Griveaux grivois : la démocratie danger ?

Depuis que la presse a porté à la connaissance de tous les raisons pour lesquelles Benjamin Griveaux a renoncé à sa candidature à la mairie de Paris, les politiciens plus particulièrement les députés de La République En Marche et les éditorialistes n’ont de cesse de nous rabâcher que la démocratie est en danger du fait de la diffusion d’images relevant de la vie privée. Si la démocratie devait être en danger parce qu’il est porté à la connaissance du public quelques aspects curieux de la vie et du comportement des politiciens, il y a longtemps qu’elle n’existerait plus. Par ailleurs on pourrait se poser la question de savoir si justement la démocratie, pour exister pleinement, n’appelle pas à la « transparence » de la vie privée des gens de pouvoir pour reprendre un terme politique moderne. En attendant, rappelons que ce genre d’attaque, encore qu’ici il restera à démontrer que la diffusion de ces vidéos avait un but politique précis qui aurait visé à déstabiliser Benjamin Griveaux, ce genre d’attaque n’est pas nouveau. Dans l’histoire on voit comment les gens de pouvoir ont eu à subir les lettres anonymes et les rumeurs, les articles de presse et les dénonciations de toutes sortes, tout comme l’usage du « sexe » pour éliminer un adversaire politique : combien de call-girls ou d’escort-girls n’ont-elles pas été jetées dans le lit d’hommes politiques qu’on voulait éliminer. Sans doute les réseaux sociaux qui ne sont responsables de rien sauf d’être utilisés, donnent à la fois un caractère d’immédiateté et une ampleur particulière à l’attaque. Alors « que révèle l’Affaire Griveaux », pour reprendre le titre du journal La Croix du 17 février 2000.

Sur le plan des techniques les réseaux sociaux plus rapides, plus intenses, plus percutants, offrent de toucher un plus vaste public ce que ne permettaient pas les moyens « traditionnels ». Relevons, pour l’histoire, pour l’anecdote, que déjà en 1901 le sociologue Gabriel Tarde dans son ouvrage L’opinion et la foule mentionnait l’importance qu’avait, pour la constitution de l’opinion publique, la rapidité avec laquelle l’information arrive vers les gens et il soulignait comment la presse qui prenait de plus en plus d’importance jouait là un rôle primordial en arrivant tous les jours dans les villages. Nous pourrions ici analyser comment les techniques ont permis pour la presse comme pour le quidam de diffuser rapidement l’information : ce fut la poste de plus en plus rapide, ce fut le télégraphe puis le télégramme, puis le téléphone est enfin aujourd’hui Internet. Il ne vient évidemment à personne l’idée d’incriminer ces techniques comme pouvant être responsables des attaques et des conséquences de celles-ci envers les gens de pouvoir ; pourtant il semblerait que les réseaux sociaux, sans doute à la fois en raison de leur relative nouveauté mais surtout de l’ampleur de l’écho qu’ils ont sont considérés par les politiciens et les éditorialistes comme responsables des attaques. On voit alors comment il s’agit en incriminant les réseaux sociaux on cherche à détourner l’opinion de la vraie source du scandale, comme si en reprochant aux journaux de publier les lettres d’un corbeau on voulait faire porter la responsabilité aux journaux plutôt qu’au corbeau. Il n’y a pas de lettre sans corbeau, il n’y a pas de vidéo sans « acteurs », et peu importe « le télégraphiste » et « le facteur » !

Ce sont bien les protagonistes de l’histoire qui sont responsables et seuls responsables de l’Affaire. D’abord ceux qui ont diffusé les vidéos qui répondront devant la justice d’avoir diffusé ces scènes de la vie privée sans le consentement de leur auteur. Mais leur faute n’est‑elle pas amoindrie par le fait que c’est l’acteur lui-même qui a filmé et envoyé ces vidéos, comment pouvait-il être assuré qu’elles n’échapperaient pas à la destinataire ? Sans doute non car on peut bien prendre une photo de soi dans la plus totale nudité et l’envoyer à quelqu’un, par la poste ou sur un réseau social, sans que pour autant le destinataire soit autorisé à diffuser cette photo ; la prise de la photo et son envoi relèvent de la vie privée alors que la diffusion, surtout sans l’accord de l’auteur, constitue une infraction. Il apparaît alors que cette affaire soulève moins un problème de droit qu’un problème de morale et un problème de « raison ».

La morale appartient à chacun tant qu’elle reste dans sa sphère totalement privée, mais dès lors que les choix faits en raison de cette morale vont à la rencontre de l’autre nous ne sommes plus dans la sphère du privé notamment lorsque cet autre ce sont les citoyens, plus globalement l’opinion publique, et que l’auteur est un homme politique en exercice. Là, je me souviens de cette anecdote que raconte Stéphane Zweig dans son livre Le monde d’hier. L’auteur narre l’histoire d’un colonel de l’armée autrichienne qui avait la responsabilité du commandement des services secrets. À un moment on s’aperçut que les plans de bataille autrichiens avaient été divulgués. L’enquête montra que ce colonel était l’auteur de la divulgation, il avait vendu les plans sous la menace d’un chantage : il était homosexuel à une époque où l’homosexualité était un crime. Cette histoire rappelle la prise de parole de leader du Parti Socialiste, Olivier Faure, qui rappelait qu’aucun n’attend qu’un politicien soit un parangon de vertu mais que chacun est en droit de s’inquiéter de ce qu’un politicien ait des comportements qui puissent le mettre sous le joug d’un maître chanteur.

Dans l’affaire Griveaux peu importe qu’il se soit mis en scène dans des attitudes sexuelles sans équivoque, cela ne relève que de la sphère de la vie privée même si ça peut dénoter des caractéristiques psychologiques particulières sinon inquiétantes, par contre ce qui est important c’est qu’à aucun moment il n’ait, semble-t-il, pensé que les vidéos envoyées à quelqu’un qu’il ne me connaissait que très peu puissent être copiées et diffusées. Cette attitude révèle soit une grande naïveté et on attend d’un politicien qu’il ne soit pas naïf, soit un degré de crétinisme profond et on attend d’un politicien quelque intelligence, soit un d’un sentiment de toute-puissance qui amène l’auteur à penser qu’il serait au-dessus de tout soupçon, qu’il ne risquerait rien puisqu’il est puissant, qu’il serait tellement au-dessus de tous les autres qu’aucun jugement ne pourrait l’atteindre. L’affaire Griveaux serait-elle révélatrice de l’ambiance jupitérienne de la macronie ?

L’attitude des députés de LREM, auxquels se joignent les éditorialistes des grands médias parisiens, qui poussent des cris d’orfraie et agitent l’épouvantail de la mort de la démocratie, montre à quel point il s’est constitué une oligarchie qui tient à l’écart des Français ; comme jadis sous l’ancien régime, il y a l’entourage et les affidés de la macronie, et de l’autre côté du fossé ceux qui ne doivent que se taire et accepter y compris comme modèle de vie les jeux de zigounette des députés LREM.

Cette pratique oligarchique éloigne de plus en plus les citoyens de la politique en ce qu’elle est la gestion de la cité. La faiblesse de la participation aux élections en atteste. Plus encore l’écart de participation aux élections locales et aux autres élections montre que si les élections locales font sens pour les gens, les autres élections ne présentent plus aucun intérêt pour les gens. Il sera intéressant de voir, plus que le résultat, ce que sera la participation à l’élection municipale de 2020 qu’il faudra corréler avec l’ambiance créée par les chamailleries pour les investitures et la composition des listes, d’autant plus que certains déjà en place à la mandature précédente cachent derrière eux comme un cheval de Troie de nombreux candidats LREM. Quel sens politique les citoyens peuvent-ils donner à un contexte électoral ainsi dessiné ? À cela s’ajoute cette pratique qui veut que l’on donne des résultats qu’à partir du nombre d’électeurs qui ont voté et qui, bien que réglementaire, constitue un mensonge éhonté : comment peut-on se prévaloir d’avoir été élu par une majorité à 66 % alors que moins de la moitié des électeurs inscrits ont voté. Jamais avant cette mandature la majorité présidentielle s’est autant prévalue de représenter la majorité des Français alors qu’elle n’en représente qu’une infime minorité, et jamais la majorité présidentielle n’a autant méprisé « la minorité ».

C’est bien par‑là, à cause de ces pratiques oligarchiques qui mènent à confisquer le pouvoir au peuple, que la démocratie est en danger bien plus que par la révélation et la diffusion sur les réseaux sociaux des jeux de zigounette d’un député ancien porte-parole du gouvernement. Pour autant, il ne faut pas négliger la relation entre l’usage des réseaux sociaux et la pratique démocratique.

La démocratie, et c’est pour cela qu’elle s’est dotée d’institutions de débats, a besoin de temps et de distance avec les faits et les évènements ; la pratique démocratique ne peut pas se satisfaire de l’immédiateté. Alors interrogeons cette politique qui veut promouvoir le digital et le numérique à tous crins, au risque de déshumaniser la société, et surconsomme les réseaux sociaux pour se diffuser : quelle femme et quel homme politique n’ont pas leur page Facebook et Twitter, quelle femme et quel homme politique ne réagissent-ils pas immédiatement à un événement sur les réseaux sociaux ? On ne peut pas promouvoir les réseaux sociaux, en faire un usage effréné et s’étonner qu’un jour le boomerang revienne.

Alors, ce que révèle l’Affaire Griveaux est proche du paroxysme d’une maladie dont la démocratie est atteinte depuis longtemps. La démocratie est malade alors même qu’elle naissait, dès lors que les aristocrates dès le Premier Empire se sont reconstitués en une communauté avec ses règles, ses usages, ses pratiques et son mépris des autres, de ceux du « parlement des invisibles ». Depuis cette époque, des gouvernants et des politiciens ont réussi avec plus ou moins de bonheur à contenir la maladie grâce aux institutions, aux corps intermédiaires et souvent à la presse d’opinion. Mais aujourd’hui, alors qu’un soi-disant Jupiter, plus narcisse qu’humain, n’a de cesse que de casser, avec l’envie de les supprimer, tous les garde-fous qui nous protègent d’une dictature, la démocratie est en danger, la démocratie est proche de la mort.

Quand on change pour changer, en détruisant la société avec un bulldozer, au seul prétexte « que la France d’aujourd’hui ne pas être celle de 1945 », et pour remplacer l’humain par la technique ont fait preuve d’un crétinisme profond, d’une inhumanité totale, ou d’une volonté totalitaire qui ne peut avoir pour conséquence que de mettre en péril la démocratie par l’instauration d’une dictature. Qui, d’intelligent, peut dire que la France d’aujourd’hui ressemble en quoi que ce soit à celle de 1945 ? Sans doute s’agissait-il d’un mot d’esprit, on sait à quel point Jupiter en est friand jusqu’à en être dans une addiction complète. Et si cela peut amuser certains et outrager d’autres, ces mots d’esprit et ses déclarations à l’emporte‑pièce ne font pas sens socialement et surtout politiquement. Cependant, ils font de l’image ce qui est essentiel à une époque où la politique se réduit à du marketing le plus basique. Dans ce contexte il n’est pas surprenant que l’oligarchie macronienne s’empare de la diffusion des vidéos pornographiques d’un de leurs députés, ancien ministre, comme d’un fanion politique, véritable oriflamme qui attirerait l’attention des citoyens sur un vide comme la muleta attire le taureau vers la mort.

Finalement l’Affaire Griveaux ne révèle pas autre chose que l’état de déliquescence dans lequel est la démocratie en France en raison d’une absence totale d’éthique politique. Mais cette Affaire met à jour l’existence des virus qui atteignent la vie politique et avec elle la démocratie, à savoir le remplacement de la pensée par la technique et le remplacement du débat par le marketing et la communication. Peut-être révèle‑t‑elle aussi un malaise social profond, sans doute une crise, sur fond de maladie chronique, dont personne ne peut pronostiquer l’évolution car si les éléments qui la constituent ont parfois des analogues dans le passé, d’autres, plus nombreux, plus présents, sont totalement actuels empêchant ainsi d’avoir, intelligemment, recours à un modèle d’analyse déjà construit ; plus que jamais pour analyser la société il faut changer de paradigme.

Pour ceux des lecteurs qui voudraient réfléchir plus profondément à la limite entre vie privée et vie publique, à la notion de transparence, et à ce que nous attendons en matière de vertu de la part des hommes politiques, je vous conseille la lecture de cet excellent article de Philippe Villemus, Professeur chercheur en marketing et leadership, Montpellier Business School‑UGEI, paru sur le site The Conversation : Affaire Griveaux : un leader doit-il être irréprochable ?, qu’on trouve en suivant le lien suivant.

Gilets Jaunes : la haine, la délation et le chœur des pleureuses.

Prologue : Que nos gouvernants puissent être touchés par la Grâce et entendre ce que disait Edward Osborne Wilson : « L’humanité ne se définit pas par ce qu’elle crée, mais parce qu’elle choisit de ne pas détruire. »

Irai-je, après les saccages de samedi 16 rejoindre le chœur des pleureuses, celles qui ont tellement peur pour leurs biens, leur sécurité, leur tranquillité ? Aujourd’hui les bourgeois ont « chaud aux fesses » alors ils en appellent au sauvetage de la République, eux qui sont si peu républicains dans les faits de leur vie quotidienne. Laissons ça, peut être n’est-ce qu’une question de point de vu. Mais, les pleureuses politiques sont là ! Sous prétexte de sauver une République qu’elles contribuent chaque jour à détruire et de préserver des valeurs qu’elles bafouent à longueur de temps voici un ramassis de politiciens qui appelle au rétablissement de l’ordre, qui veut une loi dure et coercitive pour interdire les manifestations. Que ne voient-ils la colère d’un pays où 3 millions de ses habitants ne peuvent pas subvenir à leurs soins d’hygiène élémentaire, où sous prétexte d’augmenter l’allocation d’aide aux handicapés on exclue près de 100 000 d’entre eux du bénéfice de cette allocation après leur avoir refusé leur droit au logement, où on voulait imposer une taxe sur les carburants pour financer la transition énergétique mais où moins de 20% des bénéfices de la taxe vont à cette transition ! Que ne voient-ils pas que sous prétexte d’augmenter les ressources des agriculteurs on va affamer un peu plus ceux qui déjà le 15 du mois ne peuvent plus se nourrir convenablement ! Que ne voient-ils pas qu’il ne suffit pas de distribuer des poignets de cacahuètes pour calmer cette douleur, d’autant plus vive que pendant qu’ils souffrent d’autres (7% de la population et le président de la République) vont au ski, pendant qu’ils déjeunent dans des assiettes ébréchées d’autres achètent pour le Palais des services de table à des prix exorbitants tout en demandant des économies et des sacrifices aux gens les plus humbles. Je pourrais continuer la liste longtemps tant les causes de la désespérance des humbles sont nombreuses, sans compter le mépris dans lequel, politiciens et journalistes, les tiennent.

Alors, il arrive un moment où la souffrance devient d’autant plus insupportable que les espoirs d’un jour meilleur sont inexistants, pas invisibles mais inexistants. Vient la violence comme seul remède au désespoir : marche ou crève ! Chacun dira que la violence est inexcusable, qu’elle n’est la solution à rien, c’est d’ailleurs les raisons pour lesquelles le gouvernement l’a choisie pour régler cette crise sociale, mais la violence permet d’exister. Dans les situations extrêmes la violence donne un visage à celui qui souffre, rappelons nous ce Gilets Jaunes qui répondait à un journaliste : « s’il n’y avait pas eu de violences, auriez-vous parlé de nous ? ». Peut-être la violence du pauvre n’est-elle qu’un gasp mais durant l’instant de cette respiration désordonnée et inefficace l’être se donne l’illusion de pouvoir encore prendre son destin en main. Edgar Morin écrivait (en décembre dans £e Monde) que le mouvement des Gilets Jaunes pouvait analogiquement faire penser à ne crise de foie, et il courrait la métaphore en montrant combien les Français n’avaient plus foi dans la politique, ni sans doute dans la société, ajouterai je, et ne parlons pas des médias. Ont-ils d’ailleurs encore foi en l’Homme ? Les rassemblements sur les ronds points ont montré comment et combien des Femmes et des Hommes se sont retrouvés en construisant une Humanité, alors qu’ils vivaient et ressentaient durement l’isolement engendré par les conditions modernes de la vie ; ils se sont rassemblés, ils se sont retrouvés, ils ont recollé les morceaux de leur identité, ils se sont créé une dignité.

C’est dans cette crise de foi et dans cette nouvelle Humanité que s’origine le mouvement des Gilets Jaunes. Le gouvernement, Jupiter à sa tête, a cru calmer la crise de foi en distribuant quelques bonbons au miel, et ne veut pas reconnaître cette nouvelle Humanité qui met tellement en cause le « haut du panier » de la société. Face à cette moquerie et à ce mépris que reste-t-il aux humbles pour exister, pour ne pas perdre la face devant leurs enfants ? Seule reste la violence. Sachons entendre cet homme algérien (d’un âge certain) interviewé sur France Info ce mardi 19 mars qui racontait combien il était heureux que les jeunes manifestent aujourd’hui, qui disait : « Ils font ce que je n’ai pas eu le courage de faire jadis ». Dans la crise actuelle qui dure depuis quatre mois (du jamais vu) que reste-t-il aux humbles à part la violence pour exister aux yeux du reste de la société et pour que leurs enfants plus tard ne disent pas « ils n’ont rien fait » !

Maintenant, chacun choisira ses responsables de la violence : le gouvernement, les nantis (je n’ose pas écrire les bourgeois) ou les élites (financiers, intellectuels, stars du show-business et journalistes). Peu importe le responsable mais, aujourd’hui, pour les pleureuses, seul est en cause le responsable de la gestion du pays, celui qui est garant du calme et de la sécurité : j’ai nommé le gouvernement. Celui-ci essaye-t-il de répondre à la crise par une analyse de la situation et par des solutions pertinentes ? Nenni, il ne répond à la violence que par la violence, certes légitime puisque c’est celle de l’Etat, encore que cette légitimité soit discutable au regard du discours qui ressasse que la violence est inexcusable. Comment peut-on trouver illégitime la violence en Turquie, en Russie et la flatter en France ? On se croirait dans une cour d’école : “ce n’est pas moi, c’est l’autre”. C’est que quand les bourgeois ont peur ils font donner de l’artillerie. Ont-ils peur de perdre leurs privilèges ? Peut-être pas, encore qu’il faudrait voir au cas par cas. Les bourgeois ont peur de perdre leur argent comme l’ont montré les pleureuses des Champs Elysées confortées par le ministre de l’économie : les violences qui mettent à mal l’économie, qui assassinent le PIB ! Alors l’Etat vient, avec une rare célérité, au secours des commerçants martyrisés alors que les sinistrés de l’Aude attendent depuis plus de six mois des aides. Que des gens perdent leur emploi, qu’ils ne mangent pas correctement, qu’ils ne puissent pas se soigner, qu’il n’y ait plus de services publics pour les recevoir, qu’on les oblige à souscrire des abonnements à internet pour faire leurs démarches alors qu’ils n’ont pas d’argent, tout cela et le reste ça n’intéresse pas le bourgeois et ça n’émeut pas les journalistes qui ne parlent que de la violence, renforçant la trouille du bourgeois. Alors le boxeur (pas celui des Gilets Jaunes mais celui de Matignon) sort les canons. Il faut exterminer les manifestants ; n’a-t-il pas déclaré sur France2 lundi 18 que l’usage des armes dites non létales (mais invalidantes) est une nécessité et peu importe si des gens sont blessés (on sentait dans son discours que “mort” pourrait aussi être à l’ordre du jour) après tout ils n’ont qu’à ne pas manifester. Dans cette vague autoritaire et mortifère, il est rejoint par la cohorte de ceux qui non content d’affamer les humbles. Voilà que les tenants de l’ordre appelés du doux nom de Les Républicains jouissent de voir leur proposition de loi dite « anticasseurs » devenir une loi votée à l’unissons par les perroquets enrubannés de la République en Marche. Elle est belle la République avec des individus qui ont à peu prêt autant d’humanité dans le regard qu’un régiment de cancrelats ! République, tes valeurs sont bafouées, tu es violée par ceux qui n’ont comme intelligence que ton nom galvaudé ; ils ont créé une monarchie républicaine avec ses courtisan et ses coureurs de charges (ou de fonctions) avides d’honneurs, de décorations et de compliments de la part du prince.

Pendant que les brutes s’agitent Jupiter pour donner le change enfume avec un débat qui n’en n’est pas un, un ersatz de concertation, un faux semblant de démocratie. Que sont des réunions noyautées par ses perroquets enrubannés et ses ministres ? Que sont-elles quand elles ne consistent qu’à laisser un court temps de parole aux gens puis, ensuite, à débiter pendant de longues minutes la propagande gouvernementale ? J’oubliai : Jupiter a la solution. Il ne sait pas quels sont les problèmes à traiter mais il arrive avec une solution, sa solution, on l’a vu à l’œuvre avec les négociateurs de l’assurance chômage. Ce mode de gouvernance, narcissique, me rappelle l phrase de Woddy Alen : « C’est bien la solution, mais quel était le problème ». Plus sérieusement, à propos des ingénieurs, le sociologue Michel Crozier écrivait dans « La crise de l’intelligence » : « Certes, ils savent travailler et trouver des solutions mais ils sont, sauf exception et à cause de leur propension à tout traduire en ces termes, incapables de repenser la logique d’un système », avec le cas Macron on voit combien l’analyse de Michel Crozier s’applique aux « énarques », d’autant qu’il ajoute : « Promus très jeunes ils n’ont pas eu la chance de connaître l’échec et de puiser dans leurs expériences ; on retrouve ainsi dans les entreprises des problèmes identiques à ceux des cabinets ministériels. Ces mécanismes ne sont pas réservés aux ingénieurs. On les retrouve chez les financiers, les juristes et les administrateurs. » On comprend alors que lorsque ces gens croisent le chemin des bourgeois nantis qui ont tellement peur de perdre leurs maigres avantages ou ceux qui se satisfont d’un semblant de confort, il y ait une collusion des inintelligences et que la violence d’Etat, dont la prétendue légitimité permet de se dispenser de toute humanité au nom de l’Ordre, soit le recours et puisse revêtir les oripeaux de solution à une crise sociale.

Aujourd’hui, la France n’est que violence, légitime ou pas, et que haine. La France n’est plus une république une et indivisible, la France est « deux ». Jupiter a réussi la plus belle opération de clivage qui n’ait jamais existée. Il comparait, il y a quelques mois, la situation du pays à celle vécue dans les années 1930, il se trompait : il a réussi à ramener le pays au clivage de 1940 1945. Dans cette période il y avait ceux qui résistaient au nom de l’honneur et de la liberté, et il y avait ceux peureux de la peur viscérale qui fait réclamer la protection et la sérénité et ceux peureux de voir leurs biens et leur argent engloutis qui réclament l’ordre, ceux là, les peureux, non contents de se soumettre ont fait vivre la France dans la délation. Voilà que nous retrouvons l’air de la délation avec un « citoyen » (mais on peut être citoyen et dépourvu d’humanité et d’honneur) qui entendant dans un train cinq pauvres bougres raconter comment ils s’étaient emparés de quelques bibelots à la suite des saccages de magasins à Paris, s’est cru obligé d’alerter la police qui s’est empressée d’interpeller les « voleurs » à leur descente du train. Triste sire, triste pays !

Voilà, d’un côté on essaie d’exister, de défendre sa peau, et de l’autre on dénonce, on frappe, on blesse et on tue (il ne faudrait pas oublier la vieille dame assassinée par une cartouche de gaz lacrymogène lancée par un policier) pendant que les chefs font du ski ou se trémoussent dans une boîte de nuit. Alors, faut-il rejoindre le camp des pleureuses ou celui des résistants ? Mais, les Gilets Jaunes vont finir non pas par rentrer chez eux mais n’en plus sortir effrayés des conséquences de manifester et du risque d’être molesté, blessé ou tué par les sbires du ministre de l’intérieur. Certains ont déjà déserté, comme une des plus célèbres Gilets Jaunes sans doute assurées d’une place sur une liste électorale. Que restera-t-il : une France divisée par la haine où plus personne n’osera bouger. Jupiter aura gagné : il sera de fait Imperator, blet mais Imperator jusqu’au jour inévitable où un nouveau mouvement social le déboulonnera.

Me revient le chant des Partisans que nous apprenions à l’école, de mon temps, il y a 60 ans, quand la France se souvenait des combats de ses Mères et de ses Pères :

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ?
Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme.
Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes.

Montez de la mine, descendez des collines, camarades !
Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades.
Ohé, les tueurs à la balle et au couteau, tuez vite !
Ohé, saboteur, attention à ton fardeau : dynamite…

Les commémorations ne font pas une politique !

Voilà que Jupiter qui perd pied dans les sondages, s’en va, la fleur au fusil, parcourir les chemins de la Grande Guerre pour redorer son image comme l’indique £e Monde du 4 novembre : « Une réhabilitation de l’usage des symboles en politique. Le chef de l’État puise dans l’imaginaire collectif pour tenter de redonner une grandeur à la fonction présidentielle. »

Ce qui donne de la grandeur à la fonction présidentielle ce sont avant tout les décisions qui ont des incidences sur la vie quotidienne des gens. Fleurir les monuments aux morts « en même temps » qu’on étrangle les gens avec des taxes, qu’on massacre les acquis sociaux des salariés…, n’apporte aucune plus-value ni à la fonction ni à l’image présidentielle. Ne nous y trompons pas, les rassemblements et les selfies ne sont pas les signes d’une adhésion à la politique conduite par ce gouvernement. Une foule, peut-être nombreuse, se massera le long du cheminement mémoriel du président mais ça n’empêchera pas cette même foule de bloquer les routes le 17 novembre. Sérieusement, comment peut-on penser qu’en allant célébrer les morts d’une guerre finie il y a maintenant 100 ans on ramènera vers soi les habitants Du Blanc où on vient de fermer la maternité obligeant désormais les femmes à parcourir 60 km pour aller accoucher ? Comment peut-on penser que cette commémoration « en grande pompe » va faire oublier les guerres plus récentes et surtout celles d’aujourd’hui où la France joue un rôle particulièrement actif en vendant massivement des armes aux belligérants ? Les commémorations ne feront pas oublier le poids de la fiscalité et la baisse réelle du pouvoir d’achat des gens les plus modestes.

Le passé ne forme pas le présent, et la célébration du passé ne fait pas oublier les douleurs d’aujourd’hui. De la même façon il est bien insuffisant, voire inutile, de rappeler l’image du roi pour être soi-même un roi. £e Monde nous rappelle dans cet article la position intellectuelle du président Macron : « Pour le jeune président, familier de la théorie des deux corps du roi, énoncée par l’historien Ernst Kantorowicz, c’est une manière de revendiquer un double héritage, monarchique et républicain. Comme il l’expliquait à Challenges en 2016, Emmanuel Macron  » pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort – du roi – « , et, au-delà  » des moments napoléonien et gaullien […], la normalisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au cœur de la vie politique « . Un vide qu’il convient de réinvestir. » Certes le peuple n’a pas voulu la mort du roi mais il ne l’a pas non plus empêché. Le peuple a sans doute vu dans la mort de Louis XVI la vraie fin de l’ancien régime, il l’a tellement vu que les tentatives de résurgence et de restauration de la royauté ont échoué pour laisser place à la République. Les Français du 21° siècle veulent un président de la République et un gouvernement qui leur apportent du « mieux-être », du « mieux vivre » ; ils ne veulent plus de rêve (ils ont déjà donné avec Hollande), ils ne veulent pas de « cinéma ». Les Français aujourd’hui veulent vivre bien ainsi que montrer la voie du progrès s’oscilla à leurs enfants.

Quand on célèbre avec autant de faste que l’a fait Jupiter, des saltimbanques, certes talentueux mais à la moralité fiscale douteuse, et que le peuple semble avoir adhéré à ce spectacle ultime comme peut-on encore écrire pour ce qui concerne les journalistes et certains intellectuels ou croire et dire pour ce qui est du président et de son entourage que la Guerre de 14-18 serait encore un symbole de la République ? Aujourd’hui les symboles sont ailleurs, s’il en reste. Les guerres et leurs morts ne font plus recette ne serait-ce que parce que celles d’aujourd’hui sont trop nombreuses et qu’elles sont broyées dans la quotidienneté médiatique. Je crains que le quidam n’accorde plus d’attention et d’intérêt aux délires autour de l’héritage de Johnny Hallyday qu’aux désastres du Yémen, de la Palestine ou encore de la Syrie.

Alors, que Jupiter ne s’y trompe pas, nous ne sommes dupes de rien. Qu’il se souvienne de Napoléon III, élu président puis intronisé Empereur, avant d’être chassé par les Français plus avides de liberté et de République que de monarchie, plus soucieux de voir s’améliorer leur vie que de commémorer le passé. Les symboles ne cachent jamais la misère pas plus que les tromperies.