Les Français ne sont pas habités par le courage : Polanski et le 49-3

Alors, que c’est en catimini que Macron et son escouade de perroquets enrubannés ont décidé d’avoir recours à l’article 49-3 de la Constitution pour couper court à toute opposition au projet de réforme des retraites.

On comprendra l’intérêt d’une telle manœuvre qui permet à Macron de reprendre la main sur le calendrier. Alors, Macron a gagné le texte (du moins un des deux qu’il présente) va être adopté car on n’imagine pas les perroquets enrubannés de LREM votant la défiance au gouvernement, l’occasion est trop belle de montrer à quel point ils sont soumis au gourou, incapables d’idées personnelles et d’entendre les Français.

Les Français, d’après les sondages qui se maintiennent depuis plusieurs mois au même niveau, sont pour 72 d’entre eux opposés à ce projet. Où sont-ils ces Français : uniquement dans les sondages ? Sont-ce des Français virtuels qu’aurait créé Macron pour mieux pouvoir illustrer son mépris du peuple ? Non, ils existent bien ces Français mais depuis toujours ils vivent dans une résignation pessimiste qui souvent, trop souvent, ressemble à de la lâcheté. Ils vivent, petitement, chichement, entre leurs habitudes et l’accès au plaisir, ils se contentent et advienne que pourra.

Ou alors ils se cachent derrière des mouvements éphémères fortement médiatisés et entraînés par quelques « stars » du show-business. On l’a vu lors de la 45e cérémonie des Césars où une flopée d’artistes sont venus en moralisateurs et en censeurs. Je ne prendrai pas ici parti quant à Roman Polanski dont j’ignore tout de l’histoire, mais je ne me retrancherai pas derrière « il n’y a qu’à laisser faire la justice » parce que j’entends bien la douleur des femmes (et des hommes aussi) qui ont été victimes de violences sexuelles. Ce qui m’interroge dans le cas de cette soirée c’est l’attitude de ces gens (ils comme elles) comme Gérard Daroussin, Aïssa Maïga, Florence Foresti qui profitent d’une telle soirée pour venir se purifier ; ils tentent alors de paraître en parangon de vertu alors qu’au quotidien ils/elles ne militent dans rien. Qu’est-ce que ça veut dire « Après l’attribution du César à Roman Polanski, Florence Foresti a refusé de remonter sur scène avec l’ensemble des lauréats. Sur son compte Instagram, elle s’est dite « écœurée » par cette récompense. », elle était bien la seule à ignorer que Polanski et son film étaient en lice. Pourquoi sont-ils venus à la Cérémonie et sur scène, peut-être pour un chèque, ou comme l’a déclaré Aïssa Maïga ils avaient des choses à dire ; sauf qu’à part elle qui nous a servi une soupe insipide dénuée de toute pensée constructive, les autres se sont contentés de facéties accusant à la volée.

Qui sont-ils/elles pour se poser en censeurs de la société et de la morale ? Il me souvient alors cet extrait du Monde d’hier de Stephan Zweig où il parle de la célébrité et des gens célèbres : « Un titre, une situation, une décoration et à plus forte raison la notoriété de leur nom, ont le pouvoir de faire naître en eux une plus grande sécurité, une plus grande confiance en eux‑mêmes, et peuvent inspirer le sentiment d’avoir en partage une importance particulière dans la société, dans l’état et dans leur époque ; dès lors ils se gonflent involontairement afin d’atteindre, par leur personne, au volume de leur influence extérieure. » C’est cela, ils se gonflent pensant que leur notoriété leur donnerait de la culture, de l’intelligence et surtout un droit et un pouvoir moral sur les autres. Que nenni, ils/elles ne sont que l’expression de la lâcheté commune et banale mais qui, dans leur cas, peut se déguiser avec les oripeaux de la célébrité.

Les gens « ordinaires » sont résignés. Les facéties des unes et l’afféterie de l’autre ne les intéressent guère ; ils laissent tout cela aux séances de pince-fesses mondains où chacun trompe chacun tout en pesant dans son for intérieur qu’il finira bien par baiser l’autre. Ça ne fait pas une société que ces carabistouilles et ces calembredaines du microcosme mondain.

Les gens ordinaires sont résignés face à la politique et aux politiciens, sans doute parce qu’ils sont atteints par le biais de l’habitude et qu’ils savent trop que quoiqu’ils fassent ça ne change rien : les pauvres seront toujours pauvres et les riches toujours de plus en plus riches.

Sauf que là les Français pourraient sortir de leur torpeur et dire, dans la rue, que les règlements de comptes ne peuvent en aucun cas servir à penser la morale et à construire la société, moins encore du lien social. Ils peuvent aussi se souvenir que ce qu’ils ont aujourd’hui encore comme maigres avantages ils le doivent à leurs aïeux qui avaient accepté et voulu laisser de côté leur vie, certains l’ont perdue, pour crier leur désaccord à la face des politiciens et des patrons. Ils peuvent demain aller voter pour faire barrage aux crapules politiciennes actuellement au pouvoir, ils peuvent renverser le gouvernement en empêchant les députés affidés à Jupiter d’aller voter contre les motions de censure laissant la voie libre à l’expression de l’ensemble des députés d’opposition.

Mais, voilà les Français sont sans doute lâches !

Affaire De Rugy et l’intellectuel caudataire

Je pensais que dans l’affaire de Rugy seulement deux points d’analyse devaient être questionnés : les dépenses des membres de l’État et la méthode journalistique. La lecture de la tribune de Matthieu Caron[1], directeur de l’observatoire de l’éthique publique, publiée dans £e Monde du 18 juillet m’a amené à m’interroger sur la posture épistémique des intellectuels et plus particulièrement des chercheurs en sciences humaines et sociales. Ne sont-ils pas les officiers caudataires d’une méthode et d’une pensée dominantes ?

Le caudataire était le dignitaire qui portait « la queue » de la robe des prélats, et dans une acception figurée il s’agit d’une personne soumise. Loin de penser un seul instant que Matthieu Caron puisse être soumis à la pensée politique d’Emmanuel Macron, ce qui m’interroge dans sa tribune c’est l’approche extrêmement restrictive de la complexité alors qu’il écrit « dans une société de la culture de l’instantanéité, où nous ne prenons plus le temps de penser le complexe. » Cette phrase arrive en clôture d’un paragraphe dans lequel il semble absoudre la presse après l’avoir vilipendée au paragraphe précédent, et plus généralement dans son texte il réduit son analyse autour de faits ‑vrais‑ mais dissociés de leur origine et de leur conséquence. Il borne son analyse à quelques antiennes concernant ce que seraient les citoyens : inciviles, désengagés, rejetant injustement les élus… Bien sûr je dois reconnaître que l’espace extrêmement limité pour une tribune dans £e Monde[2] oblige à être réducteur dans son propos, mais il n’en demeure pas moins que plus chez les journalistes que chez les chercheurs et les « experts », la tendance est forte de parler des citoyens comme s’il s’agissait d’un ensemble unifié, quasiment un corps, où les éléments seraient liés par une doxa moyenne. Or, en matière humaine la diversité est omniprésente et doit être prise en compte dans sa réalité de terrain, de vécu, de vie et pas seulement à travers des catégories statistiques qui ne rendent pas compte, notamment, de la façon dont réagissent les personnes face à un enquêteur. Depuis longtemps, au moins depuis Pierre Bourdieu, les sociologues savent que chacun répond à l’aune de son capital social et culturel, sans doute aussi de son capital économique. Florence Aubenas et François Rufin, Balzac en son temps, et d’autres, sont sans nul doute de meilleurs connaisseurs de la société et surtout des personnes qui la composent que bien des sociologues de « bureau » et des journalistes de « plateau ». Je ne redirai pas ici toute l’histoire des pratiques sociologiques, je rappellerai simplement à l’usage des journalistes, des « sondeurs » et des politologues l’intérêt d’aller confronter sa science au terrain, et de prendre en compte le biais du chercheur dans la façon de conduire une enquête. L’analyse des conditions de l’arrivée de Donald Trump au pouvoir montre comment et combien leur éloignement du terrain a entrainé sondeurs et journalistes sur la voie de l’erreur. On ne peut pas aujourd’hui, pour connaître une situation sociale, se limiter aux catégories conceptuelles et ne travailler qu’à partir de sondages et d’enquêtes hors sol. C’est un peu ce que je reproche à la tribune de Matthieu Caron : être trop conceptuelle et insuffisamment proche des réalités de terrain et de ce que pensent les gens pris en tant que personnes.

Si je suis en très grande partie sur une ligne d’analyse similaire à celle de Matthieu Caron en ce qui concerne les pratiques de la presse et des médias, je me distinguerai par rapport à ce qu’il écrit à propos du journaliste d’enquête dont il dit que le rôle est « de chercher la vérité par l’exposé des faits, de tous les faits, rien que les faits » Je ne vois pas que Médiapart ait fait autre chose dans cette affaire, pas plus que ne le fit Le Canard Enchaîné dans l’affaire Fillon en 2017. Peut-être son regard de juriste se distingue-t-il de celui du journaliste pour lequel le fait est une action ou une situation existantes qui n’ont pas forcément à voir avec le droit au sens juridique du terme. Ce que l’on peut reprocher aux journalistes dans l’une comme l’autre de ces affaires ce serait de n’avoir peut-être pas suffisamment étayé leur argumentaire de façon contradictoire, pour autant Médiapart publiait le 18 juillet un article intitulé « François de Rugy est-il passible de poursuites judiciaires ? » dans lequel sont clairement énoncées les limites judiciaires auxquelles Monsieur de Rugy est confronté. Partant, prenant en compte la date du premier article et celle de l’article précédemment cité, on peut poser la question du feuilletonnage. Cette question m’a beaucoup accaparé lors de la rédaction d’un livre à paraître sur l’affaire Fillon. Cette question n’est pas nouvelle, j’invite notre tribun à se pencher sur l’histoire de la presse et celle des affaires comme l’affaire des décorations qui entraîna en 1887 la chute du gouvernement Jules Grévy le 2 décembre 1887, alors que les premiers articles étaient parus début octobre et les derniers le furent fin décembre après la démission de Jules Grévy. Plus proche de nous il faut rappeler l’affaire des « Pentagon Papers » qui occupa la une de la presse des USA pendant plusieurs semaines : « Le 13 juin 1971, le New York Times entame une série d’articles sur les Pentagon Papers. »[3] Faut-il dès lors qu’il y a une série d’articles parler de feuilletonnage ? Puisque nous sommes dans les faits, là il y en a deux primordiaux à toute compréhension du fait journalistique qui sont à prendre en compte : soit les journalistes disposent de la totalité des informations et que serait de les publier en une seule fois : un livre, soit les informations arrivent petit à petit au fil des investigations et sont publiées au même rythme. Finalement j’en viens à penser que le feuilletonnage est consubstantiel au travail du journaliste d’investigation.

La question est donc moins celle du feuilletonnage, ni même celle des chaînes en boucle, que celle de la définition « du fait ». Là nous nous trouvons confrontés à deux points : le choix de ce qui va mal plutôt que ce que va bien, et le goût du public pour le sinistre et le spectaculaire : « Mais au fond, en agissant ainsi la presse ne répond-elle pas à la demande de corrida de ses lecteurs et de ses auditeurs ?[4] » Ce dernier point relève de l’histoire de la poule et de l’œuf ; depuis Gabriel Tarde et Edward Bernays on sait que c’est plutôt la presse qui fait l’opinion plutôt que l’inverse, d’ailleurs une enquête du journal La Croix[5] indique que pour la public les journalistes ont trop tendance à privilégier les faits divers et le sensationnalisme. Effectivement les journaux préfèrent parler de ce qui va mal et c’est un point important sinon essentiel en politique. Imaginerions-nous une démocratie dans laquelle les journaux n’informeraient pas le public de ce qui va mal dans le gouvernement du pays ? Cela ne va pas sans conditions ni sans contraintes comme l’indique l’article de Henri Maler [6]« Le droit à l’information, ses conditions et ses conséquences ».

Ne sommes-nous pas là à un moment où se pose la question de savoir ce qu’est « penser le complexe » ? Penser le complexe ce n’est pas seulement envisager l’ensemble des questions que pose une situation, c’est aussi se séparer des concepts et ne les utiliser qu’au moment de la conclusion car les concepts ne sont que le mécanisme qui permet à l’esprit d’isoler certaines réalités de l’expérience pour construire un ensemble intellectualiser dominant et stable pour désigner une situation : ils dénaturent ou pour le moins amoindrissent la complexité d’une situation. Penser le complexe c’est penser le noir en même temps que le blanc, la chose en même temps que son contraire, le tout en même temps que le singulier, en somme c’est disséquer la situation puis rassembler les épars et envisager une sorte d’égrégore des éléments. Parmi ces éléments il en est un primordial lorsqu’on parle de politique : l’Homme.

« Surveiller et punir François de Rugy et consorts : n’est-ce pas le vœu d’une majorité de nos concitoyens ? Nous sommes entrés dans une société de l’incivisme, les élus n’étant plus considérés et les citoyens étant de plus en plus désengagés ; dans une société de l’individualisme, où les individus se détournent de la politique au prétexte qu’elle ne leur apporte plus rien de personnel ; dans une société de la culture de l’instantanéité, où nous ne prenons plus le temps de penser le complexe ; dans une société du désenchantement, convaincus que nous payons chèrement le train de vie d’élus qui ne peuvent même plus changer le monde. »[7] Si je suis d’accord avec Matthieu Caron sur ce constat, ici nous ne pouvons ni en rester au constat, froid, désincarné et sans humanité, ni se limiter aux conclusions « juridiques » qu’il en tire. Ici ce sont les Hommes : les femmes et les hommes, qui sont interpelés.

Je ne vais pas reprendre chaque point de ce paragraphe, ce serait vouloir refaire l’histoire et le développement de l’action politique et des comportements politiciens depuis 1789, plus particulièrement depuis 1969 et le départ du Général de Gaulle qui lui payait ses factures. Jamais il ne lui serait venu à l’idée de se faire payer une piscine à Brégançon pour le confort de sa famille ni de faire dépenser à l’État 63 000€ pour rénover son appartement. Où voulez-vous chercher les raisons de la liste à la Prévert énoncée par Matthieu Caron ailleurs que dans la façon dont les politiciens ont traité les femmes et les hommes de ce pays ? Ont-ils essayé de changer le monde : les pauvres même s’ils vivent mieux sont toujours pauvres alors que les riches sont, incroyablement, toujours de plus en plus riches ? Dans notre société technologisée et de loisirs peut-on se contenter d’une lecture restreinte (et restrictive) de la pauvreté suivant laquelle est pauvre celui dont les ressources sont insuffisantes, celui qui possède à peine le strict nécessaire ? Des gens dans cette situation il y en a encore en grand nombre dans notre pays, mais outre ces malheureux, il faut aussi prendre ne compte tous ceux qui sont de plus en plus en difficulté pour s’acheter une voiture « aux nouvelles normes environnementales » pourtant indispensable pour aller travailler, ceux qui n’ont pas accès aux loisirs, ceux pour qui 63 000€ représentent un peu plus de 4 ans de salaire[8] ! Méphisto nous rétorquerait sans doute que ceux‑là ne payent pas d’impôt alors peu leur chaut de l’usage que l’on en fait ; mais ils sont aussi ou d’abord citoyens à part entière et il se sentent ainsi tellement méprisés par l’arrogance de trop nombreux élus qui adhèrent au « dans les gares se croisent qui réussissent et ceux qui ne sont rien » et par les comportements d’ancien régime (du temps de la royauté) qui consistent à se construire une vie confortable au frais de l’État, alors ils ne voient aucune raison d’aller voter. Si je pousse un peu plus loin l’analyse dans cette complexité humaine je me dois de relever que ceux‑ci sont aussi bénéficiaires d’aides sociales et que par conséquent la gestion dispendieuse des gouvernants les prive sans doute d’une augmentation de ces aides. Que penser, dans ce contexte, des « financiers » et des « patrons » plus soucieux de voir augmenter leur capital que d’augmenter les salaires de leurs employés ?

Sans doute les chercheurs m’objecteront qu’on ne peut pas comparer le SMIC avec les dépenses d’un ministre puisque conceptuellement, en économie et sans doute aussi en sociologie, ils ne relèvent pas de la même catégorie. Mais, si on raisonne dans le « complexe » de la vie des personnes ce qui n’est semble-t-il pas la « science actuelle », le smicard doit penser que les prédécesseurs de François de Rugy devaient être bien sales pour obliger ainsi à 63 000€ de travaux dans l’appartement, d’ordinaire c’est le locataire sortant qui doit remettre en état l’appartement qu’il laisse et à ses frais. S’il s’agissait de travaux d’agrément pour satisfaire le couple de Rugy, auquel cas les faire payer pas l’État serait du dédain pour les citoyens ; leurs aïeux n’ont pas pris les armes en 1789 pour voir, deux siècles et demi plus tard, ressurgir des pratiques du temps de la royauté. Faut-il chercher ailleurs les raisons qui amènent nos concitoyens à penser qu’ils payent « chèrement le train de vie des élus qui ne peuvent pas changer le monde »[9], car il ne faut pas oublier que François de Rugy n’est que l’arbre qui cache une forêt ; s’il n’en est pas ainsi ‑et je connais des élus d’une grande probité‑ pourquoi les élus, président de la République en tête de cordée, viennent-ils en cohorte dénoncer la république de la délation, ne sont-ce pas eux qui les premiers lorsqu’ils votent une loi répressive viennent nous dire que quand on est honnête on ne peut pas craindre la répression. Quant à changer le monde, il y a longtemps que les citoyens, dans les cités et les villages, pensent que les élus ne veulent pas le changer, trop contents qu’ils sont de s’ébattre dans le confort matériel que leur offre ce monde de la politique. Les citoyens, notamment les plus humbles, savent bien que les élus ne veulent pas changer le monde, tout au plus ils essaient de le gérer ; les citoyens le savent d’autant mieux que la plupart des élus, à commencer par l’actuel président de la République, mentent effrontément. On livre la situation de François de Rugy à l’analyse de deux enquêtes : une à l’Assemblée nationale, l’autre au sein des services du gouvernement. Quelle peut être la validité de ces deux enquêtes internes ? Celle concernant les travaux de l’appartement a été conduite par une fonctionnaire dont la carrière est liée aux décisions du premier ministre, et que dira‑t‑elle ? L’enquête conclura que les travaux ont été commandés dans le strict respect des normes de la commande publique alors qu’une analyse dans le « complexe » obligerait à voir la légitimité et le bienfondé de ces travaux, de leur ampleur et la nature des devis. Il en va de même pour l’enquête demandée par l’actuel président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, lui‑même sous le coup d’une procédure judiciaire diligentée par le parquet national financier pour prise illégale d’intérêt, recel et complicité de ce délit ; Richard Ferrand a obtenu que le parquet de Paris soit dessaisi au profit de celui de Lille en juillet 2018, depuis l’affaire traine en longueur jusqu’à, vraisemblablement, l’oubli, mais les citoyens n’oublient pas. Outre la personnalité et les déboires judiciaires du président de l’Assemblée nationale, cette enquête, une fois encore, est une enquête interne et chaque citoyen sait comment ces enquêtes font toujours long feu. Ces enquêtes ne sont que des cache‑sexe pour faire croire à la pudeur et à la virginité de Priape et des Satyres. Ces enquêtes sont un leurre, un de plus, et ne font qu’introduire du flou générateur de défiance chez les citoyens. Delphine Batho, députée des Deux-Sèvres, explique bien l’illégitimité de ces deux enquêtes dans une interview à France‑Info le 22 juillet. Ainsi, pour redorer l’image des élus, on met de l’opacité et du mensonge pour traiter d’un manque de transparence, c’est comme peindre en noir une glace sans tain qui serait rayée. D’ailleurs s’agit-il vraiment d’un problème de transparence ? Si nous restons dans l’axe de penser le « complexe » il faut sortir du concept de transparence qui conduit à une impasse. La transparence serait moins interpelée si, comme le préconise Delphine Batho, les frais des élus n’étaient remboursés que sur présentation d’une facture et non plus payés par « avance », tout ça dans la limité d’un budget raisonnable. En tout état de cause la transparence n’est jamais que l’aboutissement de deux comportements : le respect des citoyens et une pratique morale de la fonction par les élus et les ministres.

Le respect du citoyen c’est de l’écouter et de lui rendre compte des moindre actions et dépenses engagées. Médiapart comme le Canard Enchainé dans l’affaire Fillon n’ont fait que faire ce que les élus auraient dû faire. Si les organes de contrôle interne de l’Assemblée nationale avaient bien fonctionné ils auraient repéré et rendu public les errements de François Fillon et de François de Rugy, c’est le moins qu’on doit au citoyen dans une république. Et il ne faut pas prendre les citoyens pour des demeurés profondément déficients intellectuels comme l’a fait, par exemple, Jean-Sébastien Ferjou sur BFM‑TV à propos du vélo d’appartement acheté par F. de Rugy au frais de l’Assemblée nationale. J‑S. Ferjou[10] qu’il est difficile pour le président de l’Assemblée nationale d’aller dans la salle de sport aux horaires d’ouverture, ce que chacun d’entre nous peut comprendre contrairement à ce qu’il affirmait péremptoirement : « il y a plein de gens qui travaillent 35 heures par semaine qui ne se posent pas la question de savoir comment font ceux qui travaillent 70 heures. » On se demandera ici dans une analyse qui prend en compte le « complexe » si ceux qui travaillent 70 heures se posent des questions sur la vie de ces femmes de ménage qui, habitant loin des centres villes, se lèvent à 5 heure du matin, font 1 heure ou plus de transport avant d’être dans des bureaux où elles nettoient les cochonneries laissées par ceux qui travaillent 70 heures ; le soir quand elles rentrent chez elles, tard, il y a les enfants, le ménage, le repassage, les courses… travaillent‑elles seulement 35 heures ? Celles‑là ne se font pas payer un vélo par l’État ! Monsieur Ferjou a raison, le coût de ce vélo est dérisoire par rapport à plein de choses, mais vis-à-vis des citoyens et moralement c’est ignoble. Si Monsieur de Rugy veut un vélo d’appartement ses émoluments lui permettent de s’en offrir un sans difficulté.

On voit ainsi, chaque jour que l’égrégore dont je parlais plus haut, entre les éléments d’une situation sociale est plus fort entre les politiciens et les journalistes qu’entre eux, même pris séparément, et les citoyens, notamment les plus humbles. Faute de liens entre les personnes on ne peut pas les considérer comme un Autre, un Autre soi‑même au sens de Lévinas. A défaut de considérer l’Autre comme un possible soi‑même on finit par ne parler de lui qu’à travers des concepts et des stéréotypes, or l’Homme dans son humanité sociale et personnelle n’est pas réductible à une « catégorie ». Si Matthieu Caron fréquentait les bars‑PMU des cités et des villages il n’écrirait pas que « les individus se désintéressent de la politique ». Les discussions politiques sont fréquentes, denses et sensées dans ces lieux autant qu’au Fouquet’s. Certes le vocabulaire et la syntaxe y sont moins châtiés mais les idées développées toutes aussi intéressantes à écouter et à méditer. Par exemple, on y apprend que ne pas aller voter ce n’est pas se désintéresser de la politique, c’est simplement ne pas perdre son temps dans une action inutile ; pareillement voter blanc ce n’est que dire un désaccord global. Bien sûr, le fondement de ces comportements électoraux se trouve dans une attitude vis-à-vis de la politique et des élus : l’absence de confiance car les citoyens savent comme l’écrit Matthieu Caron que la politique « ne leur apporte plus rien à titre personnel. » Qui osera dire le contraire ?  Depuis Jacques Chirac, aggravé par les quinquennats suivants, accéléré et amplifié par l’actuel président de la République, la politique n’est plus un projet de société ayant comme objectif l’amélioration du bien‑être des personnes. Depuis 1995 la politique n’est plus que gestionnaire avec les méthodes d’une comptabilité de caisse où seuls les mieux nantis prospèrent. La stratégie gestionnaire de l’État ne repose que sur la mise en œuvre de concepts des sciences économiques dont on sait à quel point ils sont aléatoires et peu fiables. Dans ce système de penser, le « complexe » est absent, l’Homme dans son humanité aussi, seul compte l’individu en tant qu’agent économique.

Le respect dû aux citoyens est donc absent de la pensée politique actuelle comme du monde des experts (intellectuels) et des journalistes.  Si le respect n’est plus de mise, bien plus que l’incivisme cité par Matthieu Caron qui entraînerait à ne plus respecter les élus, c’est l’absence de morale chez les élus qui est la cause majeure de la situation actuelle. Là, soyons ferme : aucune loi n’empêchera que se reproduise les « séisme » médiatico‑politique comme celui que nous vivons aujourd’hui, pas même le passage comme l’indique M. Caron d’une « transparence infantile à une transparence adolescente », même pas si elle devenait adulte. Bien sûr la loi, la règle aident mais elles sont loin d’être suffisantes. Seule la morale, seule une attitude éthique permettront que le citoyen soit respecté et que les deniers publics soient justement employés. L’enquête de l’Assemblée nationale conclue que F. de Rugy n’a pas dérogé à la loi et que les « dîners » avaient bien un caractère professionnel, on s’étonne lorsqu’on lit : « l’éditorialiste politique de L’Obs Serge Raffy, qui quant à lui souligne que « c’était des gens du milieu de la culture, je ne connaissais personne. Il n’y avait pas de homards, même pas de grands vins ». « Convaincre les autres » Interrogée sur notre antenne (BFM‑TV), l’avocate Yael Mellul, qui a aussi fait partie des convives, souligne « qu’en tant que militant féministe, mon travail était de convaincre les autres du bien fondé de mes combats. Et c’est précisément ce que j’ai fait« . » Drôle de professionnalisme où la table du président de l’Assemblée nationale sert de rencontre avec et entre des journalistes et des artistes et de tribune (choisie) pour des militants ; si ces dîners étaient professionnels c’est sans doute plus en rapport avec le poste de journaliste à Gala de madame de Rugy. Voilà donc que les deniers de l’État servent à financer les frais de représentation d’une journaliste d’un journal hautement people. Quant bien même il n’y aurait eu ni homards ni grands crus, seulement des pommes chips et du vin mousseux, de telles pratiques ne peuvent que choquer les citoyens à qui ont demandent toujours plus de sacrifices : la hausse de la CSG, les kilomètres à parcourir pour rejoindre la maternité ou l’école, l’augmentation de l’électricité et du gaz… autant de dépenses qui croissent et que la poignée de cacahuètes lancée à la volée par Emmanuel Macron en décembre 2018 ne compense pas.

Mais, politique et morale ne font pas bon ménage, ne cohabitent pas vraiment. En politique c’est le mensonge qui est roi comme l’écrivait Hannah Arendt[11] : « La véracité n’a jamais figuré au nombre des vertus politiques, et le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié dans les affaires politiques », pour elle le mensonge semble consubstantiel à la politique parce qu’il présente, dans la stratégie du politicien, un avantage supérieur à la réalité[12] : « La tromperie n’entre jamais en conflit avec la raison, car les choses auraient très bien pu se passer de la manière dont le menteur le prétend. Le mensonge est souvent plus plausible, plus tentant pour la raison que la réalité, car le menteur a le grand avantage de savoir d’avance ce que le public souhaite ou s’attend à entendre. Sa version a été préparée à l’intention du public, en prêtant une attention toute particulière à sa crédibilité, tandis que la réalité a cette habitude déconcertante de nous confronter à l’inattendu, auquel nous n’étions nullement préparés ». Mais aujourd’hui la distance et la cassure entre les élus et les citoyens sont si grandes que le politicien ne sait plus ce qu’attend le public, alors le mensonge fait flop !

Faire une analyse de la société, faire une analyse de l’impact de l’action politique, faire une analyse du fonctionnement politique et des médias d’un pays oblige à se distancier des concepts pour écouter, observer les gens ; il s’agit de penser à tous et à chacun dans leur individualité avant de penser un groupe artificiellement et statistiquement construit. C’est bien cette incapacité à penser le « complexe », c’est-à-dire le regroupement conjoncturel de singularités qui a rendu impossible une véritable analyse du mouvement des Gilets Jaunes. Les politiciens, les gouvernants, les journalistes, les chercheurs n’avaient pas en face d’eux telle ou telle catégorie reconnue par la science, mais un égrégore de singularités à peine liées au début par l’affaire de la taxe sur les carburants. Peut-être faudra‑t-il, pour que les chercheurs puissent pour échanger entre eux inventer de nouveaux concepts et ne les utiliser que pour ce qu’ils sont : des outils au service de la recherche, pas une explication.


[1] Matthieu Caron, L’affaire Rugy, ou la transparence de nos contradictions, £e Monde, 18 juillet 2019.

[2] La tribune de Matthieu Caron s’imprime sur deux pages, mon article occupe 6 pages.

[3] Radio Canada, aujourd’hui l’histoire, https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/aujourd-hui-l-histoire/segments/chronique/75942/pentagon-papers-guerre-vietnam-new-york-times consulté le 21/07/2019

[4] Matthieu Caron, op cit.

[5] La Croix, Médias, crise de confiance, 24 janvier 2019.

[6] Maler H., Le droit à l’information, ses conditions et ses conséquences, Savoir/Agir, 2014-4, n°20, pp113-119.

[7] Matthieu Caron, op cit.

[8] Le SMIC net est à 14450 € par an, https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F2300

[9] Matthieu Caron, op cit.

[10] https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/bfm-story-du-vendredi-12-juillet-2019-1174958.html

[11] Hannah Arendt, « Lying in Politics, Reflections on the Pentagon Papers », in Crises of the Republic, Harvest Books, 1972, p. 4.

[12] Hannah Arendt, op cit, p6.

F Fillon, les juges, les journalistes et la grenouille 8 / La morale, la vulnérabilité et l’honnêteté.

Aujourd’hui 24 avril 2017, après quelques jours d’interruption, je reprends la rédaction de ce livre. Très vite j’interromps à nouveau cette rédaction tant je suis envahi par l’information relative au deuxième tour de cette élection ; certes il y a le flot d’informations mais aussi le besoin irrépressible de participer en réagissant aux informations, et pourtant mon blog est resté muet pendant cette période. Ce 3 mai, tard dans l’après-midi je reprends “la plume”, brièvement avant de rejoindre le théâtre pour voir la pièce d’August Strinberg : « les créanciers ». Frédéric Fage, le metteur en scène, dit ceci de cette pièce : « Dans les liens qui se tissent, les serments qui s’échangent, chacun est créancier de l’autre et peut à tout moment venir reprendre ses gages. » ; sur le fond humain et philosophique je resterai, peu ou prou, en lien avec mon propos tant il est vrai que la relation qui lie un électeur avec un élu est fondée sur un ensemble de promesses duquel chacun peut se démettre à tout moment, une sorte de contrat qui oblige mais qui ne contraint pas. Je reprendrai donc le cours de cette réflexion le lendemain du débat télévisé entre les deux candidats et à quatre jours du résultat final qui sera certainement sans surprise.

En attendant, le 24 avril j’en étais là : le résultat du premier tour de l’élection est connu et n’a apporté aucune surprise majeure sauf peut-être les scores de François Fillon et de Jean-Luc Mélenchon. Ce dernier qui ne courtisa pas les médias, ceux-ci lui rendant bien ce désamour, s’est classé quatrième avec 19,58 % des suffrages exprimés. François Fillon, malgré tout, atteint 20,01 % des suffrages exprimés ce qui ne le sépare que de 1,29 % de Marine Le Pen arrivée seconde. Chacun appréciera à l’aune de ses convictions cette situation dont nous pouvons dire qu’elle représente « une belle remontée » pour François Fillon, et chacun se laissera vraisemblablement aller à opposer ce résultat au battage médiatique autour de « l’affaire Fillon » en cherchant, plus que jamais, « à qui profite le crime », à qui profitent la dénonciation des actions de François Fillon et le battage médiatique qui a suivi durant des semaines sans compter une mise en examen bien opportune, arrivant à un moment où le remplacement de François Fillon par un autre candidat était devenu impossible. Quand je

reprends mon chemin réflexif (le 8 mai) Emmanuel Macron est élu, Marine Le Pen battue, l’abstention et les votes blancs atteignent 34 % des inscrits. Ainsi, le refus de choix d’un candidat et celui de participer à cette élection ont véritablement explosé confirmant une tendance montrée par les sondages dès lors que François Fillon disparut de la scène politique en plus du rejet des politiciens et de leurs pratiques qu’il faut regarder parallèlement à une absence de désintérêt de la politique. Les politistes et les sociologues ne manqueront pas d’analyser et d’expliquer cette abstention, en attendant il reste “l’affaire Fillon” qui a ébranlé la notion de morale en politique et plus généralement dans notre société.

Au-delà des problèmes juridiques dont l’instruction montrera s’ils sont réels et si François Fillon doit être renvoyé devant un tribunal, cette affaire, au sens large : la conduite et la stratégie de défense de François Fillon mais aussi l’attitude des journalistes, a posé un problème de « morale » si l’on considère que la morale ce sont les principes qui doivent régir les conduites et/ou les décisions. Le cadre de la réflexion à propos de cette affaire, au regard de la morale, est bien posé, du moins en ce qui concerne François Fillon et plus généralement les gouvernants, par Eric Alt[1] : « Prenons l’actualité : dans l’affaire Fillon. Si les faits sont avérés, un certain nombre d’agissements seraient pénalement répréhensibles. Rémunérer sa femme comme collaboratrice alors qu’en pratique elle ne fait rien revient à s’octroyer un supplément de rémunération, et cela relève du détournement de fonds publics. En revanche, l’activité de François Fillon en tant que consultant, grâce à laquelle celui-ci a perçu 200 000 euros de l’assureur Axa, est légale. Or, dans son programme électoral, il suggère de réduire le champ de la Sécurité sociale, ce qui bénéficierait notamment à cet assureur. Voilà typiquement un cas d’ambiguïté légale, qui dans l’univers politique actuel n’est plus tolérable. » La question est donc double : comment s’organisent entre elles la loi, la morale et l’éthique, et comment chacun d’entre nous répond à ces trois composantes de la vie en société ? Au milieu de ce diptyque de questions s’insinue une troisième question : est-ce que ce qui est légal est forcément moral et acceptable par les citoyens ? C’est donc la relation entre politique et morale qui est questionnée, ainsi que celle que les citoyens entretiennent avec cette relation.

La morale est intimement liée à l’action qui doit être bonne ou juste : ce qui est moral c’est ce qui est bon ou juste, les deux peut-être. Dans le cas de ce qui est reproché à François Fillon la question qui se pose est moins celle de savoir si cette action est « bonne » car quel est l’individu réellement lésé par cette action. Si nous ne regardons que l’argent publique, peut-être s’agirait-il de la part de « citoyen » qui est en chaque personne qui pourrait être lésée et seulement si la justice prouve la fictivité de l’emploi incriminé, mais si cet emploi n’était pas fictif, l’action étant autorisée par la loi, personne ne peut se dire lésé. La question est plus à poser en rapport avec la justice qu’il ne faut pas, ici, confondre avec la légalité. Est‑ce que choisir quelqu’un de sa famille comme assistant parlementaire est juste ou injuste ? Est-ce que rémunérer quelqu’un pour un emploi fictif est juste ou injuste ? En d’autres termes Nous pourrions alors regarder l’action sous le seul filtre de l’éthique. Si l’éthique est différente de la morale, l’une est l’autre sont inséparables dans un espace des pratiques et des actions humaines où l’éthique serait ce qui permet le surgissement des principes qui fondent la morale, en quelque sorte l’éthique serait une mise en pratique de la morale. Voilà une situation discursive pour le moins absconse. Pour éclairer ce propos je citerai Jérémie Rostan[2] : « Aucune confusion n’est plus courante, ni plus grave, que celle entre l’éthique et la morale. Dans le langage courant, on utilise indistinctement l’un et l’autre terme pour désigner ce qu’il serait « bien » de faire. Or il est deux sens très différents dans lesquels il peut être « bien » d’agir d’une certaine manière. Ce peut être : ou bien la manière dont un individu préfère agir, à un moment donné, parce qu’il juge ses conséquences meilleures que celles de toute autre action possible ; ou bien la manière dont tout individu devrait toujours agir, parce que ne pas agir ainsi serait « mal » agir. » Dans le premier cas cité par J. Rostan nous sommes dans le domaine de l’éthique où chaque individu agit en fonction de sa propre vie ; là où l’un considère son action comme acceptable un autre pourrait faire autrement tout en prenant en compte la conséquence de son action. Dans le fond l’individu se situerait dans une dialectique entre si ce que je fais est bon pour moi, le faire est-il mauvais pour l’autre ? Embaucher et rémunérer un membre de sa famille comme assistant parlementaire est-ce « mauvais » pour quiconque ? Par contre, si je rémunère quelqu’un sans lui demander de fournir un travail nous sommes dans le deuxième cas de figure présenté par J. Rostan dans la mesure où cette pratique s’inscrit dans un « mal » agir ; cela peut s’apparenter au « tu ne tueras pas ». Pour autant, est-ce qu’un impératif moral comme « tu ne tueras pas » ne peut pas être transgressé suivant les circonstances ? C’est toute la question de l’acte de tuer pour se défendre et de la légitime défense. C’est comme ça que les nations, au prétexte de se défendre contre le terrorisme, justifient et que les citoyens acceptent que les bombardements de la Coalition contre DAESH tuent des civils dont des enfants, c’est aussi comme ça que la Grâce Présidentielle accordée à Jacqueline Sauvage se justifie. Pour revenir à l’affaire Fillon il faut se poser la question de savoir en quoi la fictivité, si elle est démontrée, d’un emploi d’assistant parlementaire est mauvaise pour le citoyen et en quoi elle peut générer un sentiment d’injustice.

Au-delà de la notion proprement dite de justice et du sentiment d’injustice fondateur de la « morale sociale » il faut prendre en compte ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, et pourquoi et en quoi l’inacceptable pour l’un peut être acceptable pour un autre ; plus globalement qu’est-ce qui à un moment de la vie d’une société fait qu’une pratique acceptable ou au-moins tolérée devient totalement inacceptable. Eric Alt[3], à travers l’analyse de la corruption, montre bien comment la notion « d’acceptable » fonde réellement le regard et surtout la réaction des membres d’une société en distinguant trois formes élémentaires de corruption : « La corruption noire qui correspond aux pratiques les plus graves, réprimées par le droit pénal ; la corruption blanche, tolérée et considérée comme bénigne, comme celle qui consiste à recourir à des passe-droits pour accélérer le traitement d’un dossier. Entre les deux, on trouve des pratiques tolérées par les milieux dirigeants mais réprouvées par l’opinion, qui constituent la “corruption grise”. Cette dernière n’est pas toujours pénalement répréhensible, mais elle peut le devenir : par exemple, le lobbyisme peut dériver vers le trafic d’influence. » On voit que la morale et l’éthique sont contingentes à la personne et au contexte, d’autant plus que l’éthique, selon Max Weber, revêt deux formes. Dans le cas de l’éthique de conviction l’individu ne se pose pas la question des conséquences de son action car seule importe l’autorité des lois sensées énoncer le bien et le mal ; nous serions dans ce cas lorsqu’un parlementaire salarie comme assistant parlementaire un membre de sa famille puisque la Loi l’autorise. Dans le cas de l’éthique de responsabilité l’individu se préoccupe avant tout des conséquences de ses actions ; mais en quoi le fait de salarier un membre de sa famille comme assistant parlementaire peut avoir des conséquences sur quiconque ? La morale prend ici toute sa valeur en ce qu’elle étayerait l’éthique dans la mesure où, suivant Paul Ricœur, la morale renvoie au devoir, c’est-à-dire à l’agir constant en nous renvoyant au Bien et au Mal, à une valeur absolue et obligatoire. Le devoir est une obligation d’agir suivant ce qui a été défini comme « Bien », au-delà de la Loi et quelles que soient les circonstances. La morale est généralement liée à une appréciation personnelle des situations et doit être regardée comme étant intimement unie au droit. Jérémie Rostan va jusqu’à écrire : « La morale étant la même chose que le droit, le devoir constant de tout individu consiste simplement à ne pas violer le droit fondamental d’autrui, dans aucune de ses manifestations. Et ce droit fondamental de tout individu est, dans chacune de ses manifestations, celui de vivre sa propre vie en fonction de ses propres valeurs, c’est-à-dire comme il le préfère. » Sans doute convient-il de distinguer deux pratiques de la morale, d’abord une morale déontologique, intimement associée au droit comme l’entend Jérémie Rostan, qui serait basée sur l’observance de règles strictes, ensuite une morale utilitariste que j’appellerais aussi circonstancielle, dont le but est l’augmentation du bonheur du plus grand nombre, en tout cas ne rien faire qui puisse « faire mal à quiconque ». La morale va donc au-delà de la règle juridique, sans doute s’inscrit-elle dans ce vaste continent des « droits fondamentaux de l’Homme » : ne pas nuire ; le devoir se rapproche de la déontologie, il est sans doute indissociable du droit. On ne manquera pas de se demander si agir par devoir et toujours moral.

Morale et éthique sont donc dans un rapport de nous à nous-même pris dans des relations concrètes (individuelles mais aussi politiques) que nous subissions et où nous agissions. Morale et éthique sont donc avant tout en dedans de soi, c’est d’abord un rapport personnel ; mais nous devons aussi les regarder du dehors ou d’un point de vue sinon universel du moins sociétal pour juger ce rapport et y agir d’une façon libre, bonne et juste tout en prenant garde à ce que la morale dont on parle ne soit pas uniquement celle de l’autre. C’est une posture difficile car nos jugements moraux dépendent beaucoup du regard, vrai ou supposé, des autres, ce qui amène à interroger en termes de morale la façon dont les médias ont traité cette affaire. Mais, qu’il s’agisse de François Fillon ou des journalistes, cette démarche d’interrogation est extrêmement difficile et les réponses risquent fort de n’être qu’insatisfaisantes car comme l’a écrit Vladimir Jankélévitch[4] : « La morale est insaisissable non seulement parce que, défiant l’alternative spatiale du dedans – dehors, elle est à la fois englobante et englobée, et que sa place ne saurait par suite être localisée ni assignée, mais parce qu’elle est à la fois équivoque et univoque. »

François Fillon a-t-il contrevenu à la morale, en quoi et comment ? La très grande majorité, certains avancent qu’ils représenteraient 80%, des courriers que les citoyens adressent aux parlementaires concernent des demandes d’intervention pour « une faveur » : faire avancer un dossier administratif, obtenir une aide dans une démarche de recherche d’emploi… Nous même, c’est-à-dire chacun de nous connaissons ces situations où nous sollicitons ou acceptons des aides pour éviter les circuits comme le décrivent les auteurs de l’article[5] « les exigences de l’éthique ne sont pas à géométrie variable » : « “Tu la prends en stage ma fille, ma copine, son mec, mon beau-frère qui a déjà été licencié trois fois pour incompétence, dis t’as pas un petit cdd car il-elle est en difficulté financière ?” Dans le temps, on disait “le piston”. On a tous été pris là-dedans, sollicités pour nos mômes, nos proches, nos potes, la cousine bancale de la belle-sœur… Parfois, on l’a fait nous-mêmes. Et plus on a de responsabilités, de pouvoir, de réseaux, plus ça vient et plus ça marche. On a résisté comment, pour autant qu’on ait voulu résister ? Ou on a répondu quoi pour aider, arranger, soutenir, car c’est normal faut s’entraider, non ? » Dès lors comment reprocher à un parlementaire d’employer un membre de sa famille, ce que la loi n’interdit pas ? Et voilà que nous réclamons, en suivant scrupuleusement les évènements savamment distillés par la presse, que nos élus aient un sens et une pratique aigues de la morale. Pourtant nous nous asseyons quotidiennement sur la morale en fonction de nos intérêts du jour, et nous sommes prêts à pardonner les pires choses. Par exemple, ne lit-on pas dans les commentaires de lecteurs à un article du Monde[6] : « C’est bien dommage, même si Polanski a fait une faute c’était il y a bien longtemps. 40 ans… chacun a droit à la rédemption… ce combat de féministe n’a pas de sens. » C’est sans doute ce qu’on appelle le droit à l’oubli. C’est comme ça que de très nombreux politiciens continuent à œuvrer sans que le peuple tienne compte des malversations perpétrées ni même de celles avérées. Ce fut le cas de Jacques Médecin, maire de Nice, dont les auteurs de l’article[7] « des politiques blancs comme neige » rappellent l’histoire : « En France, jusqu’aux années 1980, les dénonciations publiques de corruption ne débouchaient pas toujours sur des scandales et des poursuites. Pensons au cas de Jacques Médecin, député des Alpes-Maritimes et longtemps maire de Nice. Ses pratiques clientélistes, les subventions de la mairie à des associations amies, l’endettement de la ville ou encore les liens financiers avec des entreprises furent révélés par voie de presse dès les années 1970.  […] J. Médecin, longtemps soupçonné, était désormais inculpé (en novembre 1989) : il s’enfuit en Amérique du Sud en septembre 1990, après avoir démissionné de tous ses mandats. Selon un sondage dans Nice-Matin le 22 septembre 1990, 41 % des personnes interrogées se disaient encore disposées à voter pour lui aux élections municipales suivantes. » Les citoyens ont l’oubli et la rédemption faciles. Ils accordent sans retenue leur confiance aux politiciens parce qu’ils votent plus pour un discours que pour un homme ; on vient de la vivre une fois encore avec la réélection de Marielle de Sarnez et de Richard Ferrand, concernés par une enquête préliminaire, qui moins élus sur ce qu’ils sont que parce qu’ils bénéficient de l’élan provoqué par le discours d’Emmanuel Macron vu comme l’homme providentiel. Alors, peu importe si l’homme politique est un voyou qui nous spolie. Parfois le peuple oublie les fautes mais aussi souvent il oublie l’histoire pourtant gynécée des pratiques du présent. Alain Garrigou[8] nous invite à nous remémorer l’histoire et à voir sa rencontre avec le présent : « À bien des égards, les anciennes châtelaines auraient pu se reconnaître dans le tableau que Monsieur François Fillon dresse des activités de son épouse : “ le courrier, l’agenda, la préparation des interventions dans la Sarthe et la représentation de l’élu lors des événements locaux” (conférence de presse du 6 février 2017). Et même au-delà, si l’on en croit Gala : “Elle participe aussi bien à la vie religieuse de la paroisse qu’aux événements culturels tels que le Festival de musique baroque.” À une différence près, toutefois : les épouses d’autrefois n’étaient pas rémunérées. » En outre, rappelle A. Garrigou, les châtelains d’autrefois devenus parlementaires renonçaient souvent à percevoir l’indemnité due aux parlementaires, leur fortune suffisait. Ce n’est pas le cas aujourd’hui : quel parlementaire serait assez riche pour renoncer à l’indemnité, d’ailleurs la loi leur interdit désormais toute activité rémunératrice à part quelques exceptions indiquées dans le règlement de l’Assemblée nationale et du Sénat. Concernant François Fillon je ne sais pas si je peux résister à l’explication que donne A. Garrigou[9] de l’âpreté qu’il a pu avoir à « gagner de l’argent » : « Monsieur Fillon s’apparente étrangement à ses anciens châtelains, jusqu’à avoir acheté le manoir de Beaucé, dans la commune de Solesmes, dans la Sarthe, un département de vieille tradition notabilité hier, et même avoir mis des terres en métayage. […] Évidemment, un train de vie de noble coûte cher, comme beaucoup de propriétaires ont éprouvé au point de renoncer aux vieilles demeures familiales. […] Bien sûr, même déclaré au fisc que pour le prix d’un appartement parisien, un manoir coûte cher. Au point que, dans le cas du vainqueur de la primaire de droite pour l’élection présidentielle, rien ne semblait avoir été négligé pour faire entrer l’argent sur les comptes en banque familiaux : emploi de l’épouse, emploi des enfants, activité de consultant… » Comment comprendre l’Affaire Fillon si l’on n’observe pas que jadis les riches devenaient parlementaires dans une sorte de démarche de bénévolat et qu’aujourd’hui, au moment de la professionnalisation de la politique, ce bénévolat n’est plus de mise ? Un député « bénévole » constituerait sans doute une situation de nature à intriguer les citoyens. Alors tant qu’à vivre de la politique autant en vivre bien. Mais, comment et jusqu’où la politique peut-elle être rémunératrice ?

[1] Alt E., La lutte contre la corruption, un défi pour la vie publique, Sciences Humaines, Hors-Série n°22, mai 2017.

[2] Rostan J., La confusion entre l’éthique et la morale, Le Québécois Libre, 15 mai 2009.

[3] Alt E., op cité.

[4] Vladimir Jankélévitch, Le paradoxe de la morale, Seuil collection Point.

[5] François Chobeaux et al., « Les exigences de l’éthique ne sont pas à géométrie variable », VST – Vie sociale et traitements 2017/2 (N° 134), p. 3-4.

[6] En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/oscars-cesars-ceremonies/article/2017/02/04/pas-de-president-pour-les-cesars-2017-apres-le-retrait-de-roman-polanski_5074687_5040963.html#EK8GX6cqA1KvAzag.99

[7] Jens Ivo Engels & Silvia Marton & Frédéric Monier, « Des politiques blancs comme neige », La Vie des idées, 9 mai 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Des-politiques-blancs-comme-neige.html

[8] Alain Garrigou, Le châtelain et la châtelaine, Le Monde Diplomatique, mars 2017, p28.

[9] Ibidem.

Fillon : de la vertu en politique.

Lorsqu’on joue les pères la vertu il faut avoir une conduite irréprochable. Qui peut se prévaloir d’être ainsi ? La question n’est pas de savoir si on est, si on peut être irréprochable, la question est de savoir sur quoi peut porter le reproche.

Le reproche c’est le blâme que l’on formule à l’encontre de quelqu’un pour exprimer un jugement défavorable ou une forte désapprobation. Dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler « l’affaire Pénélope Fillon » l’objet du reproche se constitue autour de salaires qu’a perçu Madame Fillon suivant deux axes : l’un juridique, l’autre moral.

Je laisserai de côté l’axe juridique dont les médias, avides de donner du sang et des larmes mais c’est leur mission, sauront nous rendre compte. Ils nous diront si les chefs d’accusation formulés par le parquet financier sont fondés ou si, au contraire infondés, ils amèneront à un classement sans suite de l’affaire.

L’axe moral est plus intéressant à regarder car il se construit dans un contexte où le droit n’interdit pas l’action initiale de François Fillon : rémunérer son épouse en tant qu’assistant parlementaire. Là on s’aperçoit que l’axe morale est bifide : est-ce moral de mal faire ce qui est autorisé, est-ce forcément moral de faire ce qui est autorisé ?

Est-ce moral de mal faire ce qui est autorisé ? C’est là une tautologie car d’évidence si on ne fait pas les choses en conformité avec la règle ou la norme on sort du cadre du droit, du cadre de ce qui est autorisé ; ce n’est donc pas moral. Si rémunérer son épouse pour un poste d’attaché parlementaire est autorisé, le faire sans qu’elle fournisse un travail effectif est interdit donc ce n’est pas moral ? Je renverrai le lecteur vers une étude plus approfondie de la relation entre droit et morale : http://www.philolog.fr/droit-et-morale/ .

 

Dans le cas de « l’affaire Pénélope Fillon », je trouve plus pertinent d’interroger le deuxième volet : est-ce forcément moral de faire ce qui est autorisé par le droit. C’est bien à ce niveau que se porte le jugement du « peuple ». Ce qui choque le peuple, le « petit », l’humble, celui qui galère tous les jours pour gagner un maigre salaire, c’est que le quidam donne l’impression de n’avoir partagé le gâteau qu’avec sa famille. Pour autant est-ce amoral ?

La morale est un ensemble de règles de conduites et de valeurs fondamentale qui, dans une société, déterminent les comportements à adopter (ou au contraire à éviter) en fonction de ce que l’on considère comme désirable pour l’individu ou le groupe. La morale détermine ce qui est acceptable pour mettre en œuvre le bien public et, se faisant, elle cerne un espace de confrontation avec ce qui est désirable pour l’individu. Alors, ce que je désire, acceptable en droit, est-il moral si, sans s’opposer au bien public, il heurte les conceptions du peuple quant à ce qu’il attend de moi ? Là se pose l’essence de la politique et de l’action politique.

Depuis la Révolution nous attendons de politiciens qu’ils mettent tout en œuvre pour le Bien public, reléguant si nécessaire leur Bien propre. En somme nous souhaitons que les politiciens sachent se sacrifier, qu’ils soient vertueux. C’est sans doute ce que nous appelons « avoir le sens du devoir ». Mais, le devoir qui s’inscrit dans une pureté de l’intention à agir ne peut pas être autrement qu’imparfait en morale puisqu’il ne tient pas compte de la perfection interne du sujet (de l’acteur) et du donné extérieur juridique, il ne les rassemble pas. Machiavel : « A bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d’autres qui paraissent des vices et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien être (…) Que le prince songe donc uniquement à conserver son état et sa vie. S’il y réussit, tous les moyens qu’il aura pris seront jugés honorables et loués par tout le monde. Le vulgaire est toujours séduit par l’apparence et le vulgaire ne fait‑il pas le monde ? » Alors, le parlementaire n’a de cesse que de tenter de « conserver son état de vie », son pouvoir. Mais, pourquoi le fait-il dans une prise de risque insensée ? Car c’est insensé, au regard de ce que le quidam attend d’un politicien, d’embaucher son épouse comme attachée parlementaire ; inévitablement, et cette histoire le confirme, les loups passeront à l’attaque dès lors qu’on apparaître au sommet de l’affiche, qu’on empêchera quelqu’un d’y arriver ou que quelqu’un souhaite entraver notre route vers le succès. Les loups attaquent toujours quand l’adversaire est en état de faiblesse, qu’il devient une proie facile. John Locke expliquait qu’il y a une loi de nature claire et intelligible pour tous les hommes rationnels, mais que ceux-ci se laissent égarer par leurs propres intérêts. Et, écrivait-il, les hommes ignorent cette loi et ne souhaitent pas la reconnaître comme une loi parce qu’elle les contraint trop lorsqu’il s’agit de leur propre cause.

François Fillon comme la plupart des émus (locaux et nationaux) n’a pas su ou n’a pas voulu séparer la sphère personnelle de François Fillon de celle de l’élu toute faite de sacrifices et de vertu. Aujourd’hui, devenu une proie pour tellement de gens du microcosme politique il ne pouvait qu’être attaqué sur ce que chacun, dans le microcosme, connaît tellement chaque membre du microcosme l’applique. Le premier ennemi est sans doute la gauche au pouvoir dont le chef de file, François Hollande, c’était exercé aux coups tordus lors de son passage auprès de François Mitterrand : « ne fut-il pas, entre autres, le pourvoyeur de renseignements et la voix de Caton l’auteur « invisible » de ‘’La Reconquête’’ ce pamphlet contre la droite voulu par Mitterrand » (dans François Hollande : le rêve n’a pas été au rendez-vous, ed Dictus Publishing, https://www.amazon.fr/s/ref=nb_sb_noss?__mk_fr_FR=%C3%85M%C3%85%C5%BD%C3%95%C3%91&url=search-alias%3Daps&field-keywords=Frn%C3%A7ois+Hollande+le+reve+n’a+pas+%C3%A9t%C3%A9+au+rendez-vous&rh=i%3Aaps%2Ck%3AFrn%C3%A7ois+Hollande+le+reve+n’a+pas+%C3%A9t%C3%A9+au+rendez-vous ). Ce qui laisse penser que le coup est venu de la gauche c’est la promptitude avec laquelle le Parquet Financier s’est saisi de l’affaire et a ouvert une enquête préliminaire, et aussi l’apparente bêtise du commanditaire qui n’aurait même pas calculé que pour que François Fillon soit juridiquement empêché de se présenter à l’élection il faudrait qu’il soit mis en examen avant le 6 mai, ce qui est techniquement impossible. Mais, on peut donner un peu de crédit à cette gauche qui compte plus sur les ennemis de droite qui pourraient soit, c’est le plus simple, se détourner de François Fillon, soit, mais c’est plus compliqué, lui demander de ne plus être le candidat du LR. Mais, le coup a aussi pu venir des ennemis de droite car il ne manque pas de gens qui souhaitent régler des comptes avec François Fillon ; cependant, compte-tenu de la difficulté à lui substituer un autre candidat, on ne voit pas bien l’intérêt de la manœuvre.

Nonobstant les analyses, cette affaire montre une fois de plus que la vertu n’est pas une qualité première chez les politiciens. Elle montre aussi que les médias qui sont à l’affût de tout ruisselet de sang comme le sont les hyènes, s’acharneront sur leur proie jusqu’à nous laisser penser que François Fillon paye peut-être sa charge contre les journalistes lors d’un des débats de la primaire. Le peuple rassemblé dans le « Parlement des Invisibles » attend autre chose que du fumier pour engraisser sa réflexion. Mais, pour autant ne blâmons pas la presse de nous alerté ; demandons-lui simplement de tout dénoncer et avec équité de traitement. Nous informe‑t-on de la façon dont Manuel Valls se procure des revenus depuis qu’il n’est plus ministre et comment il finance sa campagne ? Pourquoi le Canard, et les autres, ont abandonné l’affaire de gestion de fait qui implique B. Cazeneuve, S. Royal et JY ? Le Drian ? Quand la presse a-t-elle rappelé que Le Drian, contrairement à la charte éthique qu’il a signée, cumule sa place de Ministre avec celle de président du conseil régional de Bretagne ? etc.

Syrie : la guerre au nom de la morale, assez !

Ce qui définit une morale ce sont les conséquences de l’action entreprise en son nom.

Ainsi, une intervention militaire en Syrie au nom de la morale serait-elle elle-même morale dans la mesure où elle attenterait à des vies humaines dont la plupart sont innocentes ? Au nom de la morale, reprise par le droit international qui veut que les armes chimiques ne soient pas utilisées, la France et les USA iraient commettre un acte meurtrier dont personnes ne peut mesurer les conséquences !

C’est un paradoxe que les philosophes ne manqueront pas d’analyser, en même temps qu’ils s’interrogeront sur l’attitude non moins paradoxale de ces chefs d’État qui au nom du droit : la non utilisation des armes chimiques, le devoir de protection, le droit d’ingérence, de ces chefs d’État qui iront la fleur au fusil que nous porterons, bafouer les droits qui interdit toute intervention militaire sauf à y être autorisé par l’ONU ou dans le cas où soi-même est attaqué.

Au-delà des paradoxes, sans doute témoins du peu de capacités de ces dirigeants à élaborer des stratégies de gouvernance de grande ampleur et porteuses d’avenir pour l’Humanité, ce qui peut retenir l’attention c’est l’illégitimité de ses dirigeants et de leurs pays : la France et les USA, à se poser en parangons de la morale et de la vertu. L’un et l’autre ont laissé dans l’histoire de l’humanité des épisodes peu glorieux : la guerre d’Algérie, le Vietnam, et plus récemment l’Irak pour l’un, l’Afghanistan pour les deux… Faut-il rappeler quelques faits peu en adéquation avec l’idée de morale : Guantanamo et la peine de mort aux USA, la non-application du principe d’accessibilité universelle laissant les handicapés trop souvent encore sur le bord du chemin en France… Et nous pourrions en trouver bien d’autres.

La morale ne peut pas suffire pour justifier une action « punitive », il faut être détenteur d’une double légitimité : celle conférée par le droit et celle qui découle de son statut d’exemplarité. Faute de l’accord de l’ONU les USA et la France n’ont pas de légitimité conférée par le droit. L’un comme l’autre des deux pays ne dispose pas d’un statut d’exemplarité. Le fait est qu’une dizaine de pays, peut-être une douzaine, se rallieraient la position conjointe des USA et de la France ne donne pas non plus une légitimité à une intervention guerrière. Une douzaine de pays c’est bien loin de la totalité des pays du monde, la somme des populations de cette douzaine est infime, même USA compris, par rapport à la population mondiale.

D’autre part, la population de ces pays est loin, très loin, d’approuver une action militaire contre la Syrie. Nous pouvons donner tort à ces peuples, nous pouvons aussi penser qu’ils sont ignorants des faits du monde, mais nous ne pouvons pas négliger leur avis. M. Kouchner, récemment interrogé sur des plateaux de télévisions, déclarait qu’on ne gouverne pas avec les sondages (Hollande est friand de ce genre de déclaration lui qui mesure sa réussite à son impopularité) ; certes la décision appartient toujours au « chef » pour autant, et c’est le principe essentiel de la démocratie, ce serait être un despote que de prendre une décision de cette nature qui serait si massivement en désaccord avec la majorité des citoyens. Au XXIe siècle la démocratie, fût-elle représentative comment France, ne peut pas se départir d’une démocratie du peuple par le peuple lorsqu’on demande à celui-ci d’aller « se faire trouer la peau et tuer des êtres humains ». Sans doute que si les parlementaires étaient plus proches, plus souvent et plus profondément proches, des citoyens ils pourraient en être d’efficaces et fidèles porte-parole ; aujourd’hui les parlementaires se situent entre leur ambition organisée par la communication et une tentative pour ne pas être trop éloignés du noyau dur de leur parti politique. En marge, il apparaît aujourd’hui que l’article 35 de la constitution française n’a plus de sens.

Il est assez clair aujourd’hui que les citoyens ne sont pas en mesure d’envisager la portée morale d’une intervention en Syrie car ils n’en voient pas les conséquences ou plutôt ils n’en voient que des conséquences désastreuses, comme en Irak et en Afghanistan ou encore en Libye à propos de laquelle le parti socialiste ne cesse de décrier l’action qui y fut faite et dont il reproche qu’il ne fut pas envisagé « un après intervention militaire ».

D’autre part, que pèse la morale lorsqu’elle est dite par des gens qui ne portent jamais de fusil ? Les citoyens sont aujourd’hui lassés de ces guerres que l’on ne sait pas terminer et qui ne débouchent que sur des catastrophes humaines. De fait, peut-on au nom de la morale, de la seule morale, intervenir militairement chaque fois qu’un pays va mal ? N’est-il pas vrai, comme l’histoire l’a montré que ce n’est que par leur force intérieure que les pays progressent ?

Au début de son quinquennat le président Hollande : « Moi Président », avait refusé l’appel à l’aide du président de la République Centrafricaine au prétexte que l’on ne doit pas intervenir dans un conflit interne à un pays. « Moi Président » a déjà légèrement infléchi sa position vis-à-vis du Mali mais là il peut être considéré que les djihadistes n’étaient pas maliens du moins pour une partie d’entre eux, il s’agissait donc d’une attaque extérieure. Mais dans le cas de la Syrie il s’agit bien d’une affaire interne.

Mais voilà nous dit-on l’usage d’armes chimiques n’est pas moral ! Surprenant, que l’on puisse considérer comme morale des centaines de milliers de morts précédemment à cette attaque chimique. Peut-on trouver moral les tueries, les viols, les enrôlements d’enfants dans des armées, les éventrations de femmes enceintes ?

M. Hollande, M. Obama, M. Fabius, M. Kerry pour qui nous prenez-vous ? Vous avez une « vision enflée de vous-même » et vous n’êtes pas « moral » !

Le prétexte suivant lequel de frapper la Syrie aujourd’hui permettrait d’endiguer à l’avenir tout usage d’armes chimiques ne tient pas vis-à-vis des conséquences que peut avoir une intervention militaire. Nous n’enverrons pas nos enfants, la fleur au fusil, s’enliser dans un nouveau Vietnam, un nouvel Irak, un nouvel Afghanistan…

Enfin, si un enfin peut être sur cette question, une punition n’a d’effet que si elle est immédiate ; portée trop longtemps après la faute, elle n’a plus de sens sauf celui de la vengeance et de l’orgueil.

Hollande et la Syrie : la bouillie intelelctuelle

Hollande et la Syrie : la bouillie intellectuelle.

Ou comment se sortir d’un bourbier sémantico-politique inextricable.

On pourrait peut-être louer les qualités politiques de Hollande si la politique se limitait à aligner de beaux discours aux développements logiques sur la base de principes et de concepts. Mais, la politique c’est d’abord l’art d’organiser et de conduire une société, ensuite de savoir convaincre pour amener la majorité à adhérer aux propositions.

La politique n’est pas un art de salon, c’est une pragmatique qui doit avant tout prendre en compte les gens, et qui amène souvent à remiser ses propres principes.

La politique ce n’est jamais une vérité ni même un consensus.

La politique c’est de la décision basée sur des choix, ceux de la « moins pire des solutions » pour citer Clémenceau.

Si « Moi Président » était moins orgueilleux, s’il avait un ego moins enflé, s’il voyait les gens et s’il se préoccupait d’eux, « Moi Président » aurait médité la phrase de Clémenceau.

Bien loin de là, s’appuyant sur des principes qui ne sont pas forcément partagés par tous même pas par une majorité de gens, « Moi Président » veut une application du droit qui interdit l’usage des armes chimiques. Mais, cette application il ne la veut pas au nom du droit, il la veut au nom de la Morale. Plus exactement il semble assimiler morale et droit ou pour le moins faire décliner l’application du droit à partir de la cause morale. De là dit-il, rejoint par John Kerry, les pays qui interviendront contre la Syrie s’imposeront cette « loi morale ».

Il n’est pas certain qu’il y ait consensus sur cette morale. Aussi faudrait-il mettre un peu de pragmatisme et sortir des délibérations de salons parisiens : si les frappes contre la Syrie ont pour objectif d’empêcher qu’à l’avenir d’autres pays utilisent l’arme chimique, la question ne relève pas de la morale mais de l’action guerrière. Il ne s’agira pas de convaincre mais de terroriser ! C’est le coup du martinet de jadis : je te frappe avec un martinet, ça fait mal aussi tu ne recommenceras pas pour ne pas d’exposer à nouveau à avoir mal. Il y a là la différence entre la leçon de morale, aussi fondée que soit cette dernière, et la sanction ; on n’a jamais vu que la morale ni le droit d’ailleurs soient appliqués strictement par tous d’où l’inévitable importance de la sanction. Mais, ça c’est du pragmatisme qui échappe aux envolées lyriques des politiciens de salon.

Là, on voit à quel point Hollande est inexpérimenté ou sot. On le voit d’autant mieux qu’il en appelle au droit (bien que maladroitement) pour donner de la légitimité à son action et en même temps il est prêt à ne pas respecter ce même droit en intervenant sans mandat de l’ONU.

Qu’elle cohérence intellectuelle et stratégique y a-t il à attaquer la Syrie au principe de la convention de Genève de 1925 et en même temps ne pas respecter les règles de l’ONU pour intervenir sans une approbation de l’ONU ?

Si aujourd’hui un pays ou plusieurs intervenaient sans mandat de l’ONU l’usage des armes chimiques serait sans doute tari, au moins provisoirement, mais qu’est-ce qui retiendrait d’autres pays d’intervenir seuls sous différents prétextes ? L’intervention voulue par Hollande, dans la forme floue que nous voyons, entrainerait à un incroyable retour en arrière en marquant la mort de l’ONU.

Quelle est la légitimité de la France et des USA, ni l’un ni l’autre de ces deux pays n’ont de passé guerrier récent élogieux : la guerre d’Algérie, le Vietnam, les bombes atomiques sur le Japon… C’est bien parce qu’aucun pays ne peut se prévaloir d’être « blanc » que l’ONU a été inventé. Ce n’est pas le juge en tant que personne qui fait respecter le droit (il est trop imparfait pour ça), c’est le juge en tant que représentant de la collectivité. Une intervention de la France et des USA sans mandat de l’ONU serait une catastrophe.

La position de « Moi Président » qui nie cette évidence raisonnable montre à quel point lui et ses « amis » ne travaillent que dans un absolu intellectuel et pas dans une réalité pragmatique. Certes la convention de Genève interdit l’usage des armes chimiques, mais en quoi, pour contredire Bruno Leroux, sont-elles plus terribles que les viols et l’enrôlement de force d’enfants soldats ? On pourrait comme ça trouver des bonnes guerres et des moins bonnes ? Est-il moins douloureux de voir sa mère être violer et en mourir que de la voir gazée ?

La démarche de « Moi Président », qui refusait il y a quelques mois d’intervenir dans des guerres internes (discours de Kinsasha, discours à propos de la République Centre-Africaine), se sent tout d’un coup porter vers des actions messianiques ; le voila rédempteur, sauveur du monde !