Gilets Jaunes, Macron et stratégie de la peur

Si la violence n’est pas excusable, elle peut toujours être expliquée et n’apparaît jamais sans raison. Ces causes peuvent être rationnelles ou irrationnelles, si elles ne sont pas toujours visibles elles sont discernables pour peu qu’on veuille bien y réfléchir, qu’il s’agisse de la violence des Gilets Jaunes ou de celle de la police.

La violence de certains des Gilets Jaunes est aussi rationnelle qu’irrationnelle, tout dépend du point à partir duquel on la regarde. Lorsque la parole ne porte pas, lorsqu’on n’est pas entendu, lorsqu’on subit des violences et qu’il faut faire face au mépris que reste-t-il à part la violence ? On comprendra que cette violence a une origine rationnelle comme pouvait l’être celle des anarchistes du 19ème siècle qui elle, reposant sur une base idéologique forte, ne répondait pas, bien évidemment, à la même « raison ». C’est cette rationalité qui est l’irrationnel, quand la raison n’aboutit à rien reste la déraison ; chez les Gilets Jaunes on perçoit plus de réactions à une situation alors que chez les anarchistes l’idéologie conduisait à la violence par un choix pensé. Je vois dans ces deux manifestations de violence deux analogies qui m’ont amené à les mettre en miroir. D’abord le fait que leur parole n’était pas entendue et la réponse que l’État donnait insuffisante ou insatisfaisante.

Quoi qu’il en soit la violence issue de mouvements sociaux amène toujours une réponse de l’État et c’est moins sur la légitimité de la réponse vis-à-vis des Gilets Jaunes qu’il faut s’interroger aujourd’hui que sur la forme qu’a prise cette réponse. À cette violence l’État répond aujourd’hui comme il répondit aux attentats anarchistes : par la violence. Les Gilets Jaunes dans leurs demandes comme les anarchistes dans leur idéologie sont montrés comme des agents de destruction de l’ordre établi et comme mettant en péril les privilèges des classes « bourgeoises », plutôt que « bourgeois » peut-être pourrait-on évoquer « les possédants » qui donne une vue plus large ; effectivement un couple d’employés au revenu moyen ou un petit commerçant ne peuvent pas être, par rapport à l’imaginaire habituel, qualifiés de « bourgeois » au sens classique mais rentrent bien dans la catégorie des « possédants » parce qu’ils sont souvent propriétaires et qu’ils sont amplement installés dans la société de consommation et de loisir. Ceux‑là exigent que l’État les protège, eux et leurs « biens », donc protège leurs privilèges. Les Gilets Jaunes sont vus par la majeure partie des « classes moyennes » (les « possédants », bien évidemment aussi par les plus riches de Français, comme des agents d’un péril qui pourraient remettre en cause leurs privilèges. On retrouve bien cela dans le discours de représentants des petites entreprises et des commerçants, ceux-là qui par ailleurs seront bénéficiaires des allègements de charges sociales sur les salaires décidées suite à l’action des Gilets Jaunes. Là s’arrête l’analogie entre le mouvement anarchiste et celui des Gilets Jaunes ; si le premier manifestait bien la volonté de renverser l’ordre établi et plus particulièrement l’État tel qu’il existait, chez les Gilets Jaunes on est moins dans cette dimension politique (même si elle existe sourdement) que dans une volonté de revendications sociales qui peuvent se synthétiser par une demande d’augmentation du pouvoir d’achat et d’une revitalisation des zones désertées par les services de l’État et par les commerces.

Comment dans une République qui se veut démocratique, mettre en avant que l’État aille défendre les intérêts des privilégiés contre ceux des déshérités, contre ceux qui ne retirent aucun ou trop peu de bienfait de l’évolution de la société voire en sont victimes ? Comment un président de la République auquel colle, comme le sparadrap sur la chaussure du capitaine Haddock, l’étiquette suivant laquelle il serait le président des riches, comment, en termes d’images et de communication, pourrait-il mettre en avant qu’il ne défendrait que « les possédants » ? Le gouvernement évoque alors la défense de la République notamment après les incidents de l’Arc de Triomphe dont la salle d’exposition fut dégradée et une copie d’un buste de Marianne brisé : la République est attaquée entendra-t-on de toutes parts, et on sortit les anciens combattants tels des oriflammes ! On comprendra que se puisse avoir été le cas au regard de la déclaration de Gautier, un anarchiste, lors de son procès[1] : « J’entends que je ne crois pas que l’émancipation du prolétariat puisse s’accomplir autrement que par la force insurrectionnelle. C’est déplorable sans doute, et je suis le premier à le déplorer, mais c’est ainsi. » Peut-on le croire s’agissant des Gilets Jaunes ? Il n’était apparu à personne en 2018 que les Gilets Jaunes s’attaquaient à la République, même la rébellion face aux forces de l’ordre ne peut pas être considérée comme une atteinte à la République sinon comme faudrait‑il considérer nos pères et mères qui résistèrent violemment aux forces vichystes en 1940, sans parler de la répression souvent sanglante de mouvements sociaux au 20ème siècle. Le gouvernement dont toute l’action est orientée par et vers la satisfaction et la confortation du monde de la finance et en faveur de la « mondialisation » dont Macron ne cesse de vanter les mérites et dont il dit qu’on n’y peut rien modifier, devait adopter une stratégie visant à discréditer le mouvement des Gilets Jaunes et placer sa stratégie sur la défense des valeurs de la République. Le pouvoir dispose alors de trois armes : la propagande, la loi et la police.

La première : la propagande comprend deux volets. Le premier consista à montrer que les Gilets Jaunes avaient comme objectifs la destruction de la République, j’y reviendrais lorsque j’évoquerai la police et les violences policières. Le second volet de la propagande gouvernementale fut tardivement mis en œuvre puisqu’il fallut attendre le 10 décembre, alors que le mouvement avait débuté le 17 novembre, pour qu’elle connaisse un début de commencement. Dans un premier temps, comme l’anecdote qu’on prête à Marie-Antoinette : « puisqu’il n’y a plus de pain qu’on leur donne de la brioche » il s’est agi de distribuer quelques « biscuits ». Il fallait donner à voir que le pouvoir avait entendu et qu’il sait être généreux nonobstant « le pognon de dingue » dépensé pour lutter contre la pauvreté. La brioche avait un goût amer. D’abord « la brioche » n’apaisa guère la faim, ensuite elle ne fut qu’un cache-misère. Qui, à part les affidés du gouvernement, a pu croire à la fable des 10 milliards (17 disent certains) débloqués par Emmanuel Macron ? Une bonne partie de cette somme n’était pas un cadeau, elle était le fait de l’augmentation réglementaire du SMIC, et d’autres semblaient trop provisoires et aléatoires, certaines étaient le fait du bon vouloir des entreprises, certains furent laissés de côté par ces mesures, surtout cette annonce ressemblait trop à de l’aumône avec son caractère conjoncturel, éphémère et signifiant de mépris et d’indignité pour que ce soit accepté. Seuls les « possédants » s’en satisfaisaient même si ce sont eux qui payent, et ils ne comprirent pas, comme ils n’avaient pas compris les raisons du mouvement, que les « pauvres » ne savent pas s’en contenter. Depuis il ne fut pas un jour sans que les députés LREM ne viennent sur les plateaux de télévision et devant les micros des radios chanter la chanson à la gloire d’un gouvernement qui débloquait tellement de « pognon de dingue », il n’y eut pas de journalistes pour démonter cette aumône notamment en rappelant qu’une grande partie venait de l’augmentation automatique, parce que réglementaire, du SMIC. Il s’agissait de montrer que les « vilains » Gilets Jaunes en ne se contentant pas de l’aumône présidentielle sont d’horribles voyous qui n’ont comme objectifs que la remise en cause de l’ordre social et la destruction de la République.

S’il en fut ainsi c’est autant par stratégie chez le président de la République qui a visiblement bien appris du livre Propagande d’Edward Bernays inventeur du markéting et de la propagande moderne. Si la propagande a fonctionné dans un premier temps, bon nombre de Gilets Jaunes des débuts ont rejoint leur foyer se contentant de cette aumône. Cette propagande manquait de substrat pour attirer ceux qui n’étaient pas convaincus par les annonces du 10 décembre et moins encore pour retourner les opposants. Pour qu’une propagande réussisse il faut que le produit possède un minimum de qualité qui réponde à un maximum d’attentes des gens à qui elle s’adresse. Or, en 2018, personnes ne comprit, ni Macron du haut de son Olympe narcissique, ni la plupart des parlementaires, notamment de droite engoncés dans leur principe de défense des « bourgeois » au nom de la République comme ceux du mouvement présidentiel marqués du sceau d’une cécité absolue du fait social, ni les membres du gouvernement soumis à la parole présidentielle, ni la plupart des journalistes, personne de ceux au pouvoir ou étant des relais d’opinion ne comprit que les Gilets Jaunes ne demandaient pas la charité mais des mesures concrètes et pérennes de réformes qui amélioreraient leur vie, qui leur apporterait le bien-être auquel légitiment tout citoyen a droit, et personne n’a compris que les annonces du 10 décembre n’effaceraient ni les discours ignobles des députés macroniens et de la presse bien‑pensante ni les violences policières des premières manifestations, notamment celle du 1er décembre. Le « Débat national », pièce maîtresse de cette propagande, n’a pas apporté les fruits espérés, peut‑être faut-il considérer qu’il a été un échec ; il a été vécu par une majorité de Français comme un effet de manche, voire une bouffonnerie car rien de palpable en est sorti. Même si le gouvernement continue sa propagande et sa stratégie de communication : les rencontres citoyennes pour la réforme des retraites, la Convention citoyenne pour le climat, les déambulations somnambuliques du Président, Macron sait autant qu’il voit que ça ne suffira pas à « calmer » le jeu. Alors il met en œuvre ses deux autres armes : la loi et la police.

Le pouvoir dispose d’un arsenal juridique important qui n’a pas cessé de s’accroître depuis le dernier tiers du 19ème siècle, Raphaël Kempf[2] en rend compte dans son livre. Comme chaque fois qu’une situation sociale amène une opposition ferme, même si elle n’a rien d’insurrectionnel, de la part de citoyens ou que des évènements comme les attentats terroristes, ces situations  peuvent être l’occasion de museler les oppositions de quelle que nature qu’elles soient, le pouvoir réagit par la mise en place d’un arsenal juridique d’exception. Ce gouvernement, bien que du « nouveau monde », n’a pas fait exception à ce principe de gouvernement, ainsi fut votée et promulguée la LOI n° 2019-290 du 10 avril 2019 visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations dans laquelle certains articles confinent au comique : « Art. 431-9-1.-Est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende le fait pour une personne, au sein ou aux abords immédiats d’une manifestation sur la voie publique, au cours ou à l’issue de laquelle des troubles à l’ordre public sont commis ou risquent d’être commis, de dissimuler volontairement tout ou partie de son visage sans motif légitime. ». En soi cet article n’a rien d’extraordinaire sauf qu’il faudra prouver le motif légitime : un rhume, une rage de dents…, et comment le quidam pourra-t-il savoir ou percevoir qu’un trouble à l’ordre public risque d’être commis ? Cette loi offre de nouvelles armes à la police pour effrayer, humilier et réprimer les citoyens en complétant l’arsenal mis en place au 19ème siècle, augmenté au fil des vicissitudes de l’histoire notamment durant le quinquennat de François Hollande. Cet arsenal juridique a permis de sanctionner de peines d’amende et d’incarcération de très nombreux « Gilets Jaunes » et même des passants et des journalistes sans pour autant calmer le mouvement ; sans doute faut-il accorder à la répression judiciaire un succès : celui du retour au foyer des moins téméraires des Gilets Jaunes, tout le monde ne peut pas supporter le paiement des amendes et des frais de justice, la perte de salaire lors d’une incarcération. Reste les irréductibles.

Pour réduire les irréductibles il ne reste que la force, du moins est-ce une pensée bien ancrée chez les gens de pouvoir, notamment s’ils ont lu Machiavel ; quand ça fonctionne ça ne le fait que de façon transitoire car la colère demeure, la force crée un refoulement chez les contestataires mais ne tue pas la rancœur. Emmanuel Macron qui a en horreur toute expression d’une pensée dissidente et critique, a utilisé la police, bras armé du gouvernement (plus que de l’État) avec un double objectif : répressif bien sûr, mais aussi offensif pour créer de la violence. Les images des manifestations montrent comment la stratégie de contact a transformé la police en force d’agression à laquelle les « irréductibles » Gilets Jaunes répondent, peut-être de façon irrationnelle, par la violence. Dans mon livre[3] je fais une longue analyse d’un cas précis : celui de la manifestation du 1er décembre sur les Champs Élysées, où je montre que l’offensive est venue de la police. Au-delà on s’interrogera sur le discours à propos des blacks blocs dont aucun n’est jamais interpellé, il n’y en a pas dans d’autres manifestations, comme ils étaient inexistants au moment du G7 qui est pourtant leur cible de prédilection. Comment ne pas se poser la question de l’infiltration des manifestations par des policiers ou des auxiliaires de la police chargés de procéder à des destructions. La police ne le nie pas et explique qu’il n’y a rien d’exceptionnel à ce que des policiers en civil se mêlent aux manifestants. Ainsi, nous pouvons lire sur le site de France Info (18 novembre 2019) : « Pour Jean-Marc Bailleul[4], il est malgré tout « paradoxal » de penser que les policiers en civil « seraient là pour faire le mal ». « C’est pour le bien des manifestants. Il faut distinguer les casseurs qui se mêlent à eux », exposait le syndicaliste l’an dernier. Pour y parvenir, la « solution », pour les forces de l’ordre, c’est d’être « noyées » parmi eux. « Ce n’est pas pour nuire aux ‘gilets jaunes’ : c’est pour faire le tri entre vrais et faux », poursuivait-il. » Vu l’inexistence d’arrestation de black bloc la question est donc de savoir ce qui est faux et ce qui est vrai. Cette pratique de l’infiltration ou de la provocation n’est pas nouvelle, Raphaël Kempf cite celle du 1er mai 18891 où la police fit irruption dans l’établissement d’un marchand de vin où s’étaient réfugiés des manifestants ce qui provoqua un mouvement de panique, une bagarre et des coups de feu furent tirés. Bien entendu pour le pouvoir de l’époque et pour les juges (était-ce dissociable en 1891) les fautifs ne pouvaient être que les anarchistes mêlés aux manifestants, la police n’avait fait que son devoir. Ça rappelle un peu l’incident de la fête de la musique à Nantes ou la manifestation à Nice où une manifestante âgée fut gravement blessée lors d’une charge de police. D’ailleurs dans le même état d’esprit la première réaction du président Macron à propos de Nice fut de nous expliquer que quand on a un âge certain il ne faut pas aller manifester. Le pauvre a toujours tort face à la police, ce que peut illustrer la phrase imbécile du Préfet de police de Paris répondant à une manifestante : « « Oui, je suis ‘gilet jaune' », lui dit-elle. Didier Lallement passe alors son chemin et lance en s’éloignant : « Et bien, nous ne sommes pas dans le même camp madame ». » La police, bras armé du pouvoir, est là pour défendre les dominants et les privilèges sous prétexte de défendre la République comme si on ne pouvait pas avoir une république sans privilège, il me semble même que c’était le fondement voulu par les premiers républicains exprimés par la Nuit du 4 août 1789 mettant en acte l’abolition des privilèges. Depuis les privilèges se sont déportés de la noblesse vers ceux du monde de l’argent et leurs affidés comme l’indiquent les propos[5], lus à la Convention, de ceux qui demandaient, en 1793, la création d’une armée révolutionnaire : « Les hommes qui ont de l’argent, ont succédé à ceux qui avaient des parchemins ; les riches ne valent guère mieux que les nobles ; comme eux, ils sont les ennemis du pauvre et désirent la contre-révolution pour l’opprimer. » Bien sûr, aujourd’hui pas question d’armée contre‑révolutionnaire d’ailleurs la demande ci‑dessus ne voulait pas s’opposer à une armée spécifique mais à l’armée qui existait et à laquelle le pouvoir de l’époque demandait de mener l’offensive contre « les ennemis de l’intérieur ». De nos jours, après qu’eurent lieu de nombreux débats au cours du 19ème siècle, c’est bien à la police que le pouvoir confie la mission de maintien de l’ordre. Dans sa conception moderne le maintien de l’ordre c’est à la fois préserver l’État et protéger les citoyens en préservant leurs biens. Clémenceau présentait « les forces de l’ordre comme des instruments de préservation sociale, « comme la garantie de tous les citoyens dont la liberté est opprimée par autrui. C’est pour le maintien du droit que la police et la force publique doivent être mises en mouvement.[6] » Le gouvernement de Clémenceau en même temps qu’il promouvait la police judiciaire ne supprimait pas la police politique mise en place sous le Second Empire et renforcée à partir de 1870, période où la République s’est souvent sentie menacée. On voit bien comment dans le cas des anarchistes qui perpétrèrent des attentats, ou dans celui des attentats terroristes depuis 1995, les citoyens peuvent adhérer à l’idée d’une police politique, il est plus difficile de les faire adhérer à une force de maintien de l’ordre dévolue à la police. Alors, il faut un évènement marqueur d’un danger pour que le citoyen accepte que la police « protectrice » devienne une police « offensive » pour protéger. Le public et la police sont alors dans une sorte d’injonction paradoxale : être offensif pour protéger. Pour que le public accepte ce caractère offensif il faut qu’il ait peur et l’État joue sur cette peur pour asseoir son action, il l’utilise pour gouverner ; certains ont écrit que la peur peut être vue comme une idée politique et, en tout cas, comme un levier essentiel pour un pouvoir en position de domination, une domination pour partie consentie, notamment pas « les possédants ».

Macron a créé une peur comme on le fit avec la Bande Noire en 1882[7]. Comme en 1882, la presse fut sinon complice du moins l’agent de propagation de ce processus mais la majorité des journalistes n’appartiennent-ils pas à la catégorie de ceux qui consentent à être dominés, ne sont-ils pas de la catégorie des « possédants » donc privilégiés ? Montrer les Gilets Jaunes comme ceux qui mettent en péril l’ordre social, la République, pire comme des agents du désordre économique en empêchant le bon déroulement du commerce, c’est les diaboliser et les amener au même niveau que les terroristes. Macron n’est-il pas allé, lors de sa déambulation à Amiens le 22 novembre, jusqu’à fustiger les oppositions[8] : « Les uns et les autres parfois agités par une logique politicienne ou des considérations que je ne partage pas cherchent chaque occasion de semer le désordre. » Cela rappelle cruellement la politique judiciaire du 19ème siècle où pour contrer l’anarchisme, et au passage le socialisme, on en vint à créer un délit « d’idée », des gens furent condamnés au seul fait qu’ils étaient abonnés à un journal favorable au mouvement anarchiste. Macron n’oublie pas de discréditer une fois de plus le mouvement des Gilets Jaunes : « Je ne néglige pas ce qu’on a appelé le mouvement des Gilets jaunes, je dis “ce qu’on a appelé” car je ne suis pas sûr que les manifestants soient les mêmes aujourd’hui qu’il y a un an, le réveil de cette France qui travaille, de ces mères seules. Cette France se sentait déclassée. Et ça, ça a été un coup de semonce. »

Dans un tel contexte où toute parole d’opposition au pouvoir est discréditée, la police, sur ordre du pouvoir, joue un rôle essentiel : maintenir l’ordre et conforter la peur que le pouvoir instille. Ne nous étonnons donc pas que le préfet Michel Delpuech ait été rlimogé et qu’on ait mis à la tête de la préfecture de police un préfet à la fois obéissant jusqu’à être servile ; le journal l’Opinion[9] le décrivait comme autoritaire et efficace, Libération[10] écrivait « Qualifié de « fou furieux » par certains collègues, il devrait appliquer une stratégie de fermeté lors de « l’acte XIX » des gilets jaunes. » Macron a trouvé son « homme », homme de main. La stratégie de la peur voulue par Macron est désormais installée, malgré tout 55 % des Français[11] approuvent encore, en novembre 2019, le mouvement des Gilets Jaunes. En même temps, si l’image de la police demeure bonne dans l’opinion[12] (74 %), cette image en baisse sensible par rapport à 2018. Mais ce sont plutôt les chiffres relatifs à son action lors des manifestations qu’il faut analyser : « Interrogés sur l’usage de la force par la police depuis le début des manifestations dans le cadre de la mobilisation des « gilets jaunes », 39 % des Français considèrent qu’il a été excessif, 32 % insuffisant et 29 % adapté. » Le sondage de l’institut Elabe montre bien la dispersion selon la catégorie à laquelle appartiennent les sondés qui confirme l’existence d’une profonde cassure dans la société française entre « les possédants » et les autres, les privilégiés et les autres…

Le pouvoir, dirigé par Macron, a voulu une politique de la peur servit par une police, bien entendu, aux ordres jusqu’à être servile ; l’histoire nous montre que la police en tant qu’institution est avant tout, dans de telles situations, le bras armé du pouvoir jusqu’à renier les idéaux républicains qui l’ont fondée, on l’a vu en 1942, on l’a vu les 2 et 3 avril, puis les 7 et 18 octobre 1961, et Metz les 23 et 24 juillet 1961. Toutefois la police ce n’est pas le policier qui demeure un individu, une femme ou un homme, ais alors jusqu’où une femme, un homme, un policier, peut-il s’asservir à un pouvoir ? Là se trouve l’explication des violences policières : elles sont dans la raison puisqu’elles correspondent à une commande d’un gouvernement et répondent aux ordres de la hiérarchie. Le paradoxe c’est que les violences policières finissent par répondre à la violence qu’elles ont suscitées. Elles essaient de se masquer derrière un voile de pudibonderie ou d’honnêteté républicaine quand, par exemple, on punit un policier qui a jeté un pavé dont la violence ne peut être qualifiée que d’irrationnelle.

Macron, à Amiens, déclarait : « Il n’y a pas de démocratie s’il n’y a pas de respect ». Le respect de quoi, de qui, et doit-il être à sens unique ? Il devrait sans doute méditer cette phrase de Clémenceau défendant la loi sur la presse en 1881 : « Si la République vit de la liberté, elle pourrait mourir de la répression ! ». Tous les Gilets Jaunes finiront par rentrer chez eux, mais gare à ce que la France ne se tourne pas vers un extrême peu avenant.


[1] Raphaël Kempf, Ennemis d’État, La Fabrique.

[2] Raphaël Kempf, Ennemis d’État, La Fabrique.

[3] Jean-Jacques Latouille, Gilets Jaunes, Iggybook.

[4] Jean-Marc Bailleul, du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI-CFDT).

[5] Maxime Kaci, « portez sur les traîtres la lumière et le glaive »…, in La République à l’épreuve des peurs,, Presses Universitaires de Rennes.

[6] Laurent Lopez, Sauver la France, défendre la République, protéger les citoyens : les forces de l’ordre et les injonctions sécuritaires de la Belle Époque, in La République à l’épreuve des peurs, Presses Universitaires de Rennes.

[7] Lisa Bogani, Sébastien Soulier, péril social et société assaillie, quand la Bande Noire de Montceau-les-Mines a fait trembler la justice républicaine, in La République à l’épreuve des peurs, Presses Universitaires de Rennes.

[8] Site de BFMTV consulté le 23/11/2019 https://www.bfmtv.com/politique/en-direct-emmanuel-macron-en-visite-a-amiens-les-ex-whirpool-veulent-lui-demander-des-comptes/

[9] https://www.lopinion.fr/edition/politique/autoritaire-efficace-prefet-police-paris-didier-lallement-applique-185889

[10] https://www.liberation.fr/france/2019/03/23/lallement-le-nouveau-prefet-qui-fait-flipper-les-flics_1716932q

[11] LCI https://www.lci.fr/social/en-direct-gilets-jaunes-sondage-un-an-apres-en-novembre-2019-55-des-francais-approuvent-le-mouvement-2103673.html

[12] Sondage ELABE, https://elabe.fr/police-nationale/

Pauvre police, pauvre peuple

L’assassinat perpétré dans l’enceinte de la Préfecture de Police de Paris le 3 octobre nous enjoint au recueillement et à la compassion pour les familles des policiers assassinés ainsi que pour la famille de l’assassin. Si la vie devient difficile lorsqu’un des nôtres est assassiné, elle n’est pas mieux les parents et les enfants d’un assassin qui non seulement doivent porter le chagrin de la disparition de celui qui a contrevenu à la loi (qu’il soit mort ou emprisonné) ainsi que le poids du regard des autres.

Une fois encore les médias en continu n’ont eu que peu de respect pour les victimes, ce qui importait c’était de faire de l’image et du bruit. Les interviews se sont succédé pendant deux journées durant lesquels étaient répétés sans cesse les mêmes discours bien que sous des aspects et avec des mots différents. Parmi les fadaises, particulièrement inopportunes et déplacées dans une telle situation, on a entendu que l’assassin était un employé modèle à la restriction qu’il était en situation de handicap, que l’assassinat est d’autant plus dramatique que tout le monde se connaît à la « préfecture » où tout de même il y a plusieurs centaines de personnes qui y travaillent. Suivant les premiers reportages l’assassin semblait n’être qu’un « banal » agent administratif, puis coup de théâtre il disposait d’une habilitation « secret-défense », puis second coup de théâtre il se serait « radicalisé » ainsi l’assassinat sur un coup de folie devenait un acte terroriste.

L’attitude de la presse qui n’est pas sans incidence sur l’opinion des citoyens et surtout l’évolution de la communication officielle devront être analysées, car, comme pour l’incendie de Rouen, il faut remarquer que les personnes n’ont que peu (c’est un euphémisme) prises en compte. Ce battage médiatique a-t-il été de nature à rassurer les citoyens et à réconforter les policiers durement meurtris ? Ne vaut-il pas mieux faire « profil bas » quand on est dans l’ignorance des causes et des conséquences d’un évènement plutôt que d’annoncer n’importe quoi au risque, déstabilisateur et anxiogène pour les personnes concernées, d’être démenti au fil des heures par des informations contradictoires.

Une fois encore ni la communication du gouvernement ni les médias « en continu » n’ont installé un climat rassurant, bien au contraire et le public comme les policiers doivent faire avec leurs angoisses, leur tristesse, leur douleur Certains citoyens essais d’être proches des policiers tellement malmenés du fait de la stratégie de maintien de l’ordre mise en place par le gouvernement, comme cette pétition sur MesOpinions.com : « Je suis un simple citoyen, comme tout à chacun je ne suis pas toujours d’accord avec les lois. Mais il y a des lois et nous nous devons de les respecter. Au regard des événements actuels, qui sont proprement honteux mais qui malheureusement sont en passe de devenir des « banalités ». Je vous propose par cette pétition d’affirmer votre soutien à nos forces de l’ordre qui sans leur action et leur présence de chaque instant nous plongerions dans le chaos. Il est absolument inadmissible que l’on attente à la vie de policiers par quelque moyen que ce soit. » Même si elle peut apparaître un peu simpliste cette pétition est hautement respectable et sans doute apportera-t-elle un peu de baume sur les douleurs réelles des policiers. Pour autant elle ne prend ni en compte la réalité des causes profondes de l’origine du malaise de la police et élude bien sûr celles de la radicalisation djihadiste.

Je ne vais réécrire ici ce que d’autres, plus savants que moi sur le sujet, ont écrit à propos de la montée de la radicalisation djihadiste et de l’adhésion à ces mouvements extrémistes. Les causes mêlent des questions sociales de déclassement, de replis communautaires et des causes individuelles intellectuelles et psychiques. Croire que des lois (souvent discutables) et un arsenal policier réglera la question du terrorisme et de la radicalisation relève d’une erreur d’appréciation et de gestion des situations ainsi que d’un aveuglement des gouvernants (si ce n’est de la bêtise) et vraisemblablement d’une stratégie de gouvernance à la tartuffe qui permet de masquer par l’étiquette terroriste une foultitude de situations où ce sont les gouvernants qui ont besoin de cacher leur responsabilité ; qui serait surpris si à l’issue de l’enquête sur l’incendie de l’usine Lubrizol on apprenait qu’il s’agit d’un acte terroriste, le directeur de l’entreprise n’a-t-il pas clamé haut et fort que l’origine serait extérieur à l’usine. Faire croire qu’une action policière réglera le terrorisme et la radicalisation c’est leurrer les citoyens et plus encore les policiers. Là, dans l’affaire de la Préfecture de Police, quelle que soit la réalité de la radicalisation de l’assassin, vraie ou subite construction officielle, la police se trouve affaiblie, elle montre qu’elle n’est même pas en capacité de détecter des « radicalisé » en son sein, alors de là à protéger le pays.

Voilà un double coup dur pour des policiers durement touchés par le désamour important que leur porte une grande partie de la population. Il est temps que le gouvernement, les élus de la nation et surtout les syndicats de policiers se penchent (sereinement et sans corporatisme) sur une situation qui empire de jour en jour à tel point qu’un policier n’ose plus dire qu’il est policier, aujourd’hui il est « fonctionnaire ». A titre d’illustration de ce malaise entre la police et la population il faut regarder ce documentaire sur Public Sénat https://www.publicsenat.fr/emission/documentaires/police-illegitime-violence-144937. Il s’agit d’un film écrit et réalisé par Marc Ball. Une coproduction Talweg Production – France Télévisions France 3 Paris Île de France que Public Sénat présente de la façon suivante : « Police, illégitime violence : Dans les quartiers populaires de France, la confiance est rompue entre les jeunes et la police. Le moindre contrôle d´identité porte en lui les germes d´un possible dérapage, une rébellion ou une bavure. Une affaire est emblématique de cette impasse. Pour la première fois en France, des adolescents ont porté plainte collectivement pour violences volontaires contre une brigade de police du 12e arrondissement de Paris. Au cours de ce procès, c´est la mission même de la police qui sera mise en accusation. Citoyens, éducateurs, avocats ou encore policiers, cherchent une issue et dénoncent le recours systématique à une violence qu´ils considèrent comme illégitime. En suivant leur combat, ce film lève le voile sur les mécanismes de cette violence et les silences qui l´entourent. »

Ce film lève le voile sur les mécanismes de cette violence et les silences qui l´entourent, c’est cette violence qu’il faut analyser. Elle est le résultat d’un interdit de parole autant chez les policiers que dans les populations : qui ose se dresser contre les trublions de tous ordres ? Une anecdote pour illustre ce point ; il y a quelques jours mon épouse passait devant le collège du centre-ville de Poitiers lorsqu’elle vit un gamin de 13 ou 14 ans avec sa copine, il était en train de dévisser la plaque du collège. « Pourquoi fais-tu ça ?, Je ne sais pas », et le gamin est parti laissant la plaque en place, mais une dizaine de personnes sont passées sans s’arrêter, sans interpeller ce gamin, qui sait ce que cette indifférence pourrait provoquer chez lui, quel regard aura-t-il sur l’autorité des adultes d’abord puis celle des policiers et des enseignants ? Ceci étant dit ne méconnaissons pas qu’il existe des voyous face auxquels les policiers se sentent abandonnés par une nation qui ne leur donne pas les moyens en effectifs et en matériels suffisants, et pas une justice elle-même bien en mauvaise posture : ni moyens, ni effectifs (magistrats, greffiers, éducateurs de prévention. Face à ces situations sociales et professionnelles qu’elle est la portée de la parole des policiers ?

Alors il y a de la violence qui peut s’installer chez eux mais qui ose reconnaître la violence policière tellement occultée par une manipulation politique de la notion de « violence légitime de l’État » qui autoriserait tout, y compris de mutiler des manifestants. Je comprends la violence policière en tant qu’elle est la conséquence d’une impasse de la parole : qui écoute, qui entend les policiers ?

J’étais hier à une Assemblée Générale de Gilets Jaunes où ceux-ci expliquaient assez bien la difficulté qu’ils ont à comprendre la violence policière qu’on a pu constater sur les manifestations ou, pire, sur les ronds-points ; après tout, disait l’un d’eux, le problème de la réforme des retraites c’est aussi leur problème, ce que ne dément pas un policier interrogé par le « média libre » QG à l’occasion de la manifestation des policiers le 2 octobre et intitulé : « Police et Gilets Jaunes : encore raté ! ». Ce policier ajoutait : « on comprend les Gilets Jaunes, les problèmes posés par leurs revendications sont aussi les nôtres, nous sommes aussi des citoyens… mais on ne pourra jamais s’associer aux Blacks Blocs et aux Gilets Jaunes radicalisés (ndl il faudra interroger cette notion de radicalisation des Gilets Jaunes) », heureusement car disait-il « on est obligé d’assurer la sécurité. » C’est justement dans la manière d’assurer la sécurité que sont l’origine et l’essence du fossé qui se creuse entre la police et la population. Le reportage de QG, https://www.youtube.com/watch?v=6Z5qBxPiCAU&feature=em-lsp, comme tant d’autres montrent comment et en quoi la stratégie de maintien de l’ordre voulu par le président de la République est à l’origine de ce malaise.

J’avoue, sans forfanterie car le connais bien les policiers avec lesquels j’ai beaucoup travaillé, que je ne comprends pas comment ils tiennent encore le coup. Mis à part quelques va-t-en-guerre de certains syndicats tellement présents sur BFM TV et enflammés par certains spécialistes « sécurité » de la chaîne, les policiers ont un sens du service public chevillé au corps, ils sont généreux et pleins d’abnégation, leur dévouement est sans faille, ils l’ont si souvent montré. Peut-être est-ce qu’au quotidien, en raison des conditions de travail et de l’organisation du travail, la notion de service au public disparaît, ce qui fait écrire que contrairement à d’autre pays où la police est au service du public et vécue comme « aimable », en France elle est vue comme étant exclusivement répressive, et aujourd’hui violente.

Nous citoyens, si nous voulons une police et une justice à la hauteur de nos besoins et de nos espérances, nous devons le manifester, fusse dans la rue. Chaque policier doit aussi participer à ce chemin vers la une modification de l’image de la police par une réflexion sur son engagement et la qualité de sa soumission aux ordres. La démocratie se gagne chaque jour par un engagement politique de chacun de nous, nous pouvons nous exprimer dans les urnes et si besoin est dans la rue, il n’est nullement nécessaire de gadget électoraliste comme la Convention Citoyenne pour le climat. Nous avons un devoir impérieux de réconcilier la police avec la population, ne pas le faire rapidement c’est prendre le risque que s’installe un pouvoir autoritaire antichambre de la dictature.

Sauvons nos policiers

Dans mon dernier livre[1] Gilets Jaunes j’ai, au dire de lecteurs, été particulièrement sévère envers les policiers. Erreur je ne parlais guère des policiers moins encore de la personne « policier ». Mon propos concernait la police en tant qu’elle est une institution et une force de l’État. Toutefois à la relecture du chapitre et au fil des samedis il m’apparaît qu’un approfondissement de mon propos est nécessaire.

Lorsqu’on écrit sur un sujet on pense global et on laisse de côté la singularité, ce qui amène à laisser croire que toute partie du sujet serait identique au tout. En outre tout écrit à propos d’un sujet sociétal reflète un système. Jacques Ellul définissait le système « comme un ensemble d’éléments en relation les uns avec les autres de telle façon que toute évolution de la provoc l’évolution de l’ensemble et que toute modification de l’ensemble se répercute sur chaque élément. » La « police » est un système dont les éléments sont indissociables et, surtout, interagissent les uns avec les autres. Ne sera-ce pas un truisme que d’écrire que les ordres donnés par la hiérarchie de la police ont des incidences sur chacun des policiers qui, d’ailleurs, vont au-delà de la simple exécution des ordres. Ainsi, un ministre et une hiérarchie qui ordonnent la mise en œuvre d’actions violentes comme on l’a vu lors des manifestations des Gilets Jaunes ne risquent-ils pas ‑à moins que ce soit un objectif‑ de rendre violent chacun des policiers ? De la même façon des policiers (en tant que personnes) violents ne peuvent-ils pas rendre la police violente ? L’incident de Toulon où un policier, gradé, a fait usage de violences envers un passant (peut‑être un manifestant) ou le cas des policiers qui ont gazé des personnes handicapées sans que leurs collègues interviennent pour les empêcher de commettre ces actes de violence, n’est-ce pas l’illustration possible d’un effet de contamination interéléments dans un système ?

C’est donc bien dans cet esprit que je parlais de la Police qui visiblement appliquait avec une conscience méticuleuse les directives ministérielles qui n’avaient pas d’autre but que de discréditer puis de détruire le mouvement des Gilets Jaunes. Au-delà du cas des Gilets Jaunes cette situation amène à poser la question de ce qu’est la police, de son utilité et de ses finalités. Laurent López[2] pose bien la question dans un article riche qui bien que traitant du 19e siècle n’a rien d’anachronique et doit nous amener à réfléchir à propos du rôle social de la police et donc de son fonctionnement : « Au sortir du 2nd Empire, les serviteurs honnis de Badinguet qu’incarnent les policiers et les gendarmes envisagent avec pessimisme leur avenir après les déclarations vengeresses des nouveaux hommes forts. Et pourtant, comment assurer dans cette République renaissante la sûreté des citoyens, ce troisième droit imprescriptible de l’Homme, sans une force publique qui légitimait aux yeux des hommes de 1789 l’institution d’une « contribution commune » ? Mais que doivent alors défendre les forces de l’ordre : un régime et ses lois ? Un peuple et ses citoyens ? Un système et ses libertés ? Et cette force publique est au centre de préoccupations considérant, dans la 2nde moitié des années 1880, que « les malfaiteurs croissent nombre et en audace ; il faut au plus tôt endiguer le torrent qui menace la sécurité de tous ». » Aujourd’hui, la police est-elle chargée de protéger les personnes, d’empêcher coûte que coûte une parole d’opposition au pouvoir, de contraindre les citoyens jusqu’à obtenir leur soumission ?

J’avais donc tenté de montrer que l’action de la police, offensive, contre les Gilets Jaunes est bien l’expression d’un pouvoir qui ne veut laisser aucune place à quelque contestation que ce soit. La Justice a également été instrumentalisée pour faire taire les dissidents, le pouvoir étant amplement et solidement aidé par les syndicats de policiers qui ne manquent jamais une occasion de fustiger la Justice et son supposé laxisme. Le public aussi a été soumis par le pouvoir, grâce à une propagande bien orchestrée ; il a retourné sa position puisque de samedi en samedi de 84 % de soutien aux Gilets Jaunes les soutiens se sont étiolés jusqu’à quasiment disparaître. La propagande, largement diffusée par les médias télévisuels notamment BFM TV, a joué sur le cœur de la pensée philosophique du quidam : la consommation et l’accès aux loisirs mercantiles ; les Gilets Jaunes empêchaient de faire des achats le samedi et attentaient aux temples modernes : les commerces. La nasse était refermée.

On ne manquera pas de me rappeler les terribles Black Bloc. Ils existent, qui pourrait le contester. Cependant n’est-il pas curieux que du 17 novembre 2018 au mois de mars 2019 on ne les ait jamais vus ailleurs que dans les manifestations des Gilets Jaunes, y compris à Le Pouzin en Ardèche, petite ville de 2800 habitants, où moins de 200 Gilets Jaunes s’étaient rassemblés sur un rond-point ? Quand on apprend par FR3 que des policiers ont intégré, en civil et sans insigne, un cortège, que d’autres ont infiltré les groupes anti‑G7, nous sommes en devoir de nous demander si les Black Bloc des manifestations de Gilets Jaunes n’étaient pas des policiers chargés de provoquer des incidents ou pour le moins quelques « indics » chargés de la même besogne contre une promesse de remise de peine ; ce serait là une pratique ni nouvelle ni totalement inhabituelle.

Dans un tel contexte que reste-t-il au policier intègre pour survivre : la foi dans le cœur de sa vocation qu’il voit se déliter ? La très grande majorité des policiers a embrassé ce métier par goût de servir les gens. Aujourd’hui ils souffrent de ne plus pouvoir faire le métier qu’ils ont choisi faute de moyens matériels et humains, faute de formation et subissant toujours plus de pression de la part du pouvoir et de demandes de la part des usagers. Il y a peu de temps je me suis entré dans un petit commissariat dans le 2e arrondissement de Paris : un lieu sombre, quasi-une alcôve et pas très propre, il y a quelques semaines je suis allé au commissariat de Poitiers pour déposer une plainte : un ascenseur en panne ce qui me rendit difficile l’accès à l’accueil, un policier affable me reçut dans son bureau minuscule et encombré, dépourvu d’imprimante ce qui l’obligeait à « foncer » au bout du couloir… Quant aux effectifs ! Inutile de requérir l’aide de la police à Poitiers pour calmer des fêtards au centre-ville, il y a à peine suffisamment de personnels pour assurer un semblant de sécurité dans les quartiers « sensibles » et répondre aux appels d’urgence sur « police secours », malgré cela mes appels ont toujours été très bien reçus avec politesse et gentillesse. Ces policiers je les connais, j’ai, jadis, travaillé avec eux et quand je vois la misère matérielle dans laquelle ils travaillent j’ai honte pour mon pays, ne parlons pas des salaires.

Alors dans le contexte de haine attisé par le pouvoir contre les Gilets Jaunes que reste-t-il au policier intègre pour conserver son identité professionnelle et sans doute personnelle ? L’individu n’a que trois choix : se conformer à l’identité d’une police violente au risque de devenir soit violent soit « schizophrène », sans doute les deux à la fois, ou démissionner ou se suicider.


[1] Jean-Jacques LATOUILLE, Gilets Jaunes, Iggybook, en librairie ou pour la version numérisée FNAC, Amazon ou directement sur le site de l’auteur https://jean-jacques-latouille.iggybook.com/fr/

[2] Laurent López , Sauver la France, défendre la République, protéger les citoyens : les forces de l’ordre et les injonctions sécuritaire de la belle époque, dans « La République à l’épreuve des peurs , de la Révolution à nos jours », Presses Universitaires de Rennes, p179.

Loi anticasseurs, répression et brutalités policières : où va mon pays.

D’ordinaire un article de blog est une construction textuelle argumentée à propos d’un sujet de réflexion. Aujourd’hui, dans le climat de révolte ou d’insurrection que vit la France où l’Etat semble ne rien entendre de ce que disent les citoyens et n’a plus qu’une politique : la force, la coercition et la brutalité policière, aujourd’hui où mon beau pays risque de connaître à nouveau des heures sombres où les libertés s’éteindront sous le joug d’un Pouvoir autoritaire, narcissique et sans respect, aujourd’hui j’ai décidé de publier la lettre que j’ai envoyé à une quinzaine de député-es. Faute de pouvoir aller manifester en raison de mes difficultés à me déplacer je signe ici ma maigre contribution au mouvement des Gilets Jaunes que je connais bien. Je ne pouvais pas me taire, ni faire moins, alors que durant 50 ans (j’ai créé ma première association : un club UNESCO, j’avais 13 ans) j’ai consacré la majeure partie du temps de ma vie à aider les autres.

 

Madame la députée, Monsieur le député,

J’avais l’intention de vous écrire une longue lettre dans laquelle j’aurais développé un argumentaire fondé sur l’histoire, la philosophie et le droit pour vous parler du « peuple » et de ses libertés comme de ses désirs de bien-être. A quoi bon, vous allez voter la loi anticasseurs proposée par le Gouvernement ; à peine maquillée vous pensez qu’elle sera admissible alors que le fond demeurera et qu’au moindre incident le fard dégoulinera ouvrant la voie à toutes les exactions d’Etat. Alors, je me limite à mettre un article[1] en pièce jointe, vous l’apprécierez peu puisqu’il émane d’un journal guère apprécié par votre mouvement. Mais, au-delà de votre mandat de député, mère, père, grand-mère, grand-père, plus simplement Femme ou Homme que suscite en vous la photo de cette très jeune fille ?

Comme le Ministre de l’Intérieur vous m’expliquerez que cela n’est que la conséquence de l’inconséquence et de l’irresponsabilité des Gilets Jaunes. Les finiront par disparaître soit qu’ils auront été envoyés à l’hôpital victimes des armes de la police voire mort comme cette dame de 80 ans tuée chez elle par une grenade envoyée (par erreur) à travers sa fenêtre, soit ils se tairont parce que vos juges les auront envoyés en prison. C’est comme ça depuis toujours, l’usage de la force finit toujours par éteindre les révoltes. Le plus et mieux pourvu en armes gagne mais pour autant a-t-il réglé le problème ? En somme pensez-vous que la fin justifie n’importe quel moyen ?

Là, j’avais envie de vous rappeler quelques morts sous les coups de la police : Vital Michalon, 31 ans, le 31 juillet 1977, Malik Oussekine, 22 ans, mort en octobre 1988, Rémi Fraisse, 21 ans, tué à Sivens en 2014… A quoi bon, vous approuvez une stratégie et vous votez une loi qui nous ramènent aux pires époques de notre histoire, pourtant on peut maintenir l’ordre différemment comme le montre cette belle lettre du Préfet Maurice Grimaud, Préfet de Police de Paris en 1968, adressée à chacun des policiers chargés du « maintien de l’ordre » dans la capitale : « Je m’adresse aujourd’hui à toute la Maison : aux gardiens comme aux gradés, aux officiers comme aux patrons, et je veux leur parler d’un sujet que nous n’avons pas le droit de passer sous silence : c’est celui des excès dans l’emploi de la force.

Si nous ne nous expliquons pas très clairement et très franchement sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille dans la rue, mais nous perdrons quelque chose de beaucoup plus précieux et à quoi vous tenez comme moi : c’est notre réputation.

Je sais, pour en avoir parlé avec beaucoup d’entre vous, que, dans votre immense majorité, vous condamnez certaines méthodes. Je sais aussi, et vous le savez avec moi, que des faits se sont produits que personne ne peut accepter. Bien entendu, il est déplorable que, trop souvent, la presse fasse le procès de la police en citant ces faits séparés de leur contexte et ne dise pas, dans le même temps, tout ce que la même police a subi d’outrages et de coups en gardant son calme et en faisant simplement son devoir… »

Pour Maurice Grimaud : “ Frapper un manifestant à terre, c’est se frapper soi-même.”

Je vous remercie de l’attention que vous aurez porté à ce trop long message et, bien qu’il semble que ce soit trop tard, à votre disposition pour toute discussion : je ne suis pas en Gilet Jaune, je marche à l’aide d’une canne et avec des chaussures orthopédiques, mais je suis allé sur certaines manifestations : alors j’ai vu et entendu.

Je vous assure de mes salutations les meilleures.

[1] https://www.mediapart.fr/journal/france/010219/gilets-jaunes-face-aux-blessures-la-prudence-des-medecins

Sauver le soldat Mélenchon !

Ce titre peut paraître tonitruant et exagéré. Je laisse à chacun le soin de savoir si ce titre est vraiment tonitruant et exagéré dans sa rédaction, dans son intention, dans sa capacité à provoquer de la réflexion. Quoi qu’il en soit l’intention dépasse très largement le cas « Mélenchon » dont je pense fortement et sans restriction qu’il n’a pas bien agi lorsque la police, dans le cadre d’une enquête ouverte depuis plusieurs mois, a perquisitionné. Mais le personnage est ainsi, égocentrique et souvent à la limite de la paranoïa. Aussi, rien d’étonnant à ce que ces perquisitions aient été pour Mélenchon l’occasion d’une mise en scène, d’une théâtralisation et d’une tentative de victimisation. A-t-il tort ? Cela ne se retourne-t-il pas contre lui ?

En termes d’action politique et de communication, dans cette affaire, Mélenchon est dans l’erreur, il a tout faux ! En agissant ainsi il a montré deux choses de nature à le déconsidérer en tant que candidat à l’élection présidentielle de 2022 et à affaiblir son discours. D’abord s’il s’agit d’un « pétage de plombs » il montre qu’il manquerait de sang-froid, ce qui laisse à penser qu’il ne pourrait pas efficacement gérer une situation de crise. Dès lors la question est de savoir si les citoyens peuvent confier leur destin à quelqu’un d’aussi impétueux. Deuxième chose, sa réaction et sa mise en scène interrogent sur la façon dont il conçoit la République, le rôle et le fonctionnement de ses institutions. On ne peut pas, d’autant plus quand on est député, rejeter l’action de la justice et de la police de la façon théâtrale qui fut la sienne. On peut contester par des voies légales, ou alors il faut se mettre délibérément en dissidence ou en état de faire une révolution, l’histoire de notre pays regorge d’exemples. Il ne m’apparaît pas que ni Mélenchon ni les élus de la France Insoumise en soient là. Un coup de théâtre pour montrer que l’opposition, Mélenchon en particulier, est l’objet d’une chasse aux sorcières ne suffit pas à s’attirer l’adhésion des citoyens, peut-être même cela pourrait les rebuter et les éloigner du mouvement. Ce risque est d’autant plus grand que la France Insoumise, comme La République en Marche, ne dispose pas d’un socle d’adhérents militants très vastes ; ce sont des mouvements qui bénéficient plus de sympathisants que de militants ancrés dans une idéologie et des convictions. Ce n’est pas le cas pour le Rassemblement National où l’ancrage des militants est vaste et fort ; malgré cela Marine Le Pen a été plus prudente dans sa communication et a fait preuve de beaucoup plus de finesse dans la gestion des situations analogues. Pour autant elle n’a pas gommé dans sa communication que le Rassemblement National aurait été victime d’une stratégie d’élimination fomentée par le pouvoir en place.

Au-delà de la réaction des personnages très différente de l’une à l’autre, le fond des situations demeure et il y a trop de similitudes entre elles pour que cela n’interroge pas sur l’état du fonctionnement politique et institutionnel de la France et son évolution depuis mai 2017.

Chacun se souvient de l’Affaire Fillon, mais se souvient-on bien de la façon dont cette affaire s’est développée en un temps record. Après son déclenchement à la suite de la dénonciation par le Canard Enchaîné d’un supposé emploi fictif de Pénélope Fillon comme attachée parlementaire de son mari, les médias ont été pris par une sorte de prurit : tous les jours quand ce ne fut pas plusieurs fois par jour, une nouvelle information était communiquée. Si l’on voit bien, comme l’a dit Isabelle Barré (la journaliste du Canard à l’origine de l’affaire) comment un journaliste peut tirer les fils de l’écheveau, il y a des informations pour lesquelles on ne voit pas très bien de quel écheveau elles proviennent ni comment on a pu les en extraire. Qui alimentait la presse en informations ? Quoi qu’il en soit de ce travail d’investigation, qui avait intérêt à ce que le Parquet Financier ouvre avec tellement de célérité une information judiciaire à l’encontre d’un candidat à l’élection présidentielle et que la mise en examens de François Fillon intervienne tellement opportunément pour lui barrer la route d’une victoire électorale ? Et voilà, alors que depuis 21 mois on ne parle plus de l’affaire, quoi de plus naturel puisque François Fillon a disparu de la scène politique, tout à coup on apprend qu’un des protagonistes qui est loin d’être une oie blanche, décide, après discussion avec le procureur, d’accepter la procédure du plaider coupable. Un revirement dans lequel la presse s’engouffre pour prouver son innocence dans le traitement de l’affaire en 2017. Mais peu importe car tous nous savons que la presse et les journalistes sont, sans exception aucune, intègres et scrupuleusement honnêtes. Que personne ne s’avise de les critiquer sinon au risque de devinrent leur bête noire. Après Fillon voilà que Mélenchon se jette dans la moulinette médiatique, assurément les journalistes ne le lâcheront plus et tant les policiers que les juges sauront alimenter la presse pour que l’hallali arrive avant a prochaine échéance électorale. On voit d’ailleurs comment le revirement d’un protagoniste de l’affaire Fillon éclaire à nouveau une affaire pour laquelle la très grande majorité des citoyens n’a plus d’intérêt. Ici, comme en 2017, c’est moins la méthode, le principe ou l’idée qui importent que la temporalité ou plus exactement l’opportunité du revirement qui va amener l’attention des citoyens vers l’affaire dont ils n’espèrent même plus le dénouement ; ils n’ont pas voté pour Fillon qui a disparu de la scène politique, dont acte et on n’en parle plus dans les chaumières. Mais, en matière de communication le plaider coupable d’un des protagonistes de l’affaire porte à croire qu’il y avait bien une malversation et que conséquemment « l’ancien monde » était bien aussi mauvais que le dit « le nouveau monde ». Quel beau travail le procureur a fourni en permettant ainsi au « nouveau monde » qui bat un peu de l’aile, de faire oublier qu’il est malade. Car avec seulement 29 % d’indice de satisfaction on est malade. Lorsque la presse, à tort ou à raison, s’empresse de communiquer l’information elle devient, qu’elle le veuille ou non, le vecteur majeur de la communication (ou de la propagande) du « nouveau monde ». Et, ça tombe bien ce « plaider coupable » au moment où on s’attaque aux finances de Mélenchon qui, malgré son ripolinage, demeure un représentant de « l’ancien monde », tout comme Marine Le Pen. Ces deux-là font figures de survivants là où les autres ont disparu, tous les autres sauf les caméléons qui ont su s’adapter et prendre les couleurs du parti majoritaire. Alors, ne faut-il pas abattre dans une chasse à courre sans pitié les derniers survivants ? Peu importent les moyens utilisés pourvu qu’il soit fait place nette pour faire oublier les affaires nauséabondes du « nouveau monde ».

Comment se fait-il qu’on ne parle plus de l’affaire des attachés parlementaires du MODEM, une affaire identique à celle du Rassemblement National, l’excuse de proximité du président du MODEM avec le seigneur de l’Élysée ne peut pas être recevable par les citoyens ? Pourquoi l’affaire Ferrand, nouveau président de l’assemblée nationale et ami de Macron, traine-t-elle tellement en longueur et d’ailleurs comment se fait-il qu’il ait pu accéder à cette fonction ? Pourquoi ne voit-on pas avancer les affaires impliquant des ministres et de proches collaborateurs du président de la République ? Et, que penser de l’affaire Benalla et de la façon dont un ministre et tant de hauts fonctionnaires sont venus mentir, sous serment, devant les Sénateurs de la commission d’enquête ?

On ne peut que penser que la police et la justice sont habilement dirigées par le prince aux seules fins de servir ses ambitions en éliminant de la course tous les opposants. Là où Mélenchon se trompe, c’est que ce n’est pas dans une illégalité des procédures que les choses se passent, c’est dans la divulgation d’informations, habilement distillées, que se situe le poison. Et la presse, au prétexte de liberté et de démocratie, se fait complice de cette stratégie de bas étage digne des pires républiques bananières. C’est là un vrai dilemme, faut-il ou non publier les informations communiquées par la police ou la justice sans indiquer leur source ? Le fait que Médiapart ait publié les contenus des perquisitions faites chez Mélenchon seulement deux jours après qu’elles aient eut lieu, montre bien la source policière, ne pas le dire est une faute morale, une tentative de tromperie comme les yaourts bourrés d’antibiotiques que les fabricants ne signalent pas sur les pots. Mais cette publication montre la capacité du pouvoir à manipuler l’opinion à travers la presse. On s’étonnera que les journalistes ne nous disent jais rien des affaires « dormantes » : pourquoi dorment-elles, qui a intérêt à ce qu’elles dorment ? La presse est aujourd’hui plus puissante que la politique, Mélenchon pour avoir critiqué les journalistes, surtout ceux de la presse d’Etat, va être massacré et Macron ainsi que les autres de « l’ancien » comme « du nouveau » monde en jouent en poussant des cris d’orfraie.

Mais, Macron a beau s’étouffer dans sa virginité politique de créateur du « nouveau monde » il ne convainc plus personne. Lui qui a soutenu Benalla et les fonctionnaires qui l’ont protégé, qui protège ses ministres et collaborateurs pourtant convaincus de malversation, lui qui a déclaré que le pouvoir de nommer les procureurs n’appartient qu’au président de la République et qui a retoqué toutes les propositions présentées par la Garde des Sceaux, comment peut-il espérer que les citoyens puissent apporter un quelconque crédit à sa déclaration faite à Bruxelles (Le Monde du 20 octobre) : « Nous avons une Constitution, elle est claire, l’autorité juridique est indépendante dans notre pays et j’en suis le garant, pour tout le monde. Et n’en déplaise à certains, il n’y a pas d’exception ». Malheureusement chaque jour nous constatons les exceptions que sont les affaires des proches de Macron, et comment parler d’indépendance de l’autorité juridique alors qu’il a la main sur la nomination des procureurs et qu’il souhaite, à l’occasion d’une prochaine réforme, diminuer le rôle des juges au profit des procureurs ainsi que supprimer les jurys populaires des procès d’assise.

On voit bien qu’il s’est agi dans cette affaire Mélenchon, comme dans celle de Marine Le Pen que les juges voulaient envoyer devant des psychiatres comme au temps où Staline régnait, d’une opération de basse police politique largement relayée et jamais critiquée par une presse désormais soumise à « l’ambiance générale ». Pourquoi la presse poursuit‑elle de ses assiduités les opposants à Macron qui peut-être méritent que la justice s’intéresse à eux, et ne fait jamais de même (ou rarement comme le fait Médiapart) aux suppôts du pouvoir macronien ? Isabelle Barré disait que Fillon n’avait pas bénéficié d’un autre régime d’investigation que celui fait, depuis toujours, aux autres candidats, où sont les traces des investigations concernant les revenus du couple Macron-Trogneux et du financement de sa campagne ?

Vouloir sauver le soldat Mélenchon, c’est vouloir sauver la République et la Démocratie en redonnant aux citoyens le pouvoir, notamment le pouvoir de choisir à qui ils confient leur destin. La démocratie ne se réduit pas à la liberté de la presse et surtout pas à l’hégémonie du discours journalistique. Mélenchon n’a sans doute pas été très habile, mais heureusement que dans notre histoire nous avons eu des Mélenchon pour faire naître et prospérer la démocratie ; craignons d’être aujourd’hui dans une période de recul.

 

1er mai du mensonge !

Comme beaucoup de gens qui sont attentifs aux mouvements de société j’ai été interpellé par l’ampleur de la présence des Black Blocs à Paris le 1er mai, mais aussi par le peu de vigueur de leur action et la relative faiblesse des dégâts causés par leur attaque. 1200 personnes déterminées et si peu de dégâts, et « en même temps » autant d’interpellations, ça questionne.

Je voulais réagir « à chaud », dire mes interrogations et mes critiques sur l’attitude de la police, sur les commentaires des gouvernants et sur l’attitude des journalistes. Puis, les circonstances de toute vie m’y aidant, j’ai choisi de repousser cette réaction tant les choses m’apparaissaient complexes et le souvenir de Mai68 m’amenait à mieux réfléchir l’action de la police. Le préfet de police de l’époque, Maurice Grimaud, même si la police a commis des erreurs, a su éviter le pire : la mort d’un manifestant. Maurice Grimaud qui avait été témoin des affrontements mortels entre manifestants et policiers en 1934, évita que la police intervienne « brutalement » préférant une retenue certaine ; on se rappellera cette phrase extraite de la lettre qu’il adressa aux policiers le 29 mai 1968 : « Frapper un manifestant tombé à terre c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière ». Bien qu’on voit si souvent des policiers frapper des manifestants à terre, au vu de l’action de la police à Paris nous pourrions penser que la sagesse du préfet Grimaud puisse être venue jusqu’à ce 1er mai 2018.

L’inaction de la police pendant plus de 20 minutes qui pourrait laisser penser que la sagesse de « Grimaud » aurait atteint les dirigeants de notre pays n’arrive pas totalement à convaincre. Il est difficile de se satisfaire de l’explication suivant laquelle le gouvernement a choisi, comme l’a expliqué Frédéric De La nouvelle, de ne pas intervenir pour éviter qu’il y ait des blessés : « Nous préférons 200 interpellations et seulement 4 blessés ». Lorsqu’on regarde les images avec attention la police attend, puis elle laisse les casseurs cassés puis on a l’impression que les Black Blocs se replient sans que la police n’avance. Où ont eu lieu les 200 interpellations ? Comment se fait-il que les Black Blocs se soient laissé enfermer dans une nasse policière, sans répliquer ? Au bout, à peine une dizaine de personnes seront déférées devant un juge, qui plus est pour des délits mineurs. Les interpellations n’ont-elles vraiment concerné que des Black Blocs ? Certes il y eut l’entrée en action des canons à eau, mais il n’y avait que 1500 policiers pour faire face aux Black Blocs et pour sécuriser la manifestation des syndicats, alors que, signale Libération, dans une note du 30 avril, la Direction du renseignement de la préfecture de police prévoyait la présence de « 500 à 1 000 militants de la mouvance contestataire radicale regroupés en black blocs ». Le préfet avait d’ailleurs pointé lundi le « risque de troubles à l’ordre public ». Malgré tout, toujours d’après Libération, Gérard Collomb déclarait : « On ne peut pas faire face […] à des mouvements qui, tout d’un coup, prennent une ampleur qui n’avait jamais été connue ». Comment le ministère de l’intérieur pouvait-il ignorer que les Black Blocs seraient nombreux quand, comme le disait Rémy Busine à C à vous, des tags avaient fleuri partout ? J’ai photographié des tags explicites peints dans la nuit du dimanche 29 avril à Poitiers, ces tags photographiés se situent dans un rayon de moins de 100 mètres autour de mon immeuble resté intact alors que d’ordinaire il attire les tagueurs. Le Ministère de l’intérieur ignore-t-il qu’il existe à Poitiers un groupe anarchiste qui s’était manifesté par des violences importantes en octobre 2009, qui communique sur les réseaux sociaux mais aussi par le truchement d’autres moyens comme les tags ?

Alors, le ministre de l’intérieur se trompe-t-il lourdement ou nous trompe-t-il ? L’ampleur du rassemblement était prévisible compte tenu du climat social actuel notamment des différents mouvements contestataires : ZAD de Notre Dame des Landes, ZAD de Bure, contestation étudiante… Au-delà de cette déclaration sur l’imprévisibilité du rassemblement, j’ai été interpellé par la rapidité avec laquelle Gérard Collomb a voulu confirmer que le gouvernement ne confond pas les manifestations « légitimes » des syndicats avec celles des « casseurs » qui, connaissant la stratégie du Ministre, me laissent augurer une prochaine charge contre les manifestations légitimes. D’ailleurs le lendemain les chaînes de télévision d’Etat ont orienté la réflexion vers le besoin de plus de répression avec l’intervention d’un représentant du syndicat de policier ALLIANCE sur F2 pour rappeler combien la justice serait laxiste, et avec l’interview du porte-parole du ministère de l’intérieur, Frédéric De La nouvelle, dans « C à vous » qui par ailleurs est un ancien collaborateur de BFMTV. Celui-ci, répondant aux animateurs qui rapportaient un propos de UNSA-Police sur les interpellations préventives, déclarait que ce n’est pas possible de procéder à des interpellations préventives puisque nous ne sommes plus en « état d’urgence » mais qu’il faudrait réfléchir à cet aspect des choses, et il y est allé d’un joyeux couplet de rapprochement avec ce qui se passe à Notre Dame des Landes qui serait gangrené par des anarchistes particulièrement violents. Alors, après tout cela, quand le Premier ministre vient expliquer qu’il « n’exclut pas de demander la dissolution de certaines organisations », nous devons nous interroger sur, pour reprendre les propos de Patrick Cohen dans C à vous du 2 mai, « à qui profite le crime ».

L’atmosphère sociale est bizarre : une police à qui on demande de ne pas intervenir pour éviter qu’il y ait des blessés, un dispositif de 1500 policiers bien qu’on pût supposer la venue de Black Blocs entre 500 et 1000 et alors qu’on déploie 2500 gendarmes à Notre Dames des Landes pour déloger moins de 200 personnes. Qui avait intérêt à ce que les choses se passent comme ça ? Qui avait intérêt à ce que les défilés du 1er mai passent aux oubliettes d’une presse finalement assez docile parce qu’emportée dans sa quête du spectaculaire ? Aurait-on laissé les incidents se produire pour canaliser, cristalliser voire tétaniser la presse sur ces incidents, faisant ainsi disparaître le défilé syndical de la scène médiatique. On aurait voulu rendre inaudible les syndicats qu’on ne s’y serait pas pris autrement.

Quand la police fait peur.

L’évènement d’Aulnay-sous-Bois vient ternir l’image de la police dans les représentations sociales. Après les évènements de 2015, les populations avaient dessiné une image qui, sans être totalement flatteuse, était positive ; certains allèrent jusqu’à écrire que les Français s’étaient réconciliés avec leur police. Cette réaction médiatique était amplement exagérée par rapport à la réalité. L’effusion affective du moment n’aurait pas dû faire oublier que les Français font ordinairement confiance à leur police alors qu’ils manifestent une forte défiance vis-à-vis des institutions, des politiciens et des médias[1] ; une enquête d’opinion rapportée par Terra Nova indique que 82 % des Français font confiance à la police, et 88 % à la gendarmerie. Mais l’emballement médiatique comme cet indice de confiance ne doivent pas masquer que ces chiffres sont à moduler en fonction des catégories de la population. Ainsi, le degré de confiance s’amoindrit considérablement chez les jeunes urbains et plus particulièrement chez les enfants de parents immigrés subsahariens et maghrébins. Pour Terra Nova ces écarts sont à corréler avec « La manière dont le public perçoit les contrôles d’identité ». Sans que cela puisse totalement remettre en cause l’indice de confiance, un chiffre vient le préciser ; ce sont 35 % des Français qui pensent que la police ne fait pas montre de respect du public auquel elle a à faire. On peut avancer l’hypothèse que la confiance concerne surtout la capacité et la rapidité d’intervention de la police, mais pas les modalités d’intervention. Terra Nova montre par rapport aux pays européens qu’en France les policiers « sont perçus comme moins impartiaux, moins respectueux, et le public leur fait moins confiance. Mais les policiers français sont aussi ceux qui, en Europe, font le moins confiance à la population. »

Cette défiance mutuelle n’améliore certainement pas le moral des policiers, donc leur capacité à envisager autrement leurs interventions. Il semble que les policiers se sentiraient au ban de la société, malmenés par les institutions et les gouvernants, comme le signale le sociologue Laurent Mucchielli qui évoquant dans le Monde du 8 /12/2016 les mouvements policiers, écrivait : « Malgré leur diversité, le sens général de ces mouvements ne fait aucun doute : les policiers de terrain ne se sentent pas reconnus ni soutenus, ils sont démotivés et démoralisés. » Sébastian Roché[2], sociologue, montre qu’effectivement les gouvernants semblent ne pas être en capacité d’entendre et moins encore de mesurer l’ampleur du malaise dans la police : « Il [Manuel Valls[3]] a réduit sa tâche, comme nombre de ces prédécesseurs, à celle de « de premier flic de France ». » Or comme le signale Laurent Mucchielli : « Aussi surprenant que cela puisse paraître, voilà une administration qui, en 2016, n’a toujours pas été capable de stabiliser une question aussi simple que celle du temps et du rythme de travail. Combien de jours doit-on travailler ? Combien d’heures ? Selon quel rythme de récupération ? Le couvert de ce débat est constamment remis sur la table par la direction nationale et les syndicats, quelques directives européennes en prime. Or le métier de policier est déjà par nature instable, fatigant pour les organismes et souvent compliqué pour cet élément essentiel dans la santé globale des personnes qu’est la vie de famille. Cette instabilité est renforcée par la manie qu’ont les gouvernements de voter en permanence des réformes touchant au droit et surtout à la procédure pénale. » Cela devrait amener les gouvernants à réfléchir en profondeur aux missions des policiers et conséquemment aux conditions de mise en œuvre. Mais en France, pour la police comme pour l’école, on s’arc-boute sur les moyens avant de définir les missions.

Dans une société qui a changé, il y a urgence à redéfinir les missions des policiers si on ne veut pas que l’écart entre eux et les populations s’agrandissent. Jacques de Maillard[4], qui a dirigé le rapport de Terra Nova, estime à propos de la police qu’« On a une profession en crise, qui fait face à des problèmes sociaux majeurs, comme le terrorisme, un maintien de l’ordre chahuté ou encore des situations de violence urbaine, mais qui, du coup, est tentée de se replier sur elle-même, tandis que le politique est avant tout dans une position de réaction à la crise… mais sans porter de projet véritable », qui ajoute : « Il faut réfléchir de façon plus forte à la place du policier dans la société. »

D’après les chercheurs le contrôle d’identité doit être au cœur de la réflexion sur les missions de la police là où pour un syndicaliste « ce n’est pas franchement un sujet. Il y a une tension dans certains quartiers, mais l’ensemble de la population n’est pas en demande là-dessus. » Il s’agit de l’usage autant que des pratiques, de la nécessité autant que des méthodes employées, de la notion en droit et en éthique autant que de la formation des policiers. Notons que cette pratique est peu usitée dans les autres pays, or elle constitue, d’après Sébastian Roché une véritable « infirmité relationnelle » : « Les agents abordent l’interaction comme une confrontation, ils attendent que les personnes se plient devant eux […] Le contrôle d’identité est alors un moyen de corriger toute indocilité plus que de résoudre une affaire ou traiter un problème. » On comprendra que dans une société où les gens sont éduqués à avoir des devoirs mais aussi des droits, c’est-à-dire dans une société d’acteurs et pas une société de sujets, dans une société d’hommes et de femmes libres, la soumission aveugle à une institution n’est plus admissible. C’est bien ce que disent ceux qui sont victimes de ces contrôles sans qu’il y ait un fait contraventionnel (au moins) de commis : « qu’est-ce que j’ai fait ». Certes il ne faut pas non plus être naïf et dupe du climat dans certains milieux, mais il n’empêche qu’une affaire comme celle de Aulnay-sous-Bois ne peut plus être admise par les citoyens qui sont en demande de respect de leurs droits mais aussi de leur dignité.

Ainsi, si je n’absous pas les manifestants qui ont réagi avec des méthodes et des moyens inadmissibles, je serai toujours de ceux qui n’admettent pas que des syndicats et des politiciens couvrent par un discours sinon laudateur du moins amoindrissant des actes violents, proches de la barbarie. Il ne s’agit pas de clouer au pilori qui que ce soit, le principe de la présomption d’innocence doit s’appliquer, mais de là à minimiser la violence qui a été déployée contre la jeune victime il y a un gouffre. Comment, les syndicats et l’IGPN peuvent nous faire croire que le jeune homme se serait blessé seul ou que les coups auraient été portés sans intention de faire mal, de blesser ? Et, on constatera que je ne parle pas de viol, c’est au juge d’instruction de qualifier l’infraction, mais il faudra expliquer comment des coups, même violents, portés au bas du dos peuvent entraîner des lésions du colon et de l’anus. Face à une telle situation professionnelle chacun peut entendre que les policiers se seraient laissés déborder même si cela n’est pas admissible de la part d’un professionnel, mais le moindre respect que les syndicats doivent aux victimes, c’est de se taire et de ne pas essayer de justifier l’injustifiable, l’inadmissible. Comment cette « sagesse » serait-elle possible quand un représentant d’un syndicat de policiers dit dans une émission de télévision[5] « que le terme » bamboula « , « d’accord ça ne doit pas se dire, mais ça reste à peu près convenable » et que le syndicat qui a désavoué son représentant se limite à déclarer que celui-ci « n’a pas pris la mesure de ceux-ci » et à présenter « toutes ses excuses aux personnes qui auraient pu être choquées ». La France entière a été choquée et se demande dans quelles mains est notre sécurité. Alors qu’il aurait fallu punir, le syndicat s’excuse et le ministre « condamne les propos tenus […] qui tendent à relativiser une insulte à caractère raciste et discriminatoire ». Ce n’est pas mieux que le silence de l’Église à propos des prêtres pédophiles. Les citoyens ont non seulement que les policiers se protègent entre eux mais surtout qu’ils se protègent de la population et que ce faisant ils peuvent être hors la loi. C’est ce qui se passe aux États Unis où « Pour[6] ce qui concerne l’image des policiers, les résultats sont décevants. Globalement, elle s’améliore, mais l’écart de perception entre les Blancs et les minorités, hispaniques ou noires, reste inchangé. Si les ciblages de la « tolérance zéro » contribuent à creuser ce différentiel, le « community policing » échoue à le réduire. Il ne suffit pas non plus à ramener l’usage de la force à des niveaux acceptables. » ; les gouvernements américains ont donc été amenés à envisager des mesures de contrôle plus strictes avec des comités d’études indépendants (ce qui n’est pas le cas de l’IGPN) dont « Les rapports exigent plus de transparence, une amélioration de la collecte et des traitements des données relatives à l’action des services, la mise en place de méthodes de police de proximité et de procédures visant à éviter les discriminations. Ils préconisent aussi de meilleures méthodes d’analyse des épisodes d’usage de la force, une formation plus approfondie des policiers associée à un encadrement plus rapproché et l’établissement d’instances de contrôle externes. Leurs conclusions peuvent conduire à un accord entre le ministère et le département de police, entériné par un juge, qui prévoit la nomination d’un cabinet indépendant chargé de vérifier l’effectivité des réformes. De telles mises sous tutelle se sont multipliées sous le gouvernement Obama. »

En France, les syndicats couvrent, l’IGPN minimise et les gouvernants larmoient et psalmodient leur litanie consensuelle ; pendant ce temps les citoyens craignent d’être interpellés par un policier. La police fait peur, plus que ne le disent les syndicats quand ils affirment à propos des contrôles d’identité que « ce n’est pas franchement un sujet. Il y a une tension dans certains quartiers, mais l’ensemble de la population n’est pas en demande là-dessus. »

[1] http://www.la-croix.com/Economie/Medias/Comment-retablir-confiance-dans-medias-2016-02-02-1200737098

[2] Roché S, La police en démocratie, grasset, 2016.

[3] Ministre de l’intérieur de 2012 à 2014.

[4] Julia Pascua, police et citoyens : pourquoi le divorce persiste, Le Monde, 3 novembre 2016.

[5] Le Monde du 11 février 2017.

[6] Didier Combeau, « Les polices mises en examen », Le Débat 2017/1 (n° 193), p. 51-57.