Réforme des retraites, enfumage et médias.

Comment peut-on croire que le bon peuple va adhérer à un projet de réforme des retraites sans que les tenants et aboutissants ainsi que les composantes détaillées ne lui aient été communiqués ? Le gouvernement à la suite du discours de Macron pendant sa campagne n’argumente son projet que sur deux points : l’universalité et l’épargne par points.

Les médias, et bon nombre d’éditorialistes des chaînes de télévision, en particuliers celles du service public et BFMTV, acquis au discours macronien ne questionnent pas « le point » : comment sera-t-il acquis, combien « rapportera-t-il », qui fixera la règle acquisition-rapport ? Dans une réunion récente à Poitiers Jean-Paul Delevoye a indiqué que l’acquisition se ferait sur la base de 1 point pour 10€ cotisés et que la restitution se ferait sur la base de 0,55€ le point. Cependant il ajoutait que rien n’est fixé, tout en garantissant que la loi garantirait la valeur du point qui serait fixé paritairement par les partenaires sociaux mais in fine la valeur serait soumise au vote des parlementaires. Donc, si le président de la république décide de baisser la valeur du point il le peut par l’intermédiaire d’une majorité qui lui est acquise et soumise. N’est-il pas du devoir moral (déontologique ou éthique) des journalistes d’éclairer l’opinion sur un élément aussi essentiel de la réforme ?

On voit à travers cet exemple comment les journalistes de ces médias manipulent l’opinion pour qu’elle adhère au plan macronien : pas de mise en discussion des différents éléments de la réforme, interviews en micro-trottoir très majoritairement de personnes favorables à une réforme dont elles seraient bien incapables d’en dire le fondement et les répercussions comme ce reportage samedi 7 décembre au JT de 20h sur France2. Je laisse aux spécialistes de la communication et aux sociologues le soin d’analyser le contenu des réponses des retraités de la Côte d’Azur interrogés dans ce reportage. Et, ce matin lundi 9, sur France Info on nous annonce que des ministres sont chargés de discréditer la CGT, notamment l’ineffable Djibari qui accuse le syndicat de n’assister à aucune réunion et de « faire de la politique », on pourrait s’attendre à ce que les journalistes enquêtent et nous disent la réalité de la situation, mais non, loin de ce travail honnête une journaliste parlant des blocages de dépôts de bus nous dit que ce sont des syndicalistes qui organisent ces blocages « notamment ceux de la CGT » !

Dans la même ligne il faut souligner la forte propension de ces médias pour interroger les salariés des transports (SNCF et RATP) qui bien entendu parlent des problèmes qui leur sont spécifiques. En même temps ces journalistes oublient de signaler que les finances publiques comblent très largement le déficit de la caisse de retraite des agriculteurs. Non satisfaits de leurs oublis ces journalistes donnent dans le fake-new ou plutôt dans le bullshit : pas faux, mais pas totalement vrai. Récemment, à propos des enseignants, sur France2 on indiquait que pour les fonctionnaires les primes représentent 20 % de leur revenu ; mais comment peut-on se satisfaire de cela qui cache une disparité énorme ? Un professeur des écoles ne perçoit qu’à peine 4 % de prime (en moyenne notamment si on exerce en zone sensible ou pas), un fonctionnaire de catégorie C, c’est-à-dire les plus petits salaires, n’a la plupart des fois même pas 4 % de prime, ce qui est bien différent des primes des Hauts Fonctionnaires… En n’appuyant leur démonstration que sur ce système de bullshit les journalistes sont bien là dans une manœuvre évidente pour montrer qu’il existe bien des « privilégiés » et ce faisant ces mêmes journalistes manifestent ainsi un soutien inconditionnel au gouvernement.

De toute évidence ces médias et ces journalistes sont le bras armé de la propagande gouvernementale. Ils le sont tellement qu’ils ne posent même pas la question du futur maintien de certains régimes spéciaux comme pour les militaires et les policiers. Qu’est-ce qui justifie que ces deux catégories bénéficient d’avantages dont les sapeurs-pompiers et le personnel hospitalier seront exclus ? Pas plus que les journalistes ne réagissent aux déclarations de Darmanin lorsqu’il annonce que la hausse de compensation des cotisations des agriculteurs sera compensée par une baisse de leur CSG ; on s’attend à ce que soient questionnées les conséquences sur l’assurance maladie de ce cadeau fiscal.

Donc le nouveau système de retraite n’aura rien d’universel. À ceux qui bénéficieront des avantages d’un régime particulier par compensation (baisse de la CSG, moindre cotisation pour la part de revenu supérieur à 10000 €…) je vais rappeler un conte indien[1] qui raconte l’histoire d’un roi dont la mère avant de mourir souhaitait une dernière fois déguster des mangues. Ce n’était pas la saison alors le roi dépêcha des messagers qui revinrent trop tard. Inquiet que son fantôme vienne le tourmenter, il demanda conseil aux prêtres qui lui suggérèrent qu’il leur donnât une mangue d’or à chacun en remplacement afin de satisfaire à l’offrande. Les prêtres s’en furent, chacun portant sa mangue d’or, et passèrent devant la maison du clown Tenali Rama qui tenait des barres de fers rougies au feu en leur extrémité. Il interpella les prêtres : « Saviez-vous que chaque prêtre marqué par ces fers deux fois ou trois fois recevra deux ou trois mangues d’or ? » Lorsque les prêtres qui avaient accepté d’être marqués au fer demandèrent au roi des mangues supplémentaires celui-ci s’emporta et alla quérir le bouffon qui s’expliqua : « Quand ma mère était souffrante le docteur me dit de chauffer des fers et de les placer sur ses articulations douloureuses, mais je n’ai pu le faire avant son décès. Alors j’ai suivi votre exemple face à la crainte que l’esprit de ma mère ne vienne me tourmenter. » Chacun, notamment les agriculteurs, interprétera cette histoire à l’aune des cadeaux que le prince Jupiter leur fera pour garantir sa propre quiétude.

Incroyable comme ce système universel non seulement ne le sera pas mais à quel point il opposera les Français entre eux. Sous prétexte de réduire les inégalités il va augmenter les injustices et précipiter vers une retraite par capitalisation quand Jupiter aura, comme en Suède, montré que le système ne fonctionne pas bien. Sans doute est-ce pour cette raison que Macron a choisi Delevoye, conseiller de l’institut des assurances, pour conduire ce projet : un projet qui vise à rendre inopérant la retraite par répartition pour diriger les gens vers les assurances privées. C’est là une stratégie toute macronienne : rendre inefficace pour imposer ce qu’il a choisi. C’est ce qu’il fallait entendre quand il s’égosillait à dire « Je veux transformer la France ! », or transformer ce n’est pas améliorer par réforme, transformer c’est faire passer d’une forme à une autre ; ainsi il ne s’agit pas pour lui d’améliorer le système de retraite par répartition mais de le remplacer progressivement par un système par capitalisation. Pour qu’une transformation soit bien accueillie, il ne faut pas utiliser les outils du passé, il faut sans doute se déconnecter du passé pour s’inscrire dans un projet, ici un projet de société, nouveau. Ce projet nouveau Macron ne l’a pas, ne l’a jamais eu, son seul projet est ultralibéral au sens des sciences économiques basiques et vieillottes qui négligent le facteur humain ; sans doute faut-il voir ici ce qui a permis de construire une image de « président des riches ». Son image de « disrupteur » est exacte mais il n’est pas certain que la disruption puisse s’appliquer à la politique, un pays ce n’est pas un start-up. Il aurait dû savoir qu’on ne construit pas une unité sociétale en distribuant quelques miettes aux plus pauvres au détriment des moins riches et en préservant les plus riches. Il aurait dû savoir qu’on ne construit pas une unité sociétale en méprisant les gens et en rejetant les « corps intermédiaires » qui ne sont, si on me permet l’expression, qu’un prolongement des gens, des citoyens.

Alors, à Jupiter, mais il est trop narcissique pour entendre cette leçon, et à ses sbires, trop infatués et soumis pour en comprendre les subtilités, je livrerai ce conte chinois[2] : « Le Souverain Jaune évoluait librement au nord de l’Eau Rouge, il s’éleva sur les collines des monts Kulun et regarda vers le sud. Sur le chemin du retour, il perdit sa perle obscure. Il demanda successivement à Intelligence, à Vue Perçante et à Analyses de la chercher sans qu’ils la trouvassent. Il dépêcha alors Oubli des Images qui la découvrir. « Étrange que ce soit Oubli des Images qui l’ait trouvée. » Remarqua le souverain. » La puissance s’acquiert et se maintient ni par des signes extérieurs, comme la perle du conte, de pseudo-débats ou un autoritarisme forcené, ni par l’étalage d’un savoir qui imposerait une vérité ; la puissance s’acquiert en oubliant toute intention de puissance et en écoutant les autres, ça s’appelle alors de la légitimité et de l’autorité au sens moral. Dans le cas présent et en matière de gestion politique la légitimité se construit en écoutant les Autres, surtout ceux qui n’ont pas adhéré au programme électoral et qui étaient bien plus nombreux que ceux qui ont voté pour E. Macron en mai 2017. C’est là un paradoxe mais aussi une perversité du système électoral français qui peut transformer une minorité en majorité, et l’on s’étonnera que les citoyens se détournent des élections ; un tel système ne peut qu’alimenter le « voter ça ne sert à rien ».


[1] A.Goreau Ponceaud, E. Ponceaud Goreau, Mythologie indienne et connerie d’aujourd’hui, in Histoire universelle de la connerie, ed Sciences Humaines.

[2] S. Feuillas, Que faire de notre bêtise ? Réflexions sur l’idiotie en Chine ancienne, in Histoire universelle de la connerie, ed Sciences Humaines.

Gilets Jaunes, Macron et stratégie de la peur

Si la violence n’est pas excusable, elle peut toujours être expliquée et n’apparaît jamais sans raison. Ces causes peuvent être rationnelles ou irrationnelles, si elles ne sont pas toujours visibles elles sont discernables pour peu qu’on veuille bien y réfléchir, qu’il s’agisse de la violence des Gilets Jaunes ou de celle de la police.

La violence de certains des Gilets Jaunes est aussi rationnelle qu’irrationnelle, tout dépend du point à partir duquel on la regarde. Lorsque la parole ne porte pas, lorsqu’on n’est pas entendu, lorsqu’on subit des violences et qu’il faut faire face au mépris que reste-t-il à part la violence ? On comprendra que cette violence a une origine rationnelle comme pouvait l’être celle des anarchistes du 19ème siècle qui elle, reposant sur une base idéologique forte, ne répondait pas, bien évidemment, à la même « raison ». C’est cette rationalité qui est l’irrationnel, quand la raison n’aboutit à rien reste la déraison ; chez les Gilets Jaunes on perçoit plus de réactions à une situation alors que chez les anarchistes l’idéologie conduisait à la violence par un choix pensé. Je vois dans ces deux manifestations de violence deux analogies qui m’ont amené à les mettre en miroir. D’abord le fait que leur parole n’était pas entendue et la réponse que l’État donnait insuffisante ou insatisfaisante.

Quoi qu’il en soit la violence issue de mouvements sociaux amène toujours une réponse de l’État et c’est moins sur la légitimité de la réponse vis-à-vis des Gilets Jaunes qu’il faut s’interroger aujourd’hui que sur la forme qu’a prise cette réponse. À cette violence l’État répond aujourd’hui comme il répondit aux attentats anarchistes : par la violence. Les Gilets Jaunes dans leurs demandes comme les anarchistes dans leur idéologie sont montrés comme des agents de destruction de l’ordre établi et comme mettant en péril les privilèges des classes « bourgeoises », plutôt que « bourgeois » peut-être pourrait-on évoquer « les possédants » qui donne une vue plus large ; effectivement un couple d’employés au revenu moyen ou un petit commerçant ne peuvent pas être, par rapport à l’imaginaire habituel, qualifiés de « bourgeois » au sens classique mais rentrent bien dans la catégorie des « possédants » parce qu’ils sont souvent propriétaires et qu’ils sont amplement installés dans la société de consommation et de loisir. Ceux‑là exigent que l’État les protège, eux et leurs « biens », donc protège leurs privilèges. Les Gilets Jaunes sont vus par la majeure partie des « classes moyennes » (les « possédants », bien évidemment aussi par les plus riches de Français, comme des agents d’un péril qui pourraient remettre en cause leurs privilèges. On retrouve bien cela dans le discours de représentants des petites entreprises et des commerçants, ceux-là qui par ailleurs seront bénéficiaires des allègements de charges sociales sur les salaires décidées suite à l’action des Gilets Jaunes. Là s’arrête l’analogie entre le mouvement anarchiste et celui des Gilets Jaunes ; si le premier manifestait bien la volonté de renverser l’ordre établi et plus particulièrement l’État tel qu’il existait, chez les Gilets Jaunes on est moins dans cette dimension politique (même si elle existe sourdement) que dans une volonté de revendications sociales qui peuvent se synthétiser par une demande d’augmentation du pouvoir d’achat et d’une revitalisation des zones désertées par les services de l’État et par les commerces.

Comment dans une République qui se veut démocratique, mettre en avant que l’État aille défendre les intérêts des privilégiés contre ceux des déshérités, contre ceux qui ne retirent aucun ou trop peu de bienfait de l’évolution de la société voire en sont victimes ? Comment un président de la République auquel colle, comme le sparadrap sur la chaussure du capitaine Haddock, l’étiquette suivant laquelle il serait le président des riches, comment, en termes d’images et de communication, pourrait-il mettre en avant qu’il ne défendrait que « les possédants » ? Le gouvernement évoque alors la défense de la République notamment après les incidents de l’Arc de Triomphe dont la salle d’exposition fut dégradée et une copie d’un buste de Marianne brisé : la République est attaquée entendra-t-on de toutes parts, et on sortit les anciens combattants tels des oriflammes ! On comprendra que se puisse avoir été le cas au regard de la déclaration de Gautier, un anarchiste, lors de son procès[1] : « J’entends que je ne crois pas que l’émancipation du prolétariat puisse s’accomplir autrement que par la force insurrectionnelle. C’est déplorable sans doute, et je suis le premier à le déplorer, mais c’est ainsi. » Peut-on le croire s’agissant des Gilets Jaunes ? Il n’était apparu à personne en 2018 que les Gilets Jaunes s’attaquaient à la République, même la rébellion face aux forces de l’ordre ne peut pas être considérée comme une atteinte à la République sinon comme faudrait‑il considérer nos pères et mères qui résistèrent violemment aux forces vichystes en 1940, sans parler de la répression souvent sanglante de mouvements sociaux au 20ème siècle. Le gouvernement dont toute l’action est orientée par et vers la satisfaction et la confortation du monde de la finance et en faveur de la « mondialisation » dont Macron ne cesse de vanter les mérites et dont il dit qu’on n’y peut rien modifier, devait adopter une stratégie visant à discréditer le mouvement des Gilets Jaunes et placer sa stratégie sur la défense des valeurs de la République. Le pouvoir dispose alors de trois armes : la propagande, la loi et la police.

La première : la propagande comprend deux volets. Le premier consista à montrer que les Gilets Jaunes avaient comme objectifs la destruction de la République, j’y reviendrais lorsque j’évoquerai la police et les violences policières. Le second volet de la propagande gouvernementale fut tardivement mis en œuvre puisqu’il fallut attendre le 10 décembre, alors que le mouvement avait débuté le 17 novembre, pour qu’elle connaisse un début de commencement. Dans un premier temps, comme l’anecdote qu’on prête à Marie-Antoinette : « puisqu’il n’y a plus de pain qu’on leur donne de la brioche » il s’est agi de distribuer quelques « biscuits ». Il fallait donner à voir que le pouvoir avait entendu et qu’il sait être généreux nonobstant « le pognon de dingue » dépensé pour lutter contre la pauvreté. La brioche avait un goût amer. D’abord « la brioche » n’apaisa guère la faim, ensuite elle ne fut qu’un cache-misère. Qui, à part les affidés du gouvernement, a pu croire à la fable des 10 milliards (17 disent certains) débloqués par Emmanuel Macron ? Une bonne partie de cette somme n’était pas un cadeau, elle était le fait de l’augmentation réglementaire du SMIC, et d’autres semblaient trop provisoires et aléatoires, certaines étaient le fait du bon vouloir des entreprises, certains furent laissés de côté par ces mesures, surtout cette annonce ressemblait trop à de l’aumône avec son caractère conjoncturel, éphémère et signifiant de mépris et d’indignité pour que ce soit accepté. Seuls les « possédants » s’en satisfaisaient même si ce sont eux qui payent, et ils ne comprirent pas, comme ils n’avaient pas compris les raisons du mouvement, que les « pauvres » ne savent pas s’en contenter. Depuis il ne fut pas un jour sans que les députés LREM ne viennent sur les plateaux de télévision et devant les micros des radios chanter la chanson à la gloire d’un gouvernement qui débloquait tellement de « pognon de dingue », il n’y eut pas de journalistes pour démonter cette aumône notamment en rappelant qu’une grande partie venait de l’augmentation automatique, parce que réglementaire, du SMIC. Il s’agissait de montrer que les « vilains » Gilets Jaunes en ne se contentant pas de l’aumône présidentielle sont d’horribles voyous qui n’ont comme objectifs que la remise en cause de l’ordre social et la destruction de la République.

S’il en fut ainsi c’est autant par stratégie chez le président de la République qui a visiblement bien appris du livre Propagande d’Edward Bernays inventeur du markéting et de la propagande moderne. Si la propagande a fonctionné dans un premier temps, bon nombre de Gilets Jaunes des débuts ont rejoint leur foyer se contentant de cette aumône. Cette propagande manquait de substrat pour attirer ceux qui n’étaient pas convaincus par les annonces du 10 décembre et moins encore pour retourner les opposants. Pour qu’une propagande réussisse il faut que le produit possède un minimum de qualité qui réponde à un maximum d’attentes des gens à qui elle s’adresse. Or, en 2018, personnes ne comprit, ni Macron du haut de son Olympe narcissique, ni la plupart des parlementaires, notamment de droite engoncés dans leur principe de défense des « bourgeois » au nom de la République comme ceux du mouvement présidentiel marqués du sceau d’une cécité absolue du fait social, ni les membres du gouvernement soumis à la parole présidentielle, ni la plupart des journalistes, personne de ceux au pouvoir ou étant des relais d’opinion ne comprit que les Gilets Jaunes ne demandaient pas la charité mais des mesures concrètes et pérennes de réformes qui amélioreraient leur vie, qui leur apporterait le bien-être auquel légitiment tout citoyen a droit, et personne n’a compris que les annonces du 10 décembre n’effaceraient ni les discours ignobles des députés macroniens et de la presse bien‑pensante ni les violences policières des premières manifestations, notamment celle du 1er décembre. Le « Débat national », pièce maîtresse de cette propagande, n’a pas apporté les fruits espérés, peut‑être faut-il considérer qu’il a été un échec ; il a été vécu par une majorité de Français comme un effet de manche, voire une bouffonnerie car rien de palpable en est sorti. Même si le gouvernement continue sa propagande et sa stratégie de communication : les rencontres citoyennes pour la réforme des retraites, la Convention citoyenne pour le climat, les déambulations somnambuliques du Président, Macron sait autant qu’il voit que ça ne suffira pas à « calmer » le jeu. Alors il met en œuvre ses deux autres armes : la loi et la police.

Le pouvoir dispose d’un arsenal juridique important qui n’a pas cessé de s’accroître depuis le dernier tiers du 19ème siècle, Raphaël Kempf[2] en rend compte dans son livre. Comme chaque fois qu’une situation sociale amène une opposition ferme, même si elle n’a rien d’insurrectionnel, de la part de citoyens ou que des évènements comme les attentats terroristes, ces situations  peuvent être l’occasion de museler les oppositions de quelle que nature qu’elles soient, le pouvoir réagit par la mise en place d’un arsenal juridique d’exception. Ce gouvernement, bien que du « nouveau monde », n’a pas fait exception à ce principe de gouvernement, ainsi fut votée et promulguée la LOI n° 2019-290 du 10 avril 2019 visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations dans laquelle certains articles confinent au comique : « Art. 431-9-1.-Est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende le fait pour une personne, au sein ou aux abords immédiats d’une manifestation sur la voie publique, au cours ou à l’issue de laquelle des troubles à l’ordre public sont commis ou risquent d’être commis, de dissimuler volontairement tout ou partie de son visage sans motif légitime. ». En soi cet article n’a rien d’extraordinaire sauf qu’il faudra prouver le motif légitime : un rhume, une rage de dents…, et comment le quidam pourra-t-il savoir ou percevoir qu’un trouble à l’ordre public risque d’être commis ? Cette loi offre de nouvelles armes à la police pour effrayer, humilier et réprimer les citoyens en complétant l’arsenal mis en place au 19ème siècle, augmenté au fil des vicissitudes de l’histoire notamment durant le quinquennat de François Hollande. Cet arsenal juridique a permis de sanctionner de peines d’amende et d’incarcération de très nombreux « Gilets Jaunes » et même des passants et des journalistes sans pour autant calmer le mouvement ; sans doute faut-il accorder à la répression judiciaire un succès : celui du retour au foyer des moins téméraires des Gilets Jaunes, tout le monde ne peut pas supporter le paiement des amendes et des frais de justice, la perte de salaire lors d’une incarcération. Reste les irréductibles.

Pour réduire les irréductibles il ne reste que la force, du moins est-ce une pensée bien ancrée chez les gens de pouvoir, notamment s’ils ont lu Machiavel ; quand ça fonctionne ça ne le fait que de façon transitoire car la colère demeure, la force crée un refoulement chez les contestataires mais ne tue pas la rancœur. Emmanuel Macron qui a en horreur toute expression d’une pensée dissidente et critique, a utilisé la police, bras armé du gouvernement (plus que de l’État) avec un double objectif : répressif bien sûr, mais aussi offensif pour créer de la violence. Les images des manifestations montrent comment la stratégie de contact a transformé la police en force d’agression à laquelle les « irréductibles » Gilets Jaunes répondent, peut-être de façon irrationnelle, par la violence. Dans mon livre[3] je fais une longue analyse d’un cas précis : celui de la manifestation du 1er décembre sur les Champs Élysées, où je montre que l’offensive est venue de la police. Au-delà on s’interrogera sur le discours à propos des blacks blocs dont aucun n’est jamais interpellé, il n’y en a pas dans d’autres manifestations, comme ils étaient inexistants au moment du G7 qui est pourtant leur cible de prédilection. Comment ne pas se poser la question de l’infiltration des manifestations par des policiers ou des auxiliaires de la police chargés de procéder à des destructions. La police ne le nie pas et explique qu’il n’y a rien d’exceptionnel à ce que des policiers en civil se mêlent aux manifestants. Ainsi, nous pouvons lire sur le site de France Info (18 novembre 2019) : « Pour Jean-Marc Bailleul[4], il est malgré tout « paradoxal » de penser que les policiers en civil « seraient là pour faire le mal ». « C’est pour le bien des manifestants. Il faut distinguer les casseurs qui se mêlent à eux », exposait le syndicaliste l’an dernier. Pour y parvenir, la « solution », pour les forces de l’ordre, c’est d’être « noyées » parmi eux. « Ce n’est pas pour nuire aux ‘gilets jaunes’ : c’est pour faire le tri entre vrais et faux », poursuivait-il. » Vu l’inexistence d’arrestation de black bloc la question est donc de savoir ce qui est faux et ce qui est vrai. Cette pratique de l’infiltration ou de la provocation n’est pas nouvelle, Raphaël Kempf cite celle du 1er mai 18891 où la police fit irruption dans l’établissement d’un marchand de vin où s’étaient réfugiés des manifestants ce qui provoqua un mouvement de panique, une bagarre et des coups de feu furent tirés. Bien entendu pour le pouvoir de l’époque et pour les juges (était-ce dissociable en 1891) les fautifs ne pouvaient être que les anarchistes mêlés aux manifestants, la police n’avait fait que son devoir. Ça rappelle un peu l’incident de la fête de la musique à Nantes ou la manifestation à Nice où une manifestante âgée fut gravement blessée lors d’une charge de police. D’ailleurs dans le même état d’esprit la première réaction du président Macron à propos de Nice fut de nous expliquer que quand on a un âge certain il ne faut pas aller manifester. Le pauvre a toujours tort face à la police, ce que peut illustrer la phrase imbécile du Préfet de police de Paris répondant à une manifestante : « « Oui, je suis ‘gilet jaune' », lui dit-elle. Didier Lallement passe alors son chemin et lance en s’éloignant : « Et bien, nous ne sommes pas dans le même camp madame ». » La police, bras armé du pouvoir, est là pour défendre les dominants et les privilèges sous prétexte de défendre la République comme si on ne pouvait pas avoir une république sans privilège, il me semble même que c’était le fondement voulu par les premiers républicains exprimés par la Nuit du 4 août 1789 mettant en acte l’abolition des privilèges. Depuis les privilèges se sont déportés de la noblesse vers ceux du monde de l’argent et leurs affidés comme l’indiquent les propos[5], lus à la Convention, de ceux qui demandaient, en 1793, la création d’une armée révolutionnaire : « Les hommes qui ont de l’argent, ont succédé à ceux qui avaient des parchemins ; les riches ne valent guère mieux que les nobles ; comme eux, ils sont les ennemis du pauvre et désirent la contre-révolution pour l’opprimer. » Bien sûr, aujourd’hui pas question d’armée contre‑révolutionnaire d’ailleurs la demande ci‑dessus ne voulait pas s’opposer à une armée spécifique mais à l’armée qui existait et à laquelle le pouvoir de l’époque demandait de mener l’offensive contre « les ennemis de l’intérieur ». De nos jours, après qu’eurent lieu de nombreux débats au cours du 19ème siècle, c’est bien à la police que le pouvoir confie la mission de maintien de l’ordre. Dans sa conception moderne le maintien de l’ordre c’est à la fois préserver l’État et protéger les citoyens en préservant leurs biens. Clémenceau présentait « les forces de l’ordre comme des instruments de préservation sociale, « comme la garantie de tous les citoyens dont la liberté est opprimée par autrui. C’est pour le maintien du droit que la police et la force publique doivent être mises en mouvement.[6] » Le gouvernement de Clémenceau en même temps qu’il promouvait la police judiciaire ne supprimait pas la police politique mise en place sous le Second Empire et renforcée à partir de 1870, période où la République s’est souvent sentie menacée. On voit bien comment dans le cas des anarchistes qui perpétrèrent des attentats, ou dans celui des attentats terroristes depuis 1995, les citoyens peuvent adhérer à l’idée d’une police politique, il est plus difficile de les faire adhérer à une force de maintien de l’ordre dévolue à la police. Alors, il faut un évènement marqueur d’un danger pour que le citoyen accepte que la police « protectrice » devienne une police « offensive » pour protéger. Le public et la police sont alors dans une sorte d’injonction paradoxale : être offensif pour protéger. Pour que le public accepte ce caractère offensif il faut qu’il ait peur et l’État joue sur cette peur pour asseoir son action, il l’utilise pour gouverner ; certains ont écrit que la peur peut être vue comme une idée politique et, en tout cas, comme un levier essentiel pour un pouvoir en position de domination, une domination pour partie consentie, notamment pas « les possédants ».

Macron a créé une peur comme on le fit avec la Bande Noire en 1882[7]. Comme en 1882, la presse fut sinon complice du moins l’agent de propagation de ce processus mais la majorité des journalistes n’appartiennent-ils pas à la catégorie de ceux qui consentent à être dominés, ne sont-ils pas de la catégorie des « possédants » donc privilégiés ? Montrer les Gilets Jaunes comme ceux qui mettent en péril l’ordre social, la République, pire comme des agents du désordre économique en empêchant le bon déroulement du commerce, c’est les diaboliser et les amener au même niveau que les terroristes. Macron n’est-il pas allé, lors de sa déambulation à Amiens le 22 novembre, jusqu’à fustiger les oppositions[8] : « Les uns et les autres parfois agités par une logique politicienne ou des considérations que je ne partage pas cherchent chaque occasion de semer le désordre. » Cela rappelle cruellement la politique judiciaire du 19ème siècle où pour contrer l’anarchisme, et au passage le socialisme, on en vint à créer un délit « d’idée », des gens furent condamnés au seul fait qu’ils étaient abonnés à un journal favorable au mouvement anarchiste. Macron n’oublie pas de discréditer une fois de plus le mouvement des Gilets Jaunes : « Je ne néglige pas ce qu’on a appelé le mouvement des Gilets jaunes, je dis “ce qu’on a appelé” car je ne suis pas sûr que les manifestants soient les mêmes aujourd’hui qu’il y a un an, le réveil de cette France qui travaille, de ces mères seules. Cette France se sentait déclassée. Et ça, ça a été un coup de semonce. »

Dans un tel contexte où toute parole d’opposition au pouvoir est discréditée, la police, sur ordre du pouvoir, joue un rôle essentiel : maintenir l’ordre et conforter la peur que le pouvoir instille. Ne nous étonnons donc pas que le préfet Michel Delpuech ait été rlimogé et qu’on ait mis à la tête de la préfecture de police un préfet à la fois obéissant jusqu’à être servile ; le journal l’Opinion[9] le décrivait comme autoritaire et efficace, Libération[10] écrivait « Qualifié de « fou furieux » par certains collègues, il devrait appliquer une stratégie de fermeté lors de « l’acte XIX » des gilets jaunes. » Macron a trouvé son « homme », homme de main. La stratégie de la peur voulue par Macron est désormais installée, malgré tout 55 % des Français[11] approuvent encore, en novembre 2019, le mouvement des Gilets Jaunes. En même temps, si l’image de la police demeure bonne dans l’opinion[12] (74 %), cette image en baisse sensible par rapport à 2018. Mais ce sont plutôt les chiffres relatifs à son action lors des manifestations qu’il faut analyser : « Interrogés sur l’usage de la force par la police depuis le début des manifestations dans le cadre de la mobilisation des « gilets jaunes », 39 % des Français considèrent qu’il a été excessif, 32 % insuffisant et 29 % adapté. » Le sondage de l’institut Elabe montre bien la dispersion selon la catégorie à laquelle appartiennent les sondés qui confirme l’existence d’une profonde cassure dans la société française entre « les possédants » et les autres, les privilégiés et les autres…

Le pouvoir, dirigé par Macron, a voulu une politique de la peur servit par une police, bien entendu, aux ordres jusqu’à être servile ; l’histoire nous montre que la police en tant qu’institution est avant tout, dans de telles situations, le bras armé du pouvoir jusqu’à renier les idéaux républicains qui l’ont fondée, on l’a vu en 1942, on l’a vu les 2 et 3 avril, puis les 7 et 18 octobre 1961, et Metz les 23 et 24 juillet 1961. Toutefois la police ce n’est pas le policier qui demeure un individu, une femme ou un homme, ais alors jusqu’où une femme, un homme, un policier, peut-il s’asservir à un pouvoir ? Là se trouve l’explication des violences policières : elles sont dans la raison puisqu’elles correspondent à une commande d’un gouvernement et répondent aux ordres de la hiérarchie. Le paradoxe c’est que les violences policières finissent par répondre à la violence qu’elles ont suscitées. Elles essaient de se masquer derrière un voile de pudibonderie ou d’honnêteté républicaine quand, par exemple, on punit un policier qui a jeté un pavé dont la violence ne peut être qualifiée que d’irrationnelle.

Macron, à Amiens, déclarait : « Il n’y a pas de démocratie s’il n’y a pas de respect ». Le respect de quoi, de qui, et doit-il être à sens unique ? Il devrait sans doute méditer cette phrase de Clémenceau défendant la loi sur la presse en 1881 : « Si la République vit de la liberté, elle pourrait mourir de la répression ! ». Tous les Gilets Jaunes finiront par rentrer chez eux, mais gare à ce que la France ne se tourne pas vers un extrême peu avenant.


[1] Raphaël Kempf, Ennemis d’État, La Fabrique.

[2] Raphaël Kempf, Ennemis d’État, La Fabrique.

[3] Jean-Jacques Latouille, Gilets Jaunes, Iggybook.

[4] Jean-Marc Bailleul, du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI-CFDT).

[5] Maxime Kaci, « portez sur les traîtres la lumière et le glaive »…, in La République à l’épreuve des peurs,, Presses Universitaires de Rennes.

[6] Laurent Lopez, Sauver la France, défendre la République, protéger les citoyens : les forces de l’ordre et les injonctions sécuritaires de la Belle Époque, in La République à l’épreuve des peurs, Presses Universitaires de Rennes.

[7] Lisa Bogani, Sébastien Soulier, péril social et société assaillie, quand la Bande Noire de Montceau-les-Mines a fait trembler la justice républicaine, in La République à l’épreuve des peurs, Presses Universitaires de Rennes.

[8] Site de BFMTV consulté le 23/11/2019 https://www.bfmtv.com/politique/en-direct-emmanuel-macron-en-visite-a-amiens-les-ex-whirpool-veulent-lui-demander-des-comptes/

[9] https://www.lopinion.fr/edition/politique/autoritaire-efficace-prefet-police-paris-didier-lallement-applique-185889

[10] https://www.liberation.fr/france/2019/03/23/lallement-le-nouveau-prefet-qui-fait-flipper-les-flics_1716932q

[11] LCI https://www.lci.fr/social/en-direct-gilets-jaunes-sondage-un-an-apres-en-novembre-2019-55-des-francais-approuvent-le-mouvement-2103673.html

[12] Sondage ELABE, https://elabe.fr/police-nationale/

Mélenchon-Macron où va la justice

Les Français n’aiment pas le désordre et se complaisent si souvent dans le couffin du désengagement politique de peur d’avoir à s’exposer. Aussi, ne se sont-ils pas émus des manœuvres autoritaires contre les Gilets Jaunes ; ni les provocations ni les violences policières ne les ont fait réagir, pas plus que la parodie de justice autour de ce mouvement. Emmanuel Macron et Christophe Castaner ont su, et réussi, transformer un mouvement social en un cataclysme social menaçant la tranquillité du pays, des gens, des consommateurs et surtout mettant en difficulté la croissance économique. On voit bien la stratégie en trois points : premièrement provoquer des réactions de violence grâce à une intervention brutale des policiers, deuxièmement faire pleurer le quidam sur les forces de l’ordre et les commerçants, et enfin distribuer quelques cacahuètes pour faire croire qu’on règle le problème du pouvoir d’achat. La stratégie a bien réussi, les Gilets Jaunes ont été mis au ban de la société par ceux qui ne rêvent que de tranquillité, par ceux qui veulent protéger leurs privilèges, par ceux du microcosme intellobobo aux salaires confortables qui ne comprennent pas qu’on puisse être en difficulté le 15 du mois ni qu’on veuille absolument utiliser une vieille bagnole pour aller au boulot, et ils sont rejetés par ceux qui affectionnent de se contenter des miettes que leur jette le gouvernement.

La condition essentielle pour qu’une telle stratégie réussisse réside dans l’image que le gouvernement donne de lui beaucoup plus que dans les décisions et les actions de gouvernement. Au‑delà de l’image, servie par un arsenal de communication, déifiée du président de la République qui se présente en rédempteur qui sauvera la France du chaos, il faut des actions qui montrent un gouvernement attaché à protéger les gens et à l’écoute du peuple. Les gens se sont sentis écouté dès lors que le Grand débat National a été mis en œuvre et peu importe s’il n’en est rien sorti de tangible ni même de sérieux, une brassée de sucreries a servi de leurre, au moins provisoirement ; peu importe l’essentiel était de donner l’impression que le président écoutait le gens. Ils se sont sentis protégés dès lors que le gouvernement a montré sa capacité à dompter la bête immonde que sont les Gilets Jaunes et leurs soutiens. Les premiers ont été massacrés à coups de balles en caoutchouc et de gaz lacrymogène, la justice s’occupant de finir le travail de la police par des condamnations irréalistes de manifestants et par un incroyable mouvement d’absolution des actions, même les plus odieuses, des policiers. Restait donc à traiter le cas des soutiens

Le principal soutien, en tout cas le plus voyant, des Gilets Jaunes c’est Jean-Luc Mélenchon ; il est aussi le plus dangereux politiquement. D’évidence François Ruffin ne constitue pas une menace pour E. Macron. Le Rassemblement National pourrait en être une, mais E. Macron ne le croit pas vraiment, cependant on a parfois l’impression qu’il a tout mis en œuvre ‑sans doute par précaution‑ pour que le Rassemblement National prenne une figure de parti d’opposition fantoche à sa main. Alors, il faut montrer que ce parti est dirigé par quelqu’un qui manque de rigueur, de sérieux et sous l’emprise de troubles psychologiques. Alors la machine à broyer macronienne se met en route quatre ans après les faits : « Le parquet de Nanterre a requis le renvoi de Marine Le Pen devant un tribunal pour la publication, en 2015[1], de photo d’actes de violence du groupe État islamique. » ; pour bien montrer l’état de difficultés mentales qui seraient celles de Marine Le Pen le juge d’instruction demanda une expertise psychiatrique. Imaginez la satisfaction, la joie, de la majorité présidentielle si son principal, voire seul opposant, pouvait être affublé de l’image de déséquilibre psychique. Et, il y a l’affaire des attachés parlementaires « européens », comme pour le MODEM qui ne semble pas être inquiété par la police, et comme pour JL Mélenchon qui lui subit les foudres de l’action de la Justice mises en œuvre avec une incroyable célérité. Sur ce dernier point Marine Le Pen a joué plus astucieusement que JL Mélenchon en ne s’opposant pas physiquement aux perquisitions. Chacun se souvient de l’esclandre du chef de file de la France Insoumise et de quelques dirigeants du mouvement pour empêcher la perquisition diligentée par le parquet pour une affaire relative à la rémunération des attachés parlementaires « européens » de JL Mélenchon qui a eu tort en manifestant de la sorte sa désapprobation. Bien sûr cette perquisition comme celles chez Médiapart ou au Rassemblement national semblait ne pas respecter les termes de l’article 76 du code de procédure pénale : « Les perquisitions, visites domiciliaires et saisies de pièces à conviction ou de biens dont la confiscation est prévue à l’article 131-21 du Code pénal ne peuvent être effectuées sans l’assentiment exprès de la personne chez laquelle l’opération a lieu. Cet assentiment doit faire l’objet d’une déclaration écrite de la main de l’intéressé ou, si celui‑ci ne sait écrire, il en est fait mention au procès-verbal ainsi que de son assentiment. », notamment s’il s’agit d’une enquête préliminaire, mais la manifestation tonitruante de JL Mélenchon était inappropriée. Pour autant fallait-il le renvoyer devant la Justice « pour actes d’intimidation contre l’autorité judiciaire, rébellion et provocation » ? Sur le fond la réponse ne peut être que oui car les moyens de contestation à la disposition de JL Mélenchon ne manquent pas, mais d’évidence il voulait un coup médiatique. Cet incident met en évidence s’il en était besoin que la politique ne se fait ni au Parlement ni dans les cénacles de pensée mais dans les officines de communication, d’ailleurs désormais les tables rondes des médias télévisés excluent les chercheurs qui ont été remplacés par des « communicants », désormais les vendeurs de lessives et de yaourts sont élevés au rang d’experts en sciences politiques et en sociologie. Dans l’affaire de la perquisition des locaux de la France Insoumise nous avons assisté au choc de communication (de propagande) de ce mouvement contre celle d’E. Macron, la Justice n’étant ici qu’au service ou qu’un moyen de communication. On voit l’ambiguïté dans laquelle se trouve placée la justice ainsi instrumentalisée : qui sert-elle ?

Depuis l’arrivée d’E. Macron au pouvoir la Justice est devenue, comme dans d’autres périodes sombres de notre histoire, clairement au service exclusif du prince et de ses ambitions. Dans le cas de JL Mélenchon les policiers menacent de forcer le passage, dans celui de Benalla ils rentrent au bercail sans mot dire. D’évidence il était hors de propos que Benalla soit inquiété alors on croit la fable selon laquelle il n’avait pas les clés de son appartement et on veut que le quidam croie la version d’A. Benalla paré par l’Élysée de tous les caractères d’un parangon de vertu aussi, donc on va s’attaquer à un journal soupçonné de s’opposer au Pouvoir dans cette affaire. Alors le procureur ordonne une perquisition de Médiapart sans que le directeur en soit prévenu, pire le procureur savait que ce directeur était retenu à une audience devant un tribunal pour une autre affaire. Un livre ne suffirait pas à dire toutes les distorsions dans le traitement judiciaire des affaires proches de la politique, et l’extrême lenteur dans le traitement de celles qui touchent le pouvoir macronien : Richard Ferrand, Alexis Kohler, Muriel Pénicaud, Ismaël Émélien, et la décision de classer sans suite l’affaire des hauts fonctionnaires en poste à l’Élysée dans le cadre de l’affaire Benalla : tous sont blanchis en même temps que la vierge élyséenne voit sa virginité confirmée (cela ressemble beaucoup à une chirurgie réparatrice de l’hymen). Le renvoi, après une enquête tellement rapide et basée seulement sur les témoignages des policiers, de Jean-Luc Mélenchon devant un tribunal, alors que toutes les affaires où sont impliqués les proches du pouvoir traînent jusqu’à se faire oublier, montre bien la mainmise de l’Élysée sur la Justice et sa volonté d’assassiner politiquement La France Insoumise. D’ailleurs relevons que l’annonce du renvoi de Jean-Luc Mélenchon n’a été faite que par un journal : l’Express qui titrait « Mélenchon bientôt jugé en correctionnelle » (Laurent Léger, publié le 27/06/2019, site de l’Express).

 

L’Express, journal ni gauche ni droite, a comme directeur de la rédaction par Christophe Barbier dont on peut mesurer à chacune de ses interventions sur BFM sa proximité intellectuelle avec le macronisme. Pour Christophe Barbier le journalisme doit être engagé mais non partisan, soit mais il demeure que suivant l’intensité de l’engagement idéologique ou intellectuel (au choix) on finit par donner l’image de son adhésion. Cette position peut être assez contradictoire avec l’idée qu’il développe selon laquelle la mission d’un journal, plus particulièrement d’un chroniqueur, est d’offrir un « maximum d’éléments » aux lecteurs « pour qu’ils puissent éclairer et former leur jugement », et qu’il ne doit « donner aucune consigne de vote » ; une telle démarche implique l’usage de propos contradictoires et exclut l’engagement : ça s’appelle l’information (objective). En 2013, lors du débat sur le travail dominical, il se déclarait en faveur de la déréglementation du travail le dimanche et dénonce le « respect stupide du droit ». Il recommande aussi la suppression de la cinquième semaine de congés payés pour les salariés. Ce sont là des positions partisanes car elles relèvent d’un parti pris idéologique ou intellectuel qui ne laisse pas place au doute et à la contradiction, d’autant que Monsieur Barbier dans ses interventions n’exprime jamais le pour et le contre, son discours est univoque. Il confirmait sa position en déclarant au Journal du Dimanche[2] en 2017 : « Se confronter au terrain pollue l’esprit de l’éditorialiste. Son rôle est de donner son opinion, d’affirmer ses certitudes, par essence improuvables. Afficher avec force ses convictions permet aux lecteurs de s’y frotter pour former les leurs. » et « L’éditorialiste est comme un tuteur sur lequel le peuple, comme du lierre rampant, peut s’élever. », les gens pleins de certitudes, détenteurs de la vérité, sont extrêmement dangereux, l’histoire de l’humanité regorge d’exemples. C’est donc le journal qu’il dirige qui annonce, semble-t-il avant que l’intéressé en ait été officiellement informé, le renvoi de JL Mélenchon devant un tribunal. Voilà donc qu’un journal devient huissier de justice et porte les convocations à comparaître ; la Justice se réduit de plus en plus sous l’ère Macron à l’espace médiatique comme je l’explique dans mon livre « Gilets Jaunes[3] ».

Revenons sur le fond de l’affaire où une fois encore le pouvoir met en scène les policiers en nous invitant à pleurer sur leur sort. La véhémence de JL Mélenchon aurait meurtri et blessé les policiers d’une façon telle que leur santé mentale en serait gravement ébranlée. L’avocat de l’un de policiers a déclaré : « Cette affaire a eu des répercussions graves sur le plan psychologique pour les enquêteurs, qui sont avant tout des êtres humains. » Il est bien évident que les Gilets Jaunes, ou les blessés collatéraux, qui ont perdu un œil, une main ou un pied à la suite de violences policières, ou les gamins de Mantes-la-Jolie agenouillés deux heures durant les mains sur la tête sous la houlette de policiers, ne sont-ils pas des êtres humains. La différence entre eux est que les premiers ont choisi d’exercer un métier difficile alors que les autres ne font que manifester leur désarroi, leur colère, leur envie d’un monde meilleur ; d’un côté il y a la force, et ici aujourd’hui la violence, fussent-elles celles de l’État et donc légitimes (?), de l’autre il n’y a que plainte et faiblesse. Cet avocat d’ajouter que « Ce procès va permettre de mettre en lumière les difficultés que subissent les membres des forces de l’ordre et les souffrances que cela peut engendrer chez eux », pôvre avocat qui n’a jamais vu une pièce de Guignol. Ne lisez pas que je minimiserais les difficultés physiques et psychologiques auxquelles sont confrontés les policiers et les gendarmes, mais aussi les militaires, les sapeurs-pompiers et les personnels des hôpitaux, et plein d’autres ; le propos n’est pas là car ce procès ne résoudra aucune de ces difficultés et que ce qu’il veut montrer ce n’est que l’autorité du pouvoir en se servant de la défense de son bras armé qu’est la police comme on se sert d’une image en communication, rien d’autre ; il ne s’agit ici, pour le pouvoir, de se donner une image « d’autorité » et de rassurer les peureux et les tenants de l’ordre.

À travers cette affaire on mesure l’emprise que veut avoir E. Macron sur les gens et la société pour façonner le pays suivant ses seuls désirs au service du capital. Alors il manipule l’opinion par des jeux de communication pas toujours honnêtes (la conduite du Grand Débat en a été une illustration) : de la propagande, et par l’instrumentalisation de la Justice. En France, désormais la Justice n’est plus au service des femmes et des hommes, elle est au seul service du prince et ne fait que répondre à ses ordres pour satisfaire ses désirs de puissance et de paraître.


[1] https://www.nouvelobs.com/justice/20190301.OBS1046/images-de-daech-sur-twitter-vers-un-proces-pour-marine-le-pen.html

[2] https://www.lejdd.fr/Societe/christophe-barbier-se-confronter-au-terrain-pollue-lesprit-de-leditorialiste-3294632#xtor=CS1-4

[3] Latouille JJ, Gilet Jaunes, Iggybook, avril 2019.

Européennes 2019 le vert à moitié…

Le journal £e Monde titrait, au lendemain de la journée électorale, « après les élections européennes un nouveau monde émerge » ; ça ne fait pas de mal de le croire, pour autant est-ce si vrai qu’il y paraît ? Suffit-il de s’appuyer sur les chiffres des résultats pour affirmer l’émergence d’un nouveau monde ? Ces chiffres, hormis ceux concernant le Rassemblement National (RN) et Renaissance (liste soutenue par E. Macron, LREM), montrent effectivement, au-delà des effets de surprise, un effondrement sans doute définitif des partis politiques anciens mais aussi des modes de proposition de programme politique, et le succès apparent de l’écologie politique (en France comme dans de nombreux pays de la communauté européenne).

Ce succès de l’écologie politique représentée en France essentiellement par EELV ne paraît pas comme devant être un mouvement d’engagement politique durable chez ceux qui ont porté EELV à 13% des suffrages exprimés. L’alternative proposée aux électeurs était de voter soit en faveur d’E. Macron soit contre lui dans le cadre d’un duel qu’il a installé entre lui et Marine Le Pen. Comment se positionner dans un tel cadre dépourvu de perspective d’un quelconque progrès social ? La première position c’est d’adhérer aux idées de l’un ou de l’autre partie en présence ; là les chiffres montrent que ni le RN ni LREM n’ont gagné. Le RN obtient un score inférieur à celui qu’il avait réalisé en 2014, peut-on se satisfaire des 2 points de plus par rapport au 1er tour de la présidentielle de 2017 (21,30%) pour dire que le RN sortirait vraiment vainqueur du scrutin du 26 mai ? Quant à LREM et E. Macron, sur le plan des chiffres, ils sont perdants, d’abord dans l’absolu puisqu’ils se classent en seconde position derrière le RN et aussi par rapport aux résultats obtenus en mai 2017 : 24,01% des exprimés soit 1,6 point de plus que le 26 mai. E. Macron aurait été plus effacé pendant la campagne des Européennes 2019 qu’on ne serait pas autorisé à comparer ces deux élections, mais sa présence parfois tonitruante dans la campagne où il appelait vivement et clairement à voter contre le RN fait que la comparaison a du sens et qu’elle montre que ce différentiel de 1,6 point pourrait bien être le reflet d’un effritement de la base électorale d’E. Macron et de LREM.

Quand on observe les chiffres du premier tour de l‘élection présidentielle de mai 2017 (24,01 ; 21,30 ; 20,01 ; 19,58) on n’observe pas de chute massive malgré « l’affaire Fillon » des partis et des « figures politiques » traditionnels sauf pour le parti socialiste[1] (6,36%), ce qui conduit à évoquer que le socle électoral de base d’E. Macron se situait à 24% des électeurs qui avaient exprimé un vote mais il n’était que de 18,19% par rapport aux électeurs inscrits. Si on se fixe au score par rapport aux citoyens inscrits sur les listes électorales, ce qui donne une image sociologiquement plus juste[2], la chute de l’électorat « macronien » est plus forte puisqu’il passe de 18,19% en 2017 à 10,72% en 2019 ; cette chute est d’autant plus marquante que dans le cas du scrutin de 2019 les déçus par les autres partis et ceux qui voulaient faire barrage au RN ont reporté leur voix sur la liste LREM. Il ne m’apparaît donc pas exact de dire que le socle électoral d’E. Macron se serait maintenu. Gérard Grunberg[3] pense, au contraire, que « LREM avec 22,4% a tenu pour l’essentiel par rapport à 2017, ce qui donne raison à ceux qui pensaient que l’électorat de ce parti avait une réelle consistance politique et idéologique. », mais il semble ne faire reposer son analyse que sur ce chiffre de 22,4% sans le confronter à d’autres. Il ne prend pas en compte la sociologie des électorats qui tend à montrer une fluctuation assez marquée dans l’électorat LREM ainsi que dans celui du RN comme l’indique l’analyse de l’institut IPSOS[4] : « La concentration des suffrages sur les deux listes de tête a donc bien eu lieu. Vote utile ou évolution des comportements électoraux, elles ont bénéficié chacune du ralliement d’une partie des sympathisants de la droite traditionnelle, pour capter à elles deux près de la moitié des suffrages. 17% de l’électorat UDI / LR / DLF a en effet voté pour la liste RN, 16% a choisi la liste LREM. » Désormais les instituts de sondages et les partis politiques, nouveaux comme anciens, doivent prendre en compte une volatilité des électorats qui, si on la prend en compte, montre qu’un nombre important des électeurs de LREM ne votent pas pour cette liste par conviction, ce qui était déjà le cas en 2017 où environ 47% de ceux qui avaient voté E. Macron au deuxième tour déclaraient l’avoir fait pas défaut. Il sera important aussi de mesurer les votes dans les grandes villes où, semble-t-il, une partie de l’électorat qui s’était porté vers E. Macron se serait en 2019 tourné vers EELV.

Si l’on ne peut pas affirmer que le socle électoral d’E. Macron s’est maintenu pas plus d’ailleurs que LREM aurait une réelle consistance idéologique sauf à réduire l’idéologie en politique à l’économie de la finance (ce qui est bien insuffisant pour organiser une société humaine), on ne peut pas non plus affirmer que le score de EELV marque une entrée forte du parti écologiste dans les sommets des intentions de vote des électeurs français[5]. Il faut analyser ce score avant tout au regard de la volatilité des électorats. Les électeurs refusant massivement les paris « traditionnels » dans une évolution voire une mutation démarrée depuis au-moins 2016 se trouvaient le 26 mai pris entre LREM et le RN, certains s’y sont rallier mais d’autres ont cherché « une issue de secours » notamment les jeunes qui, contre toute attente, sont venus voter[6]. Là, nous pouvons avancer un effet marketing qui ne dénigre pas l’idéologie écologiste portée par EELV mais qui nous oblige, surtout vis-à-vis de cet électorat, à prendre en compte la conjoncture médiatique à propos du changement climatique et du développement durable ainsi que l’effet charismatique du leader actuel de EELV qui par ailleurs a séduit le MEDEF[7] : « Contre toute attente, celui qui a le plus impressionné les patrons est donc Yannick Jadot, qui conduit la liste d’Europe Ecologie-Les Verts. On ne parle pas du positionnement politique mais de la prestation : clarté, cohérence des idées, capacité à convaincre. « Il n’était pas dans l’écologie punitive et il a su parler du rôle des entreprises » explique le Medef impressionné aussi par La France Insoumise. Manuel Bompard, numéro 2 de la liste, a notamment parlé d’intelligence artificielle. Mais quelle intervention a été jugée la plus mauvaise ? C’est décidément le monde à l’envers : celle de Nathalie Loiseau. « Elle a simplement lu sa fiche dans une salle pourtant pas hostile » se désole un participant. « On savait qu’elle était mauvaise, c’était la pire ». Voilà la candidate macroniste rhabillée aussi par le patronat. ». Il faut donc bien prendre en compte que cet électorat « inattendu » n’a pas donné ses voix à LREM ou au RN mais bien à EELV, mais quelle pérennité peut-on espérer. Il reste maintenant à Yannick Jadot et à EELV à transformer l’essai notamment en ne se rapprochant pas de LREM lors des prochains votes pour les « postes européens » et en se détachant plus que ne l’a fat Y. Jadot au soir du 26 mai de la stratégie de lutte contre le RN. Il a bien exprimé ce qu’attendent les gens : un programme politique qui se construit « pour quelque chose » et pas « contre quelque chose ou quelqu’un ». En outre il est vraisemblable que ce n’est pas la dimension européenne qui a mobilisé cet électorat, pas plus que les autres d’ailleurs, si elle l’a fait ce n’est que très peu et chez peu d’électeurs. L’augmentation de la participation parce qu’elle est due principalement à une participation inattendue des « jeunes » au scrutin ne prouve pas, à elle seule, qu’il y ait eu un engouement particulier pour l’Europe, elle montrerait plus certainement une volonté de promouvoir les idées écologistes. Manifestement Y. Jadot et EELV portaient sans doute un projet politique social et humain que les autres partis négligent.

C’est cette position de construction d’un avenir social et humain qu’ont négligée les partis traditionnels et que J.L. Mélenchon a étouffé sous sa hargne nanti-Macron depuis l’été 2018. C’est ce que j’écrivais le 16 juin 2017 dans un billet de mon blog[8] « E. Macron va-t-il tuer la République ? » : « C’est bien ce rejet des partis par les citoyens qui caractérise cette élection [présidentielle 2017]. Deux raisons ont permis l’émergence de ce rejet : la lassitude des citoyens vis-à-vis des partis politiques et une nouvelle temporalité de la vie politique. Les citoyens ont rejeté cette posture dans laquelle les partis campent, les uns contre les autres, dans un processus d’opposition systématique qui repose plus sur des principes de gestion que sur un débat idéologique fort. Ce faisant ils ont oublié que leur rôle est de prendre en compte les différences et d’organiser le conflit idéologique qui traverse la société. Comme l’écrit Michaël Foessel[9] les partis politiques ont « surjoué les oppositions » et ont oublié de revoir leur « copie idéologique », à tel point qu’il est devenu difficile de distinguer la droite de la gauche, notamment sur le plan économique. […] Le citoyen voulait jeter les enveloppes jaunies et écornées, il lui fallait du nouveau ; le citoyen a donc dégagé les partis politiques. […] J‑L. Mélenchon et E. Macron ont parfaitement perçu ce courant social et ont proposé au citoyen un mouvement dans lequel se côtoient l’appel à la participation active du citoyen et l’idée de progression, de marche vers quelque chose. À regarder de près on ne sait pas trop vers quoi, dans un cas comme dans l’autre, le citoyen est invité à marcher mais on lui donne l’impression qu’il a construit (ou qu’il construit) le chemin. »

Ainsi, là où J.L. Mélenchon a échoué E. Macron a réussi et il sort vainqueur de l’élection du 26 mai 2019. Les partis politiques seraient sans doute morts, à l’image du parti socialiste, sans qu’E. Macron s’en mêle mais force est de constater qu’il a largement contribué à accélérer ce processus de mort. Il reste un parti qui, loin de mourir, prospère : le RN. La stratégie de Macron consiste donc à diaboliser le RN pour en détacher les électeurs. Sa stratégie a partiellement réussi mais peut-on être aussi certain que Gérard Grunberg que le RN serait condamné à faire du sur-place : « La déroute de Laurent Wauquiez laisse penser qu’un rapprochement avec le RN ne sera pas à l’ordre du jour de son parti dans les temps qui viennent. Ainsi Marine le Pen se retrouve « cornérisée » avec ses 23%, sans perspective de pouvoir. » Une fois encore c’est donner aux partis de la duologie droite-gauche « ancienne » une importance qu’ils n’ont plus, c’est négliger la volatilité des électorats, c’est ne pas prendre en compte qu’un ou des courants nouveaux pourraient apparaître à l’instar de ce que furent LREM et la France Insoumise, c’est oublier que le RN fera de moins en moins peur au fur et à mesure que disparaîtront ceux « qui se souviennent » (Macron, lui, ne s’y trompe pas qui multiplie les commémorations). Et surtout, aujourd’hui personne ne peut dire comment se comportera EELV dont l’histoire est entachée de revirements et de défections : d’où viennent Daniel Cohn‑Bendit (en 1999, il était tête de liste des Verts, ancêtre de EELV), François de Rugy, Pascal Canfin ?

Pour Gérard Grunberg la victoire d’E. Macron est certaine, effective et impérissable : « Le président a remporté une victoire stratégique d’une grande portée. En 2017, il avait deux objectifs, remplacer le clivage gauche/droite pour empêcher l’alternance au pouvoir de la gauche modérée et de la droite modérée et constituer un électorat nouveau qui soit à la fois « de gauche et de droite ». Aux élections de 2017, il donna un premier coup décisif au système partisan avec l’effondrement du PS et la victoire de LREM à l’Assemblée nationale. Beaucoup alors estimaient que ce nouvel électorat était un accident et qu’un tel succès ne se renouvellerait pas. Le mouvement des Gilets jaunes laissait augurer à certains commentateurs un effondrement du macronisme. » Effectivement E. Macron, malgré sa place de second à l’élection, n’a pas vraiment perdu, en tout cas sa stratégie a plutôt été gagnante sur bien des points mais il n’a pas progressé. Certains, comme Gérard Grunberg, peuvent considérer que l’effondrement inattendu de LR marque le succès d’E. Macron dans cette élection et conforte son électorat, certes la stratégie de dégagement d’E. Macron aura été efface mais peut-il limiter son action politique à cela qui conduirait le pays à n’avoir plus qu’un parti unique, celui du président ? Quoi qu’il en soit, même en prenant en compte la chute de LR dont rappelons‑le les électeurs se sont répartis à part quasi égale entre LREM et RN, il n’est pas probant que le parti d’E. Macron ait progressé, tout au plus pouvons-nous voir un maintien à peine affaibli de la position initiale de 2017. Or, un mouvement politique qui ne progresse pas est un mouvement qui stagne donc qui est en équilibre instable entre la chute ou l’ascension.

Ainsi, d’où que l’on regarde, quoi qu’on regarde, le verre est à moitié vide ou à moitié plein. Les « verts » ont eu un succès indéniable mais pas une victoire absolue, le RN n’a pas bouleversé le paysage et moins encore acculé le président à la démission, E. Macron ne s’est pas effondré mais il n’a pas non plus gagné ni prospéré. Ce n’est donc pas aujourd’hui qu’un nouveau monde émerge, d’autant moins que les manœuvres politiciennes ont déjà repris le dessus pour savoir comment et par qui seront dirigées les instances européennes. Finalement, cette élection du 26 mai laisse l’impression d’un verre à moitié vide ou à moitié plein, elle confirme la fin d’un système politique et montre, comme je le déclarais dans une interview[10], qu’il y a quelque chose de cassé dans la société.

 

 

 

 

[1] L’échec du Parti Socialiste, en 2017, est essentiellement dû à la déception générée par la politique conduite par François Hollande, et au positionnement néolibéral et autoritaire de Manuel Vals.

[2] Notamment par une prise en compte de l’abstention ; les électeurs qui s’abstiennent comme ceux qui votent blanc ou nul expriment bien une opinion, e serait-ce que le désintérêt pour les candidats en lice.

[3] Grunberg G., Les deux vainqueurs d’une élection Télos, https://www.telos-eu.com/fr/les-deux-vainqueurs-dune-election.html

[4] https://www.ipsos.com/fr-fr/europeennes-2019-sociologie-des-electorats

[5] EELV devra montrer sa capacité à confierez ce succès et à pérenniser sa position de ce qui apparaît être un leadership de la gauche française.

[6] Mercredi 23 mai les instituts de sondages indiquaient 43% d’intention de vote, le vendredi ce chiffre avait pris 3 points pour atteindre 46%. Les enquêtes témoignaient que 20% des sondés n’avaient pas encore décidé. C’est sans doute dans ces 20% qu’il faut chercher l’augmentation de la participation ; il faut voir quelle est la répartition sociologique de cette population.

[7] https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-brief-politique/le-chouchou-du-medef-pour-les-europeennes-est-yannick-jadot_3430013.html

[8] http://jjlatouille.blog.lemonde.fr/2017/06/12/macron-va-t-il-tuer-la-republique/

[9] Michaël Fœssel, « La V° République est morte, vive la V° République ! », Esprit 2017/6 (Juin), p. 9-14. DOI 10.3917/espri.1706.0009

[10] https://www.lanouvellerepublique.fr/vienne/il-y-a-quelque-chose-de-casse-dans-la-societe

Élections européennes : Macron dans l’illégalité.

En mars 2019 Emmanuel Macron, président de la République française, publiait, financée par l’argent des contribuables, dans des journaux de l’ensemble des pays de la Communauté européenne (en 28 langues) une tribune intitulée « Pour une renaissance européenne », dans laquelle il exposait sa conception de l’Europe. Cette tribune serait sans doute passée inaperçue pour la plupart d’entre nous si elle n’avait pas été publiée à quelques mois de la campagne pour le renouvellement du parlement européen. Ce faisant, dans l’année électorale, ce texte n’est-il pas un acte politique partisan qui fait sortir E. Macron de son statut de président de la République dans la mesure où il apparaît comme s’impliquant dans la campagne électorale ?

 

Cette façon d’agir n’est pas inhabituelle, et elle n’entre pas dans le champ strict d’une illégalité avérée : le président de la République peut exprimer des opinions, d’autres l’ont fait avant E. Macron mais plus modérément et avec une certaine retenue ; E. Macron, lui, fait ouvertement campagne en faveur de la liste de son parti : sa photo figure en bonne place sur le tract de LREM, tribune dans les journaux y compris étrangers et surtout (c’est nouveau) il appelle ouvertement et sans ambiguïté à voter contre un des partis candidats. Toutefois si l’expression d’opinions par le président est permise, le faire de façon virulente et particulièrement ciblée contre un parti candidat à l’élection, ne le fait-il pas sortir du rôle qui lui est conféré par l’article 5 de la constitution : « Le Président de la République veille au respect de la Constitution. Il assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État. Il est le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités. » ?

 

C’est autour des deux termes « arbitrage » et « fonctionnement régulier des pouvoirs publics » que se pose la problématique : le président de la République sort-il de son rôle en intervenant dans une campagne électorale ?

Concernant les « pouvoirs publics » soit on en reste à une définition restreinte : pouvoir législatif, pouvoir exécutif et pouvoir judiciaire, soit on va au-delà en prenant en compte la valeur juridique de l’Etat comme l’écrit Georges Burdeau dans son « Traité de science politique » : « l’État peut être considéré comme l’ensemble des pouvoirs d’autorité et de contrainte collective que la nation possède sur les citoyens et les individus en vue de faire prévaloir ce qu’on appelle l’intérêt général, et avec une nuance éthique le bien public ou le bien commun ». Les « pouvoirs publics » sont donc les pouvoirs donnés à un Etat, représenté par un président élu au suffrage universel, pour assurer « l’intérêt général ». Dès lors n’est-ce pas aller contre l’intérêt général que d’avoir une action incitative à boycotter un parti politique lors d’élections ? Lorsqu’E. Macron déclare vouloir mettre « toute son énergie » pour empêcher une victoire du Rassemblement national il refuse de reconnaître les 10,6 millions de citoyens qui avaient voté en faveur de Marine Le Pen en 2017. Si on refuse de prendre en compte un quart de la population électorale est-ce qu’on assure la communauté nécessaire à l’organisation de l’intérêt général ?

 

Peut-être faut-il considérer que le Rassemblement National (ex. Front National) serait un paria, nauséabond et dangereux, qui doit être éliminer de l’espace public, interdit, effacé ? Alors il faut le faire par la voie légale. Sinon la déclaration d’E. Macron : « Je crois qu’il n’y a pas mystère (…) La liste du Rassemblement national est une liste de déconstruction de l’Europe. Moi je suis patriote français et européen, ils sont nationalistes. C’est différent. » relève d’un parti pris personnel mais en aucun cas d’un acte de gestion de l’Etat puisque ce faisant E. Macron rompt avec le rôle d’arbitrage conféré au président de la république qui a pour finalité d’assurer la cohésion nationale qui est le substrat de toute réflexion à propos de l’intérêt général.

 

Si E. Macron se met ainsi à distance de la fonction présidentielle pour mettre ses arguments, notamment ceux orientés pour contrer un des partis en présence, nous sommes dans une configuration voisine du référendum d’avril 1969 où le général de Gaulle avait voulu, disent certains, se relégitimer en mettant en balance sa démission en cas de refus par l’électorat. Seulement 47,59% des électeurs ont approuvé les propositions du général de Gaulle qui, fidèle à sa parole, a quitté le pouvoir. Ne peut-on pas voir une identique tentative par E. Macron de se relégitimer au bout de 6 mois de mouvement des Gilets Jaunes et de nombreuses manifestations ?

E. Macron délaisse (bafoue) le rôle d’arbitrage conféré au président de la République pour s’engager dans l’action politique politicienne comme s’il était en campagne pour la prochaine élection présidentielle. De fait il se présente à nouveau devant le peuple (plébiscite ou pas ?) qui est la source de son pouvoir et devant lequel il est responsable. Cette responsabilité politique (au sens premier) s’exprime à deux moments : au moment de sa réélection ou non, et à l’occasion de l’organisation d’un référendum.

En prenant de fait la tête de la campagne conduite par LREM, E. Macron se situe en chef de parti et dans un plébiscite, donc s’il n’arrive pas en tête le 26 mai prochain, ce sera un désaveu dont il devrait tirer les conséquences. Mais, n’est pas homme d’honneur comme Charles de Gaulle, et l’histoire récente a montré que, même désavoués par les résultats d’un référendum, les présidents « modernes » ne démissionnent pas, alors un président du « nouveau monde » aura-t-il assez, sinon d’honneur du moins de respect de sa fonction et du Peuple citoyen, pour démissionner ?

 

 

 

« Macron nous pisse dessus, BFM dit qu’il pleut ».

En juin 1869, à Saint-Etienne, les soldats de Napoléon III ouvraient le feu sur des mineurs en grève : 14 morts et des dizaines de blessés.

Ces mineurs étaient en grève pour que leur journée de travail passe de 10 heures (parfois plus) à 8 heures, pour une augmentation de leurs salaires et pour la mise en place d’une caisse de secours.

Finalement des revendications peu éloignées de celles des Gilets Jaunes.

La presse généraliste mettait l’accent sur la présence   d’hypothétiques « agents extérieurs » se mêlant aux ouvriers, comme aujourd’hui BFM le fait en faisant porter l’essentiel de l’information sur la violence, donnant la primauté aux syndicats de policiers et aux consultants « en sécurité » au détriment des analyses politiques et sociologiques. Encore ce mercredi 1er mai cette chaîne nous explique que les policiers ont chargé les manifestants pour les « protéger » en voulant les séparer des blacks blocs, sans doute voulaient-ils aussi protéger les personnes handicapées, en fauteuil roulant, en les gazant à grands coups de bombes lacrymogène.

Castaner  suppôt d’Emmanuel Micron, fait charger le peuple et BFM, soutenu par les perroquets enrubannés que sont les députés LREM, se positionne en soutien inconditionnel et en porte-voix de ce gouvernement qui massacre le peuple.

Je n’avais pas mon appareil photo lorsque, au bas de la rue Jean Jaurès à Poitiers, j’ai lu cette affiche rapidement enlevée par les services municipaux : « Macron nous pisse dessus, BFM dit qu’il pleut ».

 

Notre‑Dame : la cathédrale de la discorde

« La passion trop souvent ferme les yeux aux hommes », Lucrèce.

« La vérité est l’adéquation de la chose et de l’intellect », Thomas d’Aquin.

Affectivement l’incendie de Notre Dame de Paris ne m’affecte pas. Je ne suis pas Parisien, je n’ai pas vécu à Paris, je n’ai visité la cathédrale que deux fois et je ne l’ai jamais trouvée particulièrement belle. Mais elle a une double histoire : la sienne propre, et celle qui la relie au pays par les quelques évènements que la royauté, l’empire puis la République, même laïque, y ont produits.

Affectivement j’ai été beaucoup plus affecté par la destruction de l’hôpital du 19ème siècle dans ma petite ville d’origine. Une ville où j’ai passé mon enfance, mon adolescence puis 25 ans de ma vie d’adulte, une ville dans laquelle je fus archiviste et dont j’ai écrit l’histoire.

L’histoire et les vieilles pierres m’ont toujours intéressé, j’ai été historien local, membre d’associations d’histoire locale, membre de la commission des sites et paysages à la Préfecture de l’Isère. Ceci pour dire qu’il faut séparer la démarche intellectuelle rationnelle de celle qui ne serait qu’une réaction émotionnelle liée à l’affectivité.

J’aimais cet hôpital dont je connaissais l’histoire comme si je l’avais vécue, pour autant je reconnaissais son peu de valeur architecturale. Sans doute l’architecte du nouvel hôpital aurait-il pu, comme cela s’est fait en d’autres lieux, conserver une partie de la vieille façade et l’inclure dans la nouvelle. Le choc passé, les larmes séchées, la vie reprend, toutefois teintée de rancœur.

Je n’ai jamais soutenu qu’il faudrait tout conserver. Des choix sont nécessaires. La reconstruction de Notre Dame de Paris entre dans ces choix indispensables. La question de la reconstruction ne se pose pas, elle est indispensable à l’image de la ville, moins du pays mais en France le pays se limite trop souvent à Paris ; comme on dit, dans les médias notamment, il y a Paris et « les territoires » ; les territoires ce sont ces terres lointaines dont la fréquentation s’apparente aux expéditions des siècles passés.

Il faut donc accepter que l’incendie de Notre Dame ne fasse pas pleurer tous les Français et dire qu’autour de cet incendie s’est créé un grand moment d’union nationale n’est qu’une billevesée d’intello-bobo, un conte du microcosme parisien. Pour autant peu de gens remettent en cause cette reconstruction, mais il faut être conscient que pour la plupart des français la chose leur est indifférente ; il suffit pour s’en convaincre d’aller au bar du coin dans les « cités » (comme on dit), dans les villages. Quant à l’intérêt qu’on pourrait porter à Notre Dame dans les autres pays, cessons de restreindre nos regards aux propos de quelques intellectuels et à ceux des touristes ; je questionnais un ami africain venu nous rendre visite durant le web-end pascal, connaissant bien Paris la nouvelle de l’incendie, permettez-moi l’expression, l’a attristé mais sans plus. Pas besoin d’être savant pour savoir que la très grande majorité des habitants d’autres pays non seulement n’est pas émue par cet incendie mais ne connaissait même par l’existence de la cathédrale. Croire le contraire c’est restreindre le monde, dans un mouvement d’ethnocentrisme parisien narcissique, à notre minuscule sphère culturo‑identitaire et continuer à faire vivre l’idée désuète que notre culture européenne serait universelle.

Quelle exagération et quelle tromperie donc de dire que le monde entier a été attristé par l’incendie de Notre Dame de Paris. Nous pouvons même avancer que sans la comédie musicale éponyme la cathédrale serait demeurée dans un anonymat encore plus profond. L’incendie de la cathédrale Notre Dame est un drame par rapport au patrimoine architectural et religieux de la France, il est un drame pour l’image de Paris donc pour l’industrie du tourisme, il est un drame pour une petite partie de la population française et une infime partie de la population mondiale pour des raisons religieuses, affectives ou intellectuelles liées à la vie ou à la culture de chacun. Mais, l’incendie de la cathédrale nationale n’est pas un drame national et la France n’a pas perdu un symbole national et encore moins républicain. Pour autant personne, ou de très rares exceptions, n’est opposé à la reconstruction de l’église ni même choqué que cela puisse être au regard de l’importance patrimonial de l’édifice.

Ce qui a pu choquer ce n’est même pas les sommes d’argent annoncées comme dons. Ce qui a choqué c’est la rapidité des réactions des riches donateurs et surtout la façon dont Macron s’est emparé de cet incendie.

Cette émotion‑là a été, parfois maladroitement, exprimée par des gens qui galèrent pour finir leur fin de mois, par des associations caritatives qui ont vu les dons baisser de façon importante. Comment ne pas être dans l’émotion quand des donateurs sont capables de donner près d’un milliard d’euros en 48 heures alors que quand il s’agit d’aider les gens on parle de « pognon de dingue ».

Ah ! mais Monsieur Bern nous explique qu’il ne faut pas comparer les vieilles pierres aux hommes. Mon Dieu quel bon sens ! Mais qui l’a fait ? Lui, et il est de son droit absolu de préférer les pierres aux gens, après on verra qui fait le mieux fonctionner les usines ou labourer les champs. Les gens ont simplement dit qu’on trouve rapidement de l’argent pour rebâtir cette église alors qu’on n’arrive pas à en trouver pour aider les gens. Ils disent qu’ils auraient apprécié que Total mît plus de vigueur à indemniser les victimes de pollutions dont l’entreprise est responsable, que Macron débloque plus rapidement des aides pour reconstruire les villages dévastés par les inondations dans le sud du pays ; allez donc raconter aux habitants des caraïbes qu’ils doivent encore attendre parce que le gouvernement « met le paquet » pour reconstruire Notre Dame de Paris.

Est-ce de la polémique ? Non, ce sont des remarques, des critiques. Mais, acceptons le terme de polémique car la polémique c’est une discussion, un débat, une controverse qui se font dans la passion parfois la violence, où s’expriment des opinions contraires. Certains propos laissaient suinter de la violence au-delà de la légitime passion, ils ne sont devenus une polémique qu’à partir du moment où on a répondu à ces remarques. Le problème qui se pose ce n’est pas la polémique en elle‑même mais ce sont les conditions d’émergence de la polémique. Camus[1] (Actuelles I, 1948, p.258) écrivait : « Aujourd’hui le dialogue, essentiel à la vie, n’est plus possible. Il n’y a pas de vie sans dialogue. Et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est remplacé aujourd’hui par la polémique. Le 20ème siècle est le siècle de la polémique et de l’insulte […] Des milliers de voix jour et nuit, poursuivant chacune de son côté un tumultueux monologue, déversent sur les peuples un torrent de paroles mystificatrices, attaques, défenses, exaltations. » Attention, ne touchez pas aux nantis, de la finance, de la culture, des médias ou du star‑système, ils mordent !

Si Monsieur Bern avait un tant soit peu écouté les gens il aurait évité des propos maladroits jusqu’à en être stupides et surtout vécus comme une véritable insulte pas ceux à qui ils étaient destinés. Il en est de même pour ce que disait Monsieur Roux de Bézieux dans l’émission de Jean-Jacques Bourdin. Il expliquait avec beaucoup de justesse les mécanismes de financement de la conservation du patrimoine et du mécénat ; c’était une réponse conséquente et rationnelle aux critiques formulées par certains vis-à-vis de la déduction fiscale affectée aux dons. Quel était le besoin de dire que les critiques sont « minables » ? Que dire de son couplet sur ces « riches » qui donnent du travail… à la masse populaire qui n’aurait que le silence et la soumission comme culture (je n’ose pas écrire droits) ?

Là où il n’y avait des critiques, pour la plupart fondées comme l’exprime sobrement Frédéric Lenoir[2], les réactions des « dominants » ont créé de la polémique. Et ce n’est pas au patron du MEDEF, alors qu’il crée la polémique, de venir nous expliquer que nous sommes des abrutis et qu’il n’y a pas de polémique à avoir.

Effectivement il n’y a pas de polémique à avoir mais qu’ils entendent « ces beaux messieurs » que la préoccupation de beaucoup de gens, sans doute encore trop nombreux, c’est de pouvoir donner à manger correctement à leur enfant après le 15 du mois, alors pour eux Notre Dame de Paris n’est pas la préoccupation première. Pour autant ils ne sont pas hostiles à sa reconstruction, ils souhaitent simplement qu’on entende qu’ils peuvent avoir faim de nourritures simplement terrestres. Ils disent, au milieu des donateurs tonitruants, leur misère quotidienne. Là, la presse, une fois encore porte une énorme part de responsabilité dans le tumulte, elle est responsable du surdimensionnement de la situation et surtout de la publicité faite aux donateurs qui pour nombre d’entre eux ne demandaient rien, ils savent mettre en avant leur charité de façon plus discrète tout en étant efficace en termes de marketing.

Mais derrière la presse il y a toute l’œuvre de propagande d’un Président qui se rêve roi. Incapable de gérer une crise qui devient endémique, il saisit cet incendie, comme Hollande en son temps avec les attentats, pour masquer son incapacité et sans aucun doute son incompétence. Ce faisant il divise le pays.

Macron, dans une réforme vraisemblablement inutile de la loi de 1905, voudrait interdire l’usage de capitaux étrangers pour la construction des mosquées mais ici il accepte des capitaux étrangers pour la reconstruction d’une église. Il célèbre les pompiers professionnels (militaires de surcroît) qui ont fait leur travail avec courage et détermination mais sans prise de risque particulière, il en fait des héros, laissant dans l’ombre ceux qui, souvent volontaires c’est-à-dire pas professionnels, vont à l’assaut des flammes des incendies de forêts, qui sauvent des vies en montagne, les deux pompiers morts dans l’explosion de la rue de Trévise n’ont eu droit qu’à une hommage « ministériel »… On fait du tapage ministériel et médiatique sur les quelques suicides de policiers et de gendarmes mais parle-t-on de ceux des personnels des hôpitaux et de ceux des agriculteurs bien plus nombreux ? Alors que l’argent, l’émotion et l’action gouvernementale se concentrent sur les ruines de Notre Dame des centaines de monuments dont des églises et la vie des personnes ne trouvent pas un centime d’argent ni d’estime de la part des riches donateurs et du pouvoir étatique pour vivre, pour penser leurs plaies, en somme il y a ceux qui sont bons : les adorateurs de la cathédrale, les donateurs et ceux des pompiers qui étaient sur cet incendie, et les autres : les gueux à qui on ne reconnaît même pas le droit de s’exprimer, de dire leur douleur. C’est du Macron : « Une gare, c’est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ».

Au-delà de pierres, n’en déplaise à Bern, il y a des femmes et des hommes, dont beaucoup n’ont aucune attache si ce n’est celle de leur soumission à l’histoire officielle du pays dans lequel ils vivent, qui peuvent se sentir délaissés dans ce tumulte médiatico‑politique. Je ne ferai pas ici un plaidoyer pour les théories du multiculturalisme, je rappellerai simplement qu’à donner une importance démesurée aux choses, à certaines choses, on crée les conditions du désordre puis de la révolte. La cathédrale Notre Dame, contrairement au discours de Macron, n’a pas valeur d’un symbole national unificateur, elle n’est qu’un lieu religieux où la République laïque a organisé, improprement par rapport à son essence et à ses principes, des évènements ; elle est un lieu important du patrimoine national mais elle ne peut pas être, du fait de l’essence qui fait la République, un symbole national.

Alors reconstruisons Notre-Dame dans le silence, dans l’abnégation qu’exige les grandes causes. Ne voyons pas des polémiques là où il n’y a que des cris de douleur. Profitons de ce moment non pas pour un rassemblement grégaire et émotionnel mais pour penser ensemble à un monde meilleur avant que, paraphrasant Jean d’Ormesson, Paris fasse de belles ruines[3].

Aujourd’hui certains ont des excuses à présenter à ceux qu’ils ont insultés, humiliés, l’argent doit venir vers les œuvres caritatives, on doit cesser le nombrilo-centrisme politico-intellectuel du microcosme parisien pour s’ouvrir à l’Autre et les médias doivent impérativement revoir leur éthique. Sinon l’incendie risque d’être celui de « notre drame » de Paris avec une surprise amère bien avant l’élection présidentielle de 2022.

[1] Amossy Ruth, « Chapitre 2. Qu’est-ce que la polémique ? Questions de définition », dans : Apologie de la polémique. Paris cedex 14, Presses Universitaires de France, « L’Interrogation philosophique », 2014, p. 45-70. URL : https://www.cairn.info/apologie-de-la-polemique–9782130624400-page-45.htm

[2] Frédéric Lenoir, « Dans le contexte des « gilets jaunes, qui révèlent les profondes fractures sociales de notre pays, ce malaise est parfaitement compréhensible », Le Monde du 20 avril 2019.

[3] Jean d’Ormesson avait dit : « Paris fera de très belles ruines », il disait aussi « Le mal naît avec la pensée. Il prospère avec l’argent. »