait pas le sentiment extérieurement qu’il ne pouvait pas accueillir quinze personnes dans des conditions normales d’utilisation. ». (http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/10/16/un-balcon-s-effondre-a-angers-provoquant-la-mort-de-plusieurs-personnes_5014547_3224.html#OW3voUQBvtCCGwcy.99)

En matière de vie en société ce qui est « normal » n’est-ce pas ce qui se fait avec raison ? La question est donc de savoir remettre la « raison » au centre du processus de décision qu’il intéresse la collectivité autant qu’il nous concerne dans notre vie individuelle. N’est-ce pas vouloir remettre de l’autorité, dans toutes les acceptions du terme, dans une société amplement déliquescente, que l’on entendra au sens de se liquéfier, cependant si proche d’éclater et de se désagréger ? Remettre de l’autorité c’est mettre un cadre qui à la fois contient, oriente et rassure notamment une jeunesse qui semble déboussolée. Pour cela les sociétés ont besoin de gouvernants qui tracent un horizon, donnent un cap et agissent avec rigueur. Il ne suffit pas d’égrener les « valeurs de la République » à longueur de commémorations dont on multiplie le nombre sans cesse et sans autre raison que celle de la communication politique, il faut surtout les mettre en actes ; une valeur ce n’est pas un mot c’est un acte.