Présomption d’innocence que deviens-tu ?

Je n’aurais pas l’outrecuidance d’écrire que j’ai lu les 111 commentaires qui ont précédé le mien suite à l’article de Médiapart intitulé « Affaire Polanski: l’équipe du film tente de censurer des questions de la presse », mais je les ai parcourus avec beaucoup d’attention. Il y a de tout : le vomi de la doxa populaire, les extrémismes de tous bords, quelques écrits raisonnés même s’ils ne sont pas toujours raisonnables… Au bout on a quoi ? L’image d’une société déboussolée qui vit une crise majeure sinon de ses valeurs (en a-t-elle encore) du moins un grand bazar dans ses principes.

Issu des Lumières, repris à la Révolution et maintenu jusqu’à aujourd’hui une des grandes évolutions de l’humanité est que toute personne accusée d’un crime a droit à un procès équitable. De là sont nés : le rejet de la vindicte populaire (on ne lynche plus en France) et le principe de la présomption d’innocence.

Voilà qu’aujourd’hui un groupe de personnes (quand ce n’est pas une personne seule jouant de sa notoriété) peut décider de lyncher médiatiquement et socialement quelqu’un sans qu’il y ait eu de jugement, ni même d’enquête. C’est ce qui se passe pour Polanski dont les féministes (on se demandera lesquelles) empêchent la sortie de son film, c’est le réalisateur mis en cause par Adèle Haenel que la société des réalisateurs exclue de son cénacle sine die sur la simple déclaration de madame Haenel qui refusait de porter plainte, ce fut Jean-Pierre Baro et Guillaume Dujardin, ce dernier a été exclu de l’université où il intervenait avant qu’un tribunal se soit prononcé et  JP Baro n’a pas été poursuivi… et nous pourrions ajouter d’autres histoires analogues.

Il ne s’agit pas de dire que les plaignantes (ts) mentent, il s’agit de rappeler les droits fondamentaux de toute femme et de tout homme à avoir un procès équitable et à ne pas être jeté en pâture à la vindicte populaire.

À partir de là il faudra bien qu’on interroge le rôle des médias dans ce processus de lynchage car s’il est une chose que de donner une information, il en est une autre que de se faire l’écho quand ce n’est pas le promoteur d’un véritable lynchage. 

Sans doute ma myopie m’a-t-elle empêché de voir que Médiapart rappelait le principe de la présomption d’innocence dans ses articles consacrés aux dénonciations citées plus haut. Faut-il que la presse, Médiapart en particulier, ne rende pas compte des manifestations de groupuscules féministes devant des cinémas qui projettent le film de Polanski ? Certainement pas, mais avec quelle mesure, quelle tempérance et quelle précaution oratoire de rappel du droit doit-elle le faire ?

Hier on envoyait en « camp » sur une simple dénonciation, aujourd’hui on peut tuer socialement sur une simple dénonciation ; les articles remplacent-ils le gaz ?

Les Gilets Jaunes ont perdu la guerre des cagnottes grâce à BFM.

Dès qu’elle a été connue la cagnotte en faveur du « boxeur de gendarmes » a vu converger vers elles toutes les critiques des milieux les plus conservateurs : les politiciens et les ministres soutiens de la « bourgeoisie » et du monde de la finance, médias idéologisés en faveur du « monde d’en haut », intellectuels bourgeois…
Ne nous étonnons pas de la réaction d’hostilité de Marlène Schiappa qui n’a aucune empathie avec les « Français d’en bas » et peu capacité à réfléchir la société. Ne nous étonnons pas non plus de la réaction de Renaud Muselier qui montre le vrai visage de la « droite républicaine » : le parti Les Républicains, soutien inconditionnel des plus riches et du monde de la finance. L’une et l’autre confondent allègrement la République avec « leur république », une république construite pour leur offrir le pouvoir en excluant le peuple. Par contre étonnons-nous de la réaction de Mounir Mahjoubi qui avait entrepris une démarche intéressante en allant à la rencontre des Français, aurait-il perdu son sens de l’analyse des situations ?
Car c’est bien de cela dont il faut s’étonner : l’absence de capacité à analyser les situations sociales et, du coup, à avoir un peu d’empathie. On attend d’un gouvernant, plus généralement d’un dirigeant, qu’il soit capable d’écouter, d’analyser pour proposer un cap en cohérence avec les besoins de bien-être exprimés par les personnes, faute de cela le climat social dans l’organisation offre une remarquable ouverture aux troubles psychosociaux ; c’est bien ce qui se passe en France : un véritable burn-out ! Dans le gouvernement Macron et dans sa majorité parlementaire on constate que la société civile a perdu l’essentiel des principes de gouvernance de toute organisation, mais peut-être que ceux là n’avaient pas ces qualités dans leur entreprise et qu’il valait mieux pour eux devenir ministres ou députés plutôt que de risquer la faillite entrepreneuriale.
Bref les forces conservatrices se sont réveillées autour de la cagnotte pour le boxeur et ont allumé des contre-feux : la cagnotte pour les policiers qui a généré les discours laudateurs de l’audiovisuel en boucle. Il ne fallait pas s’attendre à ce que la presse ne plébiscite pas la cagnotte pour les policiers, les journalistes surtout les chroniqueurs appartiennent à la même « élite » que les politiciens comme le confirment les propos de Eli Cohen (économiste) et de Gérard Grunberg (politologue) sur Télos le 7 décembre 2018 : « Les journalistes doivent se rappeler qu’ils ne sont pas de simples observateurs mais qu’ils font partie des élites dont le rôle est aussi de préserver le pays du chaos. » Parmi ces médias nous devons réserver une médaille pour BFM TV qui présente les mêmes caractéristiques conservatrices voire réactionnaires que Fox News Channel : un soutien inconditionnel au monde de la finance. BFM TV est devenu la chaîne du bullshit qui est cette pratique d’arrangement avec la vérité, on ne ment pas mais on affirme des choses prétextant qu’elles sont vraies sans ternir compte de la réalité. Laurent Neuman en a encore fait la démonstration ce matin (jeudi 10 janvier) en affirmant que les Français sont favorables à la tenue du Grand Débat National, appuyant ses propos sur une lecture très superficielle d’un sondage fait par l’officine ELABE qui indique que 41 % des sondés déclarent « avoir l’intention de participer au débat », dont seulement 12 % disent qu’ils sont sûrs d’y participer. Avoir l’intention de participer à un débat ce n’est pas forcément y être favorable, ce peut être simplement ne pas vouloir rester en marge d’un évènement dont on se sent peut-être à l’origine ; à cette question j’aurais répondu favorablement au sondeur car j’irai mais pour autant je ne suis pas particulièrement « favorable » à un débat qui n’est pas la bonne réponse au mouvement des Gilets Jaunes, qui ne débouchera sur rien comme tous ses prédécesseurs ou au mieux accouchera d’une souris d’autant qu’il semble que son contenu soit amplement orienté par l’Élysée qui d’emblée a déclaré qu’il ne changerait rien de ses orientations « réformatrices ». Première erreur donc de Laurent Neuman qui n’hésite pas à aller plus loin dans la désinformation partisane. Comment dire que les Français sont favorables à ce débat alors que la marge d’erreur est annoncée par le sondeur à plus ou moins 3 ? L’intervalle de confiance à 95 % permet de dire que la population qui déclare qu’elle participera au débat se situe entre 38 % et 44 % des sondés, même à 44 % ça ne représente pas « les Français », ça ne représente même pas la majorité.
On voit comment les journalistes peuvent modifier la réalité sociale dans un vaste mouvement de mystification dont le seul but est de manipuler l’opinion publique pour protéger les élites. Cette pratique du bullshit tellement fréquente chez les politiciens devient la pratique majoritaire des chaînes d’information en boucle empêchant ainsi toute réflexion, toute analyse, toute avancée donc tout progrès comme l’écrit dans « Psychologie de la connerie » le neuropsychologue Sébastian Dieguez : « Le bullshit est donc une forme de camouflage épistémique : il se fait passer pour une contribution à la discussion, tout en faisant obstruction à son avancée. C’est le contraire du progrès discursif, en somme. »
Une analyse « intelligente », pourquoi la qualifier ? Il n’y a pas eu d’analyse, alors écrivons : une analyse ! Une analyse aurait permis de mettre les choses à leur place dans la réalité sociale qui est la leur : la cagnotte pour le boxeur n’est qu’un acte de solidarité pour une population qui se reconnaît dans cette personne et dans son acte de rébellion, une population aux ressources financières modestes qui comprend que le boxeur ne pourra pas s’offrir un ténor du barreau pour le défendre (ils sont d’ailleurs remarquablement muets en ce moment, mais ils appartiennent à « l’élite »), la cagnotte pour les policiers est un acte profondément politique fomenté par un politicien qui n’est pas connu pour son ouverture sociale et n’apparaît pas vraiment favorable au Gilets Jaunes : n’a-t-il pas lancé le vendredi 8 décembre 2018 « Une “déclaration de Marseille” pour sauver “la République en danger” face à “l’insurrection”, disant craindre “des violences partout en France”. » Dans le contexte social actuel cette réaction politique marque, renforce, le sentiment de mépris de la part des « élites » que les gilets jaunes ressentent. Certes, on peut lire dans la cagnotte pour le boxeur une forme de soutien à un acte délictueux mais face aux affaires Benalla et à toutes les autres dont les auteurs sont protégés par le Pouvoir qu’est-ce que ça représente et quel risque fait-elle courir au pays ? Et, Marlène Schiappa qui souvent devrait se taire, renforce cette impression de mépris lorsqu’elle pose la question de savoir si le mouvement des Gilets Jaunes n’est pas soutenu par des financeurs étrangers, « en même temps » elle oublie d’évoquer les zones d’ombre sur le financement de la campagne électorale d’Emmanuel Macron. Comment les gilets jaunes peuvent-ils ressentir la cagnotte pour les policiers qui déborde désormais du fric des bourgeois apeurés qui se sont gardés de donner au Téléthon, et dont l’argent récolté viendra aider des personnes dont l’État prend en charge les frais médicaux et les frais d’avocat ? Une fois encore l’élite protège l’élite et méprise ceux « d’en bas » alors que Macron parle de justice sociale. Bref, les bourgeois pourront afficher leur bon de versement à la cagnotte des policiers lorsqu’ils seront arrêtés au volant de leur voiture en état d’ivresse ou en excès de vitesse.
Aujourd’hui, la cagnotte pour le boxeur a été fermée rapidement sous l’effet des « menaces » à peine masquées des politiciens et de certains ministres. Celle des policiers n’a finalement été fermée que tardivement alors qu’elle avait atteint plus d’un million d’euros, mais contre elle point de menaces, bien au contraire une promotion savamment organisée par BFM TV. Le message est clair, notamment celui envoyé par Renaud Muselier : Peuple tais-toi et rentre chez toi ! Le gouvernement irait-il, jusqu’à interdire la création d’une association de soutien au boxeur ?

Lorsque les médias utilisent l’exception pour cacher la réalité.

Les médias participent au politique autant qu’ils en participent ; point de politique au sens exhaustif du terme sans médias. Ceux-ci sont diffuseurs d’idées autant que de propagande, on ne saurait donc pas les négliger quand on traire du rapport entre l’homme et la politique. Aussi, voici une lettre que j’écris à un rédacteur en chef à propos de la façon, honnête mais biaisée, dont il traite du sujet des personnes en situation de handicap.

Monsieur le rédacteur en chef,

Je viens de lire le deuxième article de la série que vous consacrez au handicap. Je ne peux que me réjouir que vous donniez la parole à des personnes en situation de handicap, toutefois mon enthousiasme est limité par le choix que vous faites des personnes interrogées.

Choisir des personnes très engagées dans le sport et qui y réussissent c’est mettre en avant l’exception qui masque la réalité. Dans votre premier article vous donniez la parole à une expérience sportive et professionnelle remarquable dont on ne peut que se réjouir qu’elle ait permis l’épanouissement de la personne concernée. Dans le second article, même si l’aspect vie professionnelle est plus restreint, l’histoire sportive de ce jeune est aussi remarquable. Ces deux histoires ne sont pas celles que vivent la très grande majorité des personnes en situation de handicap. Le paragraphe « le regard des autres », dans chacun des articles, rapproche plus de la réalité quotidienne que vivent les personnes en situation de handicap.

Nous pourrions nous étendre sur les problèmes d’accessibilité qui rendent impossible la participation à une vie sociale convenable, je ne dis pas normale, je me contente de « convenable ». Par exemple la ville de Poitiers à mis en accessibilité le Musée Sainte-Croix qui permet aux personnes en situation de handicap d’accéder à l’accueil du musée ; mais les travaux se sont limités au rez-de-chaussée. Il faudra donc attendre, m’a-t-on dit 2020, pour que des travaux rendent le musée entièrement accessible. Imaginez-vous l’humiliation ressentie quand arrivant à l’accueil une personne en situation de handicap apprend qu’elle ne pourra pas visiter les salles, qu’elle devra rester au rez-de-chaussée où il n’y a que les expositions temporaires ?

Mais les « valides » ne sont pas les seuls à être irrespectueux comme le montre cette anecdote que j’ai vécue le 1er novembre dernier. Je faisais remarquer à une dame, d’un âge certain, qu’elle occupait indûment la place réservée aux personnes handicapées à mobilité réduite au niveau du « Local » à Poitiers, ce à quoi elle me répondait qu’elle attendait quelqu’un. Cette personne attendue arriva ; elle était certes handicapée puisque sourde mais nullement à mobilité réduite. La conductrice aurait donc pu avancer sa voiture (il y avait de la place) et ne pas bloquer la place réservée. Comme toute réponse j’obtins une volée d’injures tant de la part de la personne sourde que de la conductrice. Combien de fois voit-on les places réservées occupées par des valides qui, comble de l’horreur, sont parfois des parents valides de personnes handicapées. Nous pourrions continuer, au-delà de l’anecdote par les difficultés rencontrées par les enfants et les adolescents au pour être convenablement scolarisé ; il ne suffit pas d’être accueilli à l’école pou être convenablement scolarisé. Et, c’est sans parler du parcours du combattant qui s’offre aux parents.

Des exemples identiques pourraient occuper des pages et des pages rapportant un quotidien difficile pour des personnes en difficultés, d’autant plus que la loi n’est pas respectée. Aussi ai-je été surpris que dans votre dossier sur l’inclusion scolaire que vous parliez de tendance alors qu’il s’agit d’une obligation. Là aussi la réalité n’est pas aussi idyllique que le laisserait penser votre article et les quelques remarques de familles ne suffisent pas à montrer une réalité difficile et douloureuses.

Enfin, il faut souligner que les personnes en situation de handicap qui ont accès aux sports ou au théâtre, ou encore à d’autres activités de loisirs de façon facile, ne parlons pas de façon systématique, sont très minoritaires. Quant à celles qui n’ont pas accès à un emploi, on n’en parle guère. En règle générale, et semble-t-il vous ne faites pas exception, les médias s’intéressent aux figures d’exception laissant ainsi croire que tout est possible pour toutes les personnes en situation de handicap. Ainsi, on dit à ceux qui ne sont pas sportifs de haut niveau voire champion olympique que s’ils ne progressent pas, s’ils n’arrivent pas à s’insérer c’est qu’ils manquent de courage et de ténacité.

En ne montrant que les exceptions on cache la réalité. Je ne saurais trop recommander la lecture d’un excellent petit roman, drôle et distrayant, qui montre bien cette douloureuse réalité qu’on ne veut pas voir : Handi Gand, de Cara Zina, aux éditions Libertalia (10€ seulement).

L’Etat, la démocratie et les gens : quel recul des intellectuels ?

La fin du mois d’août sonne la rentrée : rentrée des classes, rentrée politique, rentrée au travail, rentrée chez soi avec un quotidien qu’on avait tenté d’oublier. Ce moment particulier qu’est « la rentrée » est l’occasion pour les Médias de s’échauffer autour des perspectives possibles et surtout probables de ce que sera l’année qui s’ouvre. Jadis, sans doute, auraient-ils questionner quelque pythonisse et se seraient appuyés sur des oracles. De nos jours se sont les « intellectuels » qui font référence : chercheurs et universitaires ou plus simplement essayistes. Tous abordent leur propos par une remarquable précaution oratoire : « j’ai pris du recul ». C’est ainsi que l’historien Jean Garrigue débute sa réponse à la journaliste[1] qui l’interroge : « Historien, j’essaie de prendre du recul. Je l’ai fait à propos de l’affaire Benalla que je trouve surdimensionnée par rapport à l’acte… »

Bien sûr, et il rappelle comme j’ai eu l’occasion de l’écrire, cette affaire n’est ni le Watergate ni l’affaire des barbouzes. Toutefois je crains que le célébrissime historien ait tellement pris de recul qu’il soit désormais au bord de l’anachronisme ou de ce que Henri Bergson[2] désignait jadis comme le mouvement rétrograde du vrai. Ici, par analogie, qu’est‑ce que le « vrai » ? Le vrai de l’affaire Benalla n’est pas dans l’acte, aussi odieux et indigne qu’il soit, mais bien dans l’histoire qu’il met en place et dans la réalité sociale qu’il crée. D’ailleurs, plus loin dans l’interview, Jean Garigue le suggère : « C’est la dérive d’un homme qui n’engage pas un système ; elle engage un dysfonctionnement systémique de la chaîne de commandement policier et à l’Elysée. » Ce qu’oublie Jean Garrigue, à ce moment de son discours, c’est que les gens (ceux du peuple) savent parfaitement distinguer l’acte d’Alexandre Benalla et la façon dont la « chaîne hiérarchique » l’a traité. Ces gens-là ne peuvent pas entendre qu’on puisse banaliser un acte de cette nature perpétré par un membre du cabinet du Président de la République ; c’est cette « banalisation » vue comme la protection faite à un privilégié du pouvoir qui engendre du sens politique et de l’histoire. Là, je rejoindrai Jean Garrigue lorsque, sur la sollicitation de la journaliste, il évoque l’opacité du et l’absence de transparence du pouvoir sous la V° République. Cette opacité serait, comme il le rappelle, passé inaperçu il y a 50 ou même seulement 20 ans en arrière. Cynthia Fleury[3] faisait un constat analogue à propose l’affaire Fillon quand elle écrivait que les affaires soulevées à l’occasion de l’élection présidentielle demeuraient cantonnées à la presse et dans le microcosme, alors qu’aujourd’hui, peut-être en raison du niveau de compréhension par les gens des situations sociales et politiques qui s’est élevé, et certainement à cause de la rapidité de diffusion et de la facilité d’accès à l’information par les médias télévisuels et sur les réseaux sociaux, chacun des membres du peuple se sent, et se veut, interpellé et concerné par la politique, ainsi que par ceux qui la constituante, l’élabore et la mettent en œuvre. Peut-être même ne peut-il plus ne pas être acteur sauf, même si c’est par un acte singulièrement volontaire, lors de l’abstention de vote. D’ailleurs il ne faut pas confondre participation à un scrutin et intérêt pour la politique. Ainsi, « l’affaire » [Fillon comme Benalla] ne pouvait pas échapper à l’agenda médiatique pas plus qu’à l’opinion publique ; elle le pouvait d’autant moins que la Presse a toujours construit son modèle économique sur la base de l’existence d’un lectorat capable, et désireux, d’acheter les journaux ou de regarder les informations à la télévision. On peut penser, sous réserve d’inventaire, qu’il fut des époques où l’idéologie (ou l’orientation politique) d’un média pouvait l’amener à occulter ou au contraire à exacerber telle ou telle information mais, aujourd’hui, dans le cadre de la lutte économique pour la survie, les médias ne peuvent pas laisser de côté une information qui attirera des lecteurs et des auditeurs avides de sensations autant que de connaître la façon dont le pouvoir est exercé et comment vivent et se comportent l’élite au pouvoir. Il est fini le temps où le peuple acceptait le « pouvoir » en fermant les yeux sur la façon dont ils étaient dirigés. Aujourd’hui, le peuple veut qu’on lui rende compte et c’est dans cet esprit qu’Emmanuel Macron a construit sa stratégie de conquête du pouvoir : le nouveau monde à la place de l’ancien. Il l’a fait à un moment de l’histoire du Pays où les gens étaient lassés par les affaires qui eurent lieu durant les deux précédents quinquennats, fatigués par l’affaire Fillon, alors les gens s’attendaient à un quinquennat de « la pureté ». Voilà qu’ils découvrent au fil des mois des ministres au passé « financier » peu clair, certains dont les relations avec l’autre sexe sont entachées par de tristes rumeurs, et subitement qu’un des plus proches collaborateurs du Président de la République a des comportements de voyou que la hiérarchie jusqu’au Président lui-même (rappelons-nous du discours devant les députes de la République en Marche à la maison de l’Amérique Latine) le protège. A aucun moment le Procureur de la République n’a été saisi alors que personne dans la hiérarchie ne pouvait ignorer la gravité de l’acte. Alors, comme Charles Hadji[4] questionnons-nous sur ce que j’appellerai un nouveau comportement social : « Car ce qui est remarquable est que des faits d’un premier niveau, se produisant sur le terrain événementiel concret, aient provoqué – à un deuxième niveau, celui du regard porté sur eux – une explosion politico-médiatique d’une intensité rarement atteinte. Le regard porté sur le factuel, devenu l’objet d’une focalisation médiatique, en a changé la nature. Le fait, primitivement banal et insignifiant, devient, deux mois et demi plus tard, crucial et hautement significatif. Et, dans le même mouvement, il est jugé, et unanimement condamné. Le regard médiatique est ici, comme le dit la chanson, un regard qui tue. » Désormais le public, si l’expression m’est permise, ne laisse rien passer ; il attend qu’on s’occupe de lui, il attend de la rectitude, il attend qu’on lui rende compte. La lecture qu’il fait des révélations par le Monde c’est qu’on lui ment et que le pouvoir continue d’être d’une opacité désormais insupportable. Drénavant, comme l’écrit Charles Hadji : « [le pouvoir doit savoir) Que l’agenda politique n’appartient pas au seul gouvernement. Bref : qu’un pouvoir n’est jamais à l’abri derrière le pouvoir dont il aurait tendance à se croire propriétaire ! Salutaire leçon pour lui. »

Alors se pose la question des contre-pouvoirs. Charles Hadji est très sévère, exagérément sévère, avec l’opposition parlementaire : « Animée par un désir irrépressible de vengeance, elle a voulu transformer une dérive individuelle en affaire d’État, pour atteindre le Président par le petit bout du comportement condamnable de l’un de ses collaborateurs. Ce qui a donné lieu à un déferlement de rumeurs, et à un déchaînement de fantasmes. Loin de contribuer à une valorisation du travail parlementaire, les membres de l’opposition se sont alors, d’une part, livrés à un travail d’obstruction proche d’une opération de sabotage, conduite avec un cynisme impressionnant. Et, d’autre part, non contents de paralyser le travail législatif, se sont mués en procureurs, vite grisés par l’exercice de leur pouvoir d’investigation. » Comment, et même pourquoi, l’opposition n’aurait‑elle pas saisi cette occasion pour ce faire entendre face à un pouvoir tellement méprisant qui n’a de cesse que de l’étouffer ? Pourquoi aurait-elle dû continuer de siéger en l’absence de toute explication de la part du gouvernement ? Si le Président ne rend pas compte devant le Parlement, ce principe ne s’appliquent pas aux structures placées sous sa responsabilité qui ont, comme tout organe de l’Etat des comptes à rendre aux citoyens, c’est un devoir moral que le gouvernement doit porter. Que l’action des députés de l’opposition n’ai pas valorisé le travail parlementaire, c’est possible mais en tout cas ça ne l’est pas plus que les « casseroles » accrochées à certains, députés et ministres, membres de la majorité ou à des affiliés. Ce n’est cependant pas ce que j’entends au cours de mes pérégrinations dans les lieux publics, peut-être même que le nombre de téléspectateurs qui ont suivi les audiences des commissions parlementaires (plus de 800 000 tous les jours) tend à montrer que le public est attentif à la façon dont les parlementaires se sont saisis de cette affaire. Si la hiérarchie de l’Elysée avait fait le ménage au bon moment les parlementaires n’auraient pas pu s’ériger en procureur comme l’écrit Charles Hadji. Les citoyens attendent des parlementaires, bien au-delà du vote des lois, qu’ils leur rendent compte de la vie de l’Etat. Cela rejoint la volonté des députés de la République en Marche qui, suivant le Président de la République, veulent dans le « nouveau monde » des députés plus évaluateurs de la vie publique qu’ils ne le sont aujourd’hui.

Ainsi, les parlementaires malgré les excès venus de tous les bords n’ont fait que ce que le public attend d’eux pour le plus grand bénéfice de la démocratie dans laquelle, même s’il ne rend pas compte devant eux, le Président de la République n’est pas inattaquable. Il ne faut pas confondre l’irresponsabilité, l’inamovibilité (ou presque) durant le quinquennat et le fait qu’il serait inattaquable ; ce serait d’ailleurs contraire aux propos d’Emmanuel Macron qui, en juillet 2018, s’est exprimé devant le Congrès et qu’il a, faisant suite aux critiques, annoncé que désormais il répondrait aux questions des parlementaires dès le prochain Congrès et lors de son allocution devant les députés de la majorité : « S’ils veulent un responsable, qu’ils viennent le chercher ».

Je ne traiterai pas de la question de l’attitude des médias : en font-ils trop, est-ce que leur pratique les entraîne à surdimensionner certains évènements, faut-il comme le suggère Charles Hadji définir les conditions d’une médiatisation qui serait utile à la démocratie ? C’est un débat qui prendrait trop de pages, pour autant il ne faut pas l’éluder. Jean Garrigue tout en se réjouissant que les contre-pouvoirs aient fonctionné se plaint des excès et Charles Hadji, comme à son habitude, n’oublie pas d’opposer une lecture positive de l’action des médias sans lesquels le public n’aurait pas connu ces faits et la façon dont fonctionne l’Elysée macronien à une lecture négative voire péjorative, sans oublier de rappeler qu’elle est surtout le fait des fidèles et des affidés du pouvoir en place : « Mais, à cette vision d’une médiatisation bienvenue, s’oppose la vision d’une médiatisation regrettable et mal fondée. Sans surprise, cette seconde lecture est celle du parti dominant, et des partisans du Président. Pour eux, l’épisode de l’« affaire Benalla » constitue un triste et sombre moment pour la vie républicaine. » La question de la place et celle du fonctionnent des médias dans une démocratie est une question trop souvent passionnelle pour n’être traité qu’à travers une loi sur les « fausses nouvelles », d’autant qu’outre a passion se présente dans le débat la question du modèle économique : des médias qui se limiteraient à ne communiquer que des informations sans analyses se vendraient-ils ? Le débat reste ouvert au-delà du monde législatif, la question des médias est une question sociale et éthique avant que d’être politique, et doit être regardée loin des moments d’émotion.

Ainsi, les contre-pouvoirs ont pleinement joué leur rôle face à un pouvoir qui se veut hégémonique et qui s’enferme dans sa cellule. Alors, l’affaire Benalla en déclenchant l’action des contre-pouvoirs, aux excès inévitables, a permis de montrer que la démocratie est encore vivante en France. Sans doute Jean Garrigue a raison lorsqu’il dit que cette affaire est un symptôme de l’hyperprèsidentialité, mais je ne le rejoins pas sur le terrain d’une éventuelle ambiguïté du peuple qui voulant un exécutif fort serait confronté à choisir entre pouvoir fort et un pouvoir transparent démocratique. Il ne m’est jamais apparu qu’un exécutif fort doive obligatoirement être opaque, ni que la démocratie ne puisse être qu’avec la faiblesse de l’exécutif. En 1958 les Français ont eu à se prononcer sur une constitution qui, entre autres, voulait mettre fin au désordre étatique (présidentiel et parlementaire) des III° et IV° républiques, sans doute aussi souhaitaient-ils conforter le Président de Gaulle, mais avaient-ils suffisamment lu le texte constitutionnel ? En tout cas le peuple n’avait pas entrevu que cette constitution pouvait amener à l’hyperprésidentialisme qui est une posture d’autant plus négative qu’elle est surjouée dans les médias par le président et par les médias eux-mêmes comme le montre l’affaire Benalla ou plus tristement l’affaire de la piscine de Brégançon. Or l’actuel président baigne complètement dans cette posture de la communication people et confond le débat d’idées avec un jeu théâtral ; alors qu’il disait vouloir fédérer les partisans autour d’un centre, rassembler les Français dans un nouveau monde, jusqu’à présent il montre surtout (plus encore que Nicolas Sarkosy), qu’il clive le pays et divise la population, rejetant petit à petit les plus faibles dans des culs de basse-fosse. Il faut bien voir que dès le départ les dés étaient pipés ; comment rassembler sur la base d’un programme électoral qui n’a recueille qu’un peu moins de 19% des suffrages des électeurs car les abstentionnistes et ceux qui ont voté blanc se sont, à leur manière, exprimés en ne donnant pas leur suffrage à ce « nouveau monde », ils s’y sont opposés.

Alors, l’affaire Benalla n’est-elle pas le reflet de ce manque d’adhésion en même temps qu’à travers elle les Français rappellent haut et fort qu’ils attendent de leurs élus de la transparence et du respect ? S’il faut, ici comme chaque fois qu’on veut analyser une situation sociale, prendre du recul il ne faut pas oublier de reculer jusqu’au point à partir duquel on peut voir touts les composants de la situation et être en capacité de se départir de sa discipline de recherche pour en appeler d’autres à la rescousse. Je crois que ça s’appelle analyser la complexité.

[1] France Culture, émission L’invité du Matin, 22 août 2018.https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins-dete-1ere-partie/rentree-politique-sous-tension#xtor=EPR-2-[LaLettre22082018]

[2] Henri Bergson La pensée et le mouvant, PUF, 1946.

[3] L’Express du 8 mars 2017.

[4] https://theconversation.com/affaire-benalla-pour-la-democratie-un-ete-meurtrier-101163

Fake News par omission : le rôle des médias.

 Alors qu’on nous promet une loi pour lutter contre les « fausses informations » (fakes news, c’est plus tendance) nous devrions nous interroger sur les dangers qu’une telle loi ferait peser sur la démocratie. En dehors des atteintes aux personnes, déjà largement prohibées par la loi, la loi promise qui s’intéresse essentiellement aux périodes électorales, aurait-elle un autre sens et une autre volonté que de permettre au Prince de décider ce qu’est la vérité ? Mais tout d’abord qu’est-ce qu’une fausse nouvelle et comment s’organise sa propagation ; une fausse nouvelle est-elle toujours destructrice ? Au-delà de ces questions il faut aussi s’interroger sur l’intérêt qu’il y a à créer et à diffuser une fausse nouvelle.

Hormis des personnes qui inventeraient une fausse nouvelle pour nuire ( c’est ce qu’on appelle communément une rumeur) ou par sottise, il y a trois groupes qui ont intérêt à « trafiquer » les informations, voire à créer de fausses informations : les entreprises (on connaît les accointances entre des entreprises et des scientifiques), certains médias et les élites au pouvoir. Les médias, parce que nous sommes dans une société du spectacle, ont intérêt à alimenter le spectacle. Comme l’écrivait Guy Debord : « Le spectacle se présente comme une énorme positivité indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien de plus que “ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît”. L’attitude qu’il exige par principe est cette acceptation passive qu’il a déjà obtenue par sa manière d’apparaître sans réplique, par son monopole de l’apparence. » Alors on montre à grand renfort d’images et de sondages, on théâtralise l’information. Ainsi, les chaînes de télévision rendent la justice en direct, à tel point que bientôt la société pourra faire l’économie des magistrats. Là on invite un avocat qui vient livrer, au-delà d’un simple argumentaire, des « preuves », et le public est sommé de le croire puisqu’il fait apparaître son client dans un jeu « spectaculaire » auquel personne ne peut répondre. On remarquera que les journalistes, en règle générale, n’opposent pas ou peu d’argumentaire critique, sauf dans le cas où ils sont mis en cause comme ce fut le cas de Ruth Elkrieff qui recevait l’avocat de l’assassin présumé d’une fillette dans l’Isère, et encore la réplique ne prend que la forme d’une défense corporatiste : touche pas aux journalistes dont chacun sait qu’ils sont des parangons de vertu et d’honnêteté intellectuelle. Le système a pris une telle importance que les avocats en usent et en abusent. Le système du jugement médiatique a pris une telle ampleur que les journalistes n’hésitent même plus à créer des accusateurs comme dans le cas de la récente affaire du violeur en série dans le nord de la France où les journalistes sont allés interroger une dame qui avait été agressée il y a vingt ans dans la région où a sévi ce violeur ; ils créent un témoignage à charge qui courre de média en média. Pourtant cette dame, elle-même, insistait auprès du journaliste de France Info sur le fait qu’elle est bien incapable de reconnaître si le présumé coupable est bien coupable puisqu’elle n’a ni vu son visage ni aucun signe qui permettrait de l’identifier ; plusieurs fois au cours de l’interview elle déclare avec insistance que, ne pouvant pas identifier son agresseur, elle est incapable de dire si le présumé coupable est véritablement coupable de son agression. Pour être sûr que le coupable médiatique soit bien le coupable judiciaire on étale sa photo, on indique son lieu de résidence le jetant ainsi à la vindicte populaire, et sa famille avec, contre tous les principes d’une république respectueuse des droits humains. Dans une telle république tout présumée coupable a droit à un procès équitable. Là, le procès est fait par les médias et si la justice venait, faute de preuve, à relaxer le présumé coupable ou à ne lui infliger qu’une peine minime on verrait s’étaler dans les journaux des « tartines » de récriminations contre une justice aveugle, incompétente, laxiste. Le spectacle, au risque de la création de fausses nouvelles, à remplacé le droit et la Justice.

De tels procédés s’appellent de la manipulation des foules ou des opinions. Les élites qui nous gouvernent ne sont pas avares de ce type de manipulations, le plus souvent avec la complicité des médias que cette complicité soit consciente ou inconsciente. Par exemple, chacun sait l’engouement du gouvernement pour la mobilité professionnelle poussée à tous les extrêmes, alors comment interpréter ce reportage laudatif que le JT de France2 a consacré aux travailleurs mobiles aux USA ? Le reporter a même réussi à trouver un couple de personnes de plus de 60 ans qui après avoir perdu leur commerce et qui continuent à payer des dettes, finissent par dire qu’ils sont heureux de vivre en camping-car et de pouvoir payer l’emplacement du camping en travaillant chacun12 heures par semaine dans le camping. On interroger un exploitant agricole qui recrute ces travailleurs mobiles qu’ils parent de toutes les qualités : ils travaillent bien, sans se plaindre, 7 jours sur 7, 10 à 12 heures par jour… Lorsqu’on est attentif on s’aperçoit que dans la file d’attente il n’y a que des « têtes aux cheveux blancs ». Et, le journaliste, dont le commentaire est surenchéri par Madame Lapix, d’expliquer que c’est là un art de vivre nouveau, en omettant de dire l’âge des gens, ce qui les a amenés à ce « mode de vie », quel est le montant de leur retraite. Mais oui ils sont heureux d’avoir au moins de quoi vivre dans un camping-car dont ils sont encore propriétaires, un bonheur par défaut, un choix de vie par défaut. Citons aussi le reportage, toujours sur France2, à propos des immenses fermes d’élevage dans le désert du Texas, de quoi conforter le vœu du gouvernement et des membres de LR qui ne parlent que rentabilité. Là, le coût de production du lait et de la viande est dérisoire, alors bienvenue à la rentabilité et au nouveau modèle agricole. Mais on ne nous parle pas de l’eau qu’il faut pomper pour alimenter une telle ferme, pas plus qu’on nous dit combien l’eau recyclée qui sert à préparer l’alimentation des vaches contient de produits toxiques provenant des déjections des animaux, on omet de parler des antibiotiques qu’il est indispensable de donner aux animaux dans un élevage de cette taille. Nous parle-ton de la bientraitance fait aux animaux qui ne courent jamais, ne vois jamais un brin d’herbe, qui sont « robotisés » à l’extrême, etc. Et quand on est attentif à l’image on s’aperçoit que le personnel est majoritairement composé d’immigrés mexicains. Surtout, à quel moment le téléspectateur est‑il invité à réfléchir à la pertinence d’une telle installation au milieu du désert. A l’heure où j’écris France Inter nous apprend qu’un sondage, commandé par les médias, montre qu’une majorité de Français trouvent que le métier de journaliste est nécessaire, mais nous dit-on si ces mêmes Français trouvent ces journalistes crédibles et honnêtes.

Que de fausses informations crées, et diffusées, par omission de dire la totalité des choses et d’instiller un peu d’esprit critique dans les reportages. Le public est prié d’accepter ce théâtre comme étant le spectacle de la vérité. C’est, pour sûr, de la tromperie.

Parfois les médias vont jusqu’à orchestrer une véritable manipulation au service du pouvoir comme dans le cas du projet de réforme de la SNCF. Chacun a bien conscience que le statut des cheminots n’est en rien responsable de la faillite de cette institution et que sa suppression ne sauvera pas l’entreprise des catastrophes engendrées par l’impéritie des gouvernements successifs depuis 50 ans, pourtant la presse s’acharne sur ce statut sans jamais le décrire totalement et le mettre en perspective des contraintes imposées aux bénéficiaires, et bien sûr sans jamais suggérer qu’on pourrait alignent tous les régimes sur celui-ci, ni même expliquer que ce statut ne concerne qu’environ 120 000 personnes. Alors dans une période où tout ce qui peut apparaître comme un privilège est combattu, il faut bien sûr affirmer que le chien à la rage pour s’en débarrasser. Car c’est de cela qu’il s’agit, se débarrasser d’un bastion important du syndicalisme pour faire en sorte que l’élite ait les mains libres de toute entrave pour imposer sa politique de la finance. Alors, les sondages d’opinions se succèdent montrant qu’une majorité de la population est favorable à la suppression de ce statut, mais jamais on ne demande aux sondés ce qu’ils savent du contenu du statut en question, combien de personnes en bénéficient, et s’ils souhaiteraient un alignement de leur propre statut sur celui des cheminots plutôt que la suppression de ce statut. Les sondés se prononcent sur du ressenti, sur de la croyance, sur de la déception, et parfois de la détestation si ce n’est de la haine. Comme ça le gouvernement a devant lui une piste immaculée, l’ennemi est abattu avant même la bataille, comme l’indique le journal le Monde[1] : « En tout cas, le gouvernement se montre confiant. L’entourage d’Olivier Dussopt balaye l’importance de cette mobilisation syndicale.  » Nous n’avons aucune raison de la craindre. Ce n’est pas une insurrection. «  Et ce n’est pas la peine d’épiloguer :  » Nous ne spéculons pas sur la réussite d’une mobilisation. Ça, c’est le vieux monde. «  »

Utopie parmi les utopies, on pourrait espérer que les journalistes donnent une information exhaustive pour cela il faudrait qu’on quitte le monde de l’information spectacle pour entrer dans celui d’une information qui permette aux gens d’exercer un pouvoir critique, il faudrait que les journalistes enquêtent, se cultivent… mais comme le disait François Hollande[2] : « Les journalistes n’enquêtent pas, ils passent trois coups de téléphone, et après ça donne des propos anonymes, on cite « un collaborateur », « un proche », « un ami »… Mais vous pouvez en trouver plein comme ça ! Ca n’a pas de sens… » Bien sûr je mettrais un bémol à mes remarques sur la fabrique de fausses nouvelles par les journalistes, du moins sur certains sujets, en dissociant la presse écrite des médias télévisuels notamment des chaînes d’information en continu. Mais, chacun est en capacité de constater que la presse écrite ne peut plus être considérée comme leader d’opinion tel qu’ont pu l’être Le Monde et Libération dans les décennies passées. Alors reste aux gens de ne pas entendre benoîtement informations, de les passer au crible de la critique et de la controverse, et d’éviter de s’installer dans ce que le sociologue Gérard Bronner appelle « la démocratie des crédules ».

[1] http://www.lemonde.fr/journalelectronique/donnees/protege/20180304/html/1308069.html

[2] Gérard Davet et Philippe Lhomme, Un président ne devrait pas dire ça, Points Seuil, p214.

J’ai rêvé d’une France …

Alors que l’année 2017, une année surprenante, n’est pas encore achevée voilà que j’ai rêvé d’une France qui deviendrait raisonnable.

Une France où tous les citoyens retrouveraient le goût pour la politique et ne déserteraient plus les urnes. Alors, ils ne laisseraient plus une très petite minorité, comme en mai 2017, décider du destin de la majorité.

Une France raisonnable serait une France où les électeurs ne choisiraient pas des gouvernants mus par les seuls principes d’une économie sèche et désincarnée. Cette France dont j’ai rêvé serait un pays où les gouvernants s’intéresseraient d’abord au bien‑être du plus grand nombre, et pas seulement à permettre l’accroissement de la fortune de quelques‑uns. Une France où l’Homme supplanterait le médiocre homo-économicus.

Dans une France raisonnable les gens sauraient se prendre en main devant les heurts et les malheurs de la vie qu’ils ne transformeraient plus en objets médiatiques. Les émotions reviendraient dans la sphère de l’intime et ne seraient plus un moyen de gouvernement via la théâtralisation qu’en font les médias.

Dans cette France là les gouvernants ne céderaient pas aux caprices des lobbies fanatiques de tel ou tel, et réserveraient l’Hommage de la Nation à ceux qui auront vraiment œuvré à l’amélioration ou à la sécurité du pays. Les gens existeraient pour eux, par eux-mêmes dans l’échange et la solidarité, sans qu’ils aient besoin de se construire des idoles de chair et de sang fugaces.

J’ai rêvé d’une France qui enterrerait définitivement la chasse à courre, qui interdirait sur le champ les produits dangereux comme le glyphosate, les aéroports inutiles et destructeurs de la nature au prétexte d’un très hypothétique développement économique, l’usage des sous-sols qui entraînera une surconsommation d’électricité pour l’éclairage et la ventilation… en somme une France qui redonnera à la nature sa place en tant que nourricière de l’humanité autant pour son alimentation que pour ses nourritures intellectuelles.

La France de mon rêve se choisirait des parlementaires aux services des autres et pas serviteurs soumis d’un président-monarque ou d’une pseudo-idéologie gestionnaire. Pour cela il faudrait qu’ils soient instruits de la vie des gens, qu’ils soient intelligents et qu’ils abandonnent le dogme de la « transformation » selon lequel toute réforme serait obligatoirement un bienfait pour l’Homme.

Ma France n’est pas celle du passé, d’ailleurs qu’est‑ce que le passé, où commence-t-il, où s’arrête-t-il ? A Jésus de Nazareth, à Louis XI, à la Révolution de 1789, à Napoléon III ?

Ma France c’est celle de l’avenir cuisent construit dans le présent en respectant le travail de nos aïeux, en respectant leurs souffrances, en rendant hommage à leur courage et à leurs déterminations dans les luttes au quotidien.

Ma France c’est celle qui sait dire, au regard des inégalités qui se creusent chaque jour, que toute modernité n’est pas un bienfait.

 Ma France c’est celle qui se bat contre l’hégémonie de ses gouvernants, une France qui refuse la soumission volontaire, une France qui sait se révolter au besoin par les armes contre ceux qui veulent l’assouvir. Une France où les citoyens sauraient faire leur la phrase de Primo de Rivera : « La dialectique est certes le premier instrument de communication, mais quand on insulte la justice et la patrie il n’y a pas d’autre dialectique admissible que les points et les pistolets. »

 

Citoyens : sommes-nous des alouettes?

Une semaine sans billet ce n’est pas bien, je prends le risque de voir mon lectorat se détourner de ce modeste blog. Je pourrais expliquer ce silence par la surcharge de travail : un rapport à finir, des rendez-vous à assurer, la parution de mon dernier livre à organiser, la participation à un colloque…, autant de choses bien réelles. Mais l’origine de ce silence, la vraie raison ne sont pas là. C’est le foisonnement de l’actualité qui m’a à la fois submergé, désorienté et sidéré : comment choisir entre informations sérieuses et celles ressemblant à de véritables billevesées ? Comment poser son regard et organiser une réflexion dans cet univers d’information virale ? Comment écrire quoi que ce soit, c’est-à-dire être soi, dans cette ambiance fétide et immonde d’une information captatrice de l’esprit et organisatrice de la soumission volontaire ? Rappelons-nous l’étymologie de virale comme nous le signale Wikipédia : « L’origine étymologique du terme viralité provient du latin virus qui renvoie au suc, au jus, à l’humeur ou encore au venin, au poison, à la mauvaise odeur, la puanteur ou l’infection[1]. Depuis son origine, un virus renvoie à une image négative de quelque chose d’invisible qui s’immisce et cause du mal. »

Ainsi, l’indépendance de la Catalogne n’est pas pour moi un centre d’intérêt majeur : que les hispaniques se débrouillent. Nous avons eu les Bretons, il nous reste les Corses et nous ne savons pas comment « être » avec nos Ultramarins ; alors que les Pyrénées qui nous séparent nous protègent aussi. Mais le soleil est haut et la Catalogne est devenue un de ces miroirs aux alouettes politiques. Tous les regards médiatiques dirigeaient nos pensées vers cette contrée dont on nous dit que la scission d’avec l‘Espagne serait une catastrophe : pour qui ? La Grande-Bretagne est partie, ni l’Europe, ni la Grande-Bretagne et encore moins l’humanité sont mortes. Restera à voir qui sera la plus blessée des trois, peut-être aucune. Il y a fort à parier que seule la finance mondiale souffrira de ces dissensions à travers une Europe écornée qui aura de plus en plus de mal à imposer son intégrisme économique. En attendant nous continuons à foncer sur le miroir aux alouettes de l’Ordre économique capitaliste et à nous abandonner au chant des sirènes des hommes politiques et des journalistes soumis à la Finance. Nous pourrions nous étonner que « Madrid » devant la montée, vieille de plusieurs décennies, des insatisfactions catalanes n’ait jamais organisé un référendum démocratique ? Peut-être aurait-il eu des effets analogues au Brexit. Où et quand les médias, dans l’affaire de la Catalogne, ont-ils interrogé le principe démocratique ? Poursuivons…

Après la Catalogne ou en même temps les médias nous ont submergés avec un sujet grave : le harcèlement et les agressions que subissent les femmes. Tous les regards étaient tournés vers les réseaux sociaux où une avalanche de dénonciations de personnes, souvent clairement nommées, faisait office de tribunal. Jusqu’à cette journaliste qui a mêlé le porc, innocent animal qu’elle consomme sans doute régulièrement, à ces dénonciations en l’élevant au rang de symbole de l’ignominie des hommes ; elle oublia malicieusement d’utiliser l’adjectif « certain ». Tout d’un coup il apparaissait que tous les hommes ne seraient que des « porcs » (je mets entre guillemets par respect pour l’animal) ou du moins le seraient potentiellement. On y va des pétitions, des messages sur Twitter et autres Facebook sans discernement ; on dénonce des gens, c’est donc de la délation, mais dans la plupart des cas on ne dit pas qui sont les dénonciateurs restés tellement longtemps silencieux ou peut-être, plus simplement, qui n’ont jamais rien vécu de tout cela. Sans doute ces derniers étaient-ils en manque d’aventure ou de notoriété. Jamais les médias ne questionnent l’origine des dénonciations, la bonne fée du gouvernement, Madame Schiappa, prend toute dénonciation pour argent comptant ; curieux d’ailleurs pour un gouvernement qui considère que la Rue n’est pas un moyen d’expression citoyenne. Mais les « réseaux sociaux » ont acquis un statut et une parole démocratique où tout ce qui s’y écrit à valeur de vérité. C’est un peu comme pour ce médicament : le Lévothyrox, pour lequel les médias ont accrédité sans autre analyse les dénonciations sur les réseaux sociaux. Pensez donc : 3 300 000 utilisateurs du médicament et seulement quelque 200 000 signataires de pétitions. Un petit nombre de signataires dont aucun n’a apporté la preuve qu’il était utilisateur du médicament et dont certains ont signé plusieurs pétitions, car il y en eut plusieurs : celle de tel ou tel utilisateur, celle des associations d’utilisateurs, celle d’une avocate (sans doute en mal de clientèle)… Finalement seulement quelques milliers de mécontents, venus de tous horizons et de n’importe quel horizon face à 3 millions d’utilisateurs. Quand les Médias ont-ils interrogé cet aspect de la situation ? C’est donc, sans nier l’existence d’effets secondaires graves, que la majorité des utilisateurs n’a subi aucun effet secondaire, d’ailleurs les Médias ont-ils cherché à savoir si certains se trouvaient mieux avec la nouvelle formule ? Pour ma part, utilisateur de ce médicament depuis presque trente ans je trouve la nouvelle formule plutôt plus efficace que l’ancienne. Que dire de ce procureur qui a cherché à se faire de la publicité en ouvrant un numéro d’appel spécial ? Une fois encore, sans nier l’existence d’effets secondaires, l’affaire a été montée inutilement en épingle et fait aujourd’hui un flop. Un flop parce que les Médias sont passés à autre chose : l’assassinat d’une joggeuse… Mais voilà, une fois encore le miroir aux alouettes d’une information organisée autour du sensationnel et de l’immédiateté, loin de toute réflexion, loin de toute intelligence. Il ne s’agit pas d’informer le public, pour les Médias il n’est question que de travailler l’émotion qu’ils peuvent susciter dans le public. Faire exploser l’émotion empêche l’émergence d’une pensée rationnelle, tant mieux cela maintien les gens dans la soumission volontaire comme le souhaitent les gouvernants et les financiers.

Le citoyen a le devoir de se former et d’être formé à l’esprit critique, c’est le rôle de l’École, puis le travail de tout un chacun. Nous pourrions alors louer ce qu’annonce la lettre d’info de la République en Marche[1] du 29 octobre 2017 : « Pour nous, à La République En Marche, l’action politique ne se cantonne pas à l’activité des ministères et du Parlement. Quand les citoyens s’engagent, quand ils débattent, quand ils trouvent des solutions ensemble, ils participent pleinement à l’exercice de la démocratie. Mais nombreux sont ceux qui ne franchissent pas le pas, faute de moyens, de temps. Mais nombreux sont ceux qui ne franchissent pas le pas, faute de moyens, de temps. Aussi parce que la politique ne leur parle plus. Notre volonté, à La République En Marche, c’est d’être un déclencheur, un catalyseur et un accélérateur de cet engagement des citoyens dans la vie politique. C’est pourquoi nous lançons le Campus. C’est notre espace de formation pour les citoyens. » Mais, comment nous réjouir quand on observe le fonctionnement des membres de ce mouvement entièrement soumis à la parole du chef ? Comment envisager que la parole apportée soit critique quand on lit l’interview d’un membre de LREM qui prépare l’élection municipale de 2020 à Poitiers[2] : « Vous savez, ça fait 23 ans que je gère ma boîte. Il faut savoir écouter les gens, mais parfois savoir trancher », dit Bouziane Fourka (chef d’entreprise). Le chef d’entreprise prévient : « Ici, on ne fait pas de la politique, on fait un projet. » Si la politique ce n’est pas faire des projets, qu’est-ce ? On voit à travers cet exemple l’inintelligence et l’inculture qui ont gagné la sphère du Politique et de la Politique, nous sommes soumis au régime autocratique de la pensée unique : celle de l’Ordre de la Finance. Alors, en citoyens éclairés, en adultes responsables, en hommes cultivés soyons critiques et ne tombons pas dans le piège d’une pseudo formation où seuls les « experts de l’économie libérale » viendront porter la bonne parole. Nous savons, pour ceux qui sont assez vieux pour avoir connu les dérives des pensées uniques : Maoïste, communistes, etc, à quoi s’expose un peuple qui se soumet au miroir aux alouettes d’une pensée unique. Ne croyons pas que notre parole sera prise en considération parce qu’on nous offre un espace de parole sur des réseaux sociaux ou sur des plateformes dites citoyennes sur lesquels les « déposants » ne déclinent pas leur identité, voire se cachent derrière des pseudonymes. La citoyenneté s’exprime dans les urnes mais ce n’est pas suffisant ; la citoyenneté est un travail voire une lutte quotidienne. La citoyenneté c’est transformer l’utopie en politique puis en projet de société ; la citoyenneté édifie les conditions d’un vivre ensemble, loin de ces rassemblements qui ne sont que des espaces de côtoiement où il n’existe aucun échange. La citoyenneté c’est la condition essentielle de la solidarité c’est-à-dire de l’échange entre des personnes. Nous ne pouvons pas construire une société solidaire si la politique ne se fabrique qu’à travers une pensée unique, qu’à travers des politiques et des politiciens (et gouvernants) inféodés à l’expression médiatiques de lobbies qui ne s’expriment que pour eux-mêmes. On voit bien comment aujourd’hui pour être dans les médias la secrétaire d’Etat aux droits des femmes saute sur tout ce qui bouge dans les réseaux sociaux, rejetant au loin toute réflexion et même tout respect de la dignité des personnes, comment certaines stars des médias s’arrogent le droit de faire la leçon aux magistrats[3], comment les Médias édictent de facto un verdict avant que les procès aient eu lieu… Tout ça n’est qu’un miroir pour nous éblouir en nous faisant croire qu’on s’occupe de nous. La politique a pour mission de sursoir à la décision pour que cette décision soit rationnelle, voire juste. C’est bien le sens de ce que dit Marcel Gauchet lorsqu’il regrette qu’on discute si peu dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale depuis le mois de juillet dernier. Le débat public est consubstantiel du respect de la dignité du citoyen. L’Assemblée est un lieu de débat, les Médias, sociaux ou autres, ne sont pas un lieu de débat, ils ne sont qu’un lieu d’information, et encore de quelle information.

Citoyens, soyons fiers de nous, soyons critiques de la parole publique, soyons dignes, ne nous précipitons pas sur tout ce qui brille !

[1] https://mail.google.com/mail/u/0/#inbox/15f672c03194b39b

[2] A Poitiers des marcheurs préparent les municipales de 2020, Médiapart le 26 OCTOBRE 2017

[3] Je pense là à l’animateur Nagui, grand philosophe et fin connaisseur du droit, qui sentencieux lançait aux magistrats « je ne vous félicite pas ».