Fatigue, haine et dictature…

Après un long silence sur mon blog, je ne savais pas dans quel ordre mettre les mots du titre de ce billet, alors j’ai laissé faire le rythme qui circulait dans mon esprit.

Le mot « Fatigue » vint en premier sans doute venu de la lecture du billet de Christophe Bouillaud[1] : « Lassitude 1989-2019 » dans lequel l’auteur décrit et explique pourquoi une lassitude profonde l’a amené à moins écrire sur son blog : « J’ai longtemps hésité avant de rédiger ce post, car, après tout, mes sentiments ne devraient regarder que moi. Or il se trouve que, depuis quelque temps, je ressens une grande lassitude – des collègues de la noble institution où j’enseigne l’ont d’ailleurs remarqué à ma mine parfois défaite. Au moins cela expliquera-t-il sans doute aux lecteurs de ce blog pourquoi j’y me fais rare. »

Pour ma part, étant retraité, je ne suis plus confronté à la répétitivité inhérente à tout exercice professionnel. J’ai connu cela mais à 66 ans j’ai rompu les amarres et les routines qui peuvent organiser la vie d’un retraité n’ont rien d’opprimant ni de contraignant si on les conscientise et que l’on a suffisamment de vigueur pour s’en abstraite autant qu’on le veut ou que les invitations externes nous y invitent. J’ai réussi à garder, et je suis un privilégié, des activités, pas trop nombreuses mais variées, qui me mettent en contact avec des publics de tous âges et de provenance professionnelle et sociale diverse. La retraite a cet avantage sur le temps professionnel obligatoire qu’elle permet des choix, surtout celui de ne pas faire.

Toutefois, comme lui, la rencontre et la discussion avec les jeunes m’amènent très souvent dans une perplexité profonde. Je m’insurge contre leur manque d’engagement, leur choix de satisfaire rapidement trop de plaisirs dont ils croient qu’ils pourraient s’agir de désirs, et d’ailleurs faut‑il toujours satisfaire des désirs qui souvent ne sont pas des besoins. Fi de cela car les jeunes ne sont jeunes que provisoirement et comment leur reprocher d’être de leur époque. Bien sûr j’ai vécu « mai 68 » (j’avais 16 ans le 22 mai), vu l’arrivée d’un astronaute sur la lune parce qu’ayant des parents aisés financièrement nous avions la télévision depuis 1962, la chute du mur de Berlin a retenti dans mon esprit parce que j’avais lu « L’archipel du goulag » et déjà avant j’étais ancré dans une sorte d’anticommunisme, et au final quand je revois mes années entre 15 et 25 ans nous n’étions pas si nombreux dont on pouvait dire que nous étions des « jeunes engagés, militants, politisés, syndiqués ». Nous étions peu nombreux parce que les années qui ont suivi 1968 furent celles d’une explosion tel un feu d’artifice : libération de la sexualité, euphorie économique, développements de technologies ; c’était le déchaînement de la société de consommation et de celle du spectacle. Dans ces années on surconsommait, on achetait au-delà de la satisfaction de ses besoins vitaux

Si la fatigue, aujourd’hui, m’empreint c’est sans doute que, comme Christophe Bouillaud, je pense que si la chute du mur de Berlin a pu marquer notre génération par un regain d’espoir et d’espérance en un monde meilleur, force est de constater que le renouveau n’a pas été au rendez-vous. Combien d’entre-nous ont-ils vu ou simplement cru que cette « chute » marquait la fin possible voire imminente des conflits de toutes natures : entre pays, entre « ethnies », entre religions, entre communautés… Certains n’ont-ils pas été euphoriques au point que même les conflits interpersonnels disparaîtraient ? Et puis rien ! Le monde, les Femmes et les Hommes restent identiques à ce qu’ils étaient, en France comme ailleurs, perpétuant les mêmes conflits comme le rappelle Christophe Bouillaud : « La seconde raison est que ce retour sur 1989, pour le trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, ne peut que souligner la très mauvaise pente de nos sociétés occidentales en général, et de la France en particulier. Entre la énième polémique sur le voile islamique, la énième émeute de banlieue, la énième réforme sécuritaire n’apportant rien à la sécurité des citoyens mais tout à un État autoritaire 2.0 à venir et la énième réforme néolibérale destinée à mettre à mal l’édifice de droits économiques et sociaux construits depuis la fin du XIXe siècle au nom d’une très fantasmatique compétitivité du pays et surtout d’un intérêt de classe, aussi bien compris que désormais restreint à la haute bourgeoisie d’affaires, j’ai vraiment bien du mal à me réjouir. »

La haine vient alors dans mon esprit lorsque je constate cet état d’enlisement dans lequel a sombré notre humanité malgré les fantastiques progrès philosophiques et sociaux faits entre le 18° et la première moitié du 20° siècles. J’ai toujours été passionné par la politique mais je me suis toujours tenu à distance des partis et des idéologies. La première fois que j’ai discuté avec un homme politique c’était en juillet 1978 avec Edgar Faure qui, alors ministre de l’Éducation nationale, m’avait reçu au ministère[2], puis je le rencontrais à nouveau plusieurs fois en diverses occasions, puis il y en eut d’autres dont certains comme Léopold Sédar Senghor n’étaient plus dans la politique lorsque j’eus le bonheur d’échanger avec eux. Il y eut ceux-là mais il y eut les suivants dénués de bon sens social et d’ambition humaniste ; les politiciens sont devenus, petit à petit, des gestionnaires, que des gestionnaires.

La haine est moins, peut-être même pas du tout, contre eux que contre moi qui ne me suis pas battu plus et contre nous ‑ceux de ma génération qui, gavés de bien-être, n’avons pas vu venir ce monde déshumanisé qui s’est mis en place. Aujourd’hui, cette haine s’amplifie devant l’avancée, en France, d’un gouvernement autoritaire antichambre de la dictature. J’entends Macron me crier : « allez essayer la dictature ! ». J’ai vécu et travaillé dans des pays dans lesquels une personne ou un groupe de personnes décidaient de tout, n’est-ce pas ce qui existe aujourd’hui en France où les débats parlementaires ne se font qu’à l’aune de l’accord présidentiel comme ce fut le cas pour le congé octroyé pour le décès d’un enfant, où le président de la République reproche à la Justice de ne pas ouvrir un procès pour une personne reconnue irresponsable conformément à la Loi, etc. Dans les pays autoritaires la police peut commettre des exactions : blesser, tuer, incarcérer à sa guise avec la bénédiction du gouvernement, n’est-ce pas ce qui s’est passé avec les Gilets Jaunes et maintenant avec les lycéens ? Dans un pays autoritaire la presse est menacée quand elle n’est pas muselée, n’a‑t‑on pas vu ces derniers mois des journalistes molestés et mis en garde à vue voire renvoyés devant des tribunaux ? Peut-on dire que la presse est libre quand elle est si unanimement favorable au gouvernement comme ce fut le cas pour la contestation contre la réforme de retraites ?

J’ai la haine, comme on dit chez les jeunes ; j’ai la haine et sans doute suis‑je plus hargneux que Christophe Bouillaud sans doute parce que plus vieux donc plus aigri d’avoir tant échoué. Lui nous dit : « La Présidence d’Emmanuel Macron me semble tellement contraire à tout ce qu’il faudrait faire pour apaiser ce pays qu’il m’est en effet difficile de ne pas penser que tout cela va très mal finir. En fait, cela a déjà très mal fini si l’on pense à tous ces manifestants Gilets jaunes bien amochés par les forces de l’ordre au cours de l’année qui vient de s’écouler, à cette incapacité inouïe à entendre les maux de la société de la part du pouvoir en place. », je pense, semble-t-il au contraire de lui, qu’Emmanuel Macron conduit délibérément la politique qu’il met en œuvre, il sait sa politique délétère pour le pays ; Emmanuel Macron souhaite intimement détruire tout ce que nos aïeux ont construit, parfois dans le sang et toujours dans la douleur, d’ailleurs ne l’a-t-il pas martelé durant sa campagne électorale : l’État providence de 1945 a vécu, je veux transformer la France… Il fait vivre le pays au rythme de la communication et du vide politique ; il lui importe peu que le pays se délite, que le nombre de pauvres augmente puisque ceux-là « ne sont rien » puisqu’ils n’ont pas réussi.

L’important pour Macron c’est de préparer un pays où les prédateurs de la finance pourront s’épanouir et faire croître leur fortune. Macron prépare le pays pour les prédateurs de la finance comme Patrick Le Lay[3] préparait les cerveaux pour recevoir la publicité des marques. Il y a une deuxième chose importante, si ce n’est primordial, pour Emanuel Macron : Lui ! On reconnaît facilement chez lui les traits d’une personne narcissique : arrogant, autosuffisant, goût du pouvoir et besoin d’être admiré, et égoïsme. Cet égoïsme se manifeste par le refus de prendre réellement en compte l’autre et ses besoins, le narcissique tend à n’accorder d’attention à l’autre que tant que celui-ci sert ses ambitions, le narcissique dévalue et exploite les autres. Non seulement sa gouvernance pointe ce trait narcissique mais sa communication le confirme et montre à quel point il cherche, voire a besoin, d’être le chef adulé. Sans doute, mieux que Jupiter, se voit-il en Imperator !

Mais, les empereurs ont tous mal fini et tous ont entraîné leur pays dans le chaos même s’ils ont, parcimonieusement, réalisé des choses intéressantes sur le plan sociétal.

Le contexte social et intellectuel fait le lit du futur empereur. Les écrits des scientifiques sont peu critiques, se limitant à la description de faits. Quand bien même seraient-ils plus engagés qu’ils n’auraient aucun effet tant la masse des éditorialistes et des politiciens ne s’y intéresse pas, d’autant moins que la plupart du temps éditorialistes et politiciens sont incapables de comprendre ces écrits. C’est comme si les politiciens et leurs affidés des médias disaient comme l’écrit Ch. Bouillaud : « Publiez, publiez, braves gens, nous doutons encore et encore de ce que vous avancez si doctement, et, pendant ce temps-là, nous mènerons à bon terme nos petites et grandes affaires. »

Dictature ? Non pas encore, mais comme le dit François Ruffin[4] : « L’oligarchie a une puissance en face de nous qui est énorme. Elle dispose d’appareils en France et à l’échelle internationale : la publicité, les médias, la Banque centrale européenne la commission européenne, le Sénat, le Conseil constitutionnel… Pour secouer ça, il faut un bloc historique. Ma vision de l’histoire c’est que les seuls moments où on a avancé, où les intérêts du peuple ont avancé, c’est le moment où il y a eu la jonction des classes intermédiaires et des classes populaires. » C’est justement cette jonction qu’Emmanuel Macron veut empêcher. Il faut rendre inaudible voire impopulaire les mouvements contestataires : d’où le matraquage médiatique défavorable aux contestataires, renforcé par une violence policière d’abord commandée qui est devenue endémique ; les contestataires et les opposants doivent être montrés comme des parias, des diables de la pire espèce. Alors, on les envoie devant le juge : Fillon, Mélenchon, Marine Le Pen, Bayrou en même temps qu’on protège ceux de sa cour : Collomb, Ferrand, Pénicaud, Kholer… On va même jusqu’à rouvrir les guerres de religions et monter en épingle médiatique et de communication ministérielle la moindre histoire de mœurs (même s’il est justifié de dénoncer et de condamner) pour faire oublier l’essentiel du désastre qui s’abat sur la société avec force communication pour accuser certains là où pour des faits analogues on excuse les affidés ; l’opinion se détourne des causes des maux de la société et reçoit tous les traitements c’est‑à‑dire la parole macronienne (les députés et les journalistes fonctionnant comme des perroquets enrubannés qui répètent la leçon élyséenne) comme elle le ferait d’un placebo. Arrivera le jour où le placebo montera son inefficacité et ce sera l’effondrement parce que trop tard pour réagir.

J’ai la haine contre ces pleutres qui soutenaient (dans les sondages et anonymement) le mouvement des Gilets Jaunes puis les grèves contre la réforme des retraites, mais qui ne s’engagèrent dans rien. Cependant ma haine est tempérée parce qu’il faut bien reconnaître que ces lâches se trouvent confrontés à des obligations telles que le remboursement d’emprunt, certains sont lâches parce que tellement abêtis par le discours médiatique qu’ils ne sont plus capables d’avoir le moindre sens critique et donc de s’engager dans une action de contestation même si celle-ci vise à préserver leur avenir, et puis il y a les « classiques », ceux qui ont la lâcheté dans leur ADN, ceux qui viscéralement ont peur de tout même d’eux.

Nous ne sommes pas (encore) en dictature, cependant je rejoins Christophe Bouillaud lorsqu’il écrit : « En tout cas, pour ce qui est de la France contemporaine, les récents choix d’Emmanuel Macron et de certains de ses ministres sont exactement ceux qu’il faut faire pour encourager encore plus l’électorat à considérer le Rassemblement national comme un choix électoral des plus légitime – plus légitime que cela, à poser toujours et encore les bonnes questions comme disait déjà en son temps un ministre socialiste, il va mourir de sa belle mort. » Face au comportement et à la politique délétère lise en place par E. Macron son opposition purement médiatique au Rassemblement National ne lui garantira pas une victoire à coup sûr en 2020, s’il veut s’assurer de cette victoire il faut qu’il supprime toutes les oppositions et par n’importe quel moyen.

Ainsi, fatigué mais pas épuisé et certainement pas abattu, l’écriture convertissant la haine en saine et revivifiante pensée, je n’abandonne pas « le combat » même si mes propos restent au bord de l’abîme de l’oubli. Peu importe ce qu’il restera de moi mais il restera de mes pensées comme l’écrit Michel Scouarnec dans ce beau poème :

Il restera de toi ce que tu as donné
Au lieu de le garder dans des coffres rouillés…
Ce que tu as donné en d’autres fleurira…

Il restera de toi ce que tu as offert
Entre tes bras ouverts un matin au soleil…
Ce que tu as offert en d’autres revivra…

Il restera de toi un sourire épanoui
Aux bords de tes lèvres comme au bord de ton cœur…
Ce que tu as ouvert en d’autres grandira…

Il restera de toi ce que tu as semé
Que tu as partagé aux mendiants du bonheur…
Ce que tu as semé en d’autres germera…


[1] Christophe Bouillaud, professeur de sciences politiques à l’IEP de Grenoble, https://bouillaud.wordpress.com/

[2] Si un jour, sans doute de grand ennui, j’écrivais mes mémoires je raconterais cette rencontre : sa raison, son déroulement et comment elle m’a marqué.

[3] « Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective ”business”, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (…).

Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (…).

Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise. », dans Les dirigeants face au changement (Editions du Huitième jour) où Patrick Le Lay, PDG de TF1, est interrogé parmi d’autres patrons.

[4] F Ruffin, « le combat, c’est de sortir du productivisme et du consumérisme », La Décroissance, n°165, décembre 2019/janvier 2020.

Politique, vie privée, sexe et démocratie

Vendredi 14 février 2020, jour de la Saint Valentin.

La vie privée des hommes politiques en règle générale m’interpelle relativement peu voire pas du tout, toutefois nous ne pouvons pas rester indifférents à ce qui vient d’arriver à Benjamin Griveaux car, au-delà de l’homme, au-delà même de l’homme politique, cette affaire interroge la vie politique et la démocratie dans leur globalité et la façon dont on en rend compte.

Nous assistons depuis ce matin à des interventions sur les médias audiovisuels toutes orientées vers la réprobation de la diffusion des vidéos mettant en cause la vie privée de Benjamin Griveaux, tous fustigent l’atteinte à la vie privée, mais très rarement sont interrogées d’une part la genèse de ces comportements qui amènent à diffuser des scènes de la vie privée des hommes politiques et d’autre part personne ne semble se préoccuper de l’effet produit sur les citoyens. Nous pourrions aussi nous étonner qu’une fois encore les médias n’interrogent pas, mis à part quelque micros-trottoirs, ce que les citoyens peuvent ressentir d’une telle affaire, une fois encore le « parlement des invisibles » est tenu à l’écart de sa propre vie. Alors que dire face à ce déchaînement de commentaires qui tous proviennent d’hommes et de femmes politiques, de journalistes et quelquefois d’intellectuels boboïsés appartenant au microcosme ?

Tous s’insurgent pour dire qu’une affaire comme celle-ci serait inédite, mais que chacun veuille bien se retourner et relire l’histoire de notre pays plus généralement du monde politique pour voir que des dénonciations de cette nature ont émaillé la vie des sociétés. Que ce soit à l’époque de l’Ancien Régime avec les pamphlets ou à partir de la Révolution avec une presse naissante qui s’est développée rapidement, la vie privée, intime, ne barguinons pas : la vie sexuelle des édiles a toujours fait les choux gras des critiques médiatiques, alimenté les quolibets populaires et a servi, plus que de raison, d’outil de vengeance ou de règlements de comptes politiques. Benjamin Griveaux n’est pas le premier homme politique dont la vie extraconjugale est jetée en pâture, il y a fort à parier qu’il ne sera pas le dernier.

Dans le cadre de l’affaire Griveaux ce qui pourrait être choquant c’est qu’il semble bien qu’il s’agisse effectivement d’un règlement de compte politique. C’est bas mais pourquoi s’en étonner alors que nous avons une gouvernance étatique plus inspirée par Machiavel que par Érasme ? Pourquoi s’en étonner alors que, sans être monnaie courante, la pratique du règlement de compte politique n’est pas une innovation ? Peut-être faudrait-il ici replacer l’affaire Fillon : si l’on ne peut pas soupçonner le premier article du Canard enchaîné d’avoir été inspiré autrement que ce qu’en a dit l’auteur à savoir la lecture des déclarations de patrimoine et d’intérêts, nous pouvons légitimement nous interroger sur la façon dont par la suite les journaux ont été alimentés en informations et la façon dont ceux-ci ont mis en place un système qui a pris la dimension d’un feuilleton ; l’affaire Fillon a vraisemblablement été un règlement de comptes politiques. Fillon, Griveaux et d’autres par le passé, les règlements de comptes politiques émaillent la vie de toutes les sociétés et il serait tout à fait étonnant que cela cesse aujourd’hui.

L’étonnement du microcosme politique et journalistique parisien ainsi que la façon dont certains intellectuels s’insurgent contre ce qui ne serait qu’une atteinte à la vie privée montre à quel point cette oligarchie est incapable de réfléchir à ce qu’elle est et à ce qu’elle fait ! Or la question première qui devrait être posée est celle de savoir ce que la société peut admettre ou refuser des comportements de ceux qui la dirigent.

Il n’apparaît pas à la lecture de l’histoire que les comportements adultères aient jamais été admis, tout au plus étaient-ils tolérés, marquant ainsi un écart très net entre la pensée morale et la pratique des hommes. Qui jadis ne se moquait pas un tel qui entretenait une danseuse, de telle femme du boulanger qui partait avec un jeune berger, relisons les romans du XIXe siècle, relisons la vie d’Honoré de Balzac, relisons Madame Bovary de Gustave Flaubert, et nous pourrions ainsi égrener un ensemble d’exemples qui marquent cet écart entre la morale et la pratique des hommes. Toutefois, une société pourrait-elle être vivante si elle était dépourvue de ces paradoxes. Stefan Zweig[1] décrit bien ce paradoxe lorsqu’il évoque la prostitution, incluant dans ce fait social les demi-mondaines et les maîtresses attitrées, à Vienne à la fin du IXXe siècle : « Elle [la prostitution] canalisait la gênante sexualité extraconjugale. » Pour autant ce qui pouvait être toléré n’était pas tout à fait admis, en tous les cas pas complètement admis et chacun pouvait alors se servir d’une telle situation pour nuire. Cependant il est évident que les rares articles de presse et les lettres anonymes de corbeaux n’avaient pas la même ampleur que les diffusions sur Internet et sur les réseaux sociaux. Là aussi il faut prendre en compte l’importance du développement des médias ; déjà au début du XXe siècle le sociologue Gabriel Tarde[2] signalait l’importance qu’avait la vitesse de diffusion de l’information depuis le développement des journaux devenus quotidiens et l’accélération de leur diffusion grâce au développement du chemin de fer. Toutefois la vraie question n’est pas la rapidité avec laquelle l’information arrive vers des publics variés et lointains, la vraie question c’est celle de la nature même de l’information qui est diffusée. On pourra toujours vilipender l’auteur de la diffusion, interdite par la loi comme l’a rappelé le ministre de l’intérieur, mais pourquoi cette « chose » peut-elle devenir un objet constituer une information que les journalistes portent vers le public ?

Il faudra bien un jour que l’on se penche avec rigueur et raison sur deux axes de réflexion : qu’est-ce que la vie privée d’un homme ou d’une femme « publics », qu’est-ce que la société attend en termes de morale de la part des gens qui la gouvernent ?

Si la morale de chacun n’appartient qu’à ce chacun, contrairement à ce qu’a dit Gaspard Gantzer, dès lors qu’une personne a une position dite publique elle a à rendre compte de ses comportements au regard la morale par rapport à ce que la société tolère ou admet. Dans le cas présent si chacun est à même de pouvoir supporter voire tolérer des conduites extraconjugales de Contrairement à ce qu’a dit Gaspard Gantzer, est-ce que la société accepte qu’un homme politique qui met en scène médiatiquement son attachement au couple et à la famille, ait des pratiques adultères ? N’attendons‑nous pas d’un homme politique, surtout lorsqu’il est représentant d’un mouvement qui voulait mettre en place « une république exemplaire », qu’il mette en cohérence ses paroles et ses actes ? L’incohérence entre les propos de Benjamin Griveaux et ce qu’il a donné à voir de sa conduite ne peut que générer l’ire populaire à partir du moment où elle est filmée et donc susceptible d’être diffusées sur les réseaux sociaux. Cette incohérence qui va au-delà de ce que certains ont appelé l’amateurisme politique, peut laisser à penser à un fonctionnement mental peu propice avec la capacité à gouverner une ville comme Paris ou la société.

D’aucuns relevaient le fait que ce qu’avait fait Benjamin Griveaux n’était pas illégal, mais tout ce qui est légal n’est pas forcément moral. Relevons à ce niveau que « le légal » arrive toujours après la réprobation « du moral ». On l’a vu à propos des différentes affaires récentes de pédophilie ou de comportements sexuels vis-à-vis d’adolescentes ; il fut une époque où ces comportements pouvaient être tolérés ou du moins mis sous silence, et il est aujourd’hui une époque où il est tout à fait insupportable que de tels comportements puissent exister. Entre ces deux périodes le social a créé la loi d’interdiction après que le silence ne fut plus admis lui-même après que le toléré ne soit plus supportable. Cette évolution s’est produite essentiellement parce que l’on a reconnu à l’enfant le statut de personne donc doué d’une dignité et d’une sensibilité que l’on doit respecter, et en même temps reconnaissait un rapport de possible domination entre l’adulte et l’enfant. Ce rapport de domination est extrêmement important et essentiel à prendre en compte dans l’analyse des situations qui occupent la scène politique aujourd’hui. Prenons l’exemple de l’affaire, classée sans suite, du ministre de l’économie Gérald Darmanin. D’évidence la relation qu’il a eue avec une dame à qui il rendait un service afin qu’elle obtienne un logement, pose la question du rapport de domination. Même si cette relation a lieu entre adultes consentants donc ne relève pas des foudres de la loi, quel rapport de domination a pu la permettre ou du moins la susciter. Cette dame qui offre un service sexuel, sous la forme d’une fellation, pour remercier Gérald Darmanin de lui avoir rendu service, l’aurait-elle fait en d’autres circonstances notamment si elle avait eu une position sociale plus importante ? Quels sont l’état psychologique et l’état moral de cet élu de la république qui accepte une « gâterie sexuelle » en remerciement des services qu’il peut rendre ? Inutile d’aller plus loin et de trop vilipender car les exemples de cette nature sont nombreux dans notre pauvre société où les dominants abusent de leur force au détriment des dominés, le monde du cinéma et celui de l’édition viennent de nous en donner quelques exemples cruels. Toutefois, toute personne en position de domination, surtout s’il s’agit d’une personne publique et plus particulièrement un gouvernement, doit rendre compte de son comportement moral. Bien sûr, comme l’a dit Sébastien Chenut, membre du Rassemblement National, il ne s’agit pas ici d’élire un curé, pour autant peut-on élire quelqu’un qui est suffisamment sot pour laisser filmer ses ébats sexuels au risque que ceux-ci puissent être diffusés par des personnes malveillantes ? Une sottise portée à ce niveau relève d’un crétinisme le plus profond qui ne laisse pas augurer que la personne ait une quelconque capacité à gouverner dans la sérénité et dans l’intelligence. Après, rien ne sert de pleurer et de rappeler la loi qui interdit de diffuser des scènes de la vie privée de quelqu’un sans son consentement, d’ailleurs comme l’a dit Christophe Barbier sur BFM TV « Griveaux n’a qu’à s’en prendre à lui‑même ». Les juristes ne manqueront pas de mettre en opposition dialogique le fait d’avoir filmé et le fait de diffuser, surtout si la victime était consentante à ce que ses ébats soient filmés.

La presse s’est tenue à l’écart de la diffusion de la sextape de Benjamin Griveaux, mais d’évidence il faut s’interroger sur le rôle des journalistes dans la propagation de l’information. S’interroger sur le rôle et le fonctionnement des journalistes, ça a été fait et ce sera fait, ce sera décliné dans tous les axes de la pensée sociologique et politique possible ; ont-ils tort ou ont-ils raison de publier des informations de cette nature, la réponse est difficile à donner car elle est tellement fonction de la position dans laquelle on est, ici le biais de l’analyste est essentiel et plus impliquant que jamais. Ce matin la quasi-totalité des hommes politiques qui sont intervenus sur les médias ont critiqué les journalistes en tant qu’ils seraient complices d’une atteinte à la vie privée, mais le quidam dans sa posture de citoyens remercie les journalistes de l’éclairer sur la personnalité des hommes politiques pour lesquelles il peut être amené à voter. C’est bien là le rôle fondamental de la presse. Est-ce que cette façon de critiquer la presse ne montrerait pas à quel point le monde politique se considérerait comme un monde à part, comme jadis les aristocrates et les nobles qui se pensaient au-dessus de la société où tout leur était permis ?

Le quidam n’attend pas des hommes politiques qu’ils incarnent la vertu. Il attend d’eux d’être respecté, en ça l’histoire de Gérald Darmanin illustre le mépris que les dominants peuvent avoir pour les humbles. Cet homme, devenu ministre, aurait montré une grandeur d’âme s’il avait été capable de refuser la proposition de cette dame. Nous rabâcher le respect de la vie privée et ratiociner à son propos ne sert à rien, tout le monde est bien d’accord là-dessus, sauf que concernant les hommes politiques le quidam attend de la vérité, de la clarté et de l’honnêteté dans les discours et les comportements. Le quidam ne veut que rien soit caché qui concerne la vie des gens qui le gouverne, cela constitue le primum movens de l’établissement de la confiance qui doit exister dans le contrat moral qui lie, en démocratie, le citoyen à son gouvernant.

Ensuite, le quidam attend des hommes politiques qu’ils lui proposent un projet de société alors qu’aujourd’hui la politique se réduit à une peopolisation et à de la communication marketing. Benjamin Griveaux n’a pas échappé, le souhaitait-il, à cette pratique politicienne comme le montre l’article de Paris-Match[3] : « Julia et Paris, les deux amours de Benjamin Griveaux » où sa vie familiale est mise en scène. On ne peut pas sans cesse créer du storytelling, s’afficher dans des hebdomadaires glamours et se plaindre d’être traité à la hauteur de cette insuffisance intellectuelle. L’on retrouve à travers ce comportement politique l’ensemble de l’évolution de la société qui depuis presqu’une centaine d’années est en plein dans le consumérisme et dans la société du spectacle, elle a abandonné, rejeté au plus profond des oubliettes, la réflexion et la raison. Aujourd’hui il est plus important de paraître que d’être. Ainsi, même à l’Élysée en reçoit plus facilement un rappeur de seconde zone qu’un prix Nobel ou qu’un vrai philosophe, à la limité on côtoie les intellectuels boboïsés et à la mode. Ainsi, aujourd’hui on fait facilement descendre les champs Élysées par la dépouille d’un chanteur, certes de talent et célèbre, que par celle d’un prix Nobel. Ainsi, la place donnée sur les médias télévisuels aux « savants » ou aux « intellectuels » et non seulement bien inférieure à celle donnée à la parole des saltimbanques, la plupart du temps pour traiter des sujets politiques et sociologiques on préfère interroger un acteur qu’un sociologue. Alors ne nous étonnons pas que l’information politique puisse se réduise au comportement sexuel des hommes et des femmes politiques. Peut-être, si ces hommes et ces femmes politiques étaient capables de porter un véritable projet de société le quidam s’intéresserait autrement à eux et en dehors des fosses à purin des espaces politiciens.

La chose est crûment dite, et on m’en fera le reproche, mais cette façon de dire veut montrer à quel point les humbles sont fatigués de ne jamais être entendus. Les journalistesportent une grande part de responsabilité dans la mise à l’écart des gens du « parlement des invisibles », mais « l’autisme » des hommes et des femmes politiques actuelles, notamment du gouvernement et du président de la République, devient intolérable. La société française vit sous le joug d’un narcissisme politique absolument délétère comme l’ont montré tout au long de cette journée les interventions des hommes politiques, de tous bords, qui n’avaient de cesse de nous expliquer que l’on n’a rien à savoir de la vie des hommes et des femmes publiques alors que ceux-ci nous gouvernent : je limite votre champ de liberté mais moi je fais ce que je veux parce que je suis un « gouvernant ». Que l’on ne vienne pas nous dire comme l’a fait Rachida Dati qu’un homme politique a une famille : une femme et des enfants qui n’ont rien demandé, car alors nous ne répondrons que les manifestants qu’ils soient Gilets Jaunes ou grévistes contre la réforme des retraites à qui la police a éclaté un œil ou un pied ont aussi une femme et des enfants mais qui eux demandaient simplement à vivre dignement alors que les autres « qui n’ont rien demandé » se gobergent sous les ors de notre République. Qu’on ne vienne pas nous faire pleurer sur le sort des hommes politiques indélicats alors que la police fait agenouiller mains sur la tête, comme aux pires époques de l’histoire de l’humanité, des lycéens pendant plusieurs heures, qu’on met en garde à vue des lycéens qui manifestaient et qui n’ont brûlé que deux ou trois poubelles.

Alors, le plus détestable dans cette affaire ce n’est pas ce qu’a fait Benjamin Griveaux même si moralement ce n’est pas spécialement reluisant, le plus ignoble dans cette affaire c’est qu’il ait été assez sot pour se faire filmer, le plus épouvantable c’est que la classe politique unanimement retrouvait une cohésion pour se mettre à l’écart du peuple sur un piédestal. La meilleure communication que les politiciens auraient pu faire ce jour-là aurait été de ne pas commenter cette affaire et de pas nous resservir la sempiternelle ritournelle suivant laquelle les hommes politiques ont une vie privée et qu’elle n’a pas à être connue par le peuple.

Au final nous sommes bien obligés de constater que le « Nouveau Monde » est sans doute plus épouvantable que « l’Ancien Monde » et qu’il ressemble à s’y méprendre au monde d’avant la Révolution de 1789. Alors, ne nous étonnons pas qu’il y ait tant de violences dans la société ; lorsque le peuple est ainsi méprisé, ainsi tenu à l’écart de la vie publique que lui reste-t-il à part la violence pour se faire entendre voire pour simplement se dire qu’il a encore un peu de dignité ?


[1] Stephan Zweig, Le monde d’hier, Livre de poche.

« Ce monde, qui défendait si pathétiquement la pureté de la femme, souffrait de cet abominable trafic de soi‑même, l’organisant et même en tirant profit. »

[2] Tarde G., L’opinion et la foule, PUF, 1901, 1989.

[3] https://www.parismatch.com/Actu/Politique/Le-pari-de-Benjamin-Griveaux-1617775

Adieu Delevoye

le haut commissaire chargé de la réforme des retraites démissionne

Acteur majeur de la réforme des retraites voulue par E. Macron, Jean-Paul Delevoye démissionne à la suite des révélations par la presse de ses nombreuses omissions dans sa déclaration d’intérêt auprès de la Haute Autorité de la Transparence de la Vie Publique.

Au passage on se demande à quoi sert cette Haute Autorité mis à part être un dépôt d’archives des déclarations rendues obligatoires par la loi. Visiblement elle n’exerce aucun contrôle sur le contenu des déclarations et leur véracité ; donc elle ne sert à rien sinon à faire illusion que les politiciens seraient tous honnêtes !

Toutefois, faut-il qu’une autorité quelconque vienne dire à un politicien blanchi sous le harnais comme JP Delevoye ce qu’il doit déclarer ? À qui peut-on faire croire que JP Delevoye, le Premier ministre et le président de la République pourraient être ignorants de la loi ? Le soutien qu’E. Macron continue d’apporter à son ancien ministre montre combien il aime naviguer dans l’à‑peu‑près réglementaire ; rappelons-nous les affaires Kholer, Benalla, Ferrand, et d’autres qu’il peine désormais à cacher et qui, un jour, terniront forcément son image de promoteur d’une « République exemplaire ». Dans le cas de JP Delevoye, E. Macron aurait pu se contenter d’enregistrer la démission et s’abstenir de tout commentaire.

On peut concevoir que cette affaire ne dissolve pas les liens de sympathie ou d’amitié qui unissent les deux hommes, mais ici il ne s’agit pas de cela. Ce dont il s’agit ici c’est de la probité d’un gouvernant, qui plus est d’un gouvernant qui proposait aux citoyens de faire des sacrifices. En outre, comment des gens qui gagnent peu d’argent, qui peinent à boucler les fins de mois peuvent-ils comprendre un tel cumul de rémunérations ?

Quant aux mandats bénévoles chacun sait qu’ils créent des liens au sein de réseau et que souvent ils amènent des cadeaux et autres avantages.

Or l’article 23 de la Constitution est clair : « Les fonctions de membre du gouvernement « sont incompatibles avec l’exercice de tout mandat parlementaire, de toute fonction de représentation professionnelle à caractère national et de tout emploi public ou de toute activité professionnelle ». » Et, depuis la loi de transparence de la vie politique de 2013 tout ministre doit déclarer ses responsabilités présentes et passées, si celles-ci sont susceptibles de présenter un risque de conflits d’intérêts et d’influencer sa prise de décisions futures. Elle oblige même à déclarer ses activités rémunérées actuelles ou exercées dans les cinq ans avant la déclaration d’intérêts. À part être au conseil d’administration d’un club de belote, il n’y a guère d’activités qui ne soient pas visées par le contenu de la loi.

Déclarer ses activités, a fortiori ses rémunérations, relève du bon sens et de l’honnêteté la plus élémentaire. À charge de la Haute Autorité de mesurer le degré d’incompatibilité entre ces activités, passées ou présentes, et la fonction attribuée. Notons que ce n’est, séparation des pouvoirs oblige, ni au Premier ministre ni au président de la République d’apprécier cette compatibilité.

Peut-on admettre les propos de Edouard Philippe qui estimait samedi « « « que la bonne foi de Jean-Paul Delevoye [était] totale »« Il a fait une erreur, il l’a corrigée, il l’a reconnue. Il ne cherche absolument pas à dissimuler quoi que ce soit » », car relevons deux choses : si la presse n’avait pas révélé les faits la magouille continuait, et qu’il ne suffit pas de rembourser pour effacer la faute. Force est ici de reconnaître qu’en 2017 François Bayrou et les deux autres ministres issues du MODEM ont fait montre de plus d’intégrité en démissionnant immédiatement dès lors que la presse avait fait état de soupçons quant à l’utilisation des « assistants parlementaires européens ». Le fait que JP Delevoye, contrairement à ce qui se fait dans les pays nordiques, n’est pas immédiatement démissionné contredit fortement les propos, sur Europe 1 lundi 16 décembre, de Jean-Baptiste Djebbari, le secrétaire d’État aux Transports, pour qui « Jean-Paul Delevoye était quelqu’un d’extrêmement responsable, extrêmement engagé pour l’intérêt général ».

L’appréciation de la valeur « responsabilité » par les membres de ce gouvernement, y compris le président de la République, est bien à la dimension de l’inculture politique, historique et sociale des membres de La République en Marche. N’a-t-on pas entendu un de ses députés pleurnicher que l’opposition et les médias instrumentalisent cet « évènement malheureux » ? La presse, une fois encore et heureusement pour la démocratie, a mis en évidence une faute commise par un homme politique ; elle n’a fait que cela et c’est son rôle. L’opposition s’est emparée de l’évènement ce qui est naturel (politiquement parlant) et si ce député avait ne serait-ce qu’une once de culture historique et politique il saurait que depuis la nuit des temps il en est ainsi et c’est heureux sinon nous serions dans une dictature. Qu’il se penche sur un livre d’histoire et il apprendra ce que fut l’affaire des décorations : « le scandale des décorations est un scandale politico-financier de trafic de décorations qui éclaboussa le président de la République Jules Grévy et le contraignit à la démission le 2 décembre 1887. »

Comment ne pas être en colère face à l’attitude de JP Delevoye et face à la désinvolture des membres du gouvernement et des parlementaires LREM. Dans d’autre pays que le nôtre le président aurait exigé la démission du gouvernement et, peut-être, dissout l’Assemblée nationale. En France, nouveau monde oblige, on continue comme dans l’ancien à bafouer les principes démocratiques et républicains et à mépriser les citoyens.

Balance ton maire : la calomnie comme politique.

Après que le ministre Gérald Darmanin, illustre sage parmi les sages, ait affiché sur le site du ministère la liste des mairies qui ont augmenté la taxe d’habitation, les affidés du Mouvement La République en Marche affichent sur les réseaux sociaux des messages virulents contre les maires derrière le hashtag « Balance ton maire ».

L’affaire est grave et dépasse la mise en cause des maires de ce pays. François Baroin, président de l’association des maires de France, n’a que trop mollement dénoncé ce « hashtag » #BalanceTonMaire. Bien sûr celui-ci a été vécu comme « une insulte personnelle par les maires ». Mais au-delà de la réaction affective, il y a une faute de droit et l’expression de la façon dont le Président de la République et sa majorité veulent gouverner la France avec en filigrane un projet de société qui en réalité exclue les humbles.

La faute de droit, et Gérald Darmanin devrait être destitué pour l’avoir oublié, relève de la méconnaissance de l’alinéa 3 de l’article 72 de la Constitution : « Dans les conditions prévues par la loi, ces collectivités s’administrent librement par des conseils élus et disposent d’un pouvoir réglementaire pour l’exercice de leurs compétences. » Donc personnes autres que les citoyens résidants dans la commune ne peuvent remettre en cause le choix de la commune qui, alinéa 2 de l’article 72, a « vocation à prendre les décisions pour l’ensemble des compétences qui peuvent le mieux être mises en œuvre à leur échelon. », ainsi c’est le maire qui est responsable du budget de la commune, pas le ministre Darmanin. Par ailleurs, une collectivité territoriale n’a pas vocation à assurer la promotion de la politique du gouvernement ; la commune, donc son maire, a seulement l’obligation d’appliquer la loi, or il n’apparaît pas qu’une loi récente ait imposé aux maires de ne pas augmenter le taux de la taxe d’habitation. La loi a simplement indiqué un pourcentage de réduction sur le montant global de la taxe après qu’elle a été calculée par application d’un taux librement fixé par les collectivités. Si les ministres, dont l’illustre Monsieur Darmanin, et les députés avaient été un peu instruits du droit constitutionnel et fiscal ils se seraient rendu compte de ce fait qui ressemble fort à une erreur du promoteur de la promesse électorale. Et, si le candidat Macron devenu président, avait lui aussi été instruit de mêmes choses il ne se serait pas précipité dans cette promesse mais il aurait mis en place une véritable réforme de la fiscalité locale.

L’expression du mode de gouvernement voulu par le Président de la République s’exprime clairement dans les cris d’orfraies des « Marcheurs » qui s’offusquent du choix fait par certains maires. Que des élus locaux dans l’opposition au Président de la République se saisissent de cette vacuité législative laissée par des gouvernants inconséquents est dans le droit fil de la rhétorique démocratique que la majorité non seulement semble ne pas maîtriser mais, justement pour cela, veut étouffer. On voit là se confirmer la démarche et les méthodes de gouvernance ainsi que les stratégies politiques mises en place par ce mouvement de « jeunots » où l’immaturité semble l’emporter sur la culture, où la soumission au gourou fait office d’intelligence sociale et politique. Après le travail de fond pour étouffer les corps intermédiaires notamment par les papesses du monde de la finance que sont les ministres du travail et des transports, on a vu avec l’affaire Benalla comment ce mouvement pouvait cacher aux parlementaires et à la justice donc aux citoyens les malversations d’un conseiller très proche du Président de la République. On peut aussi s’interroger sur la façon dont la justice est manipulée pour que l’affaire Ferrand traîne d’un parquet à l’autre, pour que d’autres affaires s’éternisent (Kholer, Pénicaud…), et comment elle protège François Bayrou, affidé de Macron, dans l’affaire des assistants parlementaires du Modem alors que dans une affaire similaire la justice vient de requalifier les chefs d’inculpation contre Marine Le Pen et le Rassemblement National. Interrogeons-nous aussi sur les raisons qui ont poussé des juges à vouloir envoyer Marine Le Pen devant des psychiatres comme au bon vieux temps des goulags staliniens. On voit un pouvoir autoritaire se mettre en place comme sous le Second Empire où Napoléon III s’était assuré d’une majorité à la Chambre qui lui était complètement soumise, nous sommes dans une situation analogue lorsque la majorité refuse la création d’une commission d’enquête parlementaire sur les incidents du premier mai 2018 puis n’accepte que la commission des lois se saisissent de l’affaire Benalla que sous la pression médiatique et populaire mais on sait aussi comment la présidente a sabordé cette commission. Que penser de l’action de la majorité présidentielle qui a empêché toute discussion d’une proposition de l’opposition à propos de l’accueil des enfants handicapés à l’école ? Ne peut-on pas aussi penser que la majorité, en reconduisant par la loi un certain nombre de dispositions administratives sous prétexte de lutter contre le terrorisme, met en place une police politique comme Napoléon III l’avait fait en créant une police des chemins de fer : « Le régime de Napoléon III a longtemps été qualifié d’État policier, non sans raison. La surveillance politique s’intensifie. Elle mobilise tous les fonctionnaires, et les agents chargés de mission de police en particulier. En 1855, le Second Empire crée la police des chemins de fer, chargée de surveiller les opposants, légitimistes et surtout républicains, à l’échelle nationale. » (Encyclopédie Universalis) ?

La majorité se vit comme autosuffisante, omnisciente et continue de croire qu’elle a été élue par une majorité des Français, ce qui est faux : seulement 19 % des électeurs on mit dans l’urne un bulletin favorable à Emanuel Macron. Alors ? Tant pis pour les autres ! Les parlementaires de la majorité seraient inspirés de lire la citation d’Albert Camus : « La démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité. » Mais, d’une part la plupart d’entre eux ignorent qui est Albert Camus ou, pour le moins, ne l’ont pas lu, et de toute façon leur projet politique, celui du président de la République, n’est pas le bien commun mais la croissance de la « finance privée », on l’a bien vu avec l’odieux marchandage autour de la loi ELAN à propos du pourcentage d’appartements accessibles, peu importe le bien-être des gens pourvu que les fortunes du BTP continuent à s’enrichir sans contrepartie.

Alors, pour masquer ses mensonges et sa forfaiture la majorité pratique la rumeur et la délation. Bien sûr à propos du hashtag BalanceTonMaire LREM se désolidarise, on n’en attendait pas moins, mais il demeure que cet incident témoigne de l’ambiance générale du mouvement « En Marche » largement soutenu par l’action de ministre. Ici Gérald Darmanin, par l’affichage de la liste des communes où les maires ont fait le choix d’augmenter la Taxe d’Habitation, a permis voire sollicité ce mouvement sur les réseaux sociaux. Déjà Marlène Schiappa avait ouvert la voie : « Deux entreprises viennent de se faire épingler par Marlène Schiappa, et ce, dans tous les sens du terme. La secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes a accroché sur la porte de ses locaux les noms de deux entreprises ne respectant pas la parité, avant de les dénoncer publiquement lors d’une conférence de presse. Ce qu’on appelle outre-Manche le « name and shame », soit « nommer et couvrir de honte ». » Sauf qu’on sait les dégâts que le « name and shame », comme jadis la rumeur, peut provoquer. Mais aujourd’hui, et certains médias contribuent amplement à ce mouvement, la justice ne se rend plus dans les prétoires mais sur les réseaux sociaux et sur les ondes.

On se demande dès lors pourquoi nous n’affichons pas à la porte des mairies le nom des ministres, des parlementaires et des conseillers du président de la République actuellement atteints par une enquête judiciaire. Mais voilà, avant l’arrivée des promoteurs du « nouveau monde » nous nous souvenions que dans l’ancien monde l’appel à la dénonciation pour diriger le pays avait conduit à des choses peu glorieuses, ces pratiques de dénonciations publiques, sans rappeler le pilori, nous ramènent à la période 1940-1945 sous le gouvernement de Vichy. Le « nouveau monde » organise désormais ses campagnes électorales autour du mensonge, de la calomnie, car rien ne garantit que ce sone soit par « opposition » que les maires ont pris cette décision, et du déni de démocratie comme en témoigne ce message sur Twitter :

« 6 027. C’est le nombre de mairies qui ont augmenté abusivement leur taux d’imposition, et au détriment de leurs contribuables, dans le seul but de faire obstacle à la baisse de 30 % promise par le gouvernement. #BalanceTonMaire

Pour 2020 vous saurez pour qui ne plus voter ! pic.twitter.com/432mpLIy07

— Natalia de Saintonges (@NataliaEnMarche) 12 octobre 2018 »

Madame de Saintonges se présente ainsi sur son compte Twitter : « Natalia de Saintonges

@NataliaEnMarche, #EnMarche contre les néo-populistes #niFIniFN Révolution #EnMarche pour une nouvelle France en mouvement #BalanceTonMaire »

La politique n’est pas un monde de « bisounours », la probité des acteurs n’y est jamais garantie et l’histoire montre que parfois des campagnes de calomnie ont été élaborées pour empêcher un candidat d’être élu. Mais jamais on n’a empêché, avec autant de constance et de moyens, comme depuis mai 2017 l’opposition de s’exprimer sauf dans certaines périodes dont, d’évidence, tous les historiens et politologues disent qu’elles n’étaient marquées du sceau de la démocratie.

 

 

Politique : paradoxe, incohérence ou inintelligence ?

La politique est trop peu questionnée quant à la cohérence des propositions qu’elle fait. Par exemple qu’elle cohérence y a-t-il dans la politique de lutte contre l’échec scolaire qui, en outre, s’affiche comme une lutte contre les inégalités sociales, quand on dédouble les classes de CP dans les écoles des quartiers difficiles et que l’on ferme des centaines de classes en milieu rural ? Les enfants auraient-ils moins de besoins dans les campagnes ? Le dédoublement des classes de CP n’est pas en cause, ce qui l’est c’est qu’ailleurs on puisse maintenir des classes à double voir triple niveau avec 27 ou 30 élèves. Curieusement, paradoxe ou inintelligence, les journalistes s’extasient sur le fait que les enseignants des classes dédoublées soient enchantés par cette situation ; si ces journalistes avaient un peu de curiosité ils seraient allés voir les demandes de mutations : cette année, contrairement à l’habitude, on a enregistré une forte demande de mutation en direction des zones difficiles. Que pensez-vous qu’un enseignant sensé fasse comme choix entre une classe de CP-CE1-CE2 avec 25 élèves, parfois jusqu’à 30, dans une campagne à 1 heure de chez lui et une classe de CP à 12 élèves peut-être aussi éloignée mais avec une prime annuelle de 3000€ en plus d’une prime mensuelle ?

Chacun mesurera l’incohérence de cette politique si nous considérons la cohérence comme étant l’absence de contradiction entre les parties d’un argument, d’une doctrine ou d’un ouvrage. Si à première vue il n’y a pas d’incohérence ce n’est que parce qu’on nie l’existence de toute difficulté dans le monde rural envisagé comme un lieu paradisiaque au regard des « banlieues » gangrenées par la délinquance, le communautarisme, la pauvreté et l’immigration.

La politique n’est pas plus ni mieux questionnée au regard des paradoxes qu’elle cultive pour le plus grand bonheur de la bien-pensance du microcosme intello-bobo parisien pour lequel une action ne vaut que pour elle-même détachée de toute relation avec d’autres. L’éthique, notamment au sens que lui donnait Emmanuel Levinas, est totalement absente de la sphère de pensée (si on peut appeler ça de la pensée) du microcosme. L’action n’a de valeur que pour elle-même sans que son incidence sur d’autres, donc sur l’Autre, ne soit un tant soi peu envisagée. Pour le microcosme l’éthique est de l’ordre d’un impensable.

Prenons l’exemple du discours du président Macron à propos des personnes en situation de handicap pour montrer ce que peut être le paradoxe en politique, en considérant que le paradoxe est une opinion, argument ou proposition qui va à l’encontre de l’opinion communément admise (doxa), de la vraisemblance. Chacun pourvu d’un peu de bon sens comprend qu’une personne « handicapée » ne peut vivre en société et participer pleinement à la vie sociale et citoyenne que si elle peut disposer de moyens de subsistance suffisant et d’un logement. Ainsi, E. Macron décide-t-il d’augmenter l’allocation pour adulte handicapé de 90€ par mois et d’améliorer l’emploi des « handicapés » mais en même temps (il aime ça le « en même temps ») il réduit la possibilité de se loger en supprimant le 100% d’accessibilité pour les nouvelles constructions et il n’oblige pas à mettre en œuvre l’accessibilité dans les entreprises et les lieux publics. Récemment j’étais dans une entreprise dont les bureaux sont au 1er étage et je voyais un employé qui avait des difficultés à se déplacer gravir avec beaucoup de difficulté, de peine, les escaliers particulièrement raides. Ce cas illustre, en outre du paradoxe de la politique de E. Macron en faveur (?) des personnes « handicapées », l’inintelligence de ces politiques.

L’intelligence ne se résume ni à une efficacité minimaliste ni à des déclarations grandiloquentes pas plus qu’à une accumulation de diplômes et de titres. L’intelligence, mais cette opinion n’est que peu partagée, c’est la capacité à reconnaître l’Autre à l’image de soi‑même. L’intelligence commande de ne pas nuire à l’Autre ainsi que de lui apporter, dans un mouvement de don, tout se dont il a besoin pour être comme un autre Moi-même. Alors, suivant se principe d’une intelligence comme reconnaissance de l’Autre comme un autre Moi-même, on ne limitera pas les « handicapés » aux personnes en fauteuil roulant, on pensera aussi à toutes celles à mobilité réduite (PMR), à toutes celles qui aujourd’hui valides seront PMR ou en fauteuil un jour du fait d’un accident mais plus sûrement du fait du vieillissement. Au-delà, l’intelligence permet de voir et de comprendre que l’accessibilité, dite « universelle » dans la Convention de l’ONU ratifiée par la France, est tellement utile à une foultitude de valides. Aujourd’hui un couple s’installe dans un appartement au quatrième et dernier étage d’un immeuble neuf, demain Madame accouche de triplés ou plus modestement de jumeaux : montera-t-elle la poussette par les escaliers jusqu’au quatrième étage ? Pour peut-être mieux illustrer ce type de situation racontons l’histoire de cette comédienne décédée à plus de cent ans dont les journalistes vantaient la vigueur et le courage ; à 95 ans elle montait les cinq étages de l’immeuble pour se rendre chez elle, mais il n’y avait pas d’ascenseur. Lorsqu’il y en eut un la Dame abandonna l’escaliers et utilisa l’ascenseur. Avait-elle perdu sa « vigueur » ou saisissait-elle l’opportunité offerte par ascenseur qu’elle espérait depuis de longues années ?

Nous pourrions multiplier à foison les exemples d’inintelligence dans les politiques publiques « en faveur des personnes en situation de handicap », à quoi bon ! Parlons des politiques publiques de lutte contre la pauvreté qui semblent tellement énerver le président Macron : un pognon de dingue versé en faveur de l’inefficacité. Il n’a pas totalement tort, l’aumône n’a jamais sorti qui que ce soit de la pauvreté, sauf que beaucoup sans cette aide se seraient enfoncés encore plus dans la misère. Ce n’est donc pas le moindre des paradoxes que de parler de « pognon de dingue » tant en matière de finances publiques qu’au regard du message humiliant que ces paroles ont envoyé aux bénéficiaires des aides publiques ; le président a moins de scrupule vis-à-vis des aides publiques aux entreprises dans les effets se mesures plus dans le porte-monnaie des actionnaires que sur le développement et le bien-être de la société. Justement, l’intelligence voudrait qu’on s’intéresse aux gens. Alors, on verrait que ce n’est pas d’allocation qu’ils veulent mais un travail correctement rémunéré. Ainsi, si on augmentait le SMIC il ne serait pas utile de verser de prime d’activité ; cela éviterait de faire payer au contribuable le salaire que les entreprises ne veulent pas débourser. Pareillement on peut bien augmenter le nombre d’apprentis, améliorer la gestion de la formation professionnelle, s’il n’y a pas d’offre d’emplois la situation n’évoluera guère ; on en a la preuve aujourd’hui où le nombre de chômeurs a baissé parallèlement à une augmentation du nombre de créations d’emplois sans que ni l’apprentissage ni la formation professionnelle n’aient été encore réformés.

Quelques exemples pours montrer que les politiques publiques, aujourd’hui, ne sont ni cohérentes, ni intelligence et sont monstrueusement paradoxales. Comment pourrait-il en être autrement alors que l’homme (l’être, l’individu) n’est ni l’objet ni la finalité des politiques, tout au plus est-il une variable d’ajustement économique ? La politique qui est un projet d’amélioration des conditions de vie des individus, s’accompagne d’un politique qui est la mise en actions de ce projet. Nous pouvons douter qu’il y ait aujourd’hui un projet d’amélioration de la société, tout au plus y a-t-il un projet performatif d’une économie au service d’un double microcosme : celui des « riches » et celui d’une classe moyenne qui ne vit que dans l’espoir de ressembler le plus possible aux riches, une classe moyenne qui vit dans une société de l’achat (la société de consommation est dépassée), de la superficialité et de l’immédiateté pour faire comme, pour ressembler à… En somme les politiques publiques, celles voulues par E. Macron en particulier, ne sont que de la poudre aux yeux, des miroirs aux alouettes pour endormir un peuple de plus en plus soumis… ou fataliste.

Le mépris comme stratégie politique.

La vidéo postée par le service de presse du Président Macron dans laquelle il fustige les sommes dingues consacrées à aider les pauvres, a fait du bruit dans le landerneau médiatique toujours tellement avide de sujet à scandale. L’establishment politique, mis à part l’inénarrable Marlène Schiappa, s’est relativement peu mobilisé sur cette affaire. Pourtant elle est bien plus grave que ne l’a dit Daniel Cohn Bendit. Sur France Info celui-ci déclarait : « il ne faut pas faire une montagne d’une vidéo ». Sans doute si nous étions dans un contexte banal, mais ici où le président Macron surcommunique sans cesse cette vidéo est importante ; elle l’est en matière de volonté et de stratégie politique, elle ne peut pas être considérée comme un accident. Alors, contrairement à ce que disait Cohn Bendit la forme est tout aussi importante que le contenu.

Détacher l’une de l’autre permet de minimiser l’impact de la parole de Mr Macron. Peu importe qu’il ait dit « on met trop d’argent » ou « on met beaucoup d’argent », l’important c’est qu’il ait autorisé la diffusion de la vidéo d’une séance de travail au cours de laquelle il critique la gestion financière de l’aide en faveur des pauvres. Il aurait diffusé une séquence au cours de laquelle il aurait indiqué des pistes d’amélioration que le ressenti en eut été autre. Car c’est bien de ressenti dont il s’agit.

Les Français qui vivent dans les difficultés financières ne peuvent pas avoir ressenti cette phrase autrement que comme un reproche. Pour le moins il s’agit ici d’une erreur de communication. Mais, chacun qui observe la pratique gouvernementale voit bien qu’il s’agit, une fois encore, de déstabiliser « l’adversaire ». La stratégie qui consiste à dire qu’on fait mal quelque chose pour le remplacer par « on fait moins » est le lot quotidien de ce gouvernement. Par exemple la ministre du travail vient expliquer dans les médias qu’il faut aider les personnes handicapées à se former, qu’il faut les accompagner dans la recherche d’emploi alors que dans le même temps les députés En Marche piétinent le droit au logement des personnes handicapées et que le ministre de l’éducation nationale a réduit de 13 % les budgets des instituts de jeunes sourds et de jeunes aveugles…

Cette stratégie, machiavélique, passe relativement inaperçue parce qu’elle s’inscrit dans une habitude langagière où le mépris des faibles est le modèle relationnel des néobourgeois de ce 21e siècle. Il est devenu habituel voire normal de considérer les humbles comme étant des gens sans sentiments, sans intelligence et sans dignité. Par exemple, sur le plateau du JT de France2 un dimanche à 20 heures, l’ancienne joueuse de tennis Amélie Mauresmo vient raconter l’extrême courage d’une de ses consœurs qui a repris le chemin des cours de tennis peu de temps après son accouchement, ce à quoi l’ineffable Laurent Delahousse vante le courage de cette personne permettant ainsi à A. Mauresmo d’ajouter : « les gens ne se rendent pas compte ». Mais si Madame Mauresmo les gens se rendent compte du courage qu’il faut pour retourner, sans attendre, au travail quand on est une maman avec déjà plusieurs enfants, qu’on gagne le SMIC, qu’on se lève à 4h du matin pour se rendre à pied et en RER à un travail dont on ne reviendra qu’à 20h ou plus.

Ces « mots » sont humiliants, ceux de Mauresmo, de Macron de Cohn Bendit comme ceux de Jean-Marie Rouard qui reprochait, sur France 5, à Edouard Louis d’avoir écrit que Macron n’aime pas les pauvres : « un intellectuel n’écrit pas ça ». Heureusement que par le passé des intellectuels ont écrit « ça » sinon Rouard serait à serrer une houe plutôt qu’un stylo à plume en or. Et Macron a montré dans sa vidéo qu’il n’aime pas les pauvres, s’il les aimait il ne privilégierait pas une critique de l’argent qu’on met dans le social, il mettrait en avant les réformes. Et quel Tartuffe qui ne propose que des marchés de dupes comme la baisse des loyers en compensation de la baisse de l’APL. Je viens de lire l’attestation de paiement CAF d’un locataire : baisse de loyer 27,74€, baisse de l’APL 27,19€, ce qui entraîne une augmentation du pouvoir d’achat de 55 centimes par mois soit 6,6€ par an. Ouah ! Ça s’appelle un jeu à somme nulle où le seul objectif était de faire payer par les offices d’HLM une partie des aides sociales en soulageant les CAF ; cette stratégie permettra d’annoncer qu’on a fait baisser le montant des aides sociales et donnera une bonne figure au budget de l’Etat.

Les gens prennent tous ces mots, qui vite deviennent des maux, comme autant de gifles et demeurent impassibles car ils ont compris que le pouvoir conquis par les Révolutionnaires de 1789 leur a échappé et qu’ils ne le reconquerront pas tant l’ennemie est diffus, sans image, sans présence comme l’écrit Yuval Harari dans « Homo Deus » : « Les électeurs ordinaires commencent à pressentir que le mécanisme démocratique ne leur donne plus le pouvoir. Le monde change tout autour d’eux, et ils ne comprennent ni pourquoi ni comment. Le pouvoir leur échappe, mais ils ne savent pas trop où il est passé. » Faute de reconquérir le pouvoir les électeurs pourraient choisir des figures politiques dont ils leur apparaîtraient qu’elles sont « rassurantes ». A trop mépriser les pauvres on les pousse vers les extrêmes.

Politique : malhonnêteté obligatoire ?

Il ne s’agit pas ici de parler de l’honnêteté au sens du droit, ni même de cette honnêteté qui se rapporte aux comportements sociaux. C’est de ce que l’on appelle communément l’honnêteté « intellectuelle » qui va bien au-delà du mensonge. Mentir c’est affirmer ce qui est faux, c’est nier ce qui est vrai, mais c’est aussi ne pas dire ce qu’on devrait dire. Au-delà du mensonge la malhonnêteté intellectuelle s’organise dans une stratégie délibérée de manipuler son interlocuteur. C’est sans doute ce qu’en politique on appelle la langue de bois. Nous pouvions penser qu’avec « le nouveau monde » cette pratique disparaîtrait, il n’en est rien, sans doute est-elle au contraire en net développement.

Christophe Castaner était interrogé sur France Info le 18 mai dernier. Le journaliste faisait remarquer que la proposition de PSA que ses salariés travail pour une augmentation de salaire inférieure à celle du temps de travail correspondaient à, sinon à une mise à mort, du moins que cela mettait à mal le principe des 35h. Ce à quoi, sans en démordre un seul instant, Castaner répondait, encore et encore, que personne ne travaille 35h. Même lorsque le journaliste rappelait qu’au‑delà de 35h un salarié est rémunéré en heures supplémentaires, Castaner ne variait pas de son discours d’évitement.

Pareillement lorsque Jean-Jacques Bourdin questionna le « ministre bis » Julien Denormandie à propos du renoncement à 100 % d’appartements accessibles dans les nouvelles constructions. Le ministre parla d’appartements évolutifs dans lesquels les cloisons seront facilement cassables pour agrandir une salle de bains… essayant de nous faire croire que la pièce adjacente ne verrait pas sa surface réduite. Car enfin, pour une surface au sol donnée et inamovible le fait de déplacer les cloisons pour agrandir une ou deux pièces réduit d’autant la surface des autres pièces, point n’est besoin d’être polytechnicien pour comprendre cela. Bourdin insistait comme il aime à le faire en évoquant que handicapé il souhaitera peut-être aller chez son fils et prendre une douche, comment fait si l’appartement n’est pas accessible. Le jeunot, sans se démonter, plein de suffisance indiqua que quand on rend visite à quelqu’un on ne prend pas une douche ; sans doute ne faut-il pas non plus aller aux WC, et en tout cas renoncer à un séjour de plus d’une journée.

Castaner comme Denormandie nous expliquaient que leurs propos sont frappés de bon sens puisque rencontrant « les Français » ils savent ce que ceux‑là désirent. Quand on rencontre, fût une fois par semaine, une dizaine de personnes on ne peut pas se prévaloir de « rencontrer les Français » ! Par exemple, j’ai assisté un samedi matin, à 8h30, à une réunion organisée par un des députés LREM à Poitiers, nous étions moins de 30 et la plupart étaient des « copains » du député très majoritairement âgés de plus de 50 ans… alors le député peut-il se prévaloir d’avoir rencontré « les Français » ?

Ce type de discours conforte les affidés, finit de convaincre ceux qui le sont déjà mais fatigue le citoyen lambda. Les citoyens ne sont pas des beaufs, ils savent réfléchir et penser ; ils ne sont ni avinés ni illettrés, certains sont bien plus diplômés que la plupart des politiciens, ministres compris. L’honnêteté en politique c’est de reconnaître les qualités, capacités et compétences « techniques » des citoyens qui depuis bien longtemps sont sortis des idéologies stériles et des rêves évanescents. Un « monde nouveau » pour être vraiment nouveau doit être « intellectuellement honnête » et respecter les gens. On en est encore loin !