Fatigue, haine et dictature…

Après un long silence sur mon blog, je ne savais pas dans quel ordre mettre les mots du titre de ce billet, alors j’ai laissé faire le rythme qui circulait dans mon esprit.

Le mot « Fatigue » vint en premier sans doute venu de la lecture du billet de Christophe Bouillaud[1] : « Lassitude 1989-2019 » dans lequel l’auteur décrit et explique pourquoi une lassitude profonde l’a amené à moins écrire sur son blog : « J’ai longtemps hésité avant de rédiger ce post, car, après tout, mes sentiments ne devraient regarder que moi. Or il se trouve que, depuis quelque temps, je ressens une grande lassitude – des collègues de la noble institution où j’enseigne l’ont d’ailleurs remarqué à ma mine parfois défaite. Au moins cela expliquera-t-il sans doute aux lecteurs de ce blog pourquoi j’y me fais rare. »

Pour ma part, étant retraité, je ne suis plus confronté à la répétitivité inhérente à tout exercice professionnel. J’ai connu cela mais à 66 ans j’ai rompu les amarres et les routines qui peuvent organiser la vie d’un retraité n’ont rien d’opprimant ni de contraignant si on les conscientise et que l’on a suffisamment de vigueur pour s’en abstraite autant qu’on le veut ou que les invitations externes nous y invitent. J’ai réussi à garder, et je suis un privilégié, des activités, pas trop nombreuses mais variées, qui me mettent en contact avec des publics de tous âges et de provenance professionnelle et sociale diverse. La retraite a cet avantage sur le temps professionnel obligatoire qu’elle permet des choix, surtout celui de ne pas faire.

Toutefois, comme lui, la rencontre et la discussion avec les jeunes m’amènent très souvent dans une perplexité profonde. Je m’insurge contre leur manque d’engagement, leur choix de satisfaire rapidement trop de plaisirs dont ils croient qu’ils pourraient s’agir de désirs, et d’ailleurs faut‑il toujours satisfaire des désirs qui souvent ne sont pas des besoins. Fi de cela car les jeunes ne sont jeunes que provisoirement et comment leur reprocher d’être de leur époque. Bien sûr j’ai vécu « mai 68 » (j’avais 16 ans le 22 mai), vu l’arrivée d’un astronaute sur la lune parce qu’ayant des parents aisés financièrement nous avions la télévision depuis 1962, la chute du mur de Berlin a retenti dans mon esprit parce que j’avais lu « L’archipel du goulag » et déjà avant j’étais ancré dans une sorte d’anticommunisme, et au final quand je revois mes années entre 15 et 25 ans nous n’étions pas si nombreux dont on pouvait dire que nous étions des « jeunes engagés, militants, politisés, syndiqués ». Nous étions peu nombreux parce que les années qui ont suivi 1968 furent celles d’une explosion tel un feu d’artifice : libération de la sexualité, euphorie économique, développements de technologies ; c’était le déchaînement de la société de consommation et de celle du spectacle. Dans ces années on surconsommait, on achetait au-delà de la satisfaction de ses besoins vitaux

Si la fatigue, aujourd’hui, m’empreint c’est sans doute que, comme Christophe Bouillaud, je pense que si la chute du mur de Berlin a pu marquer notre génération par un regain d’espoir et d’espérance en un monde meilleur, force est de constater que le renouveau n’a pas été au rendez-vous. Combien d’entre-nous ont-ils vu ou simplement cru que cette « chute » marquait la fin possible voire imminente des conflits de toutes natures : entre pays, entre « ethnies », entre religions, entre communautés… Certains n’ont-ils pas été euphoriques au point que même les conflits interpersonnels disparaîtraient ? Et puis rien ! Le monde, les Femmes et les Hommes restent identiques à ce qu’ils étaient, en France comme ailleurs, perpétuant les mêmes conflits comme le rappelle Christophe Bouillaud : « La seconde raison est que ce retour sur 1989, pour le trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, ne peut que souligner la très mauvaise pente de nos sociétés occidentales en général, et de la France en particulier. Entre la énième polémique sur le voile islamique, la énième émeute de banlieue, la énième réforme sécuritaire n’apportant rien à la sécurité des citoyens mais tout à un État autoritaire 2.0 à venir et la énième réforme néolibérale destinée à mettre à mal l’édifice de droits économiques et sociaux construits depuis la fin du XIXe siècle au nom d’une très fantasmatique compétitivité du pays et surtout d’un intérêt de classe, aussi bien compris que désormais restreint à la haute bourgeoisie d’affaires, j’ai vraiment bien du mal à me réjouir. »

La haine vient alors dans mon esprit lorsque je constate cet état d’enlisement dans lequel a sombré notre humanité malgré les fantastiques progrès philosophiques et sociaux faits entre le 18° et la première moitié du 20° siècles. J’ai toujours été passionné par la politique mais je me suis toujours tenu à distance des partis et des idéologies. La première fois que j’ai discuté avec un homme politique c’était en juillet 1978 avec Edgar Faure qui, alors ministre de l’Éducation nationale, m’avait reçu au ministère[2], puis je le rencontrais à nouveau plusieurs fois en diverses occasions, puis il y en eut d’autres dont certains comme Léopold Sédar Senghor n’étaient plus dans la politique lorsque j’eus le bonheur d’échanger avec eux. Il y eut ceux-là mais il y eut les suivants dénués de bon sens social et d’ambition humaniste ; les politiciens sont devenus, petit à petit, des gestionnaires, que des gestionnaires.

La haine est moins, peut-être même pas du tout, contre eux que contre moi qui ne me suis pas battu plus et contre nous ‑ceux de ma génération qui, gavés de bien-être, n’avons pas vu venir ce monde déshumanisé qui s’est mis en place. Aujourd’hui, cette haine s’amplifie devant l’avancée, en France, d’un gouvernement autoritaire antichambre de la dictature. J’entends Macron me crier : « allez essayer la dictature ! ». J’ai vécu et travaillé dans des pays dans lesquels une personne ou un groupe de personnes décidaient de tout, n’est-ce pas ce qui existe aujourd’hui en France où les débats parlementaires ne se font qu’à l’aune de l’accord présidentiel comme ce fut le cas pour le congé octroyé pour le décès d’un enfant, où le président de la République reproche à la Justice de ne pas ouvrir un procès pour une personne reconnue irresponsable conformément à la Loi, etc. Dans les pays autoritaires la police peut commettre des exactions : blesser, tuer, incarcérer à sa guise avec la bénédiction du gouvernement, n’est-ce pas ce qui s’est passé avec les Gilets Jaunes et maintenant avec les lycéens ? Dans un pays autoritaire la presse est menacée quand elle n’est pas muselée, n’a‑t‑on pas vu ces derniers mois des journalistes molestés et mis en garde à vue voire renvoyés devant des tribunaux ? Peut-on dire que la presse est libre quand elle est si unanimement favorable au gouvernement comme ce fut le cas pour la contestation contre la réforme de retraites ?

J’ai la haine, comme on dit chez les jeunes ; j’ai la haine et sans doute suis‑je plus hargneux que Christophe Bouillaud sans doute parce que plus vieux donc plus aigri d’avoir tant échoué. Lui nous dit : « La Présidence d’Emmanuel Macron me semble tellement contraire à tout ce qu’il faudrait faire pour apaiser ce pays qu’il m’est en effet difficile de ne pas penser que tout cela va très mal finir. En fait, cela a déjà très mal fini si l’on pense à tous ces manifestants Gilets jaunes bien amochés par les forces de l’ordre au cours de l’année qui vient de s’écouler, à cette incapacité inouïe à entendre les maux de la société de la part du pouvoir en place. », je pense, semble-t-il au contraire de lui, qu’Emmanuel Macron conduit délibérément la politique qu’il met en œuvre, il sait sa politique délétère pour le pays ; Emmanuel Macron souhaite intimement détruire tout ce que nos aïeux ont construit, parfois dans le sang et toujours dans la douleur, d’ailleurs ne l’a-t-il pas martelé durant sa campagne électorale : l’État providence de 1945 a vécu, je veux transformer la France… Il fait vivre le pays au rythme de la communication et du vide politique ; il lui importe peu que le pays se délite, que le nombre de pauvres augmente puisque ceux-là « ne sont rien » puisqu’ils n’ont pas réussi.

L’important pour Macron c’est de préparer un pays où les prédateurs de la finance pourront s’épanouir et faire croître leur fortune. Macron prépare le pays pour les prédateurs de la finance comme Patrick Le Lay[3] préparait les cerveaux pour recevoir la publicité des marques. Il y a une deuxième chose importante, si ce n’est primordial, pour Emanuel Macron : Lui ! On reconnaît facilement chez lui les traits d’une personne narcissique : arrogant, autosuffisant, goût du pouvoir et besoin d’être admiré, et égoïsme. Cet égoïsme se manifeste par le refus de prendre réellement en compte l’autre et ses besoins, le narcissique tend à n’accorder d’attention à l’autre que tant que celui-ci sert ses ambitions, le narcissique dévalue et exploite les autres. Non seulement sa gouvernance pointe ce trait narcissique mais sa communication le confirme et montre à quel point il cherche, voire a besoin, d’être le chef adulé. Sans doute, mieux que Jupiter, se voit-il en Imperator !

Mais, les empereurs ont tous mal fini et tous ont entraîné leur pays dans le chaos même s’ils ont, parcimonieusement, réalisé des choses intéressantes sur le plan sociétal.

Le contexte social et intellectuel fait le lit du futur empereur. Les écrits des scientifiques sont peu critiques, se limitant à la description de faits. Quand bien même seraient-ils plus engagés qu’ils n’auraient aucun effet tant la masse des éditorialistes et des politiciens ne s’y intéresse pas, d’autant moins que la plupart du temps éditorialistes et politiciens sont incapables de comprendre ces écrits. C’est comme si les politiciens et leurs affidés des médias disaient comme l’écrit Ch. Bouillaud : « Publiez, publiez, braves gens, nous doutons encore et encore de ce que vous avancez si doctement, et, pendant ce temps-là, nous mènerons à bon terme nos petites et grandes affaires. »

Dictature ? Non pas encore, mais comme le dit François Ruffin[4] : « L’oligarchie a une puissance en face de nous qui est énorme. Elle dispose d’appareils en France et à l’échelle internationale : la publicité, les médias, la Banque centrale européenne la commission européenne, le Sénat, le Conseil constitutionnel… Pour secouer ça, il faut un bloc historique. Ma vision de l’histoire c’est que les seuls moments où on a avancé, où les intérêts du peuple ont avancé, c’est le moment où il y a eu la jonction des classes intermédiaires et des classes populaires. » C’est justement cette jonction qu’Emmanuel Macron veut empêcher. Il faut rendre inaudible voire impopulaire les mouvements contestataires : d’où le matraquage médiatique défavorable aux contestataires, renforcé par une violence policière d’abord commandée qui est devenue endémique ; les contestataires et les opposants doivent être montrés comme des parias, des diables de la pire espèce. Alors, on les envoie devant le juge : Fillon, Mélenchon, Marine Le Pen, Bayrou en même temps qu’on protège ceux de sa cour : Collomb, Ferrand, Pénicaud, Kholer… On va même jusqu’à rouvrir les guerres de religions et monter en épingle médiatique et de communication ministérielle la moindre histoire de mœurs (même s’il est justifié de dénoncer et de condamner) pour faire oublier l’essentiel du désastre qui s’abat sur la société avec force communication pour accuser certains là où pour des faits analogues on excuse les affidés ; l’opinion se détourne des causes des maux de la société et reçoit tous les traitements c’est‑à‑dire la parole macronienne (les députés et les journalistes fonctionnant comme des perroquets enrubannés qui répètent la leçon élyséenne) comme elle le ferait d’un placebo. Arrivera le jour où le placebo montera son inefficacité et ce sera l’effondrement parce que trop tard pour réagir.

J’ai la haine contre ces pleutres qui soutenaient (dans les sondages et anonymement) le mouvement des Gilets Jaunes puis les grèves contre la réforme des retraites, mais qui ne s’engagèrent dans rien. Cependant ma haine est tempérée parce qu’il faut bien reconnaître que ces lâches se trouvent confrontés à des obligations telles que le remboursement d’emprunt, certains sont lâches parce que tellement abêtis par le discours médiatique qu’ils ne sont plus capables d’avoir le moindre sens critique et donc de s’engager dans une action de contestation même si celle-ci vise à préserver leur avenir, et puis il y a les « classiques », ceux qui ont la lâcheté dans leur ADN, ceux qui viscéralement ont peur de tout même d’eux.

Nous ne sommes pas (encore) en dictature, cependant je rejoins Christophe Bouillaud lorsqu’il écrit : « En tout cas, pour ce qui est de la France contemporaine, les récents choix d’Emmanuel Macron et de certains de ses ministres sont exactement ceux qu’il faut faire pour encourager encore plus l’électorat à considérer le Rassemblement national comme un choix électoral des plus légitime – plus légitime que cela, à poser toujours et encore les bonnes questions comme disait déjà en son temps un ministre socialiste, il va mourir de sa belle mort. » Face au comportement et à la politique délétère lise en place par E. Macron son opposition purement médiatique au Rassemblement National ne lui garantira pas une victoire à coup sûr en 2020, s’il veut s’assurer de cette victoire il faut qu’il supprime toutes les oppositions et par n’importe quel moyen.

Ainsi, fatigué mais pas épuisé et certainement pas abattu, l’écriture convertissant la haine en saine et revivifiante pensée, je n’abandonne pas « le combat » même si mes propos restent au bord de l’abîme de l’oubli. Peu importe ce qu’il restera de moi mais il restera de mes pensées comme l’écrit Michel Scouarnec dans ce beau poème :

Il restera de toi ce que tu as donné
Au lieu de le garder dans des coffres rouillés…
Ce que tu as donné en d’autres fleurira…

Il restera de toi ce que tu as offert
Entre tes bras ouverts un matin au soleil…
Ce que tu as offert en d’autres revivra…

Il restera de toi un sourire épanoui
Aux bords de tes lèvres comme au bord de ton cœur…
Ce que tu as ouvert en d’autres grandira…

Il restera de toi ce que tu as semé
Que tu as partagé aux mendiants du bonheur…
Ce que tu as semé en d’autres germera…


[1] Christophe Bouillaud, professeur de sciences politiques à l’IEP de Grenoble, https://bouillaud.wordpress.com/

[2] Si un jour, sans doute de grand ennui, j’écrivais mes mémoires je raconterais cette rencontre : sa raison, son déroulement et comment elle m’a marqué.

[3] « Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective ”business”, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (…).

Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (…).

Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise. », dans Les dirigeants face au changement (Editions du Huitième jour) où Patrick Le Lay, PDG de TF1, est interrogé parmi d’autres patrons.

[4] F Ruffin, « le combat, c’est de sortir du productivisme et du consumérisme », La Décroissance, n°165, décembre 2019/janvier 2020.

Carlos GHOSN : complicité de la France ?

Ce 31 décembre 2019 les télévisions en boucle n’ont que l’évasion de Carlos Ghosn à la bouche, reléguant ainsi la grève et les manifestations contre la réforme des retraites au second plan. Comment ne pas penser qu’une telle affaire arrange bien un président de la République et un gouvernement empêtrés dans une communication et une stratégie de répression policière nullissimes. Voilà qu’à la stratégie du pourrissement vient s’ajouter, grâce aux nouveaux chiens de garde que sont les chaînes de télévision en boucle, la stratégie de l’enfouissement. Or, chacun sait bien que dès lors que les médias ne parlent plus de quelque chose, l’opinion publique se délite et la chose sombre dans les oubliettes de l’histoire. Donc, pour un temps au moins, exit la contestation contre la réforme des retraites, vive l’évasion d’un milliardaire.

Au-delà de la question médiatique, se pose celle du lien possible entre un gouvernement aux abois et l’évasion d’un individu adulé, protégé, par ce gouvernement et visiblement soutenu par les députés LR. On se souviendra de l’extrême lenteur de la réaction de Bruno Le Maire, Ministre de l’Économie, qui a attendu près de quatre mois avant de permettre à Renault de décider de remplacer son PDG et bien entendu il a comme, il se doit, tartiné ses propos d’une bonne couche de présomption d’innocence : « “ J’ai toujours indiqué, en rappelant la présomption d’innocence de Carlos Ghosn, que s’il devait être durablement empêché, nous devrions passer à une nouvelle étape. Nous y sommes”, a déclaré le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, sur LCI (Le Monde 17/02/2019). Et, réagissant à la demande de députés LR qui souhaitaient que la France demande le rapatriement de Carlos Ghosn, Bruno Le Maire « a néanmoins assuré avoir fait « tout ce qui était nécessaire pour que Carlos Ghosn ait la protection consulaire » et « pour que sa présomption d’innocence soit défendue ». (BFM TV 17/11/2019) »

S’il n’y a pas à critiquer le rappel de la présomption d’innocence, une fois de plus on remarquera que c’est un principe à géométrie variable, point n’est besoin de rappeler aux lecteurs le nombre fantastique d’affaire où elle n’a pas été respectée que ce soit par les médias ou par les gouvernements y compris l’actuel. Toutefois on s’étonnera que la France ait besoin de s’assurer que cette présomption d’innocence soit défendue, est-ce que la France croirait que le Japon ne serait pas un État de droit ou que, comme le clame Carlos Ghosn, l’État japonais n’instruirait qu’à charge ? On voit bien là l’envie du gouvernement, donc du président de la République, d’accorder à Monsieur Ghosn une protection particulière. Il se mobilise moins et le Consulat de France au Mali est moins actif à l’endroit de Sophie Pétronin otage depuis le 24 décembre 2016. Que « pèse » une femme médecin fondatrice et animatrice d’une association humanitaire à Gao face à un roi de la finance ?

Vient alors une deuxième question : quelle implication la France a-t-elle pu avoir dans l’organisation et la réalisation de l’évasion de Carlos Ghosn ? Chacun va s’insurger contre une telle interrogation : comment imaginer que ce gouvernement si peu machiavélique, si peu menteur, si peu manipulateur, pourrait-il être impliqué dans une telle opération ? Toutefois, face à cette rocambolesque évasion une foultitude de questions se présente.

Les médias, qui ne sont pas à une approximation près, demandent comment Carlos Ghosn a pu quitter le Japon puis atterrir en Turquie alors que ses passeports lui ont été retirés. C’est une question sans intérêt tant il est évident que dans une telle opération c’est la clandestinité qui prévaut sur tout. Supposons toutefois qu’il ait voyagé au vu de tous, alors soit les autorités japonaises ont consenti à le laisser partir et on se demandera quelles tractations auraient pu avoir lieu entre la France et le Japon pour que subitement le Japon cède. Cette hypothèse n’est pas la plus vraisemblable au regard de la mentalité nippone et surtout à l’impact politique que cela aurait au Japon.

Une autre hypothèse serait que les services de renseignements français, leurs agents en possèdent les compétences et les capacités, aient organisé cette évasion. Depuis l’affaire du Rainbow Warrior[1] la presse ne nous a pas fait connaître d’autres « exploits » de nos services secrets, quoi qu’il en soit des compétences de ces services, il est peu vraisemblable qu’ils soient directement intervenus dans cette évasion. Le Liban, alors ? On sait les liens entre Carlos Ghosn et le Liban, on sait aussi les liens historiques et politiques entre la France et le Liban et notamment ceux qu’entretient Emmanuel Macron avec l’ancien Premier ministre Saad Hariri et à travers lui avec la communauté de la finance libanaise[2].

Il est bien possible que la communauté financière libanaise qui avait organisé une campagne de soutien à Carlos Ghosn, ait organisé son évasion. Toutefois une telle organisation et sa mise en œuvre nécessitent des compétences que n’ont pas les malfrats « ordinaires », peut‑être peut-on les trouver chez quelques mercenaires, mais plus vraisemblablement, parce que cette évasion les arrange, c’est auprès d’États et de leurs services secrets que la clique de la finance aurait pu trouver de l’aide et du savoir‑faire.

Ce n’est pas la famille de Carlos Ghosn toute seule qui a pu prendre en charge cette évasion, les relations entre la famille Ghosn et le locataire de l’Élysée sont suffisamment méconnues pour qu’on ne s’aventure pas à impliquer la France dans cette évasion, du moins par cette implication‑là. Peut-être peut-on avoir un autre regard, et plus de suspicions, pour ce qui serait d’une aide apportée par la France à l’État libanais pour mettre en œuvre l’évasion d’un de leurs plus riches citoyens.

Tout ça n’est que supputations ou hypothèses ; l’histoire seule dira un jour le vrai de cette affaire, dans deux jours, dans dix jours, dans trente ans ou jamais. Il serait surprenant que la presse nous informe vraiment ou seulement pose des hypothèses sérieuses sur les conditions et les commanditaires de cette évasion. Rappelons-nous comment, et cela n’a pas changé bien au contraire sous le règne de Macron, les autorités françaises avaient guidé la presse et manipulé les informations dans l’affaire de Rainbow Warrior[3] : « Dans un premier temps, les autorités françaises tentent de manipuler les médias en multipliant les écrans de fumée. Les ondes et la presse diffusent une litanie de fausses pistes : agents provocateurs, services secrets britanniques ou russes, militants d’extrême droite, barbouzes calédoniennes, etc. ».

En attendant de connaître la vérité sur l’organisation de cette évasion, cette affaire montre ce que le monde de la finance, celui dont est issu Macron et qu’il veut « étatiser » en France, a de plus puant, rappelant la citation de La Fontaine : « Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». Carlos Ghosn ne sera pas jugé en France, malgré les enquêtes en cours ; s’il devait l’être le gouvernement français prendrait le risque d’une demande d’extradition de la part du Japon, comment Emmanuel Macron répondrait-il à une telle demande ? Déjà, sur la page Wikipédia qui lui est consacrée, consultée le 31 décembre à 15h30 peut-on lire : « Il a en outre déclaré pouvoir enfin communiquer librement avec les médias. », une fois encore la justice, ou ce qu’il en reste, va se déplacer des salles d’audience vers les journaux.

En attendant, cette évasion qui semble avoir eu lieu le dimanche 29 décembre[4], est annoncée par les médias français seulement ce mardi 31, jour où le président Macron doit délivrer ses vœux à une France endolorie par 27 jours de grèves contre une réforme inique ; de quoi mettre du sucre dans la potion amère et calmer la toux de l’opinion publique !


[1] Alors que le navire était en route en 1985 vers Mururoa afin d’entraver ces essais, et qu’il mouillait dans le port d’Auckland en Nouvelle-Zélande, il fut coulé par des agents des services secrets français, déclenchant l’affaire du Rainbow Warrior.

[2] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2019/09/20/declaration-du-president-emmanuel-macron-avec-saad-hariri-president-du-conseil-des-ministres-du-liban

https://www.20minutes.fr/politique/2171831-20171119-crise-moyen-orient-pourquoi-emmanuel-macron-saisi-cas-saad-hariri

Saad Hariri et ses arriérés français, https://www.liberation.fr/planete/2017/11/16/saad-hariri-et-ses-arrieres-francais_1610615

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_du_Rainbow_Warrior

[4] « Carlos Ghosn est arrivé lundi 30 décembre à l’aéroport de Beyrouth. Selon le journal libanais al-Joumhouriya, qui a dévoilé l’information, le patron déchu de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi est arrivé à Beyrouth dans un avion en provenance de Turquie. », selon RTL https://www.rtl.fr/actu/justice-faits-divers/les-infos-de-7h30-fuite-de-carlos-ghosn-la-seule-possibilite-qui-lui-restait-dit-un-ami-7799806126

Réforme des retraites, enfumage et médias.

Comment peut-on croire que le bon peuple va adhérer à un projet de réforme des retraites sans que les tenants et aboutissants ainsi que les composantes détaillées ne lui aient été communiqués ? Le gouvernement à la suite du discours de Macron pendant sa campagne n’argumente son projet que sur deux points : l’universalité et l’épargne par points.

Les médias, et bon nombre d’éditorialistes des chaînes de télévision, en particuliers celles du service public et BFMTV, acquis au discours macronien ne questionnent pas « le point » : comment sera-t-il acquis, combien « rapportera-t-il », qui fixera la règle acquisition-rapport ? Dans une réunion récente à Poitiers Jean-Paul Delevoye a indiqué que l’acquisition se ferait sur la base de 1 point pour 10€ cotisés et que la restitution se ferait sur la base de 0,55€ le point. Cependant il ajoutait que rien n’est fixé, tout en garantissant que la loi garantirait la valeur du point qui serait fixé paritairement par les partenaires sociaux mais in fine la valeur serait soumise au vote des parlementaires. Donc, si le président de la république décide de baisser la valeur du point il le peut par l’intermédiaire d’une majorité qui lui est acquise et soumise. N’est-il pas du devoir moral (déontologique ou éthique) des journalistes d’éclairer l’opinion sur un élément aussi essentiel de la réforme ?

On voit à travers cet exemple comment les journalistes de ces médias manipulent l’opinion pour qu’elle adhère au plan macronien : pas de mise en discussion des différents éléments de la réforme, interviews en micro-trottoir très majoritairement de personnes favorables à une réforme dont elles seraient bien incapables d’en dire le fondement et les répercussions comme ce reportage samedi 7 décembre au JT de 20h sur France2. Je laisse aux spécialistes de la communication et aux sociologues le soin d’analyser le contenu des réponses des retraités de la Côte d’Azur interrogés dans ce reportage. Et, ce matin lundi 9, sur France Info on nous annonce que des ministres sont chargés de discréditer la CGT, notamment l’ineffable Djibari qui accuse le syndicat de n’assister à aucune réunion et de « faire de la politique », on pourrait s’attendre à ce que les journalistes enquêtent et nous disent la réalité de la situation, mais non, loin de ce travail honnête une journaliste parlant des blocages de dépôts de bus nous dit que ce sont des syndicalistes qui organisent ces blocages « notamment ceux de la CGT » !

Dans la même ligne il faut souligner la forte propension de ces médias pour interroger les salariés des transports (SNCF et RATP) qui bien entendu parlent des problèmes qui leur sont spécifiques. En même temps ces journalistes oublient de signaler que les finances publiques comblent très largement le déficit de la caisse de retraite des agriculteurs. Non satisfaits de leurs oublis ces journalistes donnent dans le fake-new ou plutôt dans le bullshit : pas faux, mais pas totalement vrai. Récemment, à propos des enseignants, sur France2 on indiquait que pour les fonctionnaires les primes représentent 20 % de leur revenu ; mais comment peut-on se satisfaire de cela qui cache une disparité énorme ? Un professeur des écoles ne perçoit qu’à peine 4 % de prime (en moyenne notamment si on exerce en zone sensible ou pas), un fonctionnaire de catégorie C, c’est-à-dire les plus petits salaires, n’a la plupart des fois même pas 4 % de prime, ce qui est bien différent des primes des Hauts Fonctionnaires… En n’appuyant leur démonstration que sur ce système de bullshit les journalistes sont bien là dans une manœuvre évidente pour montrer qu’il existe bien des « privilégiés » et ce faisant ces mêmes journalistes manifestent ainsi un soutien inconditionnel au gouvernement.

De toute évidence ces médias et ces journalistes sont le bras armé de la propagande gouvernementale. Ils le sont tellement qu’ils ne posent même pas la question du futur maintien de certains régimes spéciaux comme pour les militaires et les policiers. Qu’est-ce qui justifie que ces deux catégories bénéficient d’avantages dont les sapeurs-pompiers et le personnel hospitalier seront exclus ? Pas plus que les journalistes ne réagissent aux déclarations de Darmanin lorsqu’il annonce que la hausse de compensation des cotisations des agriculteurs sera compensée par une baisse de leur CSG ; on s’attend à ce que soient questionnées les conséquences sur l’assurance maladie de ce cadeau fiscal.

Donc le nouveau système de retraite n’aura rien d’universel. À ceux qui bénéficieront des avantages d’un régime particulier par compensation (baisse de la CSG, moindre cotisation pour la part de revenu supérieur à 10000 €…) je vais rappeler un conte indien[1] qui raconte l’histoire d’un roi dont la mère avant de mourir souhaitait une dernière fois déguster des mangues. Ce n’était pas la saison alors le roi dépêcha des messagers qui revinrent trop tard. Inquiet que son fantôme vienne le tourmenter, il demanda conseil aux prêtres qui lui suggérèrent qu’il leur donnât une mangue d’or à chacun en remplacement afin de satisfaire à l’offrande. Les prêtres s’en furent, chacun portant sa mangue d’or, et passèrent devant la maison du clown Tenali Rama qui tenait des barres de fers rougies au feu en leur extrémité. Il interpella les prêtres : « Saviez-vous que chaque prêtre marqué par ces fers deux fois ou trois fois recevra deux ou trois mangues d’or ? » Lorsque les prêtres qui avaient accepté d’être marqués au fer demandèrent au roi des mangues supplémentaires celui-ci s’emporta et alla quérir le bouffon qui s’expliqua : « Quand ma mère était souffrante le docteur me dit de chauffer des fers et de les placer sur ses articulations douloureuses, mais je n’ai pu le faire avant son décès. Alors j’ai suivi votre exemple face à la crainte que l’esprit de ma mère ne vienne me tourmenter. » Chacun, notamment les agriculteurs, interprétera cette histoire à l’aune des cadeaux que le prince Jupiter leur fera pour garantir sa propre quiétude.

Incroyable comme ce système universel non seulement ne le sera pas mais à quel point il opposera les Français entre eux. Sous prétexte de réduire les inégalités il va augmenter les injustices et précipiter vers une retraite par capitalisation quand Jupiter aura, comme en Suède, montré que le système ne fonctionne pas bien. Sans doute est-ce pour cette raison que Macron a choisi Delevoye, conseiller de l’institut des assurances, pour conduire ce projet : un projet qui vise à rendre inopérant la retraite par répartition pour diriger les gens vers les assurances privées. C’est là une stratégie toute macronienne : rendre inefficace pour imposer ce qu’il a choisi. C’est ce qu’il fallait entendre quand il s’égosillait à dire « Je veux transformer la France ! », or transformer ce n’est pas améliorer par réforme, transformer c’est faire passer d’une forme à une autre ; ainsi il ne s’agit pas pour lui d’améliorer le système de retraite par répartition mais de le remplacer progressivement par un système par capitalisation. Pour qu’une transformation soit bien accueillie, il ne faut pas utiliser les outils du passé, il faut sans doute se déconnecter du passé pour s’inscrire dans un projet, ici un projet de société, nouveau. Ce projet nouveau Macron ne l’a pas, ne l’a jamais eu, son seul projet est ultralibéral au sens des sciences économiques basiques et vieillottes qui négligent le facteur humain ; sans doute faut-il voir ici ce qui a permis de construire une image de « président des riches ». Son image de « disrupteur » est exacte mais il n’est pas certain que la disruption puisse s’appliquer à la politique, un pays ce n’est pas un start-up. Il aurait dû savoir qu’on ne construit pas une unité sociétale en distribuant quelques miettes aux plus pauvres au détriment des moins riches et en préservant les plus riches. Il aurait dû savoir qu’on ne construit pas une unité sociétale en méprisant les gens et en rejetant les « corps intermédiaires » qui ne sont, si on me permet l’expression, qu’un prolongement des gens, des citoyens.

Alors, à Jupiter, mais il est trop narcissique pour entendre cette leçon, et à ses sbires, trop infatués et soumis pour en comprendre les subtilités, je livrerai ce conte chinois[2] : « Le Souverain Jaune évoluait librement au nord de l’Eau Rouge, il s’éleva sur les collines des monts Kulun et regarda vers le sud. Sur le chemin du retour, il perdit sa perle obscure. Il demanda successivement à Intelligence, à Vue Perçante et à Analyses de la chercher sans qu’ils la trouvassent. Il dépêcha alors Oubli des Images qui la découvrir. « Étrange que ce soit Oubli des Images qui l’ait trouvée. » Remarqua le souverain. » La puissance s’acquiert et se maintient ni par des signes extérieurs, comme la perle du conte, de pseudo-débats ou un autoritarisme forcené, ni par l’étalage d’un savoir qui imposerait une vérité ; la puissance s’acquiert en oubliant toute intention de puissance et en écoutant les autres, ça s’appelle alors de la légitimité et de l’autorité au sens moral. Dans le cas présent et en matière de gestion politique la légitimité se construit en écoutant les Autres, surtout ceux qui n’ont pas adhéré au programme électoral et qui étaient bien plus nombreux que ceux qui ont voté pour E. Macron en mai 2017. C’est là un paradoxe mais aussi une perversité du système électoral français qui peut transformer une minorité en majorité, et l’on s’étonnera que les citoyens se détournent des élections ; un tel système ne peut qu’alimenter le « voter ça ne sert à rien ».


[1] A.Goreau Ponceaud, E. Ponceaud Goreau, Mythologie indienne et connerie d’aujourd’hui, in Histoire universelle de la connerie, ed Sciences Humaines.

[2] S. Feuillas, Que faire de notre bêtise ? Réflexions sur l’idiotie en Chine ancienne, in Histoire universelle de la connerie, ed Sciences Humaines.

Gilets Jaunes, Macron et stratégie de la peur

Si la violence n’est pas excusable, elle peut toujours être expliquée et n’apparaît jamais sans raison. Ces causes peuvent être rationnelles ou irrationnelles, si elles ne sont pas toujours visibles elles sont discernables pour peu qu’on veuille bien y réfléchir, qu’il s’agisse de la violence des Gilets Jaunes ou de celle de la police.

La violence de certains des Gilets Jaunes est aussi rationnelle qu’irrationnelle, tout dépend du point à partir duquel on la regarde. Lorsque la parole ne porte pas, lorsqu’on n’est pas entendu, lorsqu’on subit des violences et qu’il faut faire face au mépris que reste-t-il à part la violence ? On comprendra que cette violence a une origine rationnelle comme pouvait l’être celle des anarchistes du 19ème siècle qui elle, reposant sur une base idéologique forte, ne répondait pas, bien évidemment, à la même « raison ». C’est cette rationalité qui est l’irrationnel, quand la raison n’aboutit à rien reste la déraison ; chez les Gilets Jaunes on perçoit plus de réactions à une situation alors que chez les anarchistes l’idéologie conduisait à la violence par un choix pensé. Je vois dans ces deux manifestations de violence deux analogies qui m’ont amené à les mettre en miroir. D’abord le fait que leur parole n’était pas entendue et la réponse que l’État donnait insuffisante ou insatisfaisante.

Quoi qu’il en soit la violence issue de mouvements sociaux amène toujours une réponse de l’État et c’est moins sur la légitimité de la réponse vis-à-vis des Gilets Jaunes qu’il faut s’interroger aujourd’hui que sur la forme qu’a prise cette réponse. À cette violence l’État répond aujourd’hui comme il répondit aux attentats anarchistes : par la violence. Les Gilets Jaunes dans leurs demandes comme les anarchistes dans leur idéologie sont montrés comme des agents de destruction de l’ordre établi et comme mettant en péril les privilèges des classes « bourgeoises », plutôt que « bourgeois » peut-être pourrait-on évoquer « les possédants » qui donne une vue plus large ; effectivement un couple d’employés au revenu moyen ou un petit commerçant ne peuvent pas être, par rapport à l’imaginaire habituel, qualifiés de « bourgeois » au sens classique mais rentrent bien dans la catégorie des « possédants » parce qu’ils sont souvent propriétaires et qu’ils sont amplement installés dans la société de consommation et de loisir. Ceux‑là exigent que l’État les protège, eux et leurs « biens », donc protège leurs privilèges. Les Gilets Jaunes sont vus par la majeure partie des « classes moyennes » (les « possédants », bien évidemment aussi par les plus riches de Français, comme des agents d’un péril qui pourraient remettre en cause leurs privilèges. On retrouve bien cela dans le discours de représentants des petites entreprises et des commerçants, ceux-là qui par ailleurs seront bénéficiaires des allègements de charges sociales sur les salaires décidées suite à l’action des Gilets Jaunes. Là s’arrête l’analogie entre le mouvement anarchiste et celui des Gilets Jaunes ; si le premier manifestait bien la volonté de renverser l’ordre établi et plus particulièrement l’État tel qu’il existait, chez les Gilets Jaunes on est moins dans cette dimension politique (même si elle existe sourdement) que dans une volonté de revendications sociales qui peuvent se synthétiser par une demande d’augmentation du pouvoir d’achat et d’une revitalisation des zones désertées par les services de l’État et par les commerces.

Comment dans une République qui se veut démocratique, mettre en avant que l’État aille défendre les intérêts des privilégiés contre ceux des déshérités, contre ceux qui ne retirent aucun ou trop peu de bienfait de l’évolution de la société voire en sont victimes ? Comment un président de la République auquel colle, comme le sparadrap sur la chaussure du capitaine Haddock, l’étiquette suivant laquelle il serait le président des riches, comment, en termes d’images et de communication, pourrait-il mettre en avant qu’il ne défendrait que « les possédants » ? Le gouvernement évoque alors la défense de la République notamment après les incidents de l’Arc de Triomphe dont la salle d’exposition fut dégradée et une copie d’un buste de Marianne brisé : la République est attaquée entendra-t-on de toutes parts, et on sortit les anciens combattants tels des oriflammes ! On comprendra que se puisse avoir été le cas au regard de la déclaration de Gautier, un anarchiste, lors de son procès[1] : « J’entends que je ne crois pas que l’émancipation du prolétariat puisse s’accomplir autrement que par la force insurrectionnelle. C’est déplorable sans doute, et je suis le premier à le déplorer, mais c’est ainsi. » Peut-on le croire s’agissant des Gilets Jaunes ? Il n’était apparu à personne en 2018 que les Gilets Jaunes s’attaquaient à la République, même la rébellion face aux forces de l’ordre ne peut pas être considérée comme une atteinte à la République sinon comme faudrait‑il considérer nos pères et mères qui résistèrent violemment aux forces vichystes en 1940, sans parler de la répression souvent sanglante de mouvements sociaux au 20ème siècle. Le gouvernement dont toute l’action est orientée par et vers la satisfaction et la confortation du monde de la finance et en faveur de la « mondialisation » dont Macron ne cesse de vanter les mérites et dont il dit qu’on n’y peut rien modifier, devait adopter une stratégie visant à discréditer le mouvement des Gilets Jaunes et placer sa stratégie sur la défense des valeurs de la République. Le pouvoir dispose alors de trois armes : la propagande, la loi et la police.

La première : la propagande comprend deux volets. Le premier consista à montrer que les Gilets Jaunes avaient comme objectifs la destruction de la République, j’y reviendrais lorsque j’évoquerai la police et les violences policières. Le second volet de la propagande gouvernementale fut tardivement mis en œuvre puisqu’il fallut attendre le 10 décembre, alors que le mouvement avait débuté le 17 novembre, pour qu’elle connaisse un début de commencement. Dans un premier temps, comme l’anecdote qu’on prête à Marie-Antoinette : « puisqu’il n’y a plus de pain qu’on leur donne de la brioche » il s’est agi de distribuer quelques « biscuits ». Il fallait donner à voir que le pouvoir avait entendu et qu’il sait être généreux nonobstant « le pognon de dingue » dépensé pour lutter contre la pauvreté. La brioche avait un goût amer. D’abord « la brioche » n’apaisa guère la faim, ensuite elle ne fut qu’un cache-misère. Qui, à part les affidés du gouvernement, a pu croire à la fable des 10 milliards (17 disent certains) débloqués par Emmanuel Macron ? Une bonne partie de cette somme n’était pas un cadeau, elle était le fait de l’augmentation réglementaire du SMIC, et d’autres semblaient trop provisoires et aléatoires, certaines étaient le fait du bon vouloir des entreprises, certains furent laissés de côté par ces mesures, surtout cette annonce ressemblait trop à de l’aumône avec son caractère conjoncturel, éphémère et signifiant de mépris et d’indignité pour que ce soit accepté. Seuls les « possédants » s’en satisfaisaient même si ce sont eux qui payent, et ils ne comprirent pas, comme ils n’avaient pas compris les raisons du mouvement, que les « pauvres » ne savent pas s’en contenter. Depuis il ne fut pas un jour sans que les députés LREM ne viennent sur les plateaux de télévision et devant les micros des radios chanter la chanson à la gloire d’un gouvernement qui débloquait tellement de « pognon de dingue », il n’y eut pas de journalistes pour démonter cette aumône notamment en rappelant qu’une grande partie venait de l’augmentation automatique, parce que réglementaire, du SMIC. Il s’agissait de montrer que les « vilains » Gilets Jaunes en ne se contentant pas de l’aumône présidentielle sont d’horribles voyous qui n’ont comme objectifs que la remise en cause de l’ordre social et la destruction de la République.

S’il en fut ainsi c’est autant par stratégie chez le président de la République qui a visiblement bien appris du livre Propagande d’Edward Bernays inventeur du markéting et de la propagande moderne. Si la propagande a fonctionné dans un premier temps, bon nombre de Gilets Jaunes des débuts ont rejoint leur foyer se contentant de cette aumône. Cette propagande manquait de substrat pour attirer ceux qui n’étaient pas convaincus par les annonces du 10 décembre et moins encore pour retourner les opposants. Pour qu’une propagande réussisse il faut que le produit possède un minimum de qualité qui réponde à un maximum d’attentes des gens à qui elle s’adresse. Or, en 2018, personnes ne comprit, ni Macron du haut de son Olympe narcissique, ni la plupart des parlementaires, notamment de droite engoncés dans leur principe de défense des « bourgeois » au nom de la République comme ceux du mouvement présidentiel marqués du sceau d’une cécité absolue du fait social, ni les membres du gouvernement soumis à la parole présidentielle, ni la plupart des journalistes, personne de ceux au pouvoir ou étant des relais d’opinion ne comprit que les Gilets Jaunes ne demandaient pas la charité mais des mesures concrètes et pérennes de réformes qui amélioreraient leur vie, qui leur apporterait le bien-être auquel légitiment tout citoyen a droit, et personne n’a compris que les annonces du 10 décembre n’effaceraient ni les discours ignobles des députés macroniens et de la presse bien‑pensante ni les violences policières des premières manifestations, notamment celle du 1er décembre. Le « Débat national », pièce maîtresse de cette propagande, n’a pas apporté les fruits espérés, peut‑être faut-il considérer qu’il a été un échec ; il a été vécu par une majorité de Français comme un effet de manche, voire une bouffonnerie car rien de palpable en est sorti. Même si le gouvernement continue sa propagande et sa stratégie de communication : les rencontres citoyennes pour la réforme des retraites, la Convention citoyenne pour le climat, les déambulations somnambuliques du Président, Macron sait autant qu’il voit que ça ne suffira pas à « calmer » le jeu. Alors il met en œuvre ses deux autres armes : la loi et la police.

Le pouvoir dispose d’un arsenal juridique important qui n’a pas cessé de s’accroître depuis le dernier tiers du 19ème siècle, Raphaël Kempf[2] en rend compte dans son livre. Comme chaque fois qu’une situation sociale amène une opposition ferme, même si elle n’a rien d’insurrectionnel, de la part de citoyens ou que des évènements comme les attentats terroristes, ces situations  peuvent être l’occasion de museler les oppositions de quelle que nature qu’elles soient, le pouvoir réagit par la mise en place d’un arsenal juridique d’exception. Ce gouvernement, bien que du « nouveau monde », n’a pas fait exception à ce principe de gouvernement, ainsi fut votée et promulguée la LOI n° 2019-290 du 10 avril 2019 visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations dans laquelle certains articles confinent au comique : « Art. 431-9-1.-Est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende le fait pour une personne, au sein ou aux abords immédiats d’une manifestation sur la voie publique, au cours ou à l’issue de laquelle des troubles à l’ordre public sont commis ou risquent d’être commis, de dissimuler volontairement tout ou partie de son visage sans motif légitime. ». En soi cet article n’a rien d’extraordinaire sauf qu’il faudra prouver le motif légitime : un rhume, une rage de dents…, et comment le quidam pourra-t-il savoir ou percevoir qu’un trouble à l’ordre public risque d’être commis ? Cette loi offre de nouvelles armes à la police pour effrayer, humilier et réprimer les citoyens en complétant l’arsenal mis en place au 19ème siècle, augmenté au fil des vicissitudes de l’histoire notamment durant le quinquennat de François Hollande. Cet arsenal juridique a permis de sanctionner de peines d’amende et d’incarcération de très nombreux « Gilets Jaunes » et même des passants et des journalistes sans pour autant calmer le mouvement ; sans doute faut-il accorder à la répression judiciaire un succès : celui du retour au foyer des moins téméraires des Gilets Jaunes, tout le monde ne peut pas supporter le paiement des amendes et des frais de justice, la perte de salaire lors d’une incarcération. Reste les irréductibles.

Pour réduire les irréductibles il ne reste que la force, du moins est-ce une pensée bien ancrée chez les gens de pouvoir, notamment s’ils ont lu Machiavel ; quand ça fonctionne ça ne le fait que de façon transitoire car la colère demeure, la force crée un refoulement chez les contestataires mais ne tue pas la rancœur. Emmanuel Macron qui a en horreur toute expression d’une pensée dissidente et critique, a utilisé la police, bras armé du gouvernement (plus que de l’État) avec un double objectif : répressif bien sûr, mais aussi offensif pour créer de la violence. Les images des manifestations montrent comment la stratégie de contact a transformé la police en force d’agression à laquelle les « irréductibles » Gilets Jaunes répondent, peut-être de façon irrationnelle, par la violence. Dans mon livre[3] je fais une longue analyse d’un cas précis : celui de la manifestation du 1er décembre sur les Champs Élysées, où je montre que l’offensive est venue de la police. Au-delà on s’interrogera sur le discours à propos des blacks blocs dont aucun n’est jamais interpellé, il n’y en a pas dans d’autres manifestations, comme ils étaient inexistants au moment du G7 qui est pourtant leur cible de prédilection. Comment ne pas se poser la question de l’infiltration des manifestations par des policiers ou des auxiliaires de la police chargés de procéder à des destructions. La police ne le nie pas et explique qu’il n’y a rien d’exceptionnel à ce que des policiers en civil se mêlent aux manifestants. Ainsi, nous pouvons lire sur le site de France Info (18 novembre 2019) : « Pour Jean-Marc Bailleul[4], il est malgré tout « paradoxal » de penser que les policiers en civil « seraient là pour faire le mal ». « C’est pour le bien des manifestants. Il faut distinguer les casseurs qui se mêlent à eux », exposait le syndicaliste l’an dernier. Pour y parvenir, la « solution », pour les forces de l’ordre, c’est d’être « noyées » parmi eux. « Ce n’est pas pour nuire aux ‘gilets jaunes’ : c’est pour faire le tri entre vrais et faux », poursuivait-il. » Vu l’inexistence d’arrestation de black bloc la question est donc de savoir ce qui est faux et ce qui est vrai. Cette pratique de l’infiltration ou de la provocation n’est pas nouvelle, Raphaël Kempf cite celle du 1er mai 18891 où la police fit irruption dans l’établissement d’un marchand de vin où s’étaient réfugiés des manifestants ce qui provoqua un mouvement de panique, une bagarre et des coups de feu furent tirés. Bien entendu pour le pouvoir de l’époque et pour les juges (était-ce dissociable en 1891) les fautifs ne pouvaient être que les anarchistes mêlés aux manifestants, la police n’avait fait que son devoir. Ça rappelle un peu l’incident de la fête de la musique à Nantes ou la manifestation à Nice où une manifestante âgée fut gravement blessée lors d’une charge de police. D’ailleurs dans le même état d’esprit la première réaction du président Macron à propos de Nice fut de nous expliquer que quand on a un âge certain il ne faut pas aller manifester. Le pauvre a toujours tort face à la police, ce que peut illustrer la phrase imbécile du Préfet de police de Paris répondant à une manifestante : « « Oui, je suis ‘gilet jaune' », lui dit-elle. Didier Lallement passe alors son chemin et lance en s’éloignant : « Et bien, nous ne sommes pas dans le même camp madame ». » La police, bras armé du pouvoir, est là pour défendre les dominants et les privilèges sous prétexte de défendre la République comme si on ne pouvait pas avoir une république sans privilège, il me semble même que c’était le fondement voulu par les premiers républicains exprimés par la Nuit du 4 août 1789 mettant en acte l’abolition des privilèges. Depuis les privilèges se sont déportés de la noblesse vers ceux du monde de l’argent et leurs affidés comme l’indiquent les propos[5], lus à la Convention, de ceux qui demandaient, en 1793, la création d’une armée révolutionnaire : « Les hommes qui ont de l’argent, ont succédé à ceux qui avaient des parchemins ; les riches ne valent guère mieux que les nobles ; comme eux, ils sont les ennemis du pauvre et désirent la contre-révolution pour l’opprimer. » Bien sûr, aujourd’hui pas question d’armée contre‑révolutionnaire d’ailleurs la demande ci‑dessus ne voulait pas s’opposer à une armée spécifique mais à l’armée qui existait et à laquelle le pouvoir de l’époque demandait de mener l’offensive contre « les ennemis de l’intérieur ». De nos jours, après qu’eurent lieu de nombreux débats au cours du 19ème siècle, c’est bien à la police que le pouvoir confie la mission de maintien de l’ordre. Dans sa conception moderne le maintien de l’ordre c’est à la fois préserver l’État et protéger les citoyens en préservant leurs biens. Clémenceau présentait « les forces de l’ordre comme des instruments de préservation sociale, « comme la garantie de tous les citoyens dont la liberté est opprimée par autrui. C’est pour le maintien du droit que la police et la force publique doivent être mises en mouvement.[6] » Le gouvernement de Clémenceau en même temps qu’il promouvait la police judiciaire ne supprimait pas la police politique mise en place sous le Second Empire et renforcée à partir de 1870, période où la République s’est souvent sentie menacée. On voit bien comment dans le cas des anarchistes qui perpétrèrent des attentats, ou dans celui des attentats terroristes depuis 1995, les citoyens peuvent adhérer à l’idée d’une police politique, il est plus difficile de les faire adhérer à une force de maintien de l’ordre dévolue à la police. Alors, il faut un évènement marqueur d’un danger pour que le citoyen accepte que la police « protectrice » devienne une police « offensive » pour protéger. Le public et la police sont alors dans une sorte d’injonction paradoxale : être offensif pour protéger. Pour que le public accepte ce caractère offensif il faut qu’il ait peur et l’État joue sur cette peur pour asseoir son action, il l’utilise pour gouverner ; certains ont écrit que la peur peut être vue comme une idée politique et, en tout cas, comme un levier essentiel pour un pouvoir en position de domination, une domination pour partie consentie, notamment pas « les possédants ».

Macron a créé une peur comme on le fit avec la Bande Noire en 1882[7]. Comme en 1882, la presse fut sinon complice du moins l’agent de propagation de ce processus mais la majorité des journalistes n’appartiennent-ils pas à la catégorie de ceux qui consentent à être dominés, ne sont-ils pas de la catégorie des « possédants » donc privilégiés ? Montrer les Gilets Jaunes comme ceux qui mettent en péril l’ordre social, la République, pire comme des agents du désordre économique en empêchant le bon déroulement du commerce, c’est les diaboliser et les amener au même niveau que les terroristes. Macron n’est-il pas allé, lors de sa déambulation à Amiens le 22 novembre, jusqu’à fustiger les oppositions[8] : « Les uns et les autres parfois agités par une logique politicienne ou des considérations que je ne partage pas cherchent chaque occasion de semer le désordre. » Cela rappelle cruellement la politique judiciaire du 19ème siècle où pour contrer l’anarchisme, et au passage le socialisme, on en vint à créer un délit « d’idée », des gens furent condamnés au seul fait qu’ils étaient abonnés à un journal favorable au mouvement anarchiste. Macron n’oublie pas de discréditer une fois de plus le mouvement des Gilets Jaunes : « Je ne néglige pas ce qu’on a appelé le mouvement des Gilets jaunes, je dis “ce qu’on a appelé” car je ne suis pas sûr que les manifestants soient les mêmes aujourd’hui qu’il y a un an, le réveil de cette France qui travaille, de ces mères seules. Cette France se sentait déclassée. Et ça, ça a été un coup de semonce. »

Dans un tel contexte où toute parole d’opposition au pouvoir est discréditée, la police, sur ordre du pouvoir, joue un rôle essentiel : maintenir l’ordre et conforter la peur que le pouvoir instille. Ne nous étonnons donc pas que le préfet Michel Delpuech ait été rlimogé et qu’on ait mis à la tête de la préfecture de police un préfet à la fois obéissant jusqu’à être servile ; le journal l’Opinion[9] le décrivait comme autoritaire et efficace, Libération[10] écrivait « Qualifié de « fou furieux » par certains collègues, il devrait appliquer une stratégie de fermeté lors de « l’acte XIX » des gilets jaunes. » Macron a trouvé son « homme », homme de main. La stratégie de la peur voulue par Macron est désormais installée, malgré tout 55 % des Français[11] approuvent encore, en novembre 2019, le mouvement des Gilets Jaunes. En même temps, si l’image de la police demeure bonne dans l’opinion[12] (74 %), cette image en baisse sensible par rapport à 2018. Mais ce sont plutôt les chiffres relatifs à son action lors des manifestations qu’il faut analyser : « Interrogés sur l’usage de la force par la police depuis le début des manifestations dans le cadre de la mobilisation des « gilets jaunes », 39 % des Français considèrent qu’il a été excessif, 32 % insuffisant et 29 % adapté. » Le sondage de l’institut Elabe montre bien la dispersion selon la catégorie à laquelle appartiennent les sondés qui confirme l’existence d’une profonde cassure dans la société française entre « les possédants » et les autres, les privilégiés et les autres…

Le pouvoir, dirigé par Macron, a voulu une politique de la peur servit par une police, bien entendu, aux ordres jusqu’à être servile ; l’histoire nous montre que la police en tant qu’institution est avant tout, dans de telles situations, le bras armé du pouvoir jusqu’à renier les idéaux républicains qui l’ont fondée, on l’a vu en 1942, on l’a vu les 2 et 3 avril, puis les 7 et 18 octobre 1961, et Metz les 23 et 24 juillet 1961. Toutefois la police ce n’est pas le policier qui demeure un individu, une femme ou un homme, ais alors jusqu’où une femme, un homme, un policier, peut-il s’asservir à un pouvoir ? Là se trouve l’explication des violences policières : elles sont dans la raison puisqu’elles correspondent à une commande d’un gouvernement et répondent aux ordres de la hiérarchie. Le paradoxe c’est que les violences policières finissent par répondre à la violence qu’elles ont suscitées. Elles essaient de se masquer derrière un voile de pudibonderie ou d’honnêteté républicaine quand, par exemple, on punit un policier qui a jeté un pavé dont la violence ne peut être qualifiée que d’irrationnelle.

Macron, à Amiens, déclarait : « Il n’y a pas de démocratie s’il n’y a pas de respect ». Le respect de quoi, de qui, et doit-il être à sens unique ? Il devrait sans doute méditer cette phrase de Clémenceau défendant la loi sur la presse en 1881 : « Si la République vit de la liberté, elle pourrait mourir de la répression ! ». Tous les Gilets Jaunes finiront par rentrer chez eux, mais gare à ce que la France ne se tourne pas vers un extrême peu avenant.


[1] Raphaël Kempf, Ennemis d’État, La Fabrique.

[2] Raphaël Kempf, Ennemis d’État, La Fabrique.

[3] Jean-Jacques Latouille, Gilets Jaunes, Iggybook.

[4] Jean-Marc Bailleul, du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI-CFDT).

[5] Maxime Kaci, « portez sur les traîtres la lumière et le glaive »…, in La République à l’épreuve des peurs,, Presses Universitaires de Rennes.

[6] Laurent Lopez, Sauver la France, défendre la République, protéger les citoyens : les forces de l’ordre et les injonctions sécuritaires de la Belle Époque, in La République à l’épreuve des peurs, Presses Universitaires de Rennes.

[7] Lisa Bogani, Sébastien Soulier, péril social et société assaillie, quand la Bande Noire de Montceau-les-Mines a fait trembler la justice républicaine, in La République à l’épreuve des peurs, Presses Universitaires de Rennes.

[8] Site de BFMTV consulté le 23/11/2019 https://www.bfmtv.com/politique/en-direct-emmanuel-macron-en-visite-a-amiens-les-ex-whirpool-veulent-lui-demander-des-comptes/

[9] https://www.lopinion.fr/edition/politique/autoritaire-efficace-prefet-police-paris-didier-lallement-applique-185889

[10] https://www.liberation.fr/france/2019/03/23/lallement-le-nouveau-prefet-qui-fait-flipper-les-flics_1716932q

[11] LCI https://www.lci.fr/social/en-direct-gilets-jaunes-sondage-un-an-apres-en-novembre-2019-55-des-francais-approuvent-le-mouvement-2103673.html

[12] Sondage ELABE, https://elabe.fr/police-nationale/

Mélenchon-Macron où va la justice

Les Français n’aiment pas le désordre et se complaisent si souvent dans le couffin du désengagement politique de peur d’avoir à s’exposer. Aussi, ne se sont-ils pas émus des manœuvres autoritaires contre les Gilets Jaunes ; ni les provocations ni les violences policières ne les ont fait réagir, pas plus que la parodie de justice autour de ce mouvement. Emmanuel Macron et Christophe Castaner ont su, et réussi, transformer un mouvement social en un cataclysme social menaçant la tranquillité du pays, des gens, des consommateurs et surtout mettant en difficulté la croissance économique. On voit bien la stratégie en trois points : premièrement provoquer des réactions de violence grâce à une intervention brutale des policiers, deuxièmement faire pleurer le quidam sur les forces de l’ordre et les commerçants, et enfin distribuer quelques cacahuètes pour faire croire qu’on règle le problème du pouvoir d’achat. La stratégie a bien réussi, les Gilets Jaunes ont été mis au ban de la société par ceux qui ne rêvent que de tranquillité, par ceux qui veulent protéger leurs privilèges, par ceux du microcosme intellobobo aux salaires confortables qui ne comprennent pas qu’on puisse être en difficulté le 15 du mois ni qu’on veuille absolument utiliser une vieille bagnole pour aller au boulot, et ils sont rejetés par ceux qui affectionnent de se contenter des miettes que leur jette le gouvernement.

La condition essentielle pour qu’une telle stratégie réussisse réside dans l’image que le gouvernement donne de lui beaucoup plus que dans les décisions et les actions de gouvernement. Au‑delà de l’image, servie par un arsenal de communication, déifiée du président de la République qui se présente en rédempteur qui sauvera la France du chaos, il faut des actions qui montrent un gouvernement attaché à protéger les gens et à l’écoute du peuple. Les gens se sont sentis écouté dès lors que le Grand débat National a été mis en œuvre et peu importe s’il n’en est rien sorti de tangible ni même de sérieux, une brassée de sucreries a servi de leurre, au moins provisoirement ; peu importe l’essentiel était de donner l’impression que le président écoutait le gens. Ils se sont sentis protégés dès lors que le gouvernement a montré sa capacité à dompter la bête immonde que sont les Gilets Jaunes et leurs soutiens. Les premiers ont été massacrés à coups de balles en caoutchouc et de gaz lacrymogène, la justice s’occupant de finir le travail de la police par des condamnations irréalistes de manifestants et par un incroyable mouvement d’absolution des actions, même les plus odieuses, des policiers. Restait donc à traiter le cas des soutiens

Le principal soutien, en tout cas le plus voyant, des Gilets Jaunes c’est Jean-Luc Mélenchon ; il est aussi le plus dangereux politiquement. D’évidence François Ruffin ne constitue pas une menace pour E. Macron. Le Rassemblement National pourrait en être une, mais E. Macron ne le croit pas vraiment, cependant on a parfois l’impression qu’il a tout mis en œuvre ‑sans doute par précaution‑ pour que le Rassemblement National prenne une figure de parti d’opposition fantoche à sa main. Alors, il faut montrer que ce parti est dirigé par quelqu’un qui manque de rigueur, de sérieux et sous l’emprise de troubles psychologiques. Alors la machine à broyer macronienne se met en route quatre ans après les faits : « Le parquet de Nanterre a requis le renvoi de Marine Le Pen devant un tribunal pour la publication, en 2015[1], de photo d’actes de violence du groupe État islamique. » ; pour bien montrer l’état de difficultés mentales qui seraient celles de Marine Le Pen le juge d’instruction demanda une expertise psychiatrique. Imaginez la satisfaction, la joie, de la majorité présidentielle si son principal, voire seul opposant, pouvait être affublé de l’image de déséquilibre psychique. Et, il y a l’affaire des attachés parlementaires « européens », comme pour le MODEM qui ne semble pas être inquiété par la police, et comme pour JL Mélenchon qui lui subit les foudres de l’action de la Justice mises en œuvre avec une incroyable célérité. Sur ce dernier point Marine Le Pen a joué plus astucieusement que JL Mélenchon en ne s’opposant pas physiquement aux perquisitions. Chacun se souvient de l’esclandre du chef de file de la France Insoumise et de quelques dirigeants du mouvement pour empêcher la perquisition diligentée par le parquet pour une affaire relative à la rémunération des attachés parlementaires « européens » de JL Mélenchon qui a eu tort en manifestant de la sorte sa désapprobation. Bien sûr cette perquisition comme celles chez Médiapart ou au Rassemblement national semblait ne pas respecter les termes de l’article 76 du code de procédure pénale : « Les perquisitions, visites domiciliaires et saisies de pièces à conviction ou de biens dont la confiscation est prévue à l’article 131-21 du Code pénal ne peuvent être effectuées sans l’assentiment exprès de la personne chez laquelle l’opération a lieu. Cet assentiment doit faire l’objet d’une déclaration écrite de la main de l’intéressé ou, si celui‑ci ne sait écrire, il en est fait mention au procès-verbal ainsi que de son assentiment. », notamment s’il s’agit d’une enquête préliminaire, mais la manifestation tonitruante de JL Mélenchon était inappropriée. Pour autant fallait-il le renvoyer devant la Justice « pour actes d’intimidation contre l’autorité judiciaire, rébellion et provocation » ? Sur le fond la réponse ne peut être que oui car les moyens de contestation à la disposition de JL Mélenchon ne manquent pas, mais d’évidence il voulait un coup médiatique. Cet incident met en évidence s’il en était besoin que la politique ne se fait ni au Parlement ni dans les cénacles de pensée mais dans les officines de communication, d’ailleurs désormais les tables rondes des médias télévisés excluent les chercheurs qui ont été remplacés par des « communicants », désormais les vendeurs de lessives et de yaourts sont élevés au rang d’experts en sciences politiques et en sociologie. Dans l’affaire de la perquisition des locaux de la France Insoumise nous avons assisté au choc de communication (de propagande) de ce mouvement contre celle d’E. Macron, la Justice n’étant ici qu’au service ou qu’un moyen de communication. On voit l’ambiguïté dans laquelle se trouve placée la justice ainsi instrumentalisée : qui sert-elle ?

Depuis l’arrivée d’E. Macron au pouvoir la Justice est devenue, comme dans d’autres périodes sombres de notre histoire, clairement au service exclusif du prince et de ses ambitions. Dans le cas de JL Mélenchon les policiers menacent de forcer le passage, dans celui de Benalla ils rentrent au bercail sans mot dire. D’évidence il était hors de propos que Benalla soit inquiété alors on croit la fable selon laquelle il n’avait pas les clés de son appartement et on veut que le quidam croie la version d’A. Benalla paré par l’Élysée de tous les caractères d’un parangon de vertu aussi, donc on va s’attaquer à un journal soupçonné de s’opposer au Pouvoir dans cette affaire. Alors le procureur ordonne une perquisition de Médiapart sans que le directeur en soit prévenu, pire le procureur savait que ce directeur était retenu à une audience devant un tribunal pour une autre affaire. Un livre ne suffirait pas à dire toutes les distorsions dans le traitement judiciaire des affaires proches de la politique, et l’extrême lenteur dans le traitement de celles qui touchent le pouvoir macronien : Richard Ferrand, Alexis Kohler, Muriel Pénicaud, Ismaël Émélien, et la décision de classer sans suite l’affaire des hauts fonctionnaires en poste à l’Élysée dans le cadre de l’affaire Benalla : tous sont blanchis en même temps que la vierge élyséenne voit sa virginité confirmée (cela ressemble beaucoup à une chirurgie réparatrice de l’hymen). Le renvoi, après une enquête tellement rapide et basée seulement sur les témoignages des policiers, de Jean-Luc Mélenchon devant un tribunal, alors que toutes les affaires où sont impliqués les proches du pouvoir traînent jusqu’à se faire oublier, montre bien la mainmise de l’Élysée sur la Justice et sa volonté d’assassiner politiquement La France Insoumise. D’ailleurs relevons que l’annonce du renvoi de Jean-Luc Mélenchon n’a été faite que par un journal : l’Express qui titrait « Mélenchon bientôt jugé en correctionnelle » (Laurent Léger, publié le 27/06/2019, site de l’Express).

 

L’Express, journal ni gauche ni droite, a comme directeur de la rédaction par Christophe Barbier dont on peut mesurer à chacune de ses interventions sur BFM sa proximité intellectuelle avec le macronisme. Pour Christophe Barbier le journalisme doit être engagé mais non partisan, soit mais il demeure que suivant l’intensité de l’engagement idéologique ou intellectuel (au choix) on finit par donner l’image de son adhésion. Cette position peut être assez contradictoire avec l’idée qu’il développe selon laquelle la mission d’un journal, plus particulièrement d’un chroniqueur, est d’offrir un « maximum d’éléments » aux lecteurs « pour qu’ils puissent éclairer et former leur jugement », et qu’il ne doit « donner aucune consigne de vote » ; une telle démarche implique l’usage de propos contradictoires et exclut l’engagement : ça s’appelle l’information (objective). En 2013, lors du débat sur le travail dominical, il se déclarait en faveur de la déréglementation du travail le dimanche et dénonce le « respect stupide du droit ». Il recommande aussi la suppression de la cinquième semaine de congés payés pour les salariés. Ce sont là des positions partisanes car elles relèvent d’un parti pris idéologique ou intellectuel qui ne laisse pas place au doute et à la contradiction, d’autant que Monsieur Barbier dans ses interventions n’exprime jamais le pour et le contre, son discours est univoque. Il confirmait sa position en déclarant au Journal du Dimanche[2] en 2017 : « Se confronter au terrain pollue l’esprit de l’éditorialiste. Son rôle est de donner son opinion, d’affirmer ses certitudes, par essence improuvables. Afficher avec force ses convictions permet aux lecteurs de s’y frotter pour former les leurs. » et « L’éditorialiste est comme un tuteur sur lequel le peuple, comme du lierre rampant, peut s’élever. », les gens pleins de certitudes, détenteurs de la vérité, sont extrêmement dangereux, l’histoire de l’humanité regorge d’exemples. C’est donc le journal qu’il dirige qui annonce, semble-t-il avant que l’intéressé en ait été officiellement informé, le renvoi de JL Mélenchon devant un tribunal. Voilà donc qu’un journal devient huissier de justice et porte les convocations à comparaître ; la Justice se réduit de plus en plus sous l’ère Macron à l’espace médiatique comme je l’explique dans mon livre « Gilets Jaunes[3] ».

Revenons sur le fond de l’affaire où une fois encore le pouvoir met en scène les policiers en nous invitant à pleurer sur leur sort. La véhémence de JL Mélenchon aurait meurtri et blessé les policiers d’une façon telle que leur santé mentale en serait gravement ébranlée. L’avocat de l’un de policiers a déclaré : « Cette affaire a eu des répercussions graves sur le plan psychologique pour les enquêteurs, qui sont avant tout des êtres humains. » Il est bien évident que les Gilets Jaunes, ou les blessés collatéraux, qui ont perdu un œil, une main ou un pied à la suite de violences policières, ou les gamins de Mantes-la-Jolie agenouillés deux heures durant les mains sur la tête sous la houlette de policiers, ne sont-ils pas des êtres humains. La différence entre eux est que les premiers ont choisi d’exercer un métier difficile alors que les autres ne font que manifester leur désarroi, leur colère, leur envie d’un monde meilleur ; d’un côté il y a la force, et ici aujourd’hui la violence, fussent-elles celles de l’État et donc légitimes (?), de l’autre il n’y a que plainte et faiblesse. Cet avocat d’ajouter que « Ce procès va permettre de mettre en lumière les difficultés que subissent les membres des forces de l’ordre et les souffrances que cela peut engendrer chez eux », pôvre avocat qui n’a jamais vu une pièce de Guignol. Ne lisez pas que je minimiserais les difficultés physiques et psychologiques auxquelles sont confrontés les policiers et les gendarmes, mais aussi les militaires, les sapeurs-pompiers et les personnels des hôpitaux, et plein d’autres ; le propos n’est pas là car ce procès ne résoudra aucune de ces difficultés et que ce qu’il veut montrer ce n’est que l’autorité du pouvoir en se servant de la défense de son bras armé qu’est la police comme on se sert d’une image en communication, rien d’autre ; il ne s’agit ici, pour le pouvoir, de se donner une image « d’autorité » et de rassurer les peureux et les tenants de l’ordre.

À travers cette affaire on mesure l’emprise que veut avoir E. Macron sur les gens et la société pour façonner le pays suivant ses seuls désirs au service du capital. Alors il manipule l’opinion par des jeux de communication pas toujours honnêtes (la conduite du Grand Débat en a été une illustration) : de la propagande, et par l’instrumentalisation de la Justice. En France, désormais la Justice n’est plus au service des femmes et des hommes, elle est au seul service du prince et ne fait que répondre à ses ordres pour satisfaire ses désirs de puissance et de paraître.


[1] https://www.nouvelobs.com/justice/20190301.OBS1046/images-de-daech-sur-twitter-vers-un-proces-pour-marine-le-pen.html

[2] https://www.lejdd.fr/Societe/christophe-barbier-se-confronter-au-terrain-pollue-lesprit-de-leditorialiste-3294632#xtor=CS1-4

[3] Latouille JJ, Gilet Jaunes, Iggybook, avril 2019.

Européennes 2019 le vert à moitié…

Le journal £e Monde titrait, au lendemain de la journée électorale, « après les élections européennes un nouveau monde émerge » ; ça ne fait pas de mal de le croire, pour autant est-ce si vrai qu’il y paraît ? Suffit-il de s’appuyer sur les chiffres des résultats pour affirmer l’émergence d’un nouveau monde ? Ces chiffres, hormis ceux concernant le Rassemblement National (RN) et Renaissance (liste soutenue par E. Macron, LREM), montrent effectivement, au-delà des effets de surprise, un effondrement sans doute définitif des partis politiques anciens mais aussi des modes de proposition de programme politique, et le succès apparent de l’écologie politique (en France comme dans de nombreux pays de la communauté européenne).

Ce succès de l’écologie politique représentée en France essentiellement par EELV ne paraît pas comme devant être un mouvement d’engagement politique durable chez ceux qui ont porté EELV à 13% des suffrages exprimés. L’alternative proposée aux électeurs était de voter soit en faveur d’E. Macron soit contre lui dans le cadre d’un duel qu’il a installé entre lui et Marine Le Pen. Comment se positionner dans un tel cadre dépourvu de perspective d’un quelconque progrès social ? La première position c’est d’adhérer aux idées de l’un ou de l’autre partie en présence ; là les chiffres montrent que ni le RN ni LREM n’ont gagné. Le RN obtient un score inférieur à celui qu’il avait réalisé en 2014, peut-on se satisfaire des 2 points de plus par rapport au 1er tour de la présidentielle de 2017 (21,30%) pour dire que le RN sortirait vraiment vainqueur du scrutin du 26 mai ? Quant à LREM et E. Macron, sur le plan des chiffres, ils sont perdants, d’abord dans l’absolu puisqu’ils se classent en seconde position derrière le RN et aussi par rapport aux résultats obtenus en mai 2017 : 24,01% des exprimés soit 1,6 point de plus que le 26 mai. E. Macron aurait été plus effacé pendant la campagne des Européennes 2019 qu’on ne serait pas autorisé à comparer ces deux élections, mais sa présence parfois tonitruante dans la campagne où il appelait vivement et clairement à voter contre le RN fait que la comparaison a du sens et qu’elle montre que ce différentiel de 1,6 point pourrait bien être le reflet d’un effritement de la base électorale d’E. Macron et de LREM.

Quand on observe les chiffres du premier tour de l‘élection présidentielle de mai 2017 (24,01 ; 21,30 ; 20,01 ; 19,58) on n’observe pas de chute massive malgré « l’affaire Fillon » des partis et des « figures politiques » traditionnels sauf pour le parti socialiste[1] (6,36%), ce qui conduit à évoquer que le socle électoral de base d’E. Macron se situait à 24% des électeurs qui avaient exprimé un vote mais il n’était que de 18,19% par rapport aux électeurs inscrits. Si on se fixe au score par rapport aux citoyens inscrits sur les listes électorales, ce qui donne une image sociologiquement plus juste[2], la chute de l’électorat « macronien » est plus forte puisqu’il passe de 18,19% en 2017 à 10,72% en 2019 ; cette chute est d’autant plus marquante que dans le cas du scrutin de 2019 les déçus par les autres partis et ceux qui voulaient faire barrage au RN ont reporté leur voix sur la liste LREM. Il ne m’apparaît donc pas exact de dire que le socle électoral d’E. Macron se serait maintenu. Gérard Grunberg[3] pense, au contraire, que « LREM avec 22,4% a tenu pour l’essentiel par rapport à 2017, ce qui donne raison à ceux qui pensaient que l’électorat de ce parti avait une réelle consistance politique et idéologique. », mais il semble ne faire reposer son analyse que sur ce chiffre de 22,4% sans le confronter à d’autres. Il ne prend pas en compte la sociologie des électorats qui tend à montrer une fluctuation assez marquée dans l’électorat LREM ainsi que dans celui du RN comme l’indique l’analyse de l’institut IPSOS[4] : « La concentration des suffrages sur les deux listes de tête a donc bien eu lieu. Vote utile ou évolution des comportements électoraux, elles ont bénéficié chacune du ralliement d’une partie des sympathisants de la droite traditionnelle, pour capter à elles deux près de la moitié des suffrages. 17% de l’électorat UDI / LR / DLF a en effet voté pour la liste RN, 16% a choisi la liste LREM. » Désormais les instituts de sondages et les partis politiques, nouveaux comme anciens, doivent prendre en compte une volatilité des électorats qui, si on la prend en compte, montre qu’un nombre important des électeurs de LREM ne votent pas pour cette liste par conviction, ce qui était déjà le cas en 2017 où environ 47% de ceux qui avaient voté E. Macron au deuxième tour déclaraient l’avoir fait pas défaut. Il sera important aussi de mesurer les votes dans les grandes villes où, semble-t-il, une partie de l’électorat qui s’était porté vers E. Macron se serait en 2019 tourné vers EELV.

Si l’on ne peut pas affirmer que le socle électoral d’E. Macron s’est maintenu pas plus d’ailleurs que LREM aurait une réelle consistance idéologique sauf à réduire l’idéologie en politique à l’économie de la finance (ce qui est bien insuffisant pour organiser une société humaine), on ne peut pas non plus affirmer que le score de EELV marque une entrée forte du parti écologiste dans les sommets des intentions de vote des électeurs français[5]. Il faut analyser ce score avant tout au regard de la volatilité des électorats. Les électeurs refusant massivement les paris « traditionnels » dans une évolution voire une mutation démarrée depuis au-moins 2016 se trouvaient le 26 mai pris entre LREM et le RN, certains s’y sont rallier mais d’autres ont cherché « une issue de secours » notamment les jeunes qui, contre toute attente, sont venus voter[6]. Là, nous pouvons avancer un effet marketing qui ne dénigre pas l’idéologie écologiste portée par EELV mais qui nous oblige, surtout vis-à-vis de cet électorat, à prendre en compte la conjoncture médiatique à propos du changement climatique et du développement durable ainsi que l’effet charismatique du leader actuel de EELV qui par ailleurs a séduit le MEDEF[7] : « Contre toute attente, celui qui a le plus impressionné les patrons est donc Yannick Jadot, qui conduit la liste d’Europe Ecologie-Les Verts. On ne parle pas du positionnement politique mais de la prestation : clarté, cohérence des idées, capacité à convaincre. « Il n’était pas dans l’écologie punitive et il a su parler du rôle des entreprises » explique le Medef impressionné aussi par La France Insoumise. Manuel Bompard, numéro 2 de la liste, a notamment parlé d’intelligence artificielle. Mais quelle intervention a été jugée la plus mauvaise ? C’est décidément le monde à l’envers : celle de Nathalie Loiseau. « Elle a simplement lu sa fiche dans une salle pourtant pas hostile » se désole un participant. « On savait qu’elle était mauvaise, c’était la pire ». Voilà la candidate macroniste rhabillée aussi par le patronat. ». Il faut donc bien prendre en compte que cet électorat « inattendu » n’a pas donné ses voix à LREM ou au RN mais bien à EELV, mais quelle pérennité peut-on espérer. Il reste maintenant à Yannick Jadot et à EELV à transformer l’essai notamment en ne se rapprochant pas de LREM lors des prochains votes pour les « postes européens » et en se détachant plus que ne l’a fat Y. Jadot au soir du 26 mai de la stratégie de lutte contre le RN. Il a bien exprimé ce qu’attendent les gens : un programme politique qui se construit « pour quelque chose » et pas « contre quelque chose ou quelqu’un ». En outre il est vraisemblable que ce n’est pas la dimension européenne qui a mobilisé cet électorat, pas plus que les autres d’ailleurs, si elle l’a fait ce n’est que très peu et chez peu d’électeurs. L’augmentation de la participation parce qu’elle est due principalement à une participation inattendue des « jeunes » au scrutin ne prouve pas, à elle seule, qu’il y ait eu un engouement particulier pour l’Europe, elle montrerait plus certainement une volonté de promouvoir les idées écologistes. Manifestement Y. Jadot et EELV portaient sans doute un projet politique social et humain que les autres partis négligent.

C’est cette position de construction d’un avenir social et humain qu’ont négligée les partis traditionnels et que J.L. Mélenchon a étouffé sous sa hargne nanti-Macron depuis l’été 2018. C’est ce que j’écrivais le 16 juin 2017 dans un billet de mon blog[8] « E. Macron va-t-il tuer la République ? » : « C’est bien ce rejet des partis par les citoyens qui caractérise cette élection [présidentielle 2017]. Deux raisons ont permis l’émergence de ce rejet : la lassitude des citoyens vis-à-vis des partis politiques et une nouvelle temporalité de la vie politique. Les citoyens ont rejeté cette posture dans laquelle les partis campent, les uns contre les autres, dans un processus d’opposition systématique qui repose plus sur des principes de gestion que sur un débat idéologique fort. Ce faisant ils ont oublié que leur rôle est de prendre en compte les différences et d’organiser le conflit idéologique qui traverse la société. Comme l’écrit Michaël Foessel[9] les partis politiques ont « surjoué les oppositions » et ont oublié de revoir leur « copie idéologique », à tel point qu’il est devenu difficile de distinguer la droite de la gauche, notamment sur le plan économique. […] Le citoyen voulait jeter les enveloppes jaunies et écornées, il lui fallait du nouveau ; le citoyen a donc dégagé les partis politiques. […] J‑L. Mélenchon et E. Macron ont parfaitement perçu ce courant social et ont proposé au citoyen un mouvement dans lequel se côtoient l’appel à la participation active du citoyen et l’idée de progression, de marche vers quelque chose. À regarder de près on ne sait pas trop vers quoi, dans un cas comme dans l’autre, le citoyen est invité à marcher mais on lui donne l’impression qu’il a construit (ou qu’il construit) le chemin. »

Ainsi, là où J.L. Mélenchon a échoué E. Macron a réussi et il sort vainqueur de l’élection du 26 mai 2019. Les partis politiques seraient sans doute morts, à l’image du parti socialiste, sans qu’E. Macron s’en mêle mais force est de constater qu’il a largement contribué à accélérer ce processus de mort. Il reste un parti qui, loin de mourir, prospère : le RN. La stratégie de Macron consiste donc à diaboliser le RN pour en détacher les électeurs. Sa stratégie a partiellement réussi mais peut-on être aussi certain que Gérard Grunberg que le RN serait condamné à faire du sur-place : « La déroute de Laurent Wauquiez laisse penser qu’un rapprochement avec le RN ne sera pas à l’ordre du jour de son parti dans les temps qui viennent. Ainsi Marine le Pen se retrouve « cornérisée » avec ses 23%, sans perspective de pouvoir. » Une fois encore c’est donner aux partis de la duologie droite-gauche « ancienne » une importance qu’ils n’ont plus, c’est négliger la volatilité des électorats, c’est ne pas prendre en compte qu’un ou des courants nouveaux pourraient apparaître à l’instar de ce que furent LREM et la France Insoumise, c’est oublier que le RN fera de moins en moins peur au fur et à mesure que disparaîtront ceux « qui se souviennent » (Macron, lui, ne s’y trompe pas qui multiplie les commémorations). Et surtout, aujourd’hui personne ne peut dire comment se comportera EELV dont l’histoire est entachée de revirements et de défections : d’où viennent Daniel Cohn‑Bendit (en 1999, il était tête de liste des Verts, ancêtre de EELV), François de Rugy, Pascal Canfin ?

Pour Gérard Grunberg la victoire d’E. Macron est certaine, effective et impérissable : « Le président a remporté une victoire stratégique d’une grande portée. En 2017, il avait deux objectifs, remplacer le clivage gauche/droite pour empêcher l’alternance au pouvoir de la gauche modérée et de la droite modérée et constituer un électorat nouveau qui soit à la fois « de gauche et de droite ». Aux élections de 2017, il donna un premier coup décisif au système partisan avec l’effondrement du PS et la victoire de LREM à l’Assemblée nationale. Beaucoup alors estimaient que ce nouvel électorat était un accident et qu’un tel succès ne se renouvellerait pas. Le mouvement des Gilets jaunes laissait augurer à certains commentateurs un effondrement du macronisme. » Effectivement E. Macron, malgré sa place de second à l’élection, n’a pas vraiment perdu, en tout cas sa stratégie a plutôt été gagnante sur bien des points mais il n’a pas progressé. Certains, comme Gérard Grunberg, peuvent considérer que l’effondrement inattendu de LR marque le succès d’E. Macron dans cette élection et conforte son électorat, certes la stratégie de dégagement d’E. Macron aura été efface mais peut-il limiter son action politique à cela qui conduirait le pays à n’avoir plus qu’un parti unique, celui du président ? Quoi qu’il en soit, même en prenant en compte la chute de LR dont rappelons‑le les électeurs se sont répartis à part quasi égale entre LREM et RN, il n’est pas probant que le parti d’E. Macron ait progressé, tout au plus pouvons-nous voir un maintien à peine affaibli de la position initiale de 2017. Or, un mouvement politique qui ne progresse pas est un mouvement qui stagne donc qui est en équilibre instable entre la chute ou l’ascension.

Ainsi, d’où que l’on regarde, quoi qu’on regarde, le verre est à moitié vide ou à moitié plein. Les « verts » ont eu un succès indéniable mais pas une victoire absolue, le RN n’a pas bouleversé le paysage et moins encore acculé le président à la démission, E. Macron ne s’est pas effondré mais il n’a pas non plus gagné ni prospéré. Ce n’est donc pas aujourd’hui qu’un nouveau monde émerge, d’autant moins que les manœuvres politiciennes ont déjà repris le dessus pour savoir comment et par qui seront dirigées les instances européennes. Finalement, cette élection du 26 mai laisse l’impression d’un verre à moitié vide ou à moitié plein, elle confirme la fin d’un système politique et montre, comme je le déclarais dans une interview[10], qu’il y a quelque chose de cassé dans la société.

 

 

 

 

[1] L’échec du Parti Socialiste, en 2017, est essentiellement dû à la déception générée par la politique conduite par François Hollande, et au positionnement néolibéral et autoritaire de Manuel Vals.

[2] Notamment par une prise en compte de l’abstention ; les électeurs qui s’abstiennent comme ceux qui votent blanc ou nul expriment bien une opinion, e serait-ce que le désintérêt pour les candidats en lice.

[3] Grunberg G., Les deux vainqueurs d’une élection Télos, https://www.telos-eu.com/fr/les-deux-vainqueurs-dune-election.html

[4] https://www.ipsos.com/fr-fr/europeennes-2019-sociologie-des-electorats

[5] EELV devra montrer sa capacité à confierez ce succès et à pérenniser sa position de ce qui apparaît être un leadership de la gauche française.

[6] Mercredi 23 mai les instituts de sondages indiquaient 43% d’intention de vote, le vendredi ce chiffre avait pris 3 points pour atteindre 46%. Les enquêtes témoignaient que 20% des sondés n’avaient pas encore décidé. C’est sans doute dans ces 20% qu’il faut chercher l’augmentation de la participation ; il faut voir quelle est la répartition sociologique de cette population.

[7] https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-brief-politique/le-chouchou-du-medef-pour-les-europeennes-est-yannick-jadot_3430013.html

[8] http://jjlatouille.blog.lemonde.fr/2017/06/12/macron-va-t-il-tuer-la-republique/

[9] Michaël Fœssel, « La V° République est morte, vive la V° République ! », Esprit 2017/6 (Juin), p. 9-14. DOI 10.3917/espri.1706.0009

[10] https://www.lanouvellerepublique.fr/vienne/il-y-a-quelque-chose-de-casse-dans-la-societe

Élections européennes : Macron dans l’illégalité.

En mars 2019 Emmanuel Macron, président de la République française, publiait, financée par l’argent des contribuables, dans des journaux de l’ensemble des pays de la Communauté européenne (en 28 langues) une tribune intitulée « Pour une renaissance européenne », dans laquelle il exposait sa conception de l’Europe. Cette tribune serait sans doute passée inaperçue pour la plupart d’entre nous si elle n’avait pas été publiée à quelques mois de la campagne pour le renouvellement du parlement européen. Ce faisant, dans l’année électorale, ce texte n’est-il pas un acte politique partisan qui fait sortir E. Macron de son statut de président de la République dans la mesure où il apparaît comme s’impliquant dans la campagne électorale ?

 

Cette façon d’agir n’est pas inhabituelle, et elle n’entre pas dans le champ strict d’une illégalité avérée : le président de la République peut exprimer des opinions, d’autres l’ont fait avant E. Macron mais plus modérément et avec une certaine retenue ; E. Macron, lui, fait ouvertement campagne en faveur de la liste de son parti : sa photo figure en bonne place sur le tract de LREM, tribune dans les journaux y compris étrangers et surtout (c’est nouveau) il appelle ouvertement et sans ambiguïté à voter contre un des partis candidats. Toutefois si l’expression d’opinions par le président est permise, le faire de façon virulente et particulièrement ciblée contre un parti candidat à l’élection, ne le fait-il pas sortir du rôle qui lui est conféré par l’article 5 de la constitution : « Le Président de la République veille au respect de la Constitution. Il assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État. Il est le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités. » ?

 

C’est autour des deux termes « arbitrage » et « fonctionnement régulier des pouvoirs publics » que se pose la problématique : le président de la République sort-il de son rôle en intervenant dans une campagne électorale ?

Concernant les « pouvoirs publics » soit on en reste à une définition restreinte : pouvoir législatif, pouvoir exécutif et pouvoir judiciaire, soit on va au-delà en prenant en compte la valeur juridique de l’Etat comme l’écrit Georges Burdeau dans son « Traité de science politique » : « l’État peut être considéré comme l’ensemble des pouvoirs d’autorité et de contrainte collective que la nation possède sur les citoyens et les individus en vue de faire prévaloir ce qu’on appelle l’intérêt général, et avec une nuance éthique le bien public ou le bien commun ». Les « pouvoirs publics » sont donc les pouvoirs donnés à un Etat, représenté par un président élu au suffrage universel, pour assurer « l’intérêt général ». Dès lors n’est-ce pas aller contre l’intérêt général que d’avoir une action incitative à boycotter un parti politique lors d’élections ? Lorsqu’E. Macron déclare vouloir mettre « toute son énergie » pour empêcher une victoire du Rassemblement national il refuse de reconnaître les 10,6 millions de citoyens qui avaient voté en faveur de Marine Le Pen en 2017. Si on refuse de prendre en compte un quart de la population électorale est-ce qu’on assure la communauté nécessaire à l’organisation de l’intérêt général ?

 

Peut-être faut-il considérer que le Rassemblement National (ex. Front National) serait un paria, nauséabond et dangereux, qui doit être éliminer de l’espace public, interdit, effacé ? Alors il faut le faire par la voie légale. Sinon la déclaration d’E. Macron : « Je crois qu’il n’y a pas mystère (…) La liste du Rassemblement national est une liste de déconstruction de l’Europe. Moi je suis patriote français et européen, ils sont nationalistes. C’est différent. » relève d’un parti pris personnel mais en aucun cas d’un acte de gestion de l’Etat puisque ce faisant E. Macron rompt avec le rôle d’arbitrage conféré au président de la république qui a pour finalité d’assurer la cohésion nationale qui est le substrat de toute réflexion à propos de l’intérêt général.

 

Si E. Macron se met ainsi à distance de la fonction présidentielle pour mettre ses arguments, notamment ceux orientés pour contrer un des partis en présence, nous sommes dans une configuration voisine du référendum d’avril 1969 où le général de Gaulle avait voulu, disent certains, se relégitimer en mettant en balance sa démission en cas de refus par l’électorat. Seulement 47,59% des électeurs ont approuvé les propositions du général de Gaulle qui, fidèle à sa parole, a quitté le pouvoir. Ne peut-on pas voir une identique tentative par E. Macron de se relégitimer au bout de 6 mois de mouvement des Gilets Jaunes et de nombreuses manifestations ?

E. Macron délaisse (bafoue) le rôle d’arbitrage conféré au président de la République pour s’engager dans l’action politique politicienne comme s’il était en campagne pour la prochaine élection présidentielle. De fait il se présente à nouveau devant le peuple (plébiscite ou pas ?) qui est la source de son pouvoir et devant lequel il est responsable. Cette responsabilité politique (au sens premier) s’exprime à deux moments : au moment de sa réélection ou non, et à l’occasion de l’organisation d’un référendum.

En prenant de fait la tête de la campagne conduite par LREM, E. Macron se situe en chef de parti et dans un plébiscite, donc s’il n’arrive pas en tête le 26 mai prochain, ce sera un désaveu dont il devrait tirer les conséquences. Mais, n’est pas homme d’honneur comme Charles de Gaulle, et l’histoire récente a montré que, même désavoués par les résultats d’un référendum, les présidents « modernes » ne démissionnent pas, alors un président du « nouveau monde » aura-t-il assez, sinon d’honneur du moins de respect de sa fonction et du Peuple citoyen, pour démissionner ?