Vérité, informations, place et valeur de l’Homme (1er volet : le malaise « policier »)

Jamais écrire sur la place de l’Homme dans la politique ne m’est apparu comme aussi essentiel. Le décès de Jacques Chirac a été l’occasion pour l’évêque de Paris de prononcer une homélie dans laquelle il a rappelé que l’objectif et la finalité de la politique c’est la recherche du bien commun : « Nous le savons aussi, le bien commun n’est pas l’intérêt général car celui-ci peut supporter le sacrifice et l’oubli du plus faible. » Aujourd’hui le « plus faible » est oublié autant par les politiciens que par les journalistes.

Le plus faible ce n’est pas que celui qui n’a pas d’argent, pas de maison, ni que celui qui est atteint par la maladie ou le handicap. Aujourd’hui, plus que jadis, dans un monde de communication, le plus faible c’est celui à qui on ne donne jamais la parole. Pierre Rosanvallon a très bien parlé de ce « plus faible » dans son livre Le Parlement des invisibles (ed Seuil) : « Le pays ne se sent pas représenté. Les existences les plus humbles et les plus discrètes sont certes les plus manifestement concernées. Mais le problème est plus général et vaut pour toutes les composantes de la société. La démocratie est minée par le caractère inaudible de toutes les voix de faible ampleur, par la négligence des existences ordinaires, par le dédain de vies jugées sans relief, par l’absence de reconnaissance des initiatives laissées dans l’ombre. La situation est alarmante, car il en va à la fois de la dignité des individus et de la vitalité de la démocratie. » Et, mardi 1er octobre sur France Info Monseigneur Aupetit, évêque de Paris, a dit fort justement qu’il pouvait ne pas aller manifester puisque sa parole est portée par les médias mais qu’il ne reste que la manifestation dans la rue pour ceux qu’on n’écoute jamais.

J’ai parlé de ce phénomène social, le refus de prise en compte de la parole des humbles, dans mon livre Gilets Jaunes[1] ; j’expliquais surtout comment les médias plus particulièrement les chaînes d’information en continu et en boucle produisent une information théâtralisée où causes et conséquences sont négligées. Au passage contrairement à ce que peut laisser entendre tout écrit qui généralise comme c’est le cas de mon livre et la recension que l’hebdomadaire Le 7 (à Poitiers)[2], en fait et sincèrement je n’ai aucune acrimonie envers les journalistes en tant que tels, mais je critique fortement la façon dont certains médias, et donc les journalistes qui y travaillent, conçoivent le métier d’informer. Face à cette pratique il me semble que nous ne devrions pas nous étonner d’être dans une société de l’émotionnel et où la politique se limite très souvent à des coups médiatiques et communicationnels. Cela mérite une analyse plus profonde mais, pour l’instant, je demande à mes lecteurs de se contenter de ces quelques rappels d’un contexte social pour tenter de voir qu’elle place la vérité, celle vécue par les Hommes occupe dans notre société politique.

Je propose de cheminer à travers deux exemples contemporains : la crise dans la police et l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen. Le premier volet concernera la crise de l’institution police, le second s’appesantira sur l’incendie de Rouen et sur la faiblesse de la communication aussi gouvernementale que journalistique (précaution oblige : dans certains médias).

Revenons à l’intention initiale qui est d’évoquer la crise de la police. J’ai récemment publié un billet sur mes blogs[3] un billet que j’intitulais « sauvons nos policiers » dans lequel je tentais d’expliquer succinctement les raisons compréhensibles par chacun du malaise chez les policiers et les gendarmes. En même temps je rappelais que tout n’excuse pas tout : le malaise justifié n’excuse pas la brutalité de la répression contre les Gilets Jaunes. Je suis allé jusqu’à écrire que si on peut toujours opposer à un professionnel qui se plaint de son travail qu’il pourrait démissionner, cela n’est pas simple ; qu’est-ce ça veut dire, à notre époque surtout, de quitter son travail et son salaire ? Face à des consignes telles que nous les voyons et à la stratégie de « maintien de l’ordre » du gouvernement et du ministre de l’intérieur la tentation est forte de dire aux policiers de démissionner ou d’exercer un droit de retrait ; la démission je viens d’écrire schématiquement ce que j’en pense, quant au droit de retrait il expose le fonctionnaire qui y recourt à des difficultés incommensurables, jugez-en en lisant l’alinéa 1 de l’article R.435-5 du code de déontologie[4] de la police et de la gendarmerie : « Obéissance,

I. – Le policier ou le gendarme exécute loyalement et fidèlement les instructions et obéit de même aux ordres qu’il reçoit de l’autorité investie du pouvoir hiérarchique, sauf dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public.

S’il pense être confronté à un tel ordre, il fait part de ses objections à l’autorité qui le lui a donné, ou, à défaut, à la première autorité qu’il a la possibilité de joindre, en mentionnant expressément le caractère d’illégalité manifeste qu’il lui attribue. Si, malgré ses objections, l’ordre est maintenu, il peut en demander la confirmation écrite lorsque les circonstances le permettent. Il a droit à ce qu’il soit pris acte de son opposition. Même si le policier ou le gendarme reçoit la confirmation écrite demandée et s’il exécute l’ordre, l’ordre écrit ne l’exonère pas de sa responsabilité.

L’invocation à tort d’un motif d’illégalité manifeste pour ne pas exécuter un ordre régulièrement donné expose le subordonné à ce que sa responsabilité soit engagée.

Dans l’exécution d’un ordre, la responsabilité du subordonné n’exonère pas l’auteur de l’ordre de sa propre responsabilité. »

Chacun jugera des difficultés de carrières auxquelles vont être confrontés le capitaine de gendarmerie qui à Nice a refusé de « charger la foule » et le commandant de CRS qui à Nantes a refusé l’emploi des gaz lacrymogènes. Chacun verra qu’exercer son droit de retrait n’est ni simple réglementairement ni évident conceptuellement : à partir de quand considérer qu’un ordre est néfaste à un intérêt public.

C’est ça que des journalistes qui creuseraient leurs sujets pourraient expliquer ce qui permettrait, sans doute, de montrer comment c’est bien le gouvernement qui en donnant une image extrêmement négative (c’est un euphémisme) des Gilets Jaunes en a fait un « objet à abattre » à l’instar des pires Djihadistes. Bien au contraire soit, comme BFM TV, ils emboîtent les pas de la communication gouvernementale, soit ils tombent dans reportages où n’ont de place que les policiers et l’émotion. Ce fut le cas mardi 1er octobre au JT de France2 où un ancien policier est venu dire son malaise. Ce malaise est à entendre mais aussi à relativiser par rapport à d’autres situations professionnelles si on veut qu’il soit compris. Par exemple quand cet homme disait qu’il avait peu de week‑ends de repos, des difficultés à participer aux fêtes familiales, comment cela peut-il être entendu par les personnels des hôpitaux ou ceux de la restauration (pour ne citer qu’eux). Du coup la question ne serait-elle pas celle des effectifs qui est identique pour les hôpitaux ? Mais on préfère faire pleurer le quidam que l’amener à réfléchir. La cause originelle du malaise décrit par ce policier ne se trouve pas dans les manifestions des Gilets Jaunes qui exercent un droit légitime de manifester, c’est la gestion de l’institution policière (sous effectifs, moyens matériels, etc.) et surtout l’absence de réponse de la part du gouvernement ou pire les fausses réponses et les réponses mensongères faites en décembre 2018 qui provoquent ce malaise ; les Gilets Jaunes ne sont qu’un catalyseur que certains médias ont érigé au rang de cause première. Mais gardons bien à l’esprit que ce policier a raison, le problème n’est pas dans la véracité de ses propos mais dans la façon dont ils sont transmis, véhiculés et au bout reçu par les hommes et les femmes qui les entendent à l’aune de leur propre situation. C’est ainsi, que vient le thème du désamour de la police qui a aussi été évoqué par ce policier. Cette question est un vrai sujet pour les sociologues et les historiens que je résumerai par « quand est-ce que les policiers ont‑ils été aimés ? ». Je renverrai vers des études approfondies comme celles de Sébastien Roché qui met bien en évidence dans des comparaisons internationales l’impact dans l’opinion de la différence entre police répressive et police de service ; en France, surtout sous la direction de M. Castaner, nous avons une police qui se montre majoritairement sous un aspect répressif qui de surcroît est revendiqué par certains syndicats de policiers qui bénéficient du plus grand temps d’antenne sur certains médias. Pour faire simple je dirai : « où sont passés les gardiens de la paix ? ». La suppression des commissariats de quartier et celle de la police de proximité (enclenchées sous l’ère Sarkosy) ne sont sans doute pas étrangères au fossé qui s’est creusé entre la police et la population. Et il y a aussi eu la période des confusions avec des mesures grand-guignolesques dans le cadre des politiques de la ville où on demandait aux policiers de jouer les éducateurs comme on continue d’ailleurs de le faire dans certaines politiques scolaires. Je me souviens de ce gamin rencontré (en 1993) en banlieue lyonnaise alors que je faisais mes études de sociologie et à qui je demandais s’il était content que les policiers viennent animer des séances de conduite de moto ; il me répondit ; « tu sais on n’a pas besoin d’eux pour ça, nous, on tire une bécane tous les samedis soir ». Alors les policiers et les gendarmes doivent évoluer dans un cadre flou ou du moins vu flou par les populations ; or on ne peut pas être aimé si on n’est pas aimable, ni être respecté si on n’est pas respectable. Les conditions dans lesquelles le gouvernement fait travailler les policiers et les missions qu’il leur confie ne mettent pas les policiers en position d’être aimables ni d’être respectables.

C’est cette complexité que les médias devraient expliquer plutôt que de rester dans la théâtralisation et l’émotion, c’est aussi de cette complexité dont devraient s’imprégner certains syndicats de policiers qui attisent le feu plutôt que de le calmer, d’ailleurs tout comme certains politiciens. Mais, pour que les journalistes expliquent cette complexité il faudrait que le format des médias change, que la temporalité de l’information soit modifiée en même temps que les journalistes retrouvent leur puissance de curiosité et leur culture du « terrain » ce qui ne les dispensera pas d’avoir des partis pris. Laissons-nous aller à rêver que les journalistes et les syndicats seront touchés par la grâce du respect dû à ceux du « parlement des invisibles » et qu’à l’instar de l’Association professionnelle nationale des militaires de la gendarmerie du XXIème siècle ils sauront dorénavant proposer des analyses éclairées des situations. Celle faites par cette association à propos du suicide chez les policiers et les gendarmes est un véritable bijou d’analyse qui situe merveilleusement bien le problème et peut permettre à tout à chacun de s’emparer sans acrimonie de cette question aussi complexe que grave. Car lorsqu’on évoque sans détailler le 50e suicide de policier qu’est-ce que ça veut dire au regard des 10 000 suicides par an en France ce qui place la France dans le « peloton de tête » des pays européens, plus intimement qu’est-ce que ce chiffre signifie par rapport à la complexité même d’un suicide dont la cause n’est que très exceptionnellement unique. Le suicide c’est quelque chose de particulièrement compliquée à appréhender et ne dire qu’un chiffre brut ne peut qu’être contre-productif quand il est confronté, par ceux qui le vivent, à d’autres professions ; d’ailleurs une étude de Santé Publique France montre que les secteurs où les travailleurs sont les plus touchés par des idées suicidaires sont, par ordre décroissant, l’hôtellerie-restauration (où on travaille quand les autres se reposent), les métiers des arts et spectacles puis l’enseignement. Ne pas être clair, ne rêvons pas d’exhaustivité, dans l’information donnée sur ces sujets ne peut pas contribuer à revaloriser l’image des policiers dans l’opinion publique. Les policiers doivent être respectés, les femmes et les hommes en ont aussi le droit et ce respect passe par une information « juste » non théâtralisée et qui sait se mettre à distance du tout « émotionnel ».

Ce type d’information on le trouve dans l’analyse du suicide[5] que propose l’Association professionnelle nationale des militaires de la gendarmerie du XXIème siècle, je n’en ferai pas l’analyse, chacun des lecteurs pourra la lire et analyser à l’aune de sa vie et de ses connaissances et actualiser les données ; je me contenterai à titre de conclusion de ce billet d’en livrer deux très courts extraits.

« La surmortalité par suicide touche l’ensemble des forces de l’ordre, avec en 2015 une correction à la baisse dans la police (par rapport à un « plus haut » historique en 2014 et un retour à la hausse dans la gendarmerie. Les taux de mortalité par suicide passent de 38,5 à 31,5/100.000 en PN et au contraire de 23,1 à 26,3/100.000 chez les gendarmes. Mais cette surmortalité par rapport à la moyenne de la population française sur 10 ans (16,8/100.000), présentée dans le graphique ci-dessus, est en partie trompeuse, parce que les forces de sécurité comptent en proportion bien moins de femmes que la population française et aucun enfant… or les taux de suicide sont bien plus faibles chez les femmes, et extrêmement faibles chez les plus jeunes.

La question qui se pose est donc de savoir, si la surmortalité des gendarmes et policiers est seulement liée au fait qu’ils sont plus souvent des hommes dans la force de l’âge…

On constate donc bien que le taux de mortalité par suicide des gendarmes et policiers reste, presque chaque année, supérieur à la population générale française même si elle était composée exactement suivant la même répartition en âge et sexe que les effectifs des forces considérées. Ce qui tend à démontrer l’existence de facteurs de passage à l’acte spécifiques. »

Et, loin de fustiger la Justice qui pourrait être une cause du malaise policier comme les Gilets Jaunes, comme le font certains syndicats de policiers « extrémistes » qui semblent appeler de leurs vœux un État policier, l’association donne quelques pistes de réflexion que les politiciens feraient bien d’étudier plutôt que de lancer des invectives aussi stupides que scandaleuses : « Actions des magistrats et efficacité de la peine : GendXXI propose que soit enfin donné aux magistrats les moyens en personnel et le budget nécessaire à une application stricte des lois. Ils doivent être conscients de la réalité du terrain. En effet eux seuls, au travers des décisions qu’ils rendent donnent le signal d’une justice souveraine. La sanction pénale doit être certes adaptée mais également dissuasive tant au regard de la commission que de la récidive. L’administration pénitentiaire a elle aussi un rôle à jouer. Les magistrats, souvent désignés comme responsables de la situation actuelle doivent être associés aux discussions. L’atmosphère des palais n’est pas la même que celle de la rue. »

Prochain article : la communication à propos de l’incendie de Rouen.


[1] JJ Latouille, Gilets Jaunes, autoédition, https://jean-jacques-latouille.iggybook.com/fr/

[2] https://le7.info/uploads/archives/dc00db57622b7451c4d97d1529299c2e14c3e56c.pdf page 25

[3] https://jjlatouillehommeetpolitique.com/2019/09/12/sauvons-nos-policiers/ ,

https://blogs.mediapart.fr/jean-jacques-latouille/blog/120919/sauvons-nos-policiers , https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/sauvons-nos-policiers-217846

[4] https://www.interieur.gouv.fr/Le-ministere/Deontologie

[5] Association professionnelle nationale des militaires de la gendarmerie du XXIème siècle

https://www.gendxxi.org/les-suicides-de-gendarmes-et-policiers-analyse-2016-decennie-2006-2015/

Violence contre les policiers et sociologie.

Ce n’est qu’un truisme que de dire que tout acte de violence contre un policier est inacceptable autant qu’inexcusable. Mais il faut le dire car toute violence est inacceptable et inexcusable, sauf, dans des limités à définir, la violence d’État.

Nicolas Machiavel dans le Prince (1513) décrivait les trois manières d’accéder au pouvoir et de s’y maintenir : l’habileté, l’argent et la violence. Dans le Léviathan (1651) Hobbes développe l’idée que les hommes, à l’état de nature, cherchent à survivre par la défense de leurs intérêts personnels. Schématiquement, pour éviter que les hommes s’entre-tuent il est nécessaire qu’une instance supérieure soit chargée d’organiser la société, par la violence s’il le faut. Il faut donc que soit créée une instance organisatrice de la société ; cette instance doit être gouvernée et dirigée autant qu’elle gouvernera et dirigera le peuple, donc par essence elle est un lieu de pouvoir.

La violence, qui contraint en même temps qu’elle protège, est donc consubstantielle au pouvoir et conséquemment indissociable de l’Etat. Pour Max Weber le propre de l’État se trouve en réalité dans l’un des moyens qu’il emploie : il est le seul groupement à bénéficier, sur son territoire, de la violence physique légitime. En conséquence un Etat ne peut être qu’une institution dont les agents défendent avec succès le monopole de l’utilisation légitime de la violence en vue de renforcer l’ordre en son sein. Aujourd’hui, la mise en œuvre de la violence légitime est, pour une très grande part d’elle-même, autorisée et déléguée par l’Etat notamment à la police et à l’armée.

Toutefois, pour que ce processus de légitimation de la violence fonctionne et permette à l’Etat d’exercer les contraintes nécessaires à l’organisation et au fonctionnement de la société, il faut que les citoyens y adhèrent. Or, aujourd’hui, en France des citoyens n’adhèrent pas à l’Etat ou à la République, donc n’acceptent pas comme légitime la violence d’Etat et moins encore la violence perpétrée, réellement ou symboliquement, par la police et la justice. Ces citoyens-là se retranchent derrière un communautarisme et une religion exacerbées comme rempart contre « l’Etat ennemie ». Dès lors les institutions représentant l’Etat et leurs agents sont suspectes et rejetées, et bien évidemment les institutions chargées de la mise en œuvre de la violence légitime du pouvoir bien que celle-ci soit garante de la sécurité de tous, sont à combattre.

Ce ne sont pas quelques mesures matérielles pas plus que l’accroissement de la coercition qui résoudront la crise de violence contre la police. Si l’Etat et les policiers se contentaient de cela il y a fort à parier que la crise gagnerait en intensité dans un processus de réponse à la violence pas la violence. Nous pourrions mettre la situation française dans une analyse parallèle à celle des États Unis d’Amérique où une partie importante de la population s’est ghettoïsée, au moins symboliquement. À n’utiliser que des mesures matérielles le gouvernement calmera la colère des policiers et ne fera que soigner un symptôme : la maladie demeurera, prête à éclater à nouveau. Nous avons maintenant une expérience vieille de quarante ans, où périodiquement éclatent des crises dans « les banlieues » sans qu’on sache, ou veuille, faire autre chose que poser des cataplasmes sur une jambe de bois. Pourquoi n’arrive-t-on pas à trouver la cause de la maladie pour soigner efficacement la société malade ?

Une des raisons, peut-être la raison majeure, c’est le refus du diagnostic et, non content de refuser le diagnostic, on brûle de diagnostiqueur : la sociologie. Dans l’émission C’dans l’air sur France5 (le 11 octobre 2016) Yves Thréard, directeur adjoint du Figaro, et Xavier Lemoine, maire de Montfermeil, rejetaient toute explication « sociale » du processus de violence, d’ailleurs pas sans quelques paradoxes ou incohérences. En ce qui concerne le maire de Monfermeil, à propos des jeunes en déroute dans sa ville, celui-ci parlait d’absence de connaissance des codes sociaux nécessaires à s’insérer, de déracinés qui ont leur propre société…, ce sont là autant de concepts que la sociologie étudie. Yves Thréard, plus virulent parlait de « causes profondes » tout en critiquant l’explication « sociale » qui aurait vécu, qui serait usée. Selon eux l’excuse sociologique est une très mauvaise explication des choses. Ce qui n’empêche pas Xavier Lemoine, pourfendeur de l’explication sociologique, d’en appeler « au regain de dignité à travers l’urbanisme », « à l’éducation pour acquérir les codes sociaux et sortir de l’entre-soi », paradigmes chers à la sociologie. La recherche des causes profondes c’est le travail des sociologues qui relèveront que les « solutions » avancées par de Xavier Lemoine au cours de l’émission faute d’avoir été mises en place sont des causes possibles de la déliquescence des banlieues qu’ils ont soulignées depuis longtemps.

La recherche des causes appartient aux sociologues parce qu’ils disposent de moyens méthodologiques fiables ; l’enquête sociologique n’est pas l’enquête journalistique, quelle que soit la qualité de cette dernière. D’ailleurs, à titre d’illustration je ne citerais qu’Omar Sy : « Quand on me tend un micro à moi, Omar Sy, qui vis à Los Angeles, qui vis aisément et qu’on me pose la question sur la banlieue d’aujourd’hui… J’ai quitté Trappes il y a 20 ans et c’est à moi que vous posez la question ? Il est déjà là le problème » « Les jeunes sont là-bas, ils n’attendent que ça : qu’on leur tende un micro et qu’on leur donne la parole […] Il faut y aller et essayer de comprendre ce qu’il se passe. L’Etat d’urgence dont tout le monde parle ce n’est pas celui qu’on désigne. Ça se passe ailleurs ». Mais, si la recherche des causes relève de la sociologie, celle des solutions et surtout la mise en œuvre de celles-ci n’appartiennent qu’aux politiques et aux acteurs sociaux de terrain. Nous sommes, depuis quarante ans, en présence d’un Etat, d’un pouvoir qui ne veut pas voir la détresse se transformer en rancœur puis, aujourd’hui, en guerre. Quand j’évoque l’Etat je parle de l’ensemble des institutions et de leurs agents qui sont les porteurs de la violence légitime de l’Etat. Cette violence censée protéger les citoyens est de plus en plus vécue comme coercitive ou pour le moins dépourvue d’équité.

Parmi ces institutions l’éducation nationale est emblématique de l’absence de solution ou la mise en place de mauvaises solutions pour « intégrer » ces jeunes, et plus globalement ces populations, qui se « communautarisent ». Que penser de ce que déclare Jamel Debouze, dans le Monde du 27 août 2016, à propos de la façon dont lui et ses camarades ressentaient l’école : « À partir de la sixième, à Trappes, certains professeurs nous donnaient l’impression que nous étions des classes de gueux. Déjà, à l’extérieur, la société passait son temps à nous juger, les jeunes Français des cités. Qu’au lycée, l’endroit où nous passions le plus de temps, des profs nous méprisent, c’était difficile à supporter. On réagissait le mode : « Tu ne m’aimes pas, je t’aime pas », c’était aussi simple que ça. » Nous avons eu moult et moult discours sur l’éducation, l’autorité à l’école, des réformes et la création des ZEP, mais quelle réponse fut mise en regard des travaux des sociologues sur la désaffiliation de ces jeunes, les difficultés des familles à être en lien avec l’école, l’abandon du terrain associatif par les enseignants, l’abandon des quartiers par les enseignants… ?

Ensuite il y a la police dont on voudrait nous faire croire qu’elle est aimée par les Français sans réserve. Les Français sont, en Europe, ceux qui considèrent que la police ne traite que rarement voire très rarement les gens avec respect. Je ne rentrerai pas ici dans les chiffres du ressenti des gens des minorités et des banlieues, je ne retiendrai que la citation de Fabien Jobard (sciences humaines sept 2016, n°44) : « Mais les Français, en dépit d’une confiance générale plutôt élevée, doutent plus que leurs voisins européens des vertus de leurs policiers, notamment en matière d’équité. » Fabien Jobard est sociologue et on verra en quoi et comment son travail s’éloigne de celui d’un journaliste, notamment à une époque où l’évènementiel l’emporte sur les enquêtes en profondeur, quand on le comparera à l’interview d’un policier après les incidents de Viry-Chatillon où le journaliste disait : « mais pourtant la population vous aimait après les attentats. » Ce ne sont pas les journalistes mais bien la sociologie dans ses enquêtes de terrains problématisées qui pourra venir entendre, quant au manque d’équité, que sur le trottoir en face de chez moi un voisin peut stationner sa voiture sans jamais être inquiété par la police alors que mon voisin étudiant se verra infliger une amende… La sociologie va expliquer le hiatus entre la population et la police comme elle pourra trouver les raisons qui ont généré l’acte criminel sans pour autant l’excuser. Il ne m’est pas apparu dans le livre Terreur dans l’hexagone que les auteurs, dont Gilles Kepel, excusent les djihadistes. L’explication n’est pas une excuse ; sauf que parfois on se réfugie derrière l’explication, dans un mouvement de fatalisme, pour ne pas agir. On a connu cette pratique avec l’utilisation des travaux de Pierre Bourdieu ou ceux, sur un autre registre, de Françoise Dolto.

Ainsi, dans une cécité épouvantable nous préférons ne pas savoir et frapper à l’aveugle : plus de moyens, plus de prisons, augmentation des peines, et, pourquoi pas, interdiction de la sociologie, plutôt que de reconnaître que nous sommes dans une crise grave de la société devenue déliquescente dans laquelle l’Etat et ses institutions ne font que dire sans jamais agir au bon endroit. Alors aux institutions chargées de mettre en œuvre la violence, qui contraint et protège, légitime de l’Etat nous ne reconnaissons plus de légitimité. Dès lors comment penser que là où le communautarisme fait société à part il pourrait exister une once de respect pour les policiers ? La question aujourd’hui est de savoir, forts des études et analyses faites par des chercheurs, comment redonner de la légitimité à la violence de l’Etat qui permet aux citoyens d’êtres éduqués et protégés.