Réforme des retraites, enfumage et médias.

Comment peut-on croire que le bon peuple va adhérer à un projet de réforme des retraites sans que les tenants et aboutissants ainsi que les composantes détaillées ne lui aient été communiqués ? Le gouvernement à la suite du discours de Macron pendant sa campagne n’argumente son projet que sur deux points : l’universalité et l’épargne par points.

Les médias, et bon nombre d’éditorialistes des chaînes de télévision, en particuliers celles du service public et BFMTV, acquis au discours macronien ne questionnent pas « le point » : comment sera-t-il acquis, combien « rapportera-t-il », qui fixera la règle acquisition-rapport ? Dans une réunion récente à Poitiers Jean-Paul Delevoye a indiqué que l’acquisition se ferait sur la base de 1 point pour 10€ cotisés et que la restitution se ferait sur la base de 0,55€ le point. Cependant il ajoutait que rien n’est fixé, tout en garantissant que la loi garantirait la valeur du point qui serait fixé paritairement par les partenaires sociaux mais in fine la valeur serait soumise au vote des parlementaires. Donc, si le président de la république décide de baisser la valeur du point il le peut par l’intermédiaire d’une majorité qui lui est acquise et soumise. N’est-il pas du devoir moral (déontologique ou éthique) des journalistes d’éclairer l’opinion sur un élément aussi essentiel de la réforme ?

On voit à travers cet exemple comment les journalistes de ces médias manipulent l’opinion pour qu’elle adhère au plan macronien : pas de mise en discussion des différents éléments de la réforme, interviews en micro-trottoir très majoritairement de personnes favorables à une réforme dont elles seraient bien incapables d’en dire le fondement et les répercussions comme ce reportage samedi 7 décembre au JT de 20h sur France2. Je laisse aux spécialistes de la communication et aux sociologues le soin d’analyser le contenu des réponses des retraités de la Côte d’Azur interrogés dans ce reportage. Et, ce matin lundi 9, sur France Info on nous annonce que des ministres sont chargés de discréditer la CGT, notamment l’ineffable Djibari qui accuse le syndicat de n’assister à aucune réunion et de « faire de la politique », on pourrait s’attendre à ce que les journalistes enquêtent et nous disent la réalité de la situation, mais non, loin de ce travail honnête une journaliste parlant des blocages de dépôts de bus nous dit que ce sont des syndicalistes qui organisent ces blocages « notamment ceux de la CGT » !

Dans la même ligne il faut souligner la forte propension de ces médias pour interroger les salariés des transports (SNCF et RATP) qui bien entendu parlent des problèmes qui leur sont spécifiques. En même temps ces journalistes oublient de signaler que les finances publiques comblent très largement le déficit de la caisse de retraite des agriculteurs. Non satisfaits de leurs oublis ces journalistes donnent dans le fake-new ou plutôt dans le bullshit : pas faux, mais pas totalement vrai. Récemment, à propos des enseignants, sur France2 on indiquait que pour les fonctionnaires les primes représentent 20 % de leur revenu ; mais comment peut-on se satisfaire de cela qui cache une disparité énorme ? Un professeur des écoles ne perçoit qu’à peine 4 % de prime (en moyenne notamment si on exerce en zone sensible ou pas), un fonctionnaire de catégorie C, c’est-à-dire les plus petits salaires, n’a la plupart des fois même pas 4 % de prime, ce qui est bien différent des primes des Hauts Fonctionnaires… En n’appuyant leur démonstration que sur ce système de bullshit les journalistes sont bien là dans une manœuvre évidente pour montrer qu’il existe bien des « privilégiés » et ce faisant ces mêmes journalistes manifestent ainsi un soutien inconditionnel au gouvernement.

De toute évidence ces médias et ces journalistes sont le bras armé de la propagande gouvernementale. Ils le sont tellement qu’ils ne posent même pas la question du futur maintien de certains régimes spéciaux comme pour les militaires et les policiers. Qu’est-ce qui justifie que ces deux catégories bénéficient d’avantages dont les sapeurs-pompiers et le personnel hospitalier seront exclus ? Pas plus que les journalistes ne réagissent aux déclarations de Darmanin lorsqu’il annonce que la hausse de compensation des cotisations des agriculteurs sera compensée par une baisse de leur CSG ; on s’attend à ce que soient questionnées les conséquences sur l’assurance maladie de ce cadeau fiscal.

Donc le nouveau système de retraite n’aura rien d’universel. À ceux qui bénéficieront des avantages d’un régime particulier par compensation (baisse de la CSG, moindre cotisation pour la part de revenu supérieur à 10000 €…) je vais rappeler un conte indien[1] qui raconte l’histoire d’un roi dont la mère avant de mourir souhaitait une dernière fois déguster des mangues. Ce n’était pas la saison alors le roi dépêcha des messagers qui revinrent trop tard. Inquiet que son fantôme vienne le tourmenter, il demanda conseil aux prêtres qui lui suggérèrent qu’il leur donnât une mangue d’or à chacun en remplacement afin de satisfaire à l’offrande. Les prêtres s’en furent, chacun portant sa mangue d’or, et passèrent devant la maison du clown Tenali Rama qui tenait des barres de fers rougies au feu en leur extrémité. Il interpella les prêtres : « Saviez-vous que chaque prêtre marqué par ces fers deux fois ou trois fois recevra deux ou trois mangues d’or ? » Lorsque les prêtres qui avaient accepté d’être marqués au fer demandèrent au roi des mangues supplémentaires celui-ci s’emporta et alla quérir le bouffon qui s’expliqua : « Quand ma mère était souffrante le docteur me dit de chauffer des fers et de les placer sur ses articulations douloureuses, mais je n’ai pu le faire avant son décès. Alors j’ai suivi votre exemple face à la crainte que l’esprit de ma mère ne vienne me tourmenter. » Chacun, notamment les agriculteurs, interprétera cette histoire à l’aune des cadeaux que le prince Jupiter leur fera pour garantir sa propre quiétude.

Incroyable comme ce système universel non seulement ne le sera pas mais à quel point il opposera les Français entre eux. Sous prétexte de réduire les inégalités il va augmenter les injustices et précipiter vers une retraite par capitalisation quand Jupiter aura, comme en Suède, montré que le système ne fonctionne pas bien. Sans doute est-ce pour cette raison que Macron a choisi Delevoye, conseiller de l’institut des assurances, pour conduire ce projet : un projet qui vise à rendre inopérant la retraite par répartition pour diriger les gens vers les assurances privées. C’est là une stratégie toute macronienne : rendre inefficace pour imposer ce qu’il a choisi. C’est ce qu’il fallait entendre quand il s’égosillait à dire « Je veux transformer la France ! », or transformer ce n’est pas améliorer par réforme, transformer c’est faire passer d’une forme à une autre ; ainsi il ne s’agit pas pour lui d’améliorer le système de retraite par répartition mais de le remplacer progressivement par un système par capitalisation. Pour qu’une transformation soit bien accueillie, il ne faut pas utiliser les outils du passé, il faut sans doute se déconnecter du passé pour s’inscrire dans un projet, ici un projet de société, nouveau. Ce projet nouveau Macron ne l’a pas, ne l’a jamais eu, son seul projet est ultralibéral au sens des sciences économiques basiques et vieillottes qui négligent le facteur humain ; sans doute faut-il voir ici ce qui a permis de construire une image de « président des riches ». Son image de « disrupteur » est exacte mais il n’est pas certain que la disruption puisse s’appliquer à la politique, un pays ce n’est pas un start-up. Il aurait dû savoir qu’on ne construit pas une unité sociétale en distribuant quelques miettes aux plus pauvres au détriment des moins riches et en préservant les plus riches. Il aurait dû savoir qu’on ne construit pas une unité sociétale en méprisant les gens et en rejetant les « corps intermédiaires » qui ne sont, si on me permet l’expression, qu’un prolongement des gens, des citoyens.

Alors, à Jupiter, mais il est trop narcissique pour entendre cette leçon, et à ses sbires, trop infatués et soumis pour en comprendre les subtilités, je livrerai ce conte chinois[2] : « Le Souverain Jaune évoluait librement au nord de l’Eau Rouge, il s’éleva sur les collines des monts Kulun et regarda vers le sud. Sur le chemin du retour, il perdit sa perle obscure. Il demanda successivement à Intelligence, à Vue Perçante et à Analyses de la chercher sans qu’ils la trouvassent. Il dépêcha alors Oubli des Images qui la découvrir. « Étrange que ce soit Oubli des Images qui l’ait trouvée. » Remarqua le souverain. » La puissance s’acquiert et se maintient ni par des signes extérieurs, comme la perle du conte, de pseudo-débats ou un autoritarisme forcené, ni par l’étalage d’un savoir qui imposerait une vérité ; la puissance s’acquiert en oubliant toute intention de puissance et en écoutant les autres, ça s’appelle alors de la légitimité et de l’autorité au sens moral. Dans le cas présent et en matière de gestion politique la légitimité se construit en écoutant les Autres, surtout ceux qui n’ont pas adhéré au programme électoral et qui étaient bien plus nombreux que ceux qui ont voté pour E. Macron en mai 2017. C’est là un paradoxe mais aussi une perversité du système électoral français qui peut transformer une minorité en majorité, et l’on s’étonnera que les citoyens se détournent des élections ; un tel système ne peut qu’alimenter le « voter ça ne sert à rien ».


[1] A.Goreau Ponceaud, E. Ponceaud Goreau, Mythologie indienne et connerie d’aujourd’hui, in Histoire universelle de la connerie, ed Sciences Humaines.

[2] S. Feuillas, Que faire de notre bêtise ? Réflexions sur l’idiotie en Chine ancienne, in Histoire universelle de la connerie, ed Sciences Humaines.

Gilets Jaunes et Journalistes : de la défiance à la haine !

Episode 2, l’épisode 1 a été publié le 30 novembre 2018 et repris dans mon livre https://jean-jacques-latouille.iggybook.com/fr/ sans qu’il ait été prévu qu’il débute une série.

Le mouvement des Gilets Jaunes semble avoir fait découvrir aux journalistes la défiance des gens envers la presse et envers eux. Surprenant, car cette défiance n’est pas née en novembre 2018, elle est concomitante à la naissance des journaux et l’importance de l’une a évolué en même temps que la croissance des autres. Plus le journalisme croissait plus la défiance augmentait allant rejoindre les chiffres de la défiance envers les politiciens jusqu’à ce mouvement des Gilets Jaunes où elle a atteint un point paroxystique : la défiance s’est transformée en haine ! Cette haine a pu être si intense que parfois elle a conduit à de la violence physique de la part de « Gilets Jaunes ».

Peut-on expliquer ce passage de la défiance à la haine ? Il est toujours hasardeux de vouloir expliquer un phénomène social qui, par essence, est complexe ; les causes et les raisons de l’émergence de cette haine sont multiples et variées mais il serait sot de se contenter de « l’effet foule » et de l’anonymat que crée la foule. J’oserai une hypothèse : la violence contre les journalistes répond à la violence symbolique exercée par les médias en tant qu’ils sont une structure sociale.

Sans faire ici l’exégèse de la violence rappelons cependant qu’elle est universelle et quotidienne, seules varient ses formes d’expression et l’intensité avec laquelle elle s’exprime. Les causes comme les manifestations de la violence sont autant sociales qu’individuelles, et l’anonymat que procure la foule ou les grandes villes favorise les passages à l’acte. Toutefois, contrairement à ce que l’on pense généralement la violence ne répond pas à un quelconque instinct : ici la tendance a été forte de laisser entendre qu’un faible niveau culturel serait à l’origine de la violence contre les journalistes, que n’a-t-on entendu et lu à propos du boxeur qui a frappé des gendarmes. Comme l’a montré Jean Stoetzel la violence a un sens et une fonction sociologiques. Ce sens et cette foncions sont bien présents dans le mouvement des Gilets Jaunes lorsque la violence s’exerce contre des édifices publics, des députés de la majorité et les policiers symboles de l’Etat plus que de la République. Ici les journalistes sont vraisemblablement, du fait de la façon de traiter cette information, considérés comme des suppôts des politiciens voire de l’Etat ; les violences contre les commerces et les automobiles sont peut-être à classer parmi les accidents collatéraux d’une violence ciblées contre l’Etat. Dans ce mouvement social les journalistes ne seraient ils pas les victimes émissaires dont la foule a besoin pour compenser l’absence de réponse de la part de l’Etat ? Si on veut bien considérer qu’effectivement les journalistes ont amplement concouru à faire connaître le mouvement des Gilets Jaunes ne peut-on pas envisager qu’il y aurait là quelque chose de l’ordre du « meurtre fondateur » qu’évoque René Girard ?

Là, il faut revenir sur la distinction entre les policiers et les journalistes. Les premiers sont attaqués par des Gilets Jaunes parce qu’ils représentent un Etat qui exerce avec une force toute particulière « la violence légitime et la violence symbolique de l’Etat » ; avec l’actuel gouvernement en la personne de ministre de l’Intérieur l’Etat est passé du « symbolique » au coercitif le plus drastique. Clairement, au dialogue le gouvernement a préféré la matraque. Bien sûr les journalistes ne peuvent pas être confondus avec l’Etat ni avec ces policiers, Même si parfois leurs propos apparaissent comme très favorables à E. Macron. S’il ne faut pas confondre journalistes et gouvernants, chacun ayant des fonctions et des rôles sociaux différents, il faut relever une caractéristique commune ou au moins voisine : les uns et les autres se regroupent dans ce que nous pouvons appeler les élites, je dirais volontiers l’Elite.

L’Elite est moins formée autour de savoirs et de culture que par la consécration sociale. Ce n’est pas d’où l’on vient ni les études que l’on a faites qu’il faut prendre en compte ici mais c’est ce que l’on est devenu et au sein de quel espace social on est actif qui créent l’appartenance à l’Elite et vous « consacre ». Ainsi, nous trouverons dans l’Elite les journalistes, les politiciens, les stars du show business ou du sport, toutes ces personnes qui prétendent savoir, savoir à la place des autres et qui s’autorisent à parler en expert de tout quel que soit leur niveau de connaissance réelle du sujet et qui organisent ainsi une doxa moyenne que certains ont pu qualifier de « médiocratie » ; ceux-là, ceux de l’Elite, savent mieux que moi qui je suis et ce dont j’ai besoin, ne vont-ils pas jusqu’à faire en sorte de créer mes besoins, ceux-là considèrent que parce qu’on travaille dans un abattoir on est illettré. C’est donc à partir de cette doxa que l’Elite s’autorise à parler, en expert et en savant, de l’Autre : l’Etranger, le Chômeur, le Sans domicile fixe, le Malade, le Pauvre… C’est dans ce cadre que l’on approuve des phrases assassines comme : il suffit de traverser la rue pour trouver du travail, ils feraient mieux de se déplacer pour trouver du boulot plutôt que de foutre le bordel… ça conduit à des propos comme ceux de Marie-Antoinette à qui on annonçait que le peuple était affamé : « s’il n’y a plus de pain qu’on leur donne de la brioche ! ». Or l’Elite constitue un groupe social quasiment un corps social autour d’une expérience de vie particulière dans un double espace, géographique et social, singulier que le film d’Olivier Assayas « Doubles vies » raconte à la perfection. Dans cette expérience s’enracinent une forme particulière de pouvoir décrit par Pierre Bourdieu : « Le pouvoir exorbitant qu’exercent sur les sujets sociaux toutes les espèces de consécrations sociales, toutes les sanctions symboliques de l’importance qui permettent à l’homme, cet être sans raison d’être, de se sentir tant soit peu justifié d’exister. » Posséder une carte de presse vous consacre journaliste, fait-elle de vous un être d’exception qui peut parler de tout et de chacun à sa guise en étant exonéré de supporter les conséquences de ses propos ? Quoiqu’on réponde à cette question, est-ce la bonne question ?

Il me semble que la bonne question n’est pas d’ordre moral, elle n’est pas celle entre un bien et un mal difficile à circonscrire, Elle n’est pas d’ordre déontologique et peut-être même pas d’ordre éthique. La question pertinente et celle de l’espace social constitué par le journalisme surtout à l’époque de la télévision renforcée par les chaînes d’information en boucle. Ne peut on concevoir comme Pierre Bourdieu le faisait dans « La misère du monde » que « Du fait que l’espace social se trouve inscrit à la fois dans les structures spatiales et dans les structures mentales qui sont pour une part le produit de l’incorporation de ces structures, l’espace est un lieu où le pouvoir s’affirme et s’exerce, et sans doute sous la forme la plus subtile, celle de la violence symbolique comme violence inaperçue » ? La télévision et plus particulièrement les chaînes en boucle sont bien des structures spatiales à l’identique des espaces architecturaux évoqués par Bourdieu dans la mesure où elles créent des contraintes d’organisation du temps, du discours, des relations interpersonnelles particulières et génèrent des structures mentales singulières. Il faut aujourd’hui, sur ces chaines, parler succinctement, la question est plus importante que la réponse aussi les journalistes ne laissent ils jamais leur interlocuteur terminer sa démonstration (récemment j’aurais aimé entendre complètement les propos d’Alain Minc BFMTV mais Ruth Elkrief l’interrompait souvent, avant même qu’il ait terminé sa phrase. Que dire de la façon de faire de Jean-Jacques Bourdin ?) ; c’est à croire que ces journalistes sont rémunérés suivant le nombre de mots qu’ils prononcent comme jadis ils étaient payés à la ligne ou au mot écrits, et surtout de nos jours il faut faire « théâtral ». Alors les journalistes ont mis en avant les violences qui procurent plus d’images et prennent ainsi le pas sur l’analyse sociologique des raisons du mouvement des Gilets Jaunes cela concomitamment à la volonté à peine masquée du gouvernement de jouer la carte du discrédit en plus de celle de la force policière et judiciaire. En outre on a beaucoup montré la violence sur les Champs Elysées stigmatisant ainsi un mouvement qui voudrait détruire le pays en saccageant les symboles de la société de consommation. Ajoutons, dans ce contexte, qu’en donnant une place extraordinairement grande en termes de temps de parole aux syndicats de policiers et aux experts en sécurité au détriment des explications sociologiques du mouvement des Gilets Jaunes les journalistes ont laissé croire qu’ils ne voyaient chez les Gilets Jaunes qu’un groupe de casseurs violents, irréfléchis et irresponsables et, sans doute, peu intelligents. La violence symbolique durement ressentie par les Gilets Jaunes fut forte, tellement forte qu’elle devait trouver un exutoire. La « parole » aurait pu être cela mais elle fut l’occasion de mettre en œuvre la moquerie. L’observation des émissions où furent invités des Gilets Jaunes montrait que ces émissions tournaient le plus souvent à un jeu de massacre : fallait-il tourner en dérision ces personnes pas habituées aux plateaux de télévision et qui n’ont pas l’art de la rhétorique mondaine ? Lorsqu’on met des personnes qui n’ont pas l’habitude de débattre en face d’autres dont c’est le métier de discourir, non seulement le débat tourne au désavantage des premières mais souvent les font apparaître sous un jour peu flatteur. On aurait pu espérer que les journalistes soutiendraient les Gilets Jaunes dans cet exercice difficile mais au contraire il semblait que les premiers prenaient les seconds pour des demeurés. L’émission au cours de laquelle Ruth Elkrief et Brice Toussaint ont mis face à face trois « Gilets Jaunes » et Marlène Schiappa accompagnée de François de Rugy montraient des journalistes goguenards à chaque faux pas syntaxique ou sémantique des « Gilets Jaunes », une scène identique fut organisée par Elise Lucet sur FR3. Les journalistes prenaient-ils du plaisir ? Essayaient-ils de conforter leurs a priori sur une supposée inculture voire inintelligence des « Gilets Jaunes » ? Mettre les gens dans des situations où on les ridiculise n’amène guère de sérénité ; la parole ayant été interdite par un jeu faussé, seule reste la violence physique ! Bien sûr il y eut, assez tardivement et rarement, quelques « Gilets Jaunes » plus habiles, mais cela n’a pas suffit à éteindre la violence symbolique ressentie et sans aucun doute réelle et vraie. Les journalistes ne peuvent pas se retrancher derrière le fait que ce sont les Gilets Jaunes qui ont choisi leur « porte-parole » ni derrière celui selon lequel le mouvement ne serait pas organisé, les journalistes parce qu’ils chérissent la liberté d’expression à travers la liberté d’informer ne doivent ils pas, pour faire un travail de qualité, faciliter la prise de parole de leurs invités et respecter cette parole ? Ces dernières semaines, plus encore qu’en temps habituel, les journalistes sont loin des conseils de Pierre Bourdieu à propos de la conduite d’entretien d’enquête : « C’est l’enquêteur qui engage le jeu et institue la règle du jeu ; c’est lui qui, le plus souvent, assigne à l’entretien, de manière unilatérale et sans négociation préalable, des objectifs et des usages parfois mal déterminés, au moins pour l’enquêté. Cette dissymétrie est redoublée par une dissymétrie sociale toutes les fois que l’enquêteur occupe une position supérieure à l’enquêté dans la hiérarchie des différentes espèces de capital, du capital culturel notamment. Le marché des biens linguistiques et symboliques qui s’institue à l’occasion de l’entretien varie dans sa structure selon la relation objective entre l’enquêteur et l’enquêté ou, ce qui revient au même, entre les capitaux de toutes espèces, et en particulier linguistiques, dont ils sont dotés. », or jamais à l’occasion de la participation de « Gilets Jaunes » sur un plateau de télévision on a vu les journalistes s’efforcer de réduire la violence symbolique exercée par les dissymétries de capacité et de compétence à discourir.

Il n’y avait pas que les plateaux de télévision et les face-à-face, il y eut aussi des reportages eux mêmes source de beaucoup de violence symbolique à partir de mots et de tournures de phrases. Cette violence, résultat de la « consécration » et des représentations mentales qui en découlent que Pierre Bourdieu les a évoquées, s’origine à travers des mots comme “territoire” sous entendant que Paris et les grandes villes n’en seraient pas un et confinant le terme au plus profond d’un rural désormais péjoratif, ou comme “défavorisé” exprimant que ceux qui ne perçoivent qu’un modeste salaire et qui sont éloignés des centres culturels (cinéma multisalles, théâtre…) seraient ipso facto dépourvus de culture et d’intelligence… Cette violence symbolique organise une classification spatiale et surtout hiérarchique des personnes : il y a celles qui appartiennent à la partie haute et celles qui sont de la partie basse (la France d’en bas) et reléguées, cette classification voire catégorisation est parfaitement illustré par cette phrase d’E. Macron (29 juin 2017) : « Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ». Ces mots, on le voit, ne sont pas l’apanage des journalistes, ils appartiennent à l’Elite qui les a créés, les journalistes les ont incorporés comme marque de leur appartenance à l’Elite confirmant ainsi leur consécration. Il se passe ici ce que décrit Pierre Bourdieu : « Plus précisément, l’incorporation insensible des structures de l’ordre social s’accomplit sans doute, pour une part importante, au travers de l’expérience prolongée et indéfiniment répétée des distances spatiales dans lesquelles s’affirment des distances sociales. » Les journalistes sont entrés dans le journalisme comme les députés sont entrés en politique, et ont mis de la distance spatiale entre eux et les personnes des “territoires”, créant ainsi une distance sociale et quasi spatiale qui a pris aujourd’hui la forme d’un fossé. Conséquemment à ses propos et à son “incorporation” donc à sa consécration le journaliste est désormais vécu par ceux des “territoires” comme un individu appartenant à une structure sociale éloignée qui ne fonctionne que pour satisfaire ses propres besoins et ces propres objectifs : sur quoi, sur qui l’information informe-t-elle ? La société du spectacle n’est pas la vie des personnes. Dans ces conditions les journalistes pouvaient-ils éviter d’être l’ennemi ?

Au-delà de cette distance spatiale et sociale il faut s’interroger plus profondément sur la forme et le contenu du discours journalistique. Les journalistes et plus particulièrement ceux des chaînes d’information en boucle ne sont-ils pas confrontés à une scène nouvelle comme celle des historiens donc parle Jacques Rancière dans « Les mots de l’histoire » où l’émergence de nouveaux modes d’expression sociale pourrait être comparée à la scène « du roi mort » : « La scène du roi mort ou muet, laisse donc transparaitre une autre scène également cruciale pour le statut du discours historien : celle d’un vivant qui parle trop qui parle à tort : hors lieu et hors vérité. Le sérieux de la parole historienne est défié par cette parole aveuglée et aveuglante. »

Faut-il conclure ? Je me contenterai de rapporter cette phrase glanée sur la lettre d’information d’un groupe militant de Poitiers à propos d’une vidéo publiée par le journal Centre Presse https://www.youtube.com/watch?time_continue=6&v=c6o48AeKWXQ : « Au passage il est bon de rappeler que « les médias » ça n’existe pas. Chaque media choisi sa politique et certains, c’est le cas à Poitiers, font un travail d’information courageux et honnête. »https://web86.info/macron-dans-labsurdite-de-la-repression-de-la-population-qui-sexprime/

Gilets Jaunes : de la défiance à la colère !

La première erreur d’Emmanuel Macron et de ses affidés a été de croire qu’ils avaient été élus massivement par les Français. Ils ont arrêté, premier aveuglement, leur regard sur le chiffre final des élections dans un paysage électoral que les élites n’ont pas voulu prendre en compte, obnubilés par un « succès » inattendu voire improbable quelques mois avant. Ce paysage c’est celui d’une France dans laquelle seulement 74,56% des Français inscrits sur les listes électorales ont voté et parmi eux seulement 65,97% se sont exprimés. C’est donc plus d’un tiers des Français qui n’ont pas exprimés de choix, donc pas voté pour Monsieur Macron. En outre les études ont montré que parmi ceux qui ont voté pour Monsieur Macron près de la moitié (environ 47%) ne se sont prononcés que par défaut. Il en a été de même pour l’élection législative. Dans ces conditions qu’est ce que veut dire « j’ai été élu pour appliquer un programme » ? Ne pouvant pas se prévaloir d’une forte majorité la légitimité du vainqueur de l’élection se limite à la légitimité réglementaire. Alors, ne pas tenir compte des besoins et des demandes des membres de la minorité, et en plus les insulter et les humilier à longueur de discours, ne finit toujours pas un mouvement social fort de type révolte.

C’est ce qui se passe depuis le 17 novembre où la minorité s’exprime, avec ses mots et quand les mots manquent ou sont tournés en dérision par les élus, les journalistes et les chercheurs c’est l’éclatement de la violence. C’est là que se situe la deuxième erreur de Monsieur Macron rejoint par ses députés et par bon nombre de journalistes : ne pas vouloir comprendre le discours des Gilets Jaunes même si souvent il est malhabile. Mais ces « élites » en sont-elles capables ? Il est assez clair au fil des commentaires que les journalistes sont à cent mille lieus du monde et donc des discours des Gilets Jaunes, leur univers est le même que celui des tenants du monde de la « virtualité », des start-up, de la fugacité, des pince-fesses bourgeois. Quant aux élus de La République en Marche, non seulement, pour la plupart d’entre eux, ils appartiennent à ce monde de la virtualité, de l’éphémère et de la superficialité ou ils se complaisent dans un rôle de perroquet enrubanné tellement heureux d’avoir été élu alors que jamais auparavant ils n’avaient eu un quelconque engagement politique ou syndical. Aujourd’hui, le monde des Gilets Jaunes s’affronte à celui de la superficialité ; les Gilets Jaunes confrontent leur pragmatisme au monde des théoriciens ; les Gilets Jaunes crient leur faim face aux repus. En présence de cette colère, de cette faim, de ces injustices que peuvent répondre ceux de l’autre monde (au demeurant pas si nouveau que ça) ?

Manifestement rien sinon la force et la violence institutionnelle. Chaque jour le Premier Ministre, le ministre de l’Intérieur, les syndicats de policiers et les « experts » de chaînes de télévision viennent parler de sécurité, de maintien de l’ordre. En début d’après-midi (8 décembre) sur BFM « l’expert sécurité » de service vint expliquer aux Gilets Jaunes que s’ils ne comprenaient pas que lorsque les manifestations sont interdites, les objets pouvant être jugés armes par destinations sont interdits et alorsils prennent les risques d’être interpellés et donc engagent leur responsabilité. C’est un discours proprement abject dans ces circonstances et qui ne peut qu’attiser la violence. Comment peut-on penser (cet expert pense-t-il au-delà de sa sphère modélisante) que des gens qui n’arrivent pas à boucler leur fin de mois, qui pour certains ne mangent pas à leur fin et qui se battent depuis un mois, aient envie de penser en termes de responsabilité pénale ? Comment même appeler à la raison : qu’est-ce que la raison ici ? Est-ce que la raison pour nos politiciens c’est que les gens rentrent chez eux et continuent de souffrir et de pleurer en même temps qu’ils iront servilement au travail, de surcroît pour s’entendre reprocher d’utiliser de vieilles bagnoles et de fumer des clopes. Sans doute ce n’est que ça la raison : ne pas foutre le bordel comme l’a dit Monsieur Macron dans d’autres circonstances. Quel problème règle-t-on avec des invectives de cette nature ?

Comme l’a expliqué un syndicat de commissaires de police, commentant les mesures de sécurité, un dispositif de sécurité ne règle pas les problèmes politiques. C’est le rôle du gouvernement et de sa majorité que de régler les problèmes politiques en réponse aux problèmes sociaux. Il aura fallu attendre trois semaines et beaucoup de violence pour qu’enfin, dans une incroyable cacophonie, le gouvernement condescende à annoncer qu’il renonce, mais pour un an seulement, à la taxe qui a été les points de démarrage de la révolte. Sauf qu’entre temps les revendications se sont amalgamées et que notamment est apparu celle relative au pouvoir d’achat. Face à cette dernière revendication que propose le gouvernement : une prime que les entreprises verseraient sur la base du volontariat. Mais qui la versera : Total, LVMH, Auchan ou le petit restaurant de quartier ? Quel sera son montant ? Les fonctionnaires la percevront-ils ? Les artisans et les petits commerçants seront-ils en mesure de la verser ? On voit bien que cette proposition d’un président de région du nord de la France n’est que le résultat d’une navigation dans le brouillard et qu’en outre symboliquement elle est épouvantablement injurieuse. Sur un plateau de télévision un Gilet Jaune déclarait qu’une telle proposition est indigne, Monsieur Sylvain Maillard lui répond, en substance, qu’il n’est pas correct d’employez ici le mot indigne car une prime c’est important pour une personne qui gagne le SMIC. Monsieur Maillard, qui a fait des études de sciences politiques à Munich, a laissé de côté la sociologie et la philosophie, quant à la psychologie elle ne fait pas partie de son univers de pensée, ainsi ne réfléchit-il qu’en termes comptables (il a d’abord été formé à la comptabilité et au commerce) ; Monsieur Maillard est un politicien dans une stratégie de soumission au prince, sans indépendance d’esprit, préoccupé de sa carrière politique (il fut UDF, UDI et sur la liste de Valérie Pécresse en position éligible aux dernières élections régionales) il manifeste aucune empathie avec le Peuple, seuls les électeurs semblent retenir son attention. Eût-il pensé avec d’autres éléments que politiciens et comptables il aurait vu le symbole négatif que représente cette proposition de prime : une aumône. Or, ce que demandent les gens c’est d’avoir un vrai salaire qui soit suffisant pour vivre correctement, ils ne veulent plus vivre d’aumônes comme la prime d’activité ou le chèque énergie. Outre que ces primes ont un montant aléatoire, indexées sur les situations individuelles et qu’elles n’atteignent qu’exceptionnellement les montants annoncés, elles ne servent que de paravent à un pouvoir irrespectueux des gens et elles cachent une volonté de ne rien faire réellement en faveur des plus humbles. Ainsi, on constate que personne ne répond de façon tangible et conséquente aux Gilets jaunes, certains journalistes et chercheurs parlent de réponse du gouvernement qui serait inaudible par les Gilets Jaunes, là encore c’est une insulte faite aux Gilets Jaunes, c’est leur dire qu’ils ne comprendraient pas la bonne volonté du gouvernement, voire qu’ils ne comprendraient rien sinon qu’ils seraient stupides. Les Gilets Jaunes ont très bien compris que le gouvernement, soutenu par nombre de députés et partis d’opposition, ne propose que des ersatz pour les faire rentrer chez eux. Ça ne fonctionne plus et les Gilets Jaunes l’ont crié partout en France ce dimanche 8 décembre pour la quatrième fois en un mois. Alors, une fois encore gouvernement et journalistes cherchent à discréditer le mouvement en focalisant sur la violence et en diffusant de faux chiffres de participation ; ce ne sont pas les démonstrations de force de l’Etat et les informations approximatives ou tronquées des journalistes qui calmeront la colère des Gilets Jaunes, bien au contraire. Comment vont réagir ces gens, humbles et éloignés des démonstrations intellectuelles des beaux salons, à la vue des « casseurs » qui ont réussi à entrer dans Paris malgré un dispositif policier qui aurait été un succès selon les députés LREM et les « experts » des télévisions ? Comment le Peuple des humbles, si souvent humiliés en macronie, va-t-il réagir la vue de gamins agenouillés les mains sur la tête devant des policiers comme jadis les enfants juifs ? Comment peuvent-ils accepter d’avoir été parqués comme des animaux sur les Champs Elysées ? Comment peuvent-ils comprendre les propos de Christophe Barbier, éditorialiste, qui explique que dès le 24 novembre les Gilets Jaunes ont perdu leur légitimité en raison de la dispersion de leur mouvement et, bien sûr, des violences ? Comment peuvent-ils comprendre les propos d’une députée LREM à la capacité analytique limitée aux murs de son bureau qui explique que dans sa circonscription les gens reprochent aux Gilets Jaunes le désordre économique et que si des Gilets Jaunes ne sont pas montés à Paris ce n’est que parce qu’ils ne soutiennent pas le mouvement, comment réagir face à cette désinformation ? Comment comprennent-ils les discours sur leur prétendue désorganisation et leur refus de tout dialogue ? Ils savent que ces discours marquent le mépris de cette élite tellement éloignée de leur misère, de leurs revendications et de leur colère. L’organisation des Gilets Jaunes existe, mais elle d’une autre nature que les organisations habituelles ; pour la comprendre il faut changer de paradigme pour l’analyse sociale. Alors, on se dit que cette impression de désorganisation si présente chez les journalistes et les membres de LREM est d’autant plus prégnante dans cette sphère du microcosme, comme aurait dit Raymond Barres, que les Gilets Jaunes ne proposent pas de porte-parole. Comment feraient-ils autrement dans la mesure où ils n’accordent leur confiance à personne.

A qui auraient-ils pu accorder leur confiance : aux syndicats devenus tellement inexistants, aux partis politiques dont la plupart n’a qu’un discours d’opposition de façade ? Peuvent-ils faire confiance aux syndicats de routiers qui avaient appelé à la grève puis annulé cette grève après que le gouvernement ait cédé à leurs revendications ; à qui les routiers doivent-ils ce revirement si ce n’est à la peur du gouvernement suite aux violences du 1° décembre et à celle de voir le blocage économique s’aggraver : ne sont-ce pas les Gilets Jaunes qui ont installé cette situation où le gouvernement cède ? A qui pourraient-ils faire confiance : à Xavier Bertrand qui ne propose que des aumônes : un chèque de 20€ pour faire le plein d’essence, une prime de quelques centaines d’euros en fin d’année, à Valérie Pécresse qui n’a pas un mot de compassion pour les lycéens de Mantes La Jolie ? Pourraient-ils faire confiance à « l’un des leurs » venus de Toulouse qui a monté son propre mouvement et s’est auto-proclamé leader des Gilets-Jaunes Libres ; celui-ci ne deviendra-t-il pas député européen de LREM comme jadis Edouard Martin leader syndicaliste à l’aciérie de Fleurange qui devint eurodéputé du PS ? Face à ces discours les Gilets Jaunes se sentent abandonnés non seulement par les élus mais aussi par les « penseurs ». Auront-ils confiance dans les maires ruraux qui, bien tardivement, proposent de porter des cahiers de doléances à l’Elysée alors qu’ils ont massivement été au banquet de Monsieur Macron au château ? Que reste-t-il aux Gilets Jaunes : d’accepter que l’Etat les emprisonnent préventivement pour éviter que Paris soit « dérangé » comme le disait une journaliste de BFM à 16h17 préférant la quiétude d’une ville au droit constitutionnel des gens ou comme Dominique Rizet le matraquait estimant qu’il y avait une urgence à laquelle il fallait répondre refusant d’envisager la question sociale, pour lui peu importe les droits constitutionnels, après tous si on a arrêté des gens sans raison ce n’est pas grave puisqu’ils seront relâchés et qu’après tout c’était pour leur sécurité. On mesure là, une fois de plus, l’écart entre le centre et la périphérie. Pour autant les Gilets Jaunes doivent trouver d’autres moyens d’exprimer leur colère sinon ils courent le risque, c’est déjà le cas, d’être amalgamés aux casseurs et à la violence, et de voir leurs revendications englouties sous les narrations de la violence les plus traditionnelles et les plus « bourgeoises ». Faut-il qu’ils acceptent un dialogue ?

Pour dialoguer, par définition, il faut être deux ; la première difficulté est celle de définir ou de trouver le ou les Gilets Jaunes qui pourraient les représenter sans très vite perdre tout crédit. Du côté du gouvernement et des députés LREM, contrairement à ce que répète comme un perroquet enrubanné le député LREM Jean-Baptiste Djibarri, on n’a jamais fait montre de capacité à dialoguer comme l’indique le président de la Fédération Protestante de France (le Canard Enchainé du 28 novembre) : « Nous sommes demandeurs d’une réelle concertation et pas d’une consultation ». En macronie, dialoguer ça veut dire éventuellement écouter les autres sans échanger sur quoi que ce soit ; le gouvernement et les députés LREM l’ont bien montré durant ces semaines en refusant d’envisager de changer de cap : on vous écoute mais on ne changera rien. Mais y a-t-il vraiment besoin d’un dialogue avec des délégués ? Il apparaît que la majeure partie des demandes des Gilets Jaunes sont claires ; si j’ose dire il suffit de lire les slogans écrits sur les gilets jaunes.

Dans ce contexte il ne peut y avoir chez les Gilets Jaunes que de la violence, d’abord symbolique et, malheureusement, parfois physique. Mais ce soir du 8 décembre ni les Gilets Jaunes, ni la société et, espérons-le, ni le gouvernement ne sont apaisés. A minima les Gilets Jaunes n’auront définitivement plus aucune confiance dans les politiciens, dans les journalistes ni même vis-à-vis des gens de la « France du centre ». Un geste politique fort de Monsieur Macron pourrait, peut-être si ce n’est pas trop tard, apaiser la société : le renvoi de ceux qui ont été porteurs de tant de paroles de mépris ; seul le renvoi du gouvernement et la dissolution de l’Assemblée nationale calmerait la tension de ce mouvement social et permettrait l’instauration « d’un dialogue » entre le peuple et le Pouvoir. Effectivement en accord avec Claude Weil (journaliste à Nice Matin) et contrairement à ce que dit Jean-Luc Mélenchon, nous ne sommes pas (pas encore) dans un « mouvement destituant » malgré les appels à la démission de Monsieur Macron, mais maintenir en place le gouvernement et les actuels élus n’apporterait aucun renouveau dans la capacité de prendre en compte la situation et à modifier la qualité du rapporte entre les citoyens et le pouvoir ; comment ceux qui ne manifestent aucune empathie avec les Gilets Jaunes tout d’un coup en auraient alors qu’ils continuent de voter des lois iniques. Les maintenir c’est prendre le risque de voir se cristalliser les rancœurs d’un côté comme de l’autre.

Gilets Jaunes et journalistes.

À la suite de la manifestation des Gilets Jaunes le 17 novembre sur les Champs Elysées des journalistes ont fait état de réactions de mauvaise humeur voire d’agression à leur endroit de la part des Gilets Jaunes, à Paris mais aussi sur les barrages en Province. Sur Facebook on a pu voir un message avec une vidéo d’une jeune journaliste qui se plaignait d’avoir été mal accueillie, d’avoir reçu des crachats et avouait avoir eu « la peur de sa vie », toutefois à aucun moment elle ne montrait d’image de « l’agression ». Ailleurs, plus solide comme preuve, nous avons pu voir un journaliste de BFMTV se faire casser un œuf sur la tête et essuyer quelques lointaines volées de gilet jaune… Était-ce suffisant pour que les journalistes publient un message sur Facebook appelant à boycotter les manifestations de Gilets Jaunes ? Certainement as et ce message est vraisemblablement à classer parmi les infos (fake new), pour autant il ne faut pas négliger le malaise qui s’est installé entre les Médias plus particulièrement télévisuels et les Gilets Jaunes.

Comme l’a montré Pierre Chartier dans ses travaux de recherche il y a une surreprésentation de la violence dans le discours médiatique qui donne l’impression aux protestataires que les journalistes ne s’intéressent ni à leurs problèmes ni même à eux. Chacun qui a suivi avec attention la journée du 17 novembre a pu faire ce constat notamment en étant à l’écoute de BFMTV et de France Info. L’accent était mis sur la violence et sur une sorte de désinformation de la réalité du mouvement organisée autour de la communication des seuls chiffres de participation donnés par le Ministère de l’Intérieur. Quiconque regardait les images se rendait bien compte que la participation, tant sur les Champs Elysées que sur les différents points de rassemblement, dépassait les chiffres donnés. Il ne s’agit pas de dire là que les journalistes seraient inféodés au pouvoir ni même qu’ils seraient malhonnêtes plus simplement comme l’écrit Pierre Chartier « les journalistes qui couvrent une manifestation produisent un discours déterminé moins par ce que qui se passe sous leurs yeux que par les stéréotypes et/ou les prénotions qu’ils ont du groupe manifestant et qui conditionnent leur perception des faits. » L’illustration de ce phénomène peut être donnée par trois exemples.

Le premier c’est lorsque Christophe Barbier, dans la lignée du prix Nobel d’économie Jean Tirolle, explique que le fond du problème pourrait être dans la méconnaissance des règles de la macroéconomie par les Gilets Jaunes. Comment à partir d’un tel présupposé peut-on comprendre la réalité de la situation ? D’abord le présupposé est partiellement faux, il y a des Gilets Jaunes qui comprennent la macroéconomie et même qui l’ont étudiée, d’autre part la macroéconomie vue depuis un studio de TV parisien n’est pas gage d’une vérité ni économique ni sociale. Enfin si la macroéconomie ne se décline pas en une microéconomie « bienfaitrice » cela voudrait dire que les Hommes ne comptent pas dans les politiques gouvernementales.

Le deuxième exemple se trouve dans la frappe néolibérale du spécialiste « économie » de BFMTV : Emmanuel Lechypre qui à longueur d’émission y compris lors des tables rondes relatives aux Gilets Jaunes ressasse la responsabilité du SMIC comme créature du chômage. C’est sûr, les manifestants qui ne bouclent plus leur fin de mois, voire qui ont un « mois » qui s’arrête le quinzième jour et qui ne mangent que des nouilles durant les quinze jours restants, sont tout à fait prêts à entendre ce discours qui ne repose que sur un parti pris théorique. Car l’impact social et économique du SMIC n’est pas si simple que semble l’énoncer Monsieur Lechypre (qui ne gagne pas le SMIC) avec une conviction qui frise le sectarisme. J’invite à lire sur Agoravox ce billet, pas scientifique diront certains mais l’économie n’est pas une science, « SMIC : Argumentaire et Contre-Argumentaire » . Plus scientifique, on pourra aussi lire l’ouvrage de Pierre Cahuc et René Zylberberg « Le chômage, fatalité ou nécessité » qui a remporté le prix Européen du livre d’économie en 2004 et dans lequel les auteurs écrivent notamment : « L’imposition d’un salaire minimum a un impact positif et durable sur l’emploi », « Une hausse du salaire minimum peut augmenter le nombre d’embauche si l’employeur a un degré de contrôle. Chacun se fera son idée de la question mais comprendra que les éructations ultralibérales d’un journaliste n’expliquent en rien la situation des Gilets Jaunes et ne peuvent que contribuer à ce qu’ils se croient discrédités par ce journaliste.

Le troisième temple est celui de Cécile Danré, journaliste au service « police-justice » de BFMTV, qui dans l’émission du matin le 30 novembre, en prévisions de supposés incidents pour la manifestation du 1er décembre vint nous faire une description des audiences en comparution directe auxquelles elle a assisté, son message venait en appui aux descriptions apocalyptiques des violences commises lors des manifestations qui obligent les commerçants à protéger, à bunkériser leurs boutiques ; ces démonstrations oublient de parler de la multitude de manifestations qui se sont déroulées sans incident laissant ainsi croire qu’il n’y aurait pas de manifestation sans violence. Organiser l’information à propos des manifestations principalement autour de la violence corrobore ce qu’écrit le philosophe Yves Michaud : « La violence, qui vient interrompre le cours normal des choses, est un objet idéal pour les médias qui consomment essentiellement des faits divers et du sensationnel. […] Présentée sous le signe de la transparence, la violence est montrée dans les pays démocratiques sous la forme de clichés et de stéréotypes où les formes de la fiction contaminent et, de plus en plus, modèlent celles de la réalité ». Pour prouver la réalité de l’interprétation sensationnaliste des faits organisée et perpétrée par les journalistes, Cécile Danré nous parla des interpellés qui possédaient « des marteaux, des clous de 7 cm… » dans leur sac. Bien qu’elle n’en apporte aucune autre preuve que son discours, elle oublie, a contrario du journal Le Monde du 27 novembre, de nous parler de l’autre face de la situation : celle des Gilets Jaunes interpellés seulement au profit de la démonstration de force des policiers, car chacun sait que pour le ministère de l’intérieur il faut des interpellations pour montrer des « têtes de malfaisant » au public. Ainsi à aucun moment sur BFM n’a évoqué ces cas (pris parmi d’autres » : « Il vit en Ardèche, dans un camion. « En fait, je suis woofer sur un petit terrain. Je paie pas d’électricité en échange de quelques travaux. Le pavé, je l’ai ramassé parce que là, je fais une formation de tailleur de pierres. Et le couteau, c’est une question d’habitude, je me lève le matin, je mets mon pantalon et mon couteau dans ma poche. » Condamné à deux mois avec sursis pour port d’armes. », et « Pas venu casser du policier ! », Le suivant portait, lui aussi, un couteau, un Opinel. Il a 26 ans, il vient de Thonon-les-Bains, en Haute-Savoie. « Détenir une arme de catégorie D est une infraction », lui explique solennellement la procureure. Le prévenu hausse les épaules. « Vous savez, chez nous, tout le monde a un Opinel sur soi. Je vais pas me défendre de ça. » Il avait aussi une matraque dans son sac. « Je l’ai ramassée par terre, je voulais la ramener en souvenir. Je suis conseiller financier, je suis pas ne suis pour casser du policier ! Je voulais juste exprimer mon mécontentement. » Et à part Mediapart qui sur les télés a évoqué le cas de Gabriel, 21 ans, « Lundi soir, Gabriel, un jeune de 21 ans venu en famille au rassemblement des « gilets jaunes », a subi sa troisième opération après avoir été grièvement blessé par l’explosion d’une grenade, avenue Franklin-Roosevelt, vers 18 heures samedi. « J’avançais avec ma fille et ma nièce, on était en train de discuter, et mes deux fils et mon neveu nous suivaient, lorsque la grenade a explosé, raconte la mère de Gabriel, jointe par Mediapart. A priori, des gens levaient les mains en l’air devant la police. Alors que nous avancions, les garçons ont vu un truc tomber. Ils se sont baissés, mais Gabriel a pris la grenade pour protéger son frère et son cousin. Aussitôt après l’explosion, j’ai vu Florent venir vers nous en portant Gabriel. J’ai vu mon gamin avec la main arrachée. J’ai vu les os de sa main. C’était comme dans une guerre. Et alors qu’il était blessé, on s’est encore fait bombarder de lacrymogènes. »

Alors les journalistes ne peuvent être vécus que comme des ennemis ou des colporteurs de la propagande gouvernementale. En aucun cas les Gilets Jaunes ne peuvent voir dans le discours des journalistes qu’ils sont entendus, écoutés, compris ou simplement pris en considération. Ces journalistes-là, parce qu’il faut répondre à des impératifs d’une production d’images fortes, ont perdu toute éthique de la profession et ils sont rejoints, dans une démarche inconsciente devenue une manière de faire son métier, par une kyrielle d’éditorialistes qui, comme le dit le sociologue Gérald Bronner, cèdent au biais de la conformation « qui nous fait préférer les informations flattant nos propres croyances ». Ce faisant le journalisme n’est plus une œuvre de communication des faits pas plus qu’un tremplin d’explication pour aider les gens à se forger leur propre opinion, les médias transmettent « un kit de bonne pensée ». On oppose la bien-pensance à la pensée malveillante, et ce n’est pas dû à une quelconque malhonnêteté des journalistes, la cause doit être recherchée sur ce qu’est la télévision et l’information en continu, mais aussi dans le fait que les journalistes ne connaissent pas, quand ils ne méprisent pas dans un grand mouvement d’arrogance, les gens comme ici les Gilets Jaunes.

Il y a une immédiateté réactionnelle, à la fois affective et sensationnaliste, très liée à l’ambiance sociale générale, qui ne conduit pas à l’analyse des faits et des situations et qui est sclérosante pour le développement d’une pensée rationnelle et surtout analytique. Comment pourrait-il en être autrement alors que Mark Thompson écrit : « Nous devons continuer à décrire le monde tel qu’il est et pas tel que nous pensons qu’il devrait être », mais il ne faut pas non plus ne le voir que comme on voudrait qu’il soit. Or un observateur voit à partir de ce qu’il est et en fonction de ceux vers qui il portera le résultat de son observation, comme l’évoquait Margaret Sullivan, éditorialiste au New York Times, au lendemain de l’élection de Donald Trump : « Les journalistes, diplômés, urbains, et pour une bonne part, libéraux, sont encore susceptibles de vivre et travailler dans des villes comme New York, Washington ou sur la côte Ouest. Et bien que nous nous soyons tous rendus dans les États les plus favorables aux Républicains, ou que nous ayons interviewé des mineurs ou des chômeurs de l’industrie automobile dans la Rust Belt, la région ouvrière du Nord-Ouest des États-Unis, nous ne les avons pas pris au sérieux. Ou pas suffisamment ».

L’honnêteté pour le journaliste c’est d’aller voir au-delà de l’image première et surtout au delà de ses présupposés, Faute de cela, ne nous étonnons pas que les gens, les Gilets Jaunes notamment, n’accordent que peu de crédit à la presse et aux journalistes.

Sauver le soldat Mélenchon !

Ce titre peut paraître tonitruant et exagéré. Je laisse à chacun le soin de savoir si ce titre est vraiment tonitruant et exagéré dans sa rédaction, dans son intention, dans sa capacité à provoquer de la réflexion. Quoi qu’il en soit l’intention dépasse très largement le cas « Mélenchon » dont je pense fortement et sans restriction qu’il n’a pas bien agi lorsque la police, dans le cadre d’une enquête ouverte depuis plusieurs mois, a perquisitionné. Mais le personnage est ainsi, égocentrique et souvent à la limite de la paranoïa. Aussi, rien d’étonnant à ce que ces perquisitions aient été pour Mélenchon l’occasion d’une mise en scène, d’une théâtralisation et d’une tentative de victimisation. A-t-il tort ? Cela ne se retourne-t-il pas contre lui ?

En termes d’action politique et de communication, dans cette affaire, Mélenchon est dans l’erreur, il a tout faux ! En agissant ainsi il a montré deux choses de nature à le déconsidérer en tant que candidat à l’élection présidentielle de 2022 et à affaiblir son discours. D’abord s’il s’agit d’un « pétage de plombs » il montre qu’il manquerait de sang-froid, ce qui laisse à penser qu’il ne pourrait pas efficacement gérer une situation de crise. Dès lors la question est de savoir si les citoyens peuvent confier leur destin à quelqu’un d’aussi impétueux. Deuxième chose, sa réaction et sa mise en scène interrogent sur la façon dont il conçoit la République, le rôle et le fonctionnement de ses institutions. On ne peut pas, d’autant plus quand on est député, rejeter l’action de la justice et de la police de la façon théâtrale qui fut la sienne. On peut contester par des voies légales, ou alors il faut se mettre délibérément en dissidence ou en état de faire une révolution, l’histoire de notre pays regorge d’exemples. Il ne m’apparaît pas que ni Mélenchon ni les élus de la France Insoumise en soient là. Un coup de théâtre pour montrer que l’opposition, Mélenchon en particulier, est l’objet d’une chasse aux sorcières ne suffit pas à s’attirer l’adhésion des citoyens, peut-être même cela pourrait les rebuter et les éloigner du mouvement. Ce risque est d’autant plus grand que la France Insoumise, comme La République en Marche, ne dispose pas d’un socle d’adhérents militants très vastes ; ce sont des mouvements qui bénéficient plus de sympathisants que de militants ancrés dans une idéologie et des convictions. Ce n’est pas le cas pour le Rassemblement National où l’ancrage des militants est vaste et fort ; malgré cela Marine Le Pen a été plus prudente dans sa communication et a fait preuve de beaucoup plus de finesse dans la gestion des situations analogues. Pour autant elle n’a pas gommé dans sa communication que le Rassemblement National aurait été victime d’une stratégie d’élimination fomentée par le pouvoir en place.

Au-delà de la réaction des personnages très différente de l’une à l’autre, le fond des situations demeure et il y a trop de similitudes entre elles pour que cela n’interroge pas sur l’état du fonctionnement politique et institutionnel de la France et son évolution depuis mai 2017.

Chacun se souvient de l’Affaire Fillon, mais se souvient-on bien de la façon dont cette affaire s’est développée en un temps record. Après son déclenchement à la suite de la dénonciation par le Canard Enchaîné d’un supposé emploi fictif de Pénélope Fillon comme attachée parlementaire de son mari, les médias ont été pris par une sorte de prurit : tous les jours quand ce ne fut pas plusieurs fois par jour, une nouvelle information était communiquée. Si l’on voit bien, comme l’a dit Isabelle Barré (la journaliste du Canard à l’origine de l’affaire) comment un journaliste peut tirer les fils de l’écheveau, il y a des informations pour lesquelles on ne voit pas très bien de quel écheveau elles proviennent ni comment on a pu les en extraire. Qui alimentait la presse en informations ? Quoi qu’il en soit de ce travail d’investigation, qui avait intérêt à ce que le Parquet Financier ouvre avec tellement de célérité une information judiciaire à l’encontre d’un candidat à l’élection présidentielle et que la mise en examens de François Fillon intervienne tellement opportunément pour lui barrer la route d’une victoire électorale ? Et voilà, alors que depuis 21 mois on ne parle plus de l’affaire, quoi de plus naturel puisque François Fillon a disparu de la scène politique, tout à coup on apprend qu’un des protagonistes qui est loin d’être une oie blanche, décide, après discussion avec le procureur, d’accepter la procédure du plaider coupable. Un revirement dans lequel la presse s’engouffre pour prouver son innocence dans le traitement de l’affaire en 2017. Mais peu importe car tous nous savons que la presse et les journalistes sont, sans exception aucune, intègres et scrupuleusement honnêtes. Que personne ne s’avise de les critiquer sinon au risque de devinrent leur bête noire. Après Fillon voilà que Mélenchon se jette dans la moulinette médiatique, assurément les journalistes ne le lâcheront plus et tant les policiers que les juges sauront alimenter la presse pour que l’hallali arrive avant a prochaine échéance électorale. On voit d’ailleurs comment le revirement d’un protagoniste de l’affaire Fillon éclaire à nouveau une affaire pour laquelle la très grande majorité des citoyens n’a plus d’intérêt. Ici, comme en 2017, c’est moins la méthode, le principe ou l’idée qui importent que la temporalité ou plus exactement l’opportunité du revirement qui va amener l’attention des citoyens vers l’affaire dont ils n’espèrent même plus le dénouement ; ils n’ont pas voté pour Fillon qui a disparu de la scène politique, dont acte et on n’en parle plus dans les chaumières. Mais, en matière de communication le plaider coupable d’un des protagonistes de l’affaire porte à croire qu’il y avait bien une malversation et que conséquemment « l’ancien monde » était bien aussi mauvais que le dit « le nouveau monde ». Quel beau travail le procureur a fourni en permettant ainsi au « nouveau monde » qui bat un peu de l’aile, de faire oublier qu’il est malade. Car avec seulement 29 % d’indice de satisfaction on est malade. Lorsque la presse, à tort ou à raison, s’empresse de communiquer l’information elle devient, qu’elle le veuille ou non, le vecteur majeur de la communication (ou de la propagande) du « nouveau monde ». Et, ça tombe bien ce « plaider coupable » au moment où on s’attaque aux finances de Mélenchon qui, malgré son ripolinage, demeure un représentant de « l’ancien monde », tout comme Marine Le Pen. Ces deux-là font figures de survivants là où les autres ont disparu, tous les autres sauf les caméléons qui ont su s’adapter et prendre les couleurs du parti majoritaire. Alors, ne faut-il pas abattre dans une chasse à courre sans pitié les derniers survivants ? Peu importent les moyens utilisés pourvu qu’il soit fait place nette pour faire oublier les affaires nauséabondes du « nouveau monde ».

Comment se fait-il qu’on ne parle plus de l’affaire des attachés parlementaires du MODEM, une affaire identique à celle du Rassemblement National, l’excuse de proximité du président du MODEM avec le seigneur de l’Élysée ne peut pas être recevable par les citoyens ? Pourquoi l’affaire Ferrand, nouveau président de l’assemblée nationale et ami de Macron, traine-t-elle tellement en longueur et d’ailleurs comment se fait-il qu’il ait pu accéder à cette fonction ? Pourquoi ne voit-on pas avancer les affaires impliquant des ministres et de proches collaborateurs du président de la République ? Et, que penser de l’affaire Benalla et de la façon dont un ministre et tant de hauts fonctionnaires sont venus mentir, sous serment, devant les Sénateurs de la commission d’enquête ?

On ne peut que penser que la police et la justice sont habilement dirigées par le prince aux seules fins de servir ses ambitions en éliminant de la course tous les opposants. Là où Mélenchon se trompe, c’est que ce n’est pas dans une illégalité des procédures que les choses se passent, c’est dans la divulgation d’informations, habilement distillées, que se situe le poison. Et la presse, au prétexte de liberté et de démocratie, se fait complice de cette stratégie de bas étage digne des pires républiques bananières. C’est là un vrai dilemme, faut-il ou non publier les informations communiquées par la police ou la justice sans indiquer leur source ? Le fait que Médiapart ait publié les contenus des perquisitions faites chez Mélenchon seulement deux jours après qu’elles aient eut lieu, montre bien la source policière, ne pas le dire est une faute morale, une tentative de tromperie comme les yaourts bourrés d’antibiotiques que les fabricants ne signalent pas sur les pots. Mais cette publication montre la capacité du pouvoir à manipuler l’opinion à travers la presse. On s’étonnera que les journalistes ne nous disent jais rien des affaires « dormantes » : pourquoi dorment-elles, qui a intérêt à ce qu’elles dorment ? La presse est aujourd’hui plus puissante que la politique, Mélenchon pour avoir critiqué les journalistes, surtout ceux de la presse d’Etat, va être massacré et Macron ainsi que les autres de « l’ancien » comme « du nouveau » monde en jouent en poussant des cris d’orfraie.

Mais, Macron a beau s’étouffer dans sa virginité politique de créateur du « nouveau monde » il ne convainc plus personne. Lui qui a soutenu Benalla et les fonctionnaires qui l’ont protégé, qui protège ses ministres et collaborateurs pourtant convaincus de malversation, lui qui a déclaré que le pouvoir de nommer les procureurs n’appartient qu’au président de la République et qui a retoqué toutes les propositions présentées par la Garde des Sceaux, comment peut-il espérer que les citoyens puissent apporter un quelconque crédit à sa déclaration faite à Bruxelles (Le Monde du 20 octobre) : « Nous avons une Constitution, elle est claire, l’autorité juridique est indépendante dans notre pays et j’en suis le garant, pour tout le monde. Et n’en déplaise à certains, il n’y a pas d’exception ». Malheureusement chaque jour nous constatons les exceptions que sont les affaires des proches de Macron, et comment parler d’indépendance de l’autorité juridique alors qu’il a la main sur la nomination des procureurs et qu’il souhaite, à l’occasion d’une prochaine réforme, diminuer le rôle des juges au profit des procureurs ainsi que supprimer les jurys populaires des procès d’assise.

On voit bien qu’il s’est agi dans cette affaire Mélenchon, comme dans celle de Marine Le Pen que les juges voulaient envoyer devant des psychiatres comme au temps où Staline régnait, d’une opération de basse police politique largement relayée et jamais critiquée par une presse désormais soumise à « l’ambiance générale ». Pourquoi la presse poursuit‑elle de ses assiduités les opposants à Macron qui peut-être méritent que la justice s’intéresse à eux, et ne fait jamais de même (ou rarement comme le fait Médiapart) aux suppôts du pouvoir macronien ? Isabelle Barré disait que Fillon n’avait pas bénéficié d’un autre régime d’investigation que celui fait, depuis toujours, aux autres candidats, où sont les traces des investigations concernant les revenus du couple Macron-Trogneux et du financement de sa campagne ?

Vouloir sauver le soldat Mélenchon, c’est vouloir sauver la République et la Démocratie en redonnant aux citoyens le pouvoir, notamment le pouvoir de choisir à qui ils confient leur destin. La démocratie ne se réduit pas à la liberté de la presse et surtout pas à l’hégémonie du discours journalistique. Mélenchon n’a sans doute pas été très habile, mais heureusement que dans notre histoire nous avons eu des Mélenchon pour faire naître et prospérer la démocratie ; craignons d’être aujourd’hui dans une période de recul.

 

Fake News par omission : le rôle des médias.

 Alors qu’on nous promet une loi pour lutter contre les « fausses informations » (fakes news, c’est plus tendance) nous devrions nous interroger sur les dangers qu’une telle loi ferait peser sur la démocratie. En dehors des atteintes aux personnes, déjà largement prohibées par la loi, la loi promise qui s’intéresse essentiellement aux périodes électorales, aurait-elle un autre sens et une autre volonté que de permettre au Prince de décider ce qu’est la vérité ? Mais tout d’abord qu’est-ce qu’une fausse nouvelle et comment s’organise sa propagation ; une fausse nouvelle est-elle toujours destructrice ? Au-delà de ces questions il faut aussi s’interroger sur l’intérêt qu’il y a à créer et à diffuser une fausse nouvelle.

Hormis des personnes qui inventeraient une fausse nouvelle pour nuire ( c’est ce qu’on appelle communément une rumeur) ou par sottise, il y a trois groupes qui ont intérêt à « trafiquer » les informations, voire à créer de fausses informations : les entreprises (on connaît les accointances entre des entreprises et des scientifiques), certains médias et les élites au pouvoir. Les médias, parce que nous sommes dans une société du spectacle, ont intérêt à alimenter le spectacle. Comme l’écrivait Guy Debord : « Le spectacle se présente comme une énorme positivité indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien de plus que “ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît”. L’attitude qu’il exige par principe est cette acceptation passive qu’il a déjà obtenue par sa manière d’apparaître sans réplique, par son monopole de l’apparence. » Alors on montre à grand renfort d’images et de sondages, on théâtralise l’information. Ainsi, les chaînes de télévision rendent la justice en direct, à tel point que bientôt la société pourra faire l’économie des magistrats. Là on invite un avocat qui vient livrer, au-delà d’un simple argumentaire, des « preuves », et le public est sommé de le croire puisqu’il fait apparaître son client dans un jeu « spectaculaire » auquel personne ne peut répondre. On remarquera que les journalistes, en règle générale, n’opposent pas ou peu d’argumentaire critique, sauf dans le cas où ils sont mis en cause comme ce fut le cas de Ruth Elkrieff qui recevait l’avocat de l’assassin présumé d’une fillette dans l’Isère, et encore la réplique ne prend que la forme d’une défense corporatiste : touche pas aux journalistes dont chacun sait qu’ils sont des parangons de vertu et d’honnêteté intellectuelle. Le système a pris une telle importance que les avocats en usent et en abusent. Le système du jugement médiatique a pris une telle ampleur que les journalistes n’hésitent même plus à créer des accusateurs comme dans le cas de la récente affaire du violeur en série dans le nord de la France où les journalistes sont allés interroger une dame qui avait été agressée il y a vingt ans dans la région où a sévi ce violeur ; ils créent un témoignage à charge qui courre de média en média. Pourtant cette dame, elle-même, insistait auprès du journaliste de France Info sur le fait qu’elle est bien incapable de reconnaître si le présumé coupable est bien coupable puisqu’elle n’a ni vu son visage ni aucun signe qui permettrait de l’identifier ; plusieurs fois au cours de l’interview elle déclare avec insistance que, ne pouvant pas identifier son agresseur, elle est incapable de dire si le présumé coupable est véritablement coupable de son agression. Pour être sûr que le coupable médiatique soit bien le coupable judiciaire on étale sa photo, on indique son lieu de résidence le jetant ainsi à la vindicte populaire, et sa famille avec, contre tous les principes d’une république respectueuse des droits humains. Dans une telle république tout présumée coupable a droit à un procès équitable. Là, le procès est fait par les médias et si la justice venait, faute de preuve, à relaxer le présumé coupable ou à ne lui infliger qu’une peine minime on verrait s’étaler dans les journaux des « tartines » de récriminations contre une justice aveugle, incompétente, laxiste. Le spectacle, au risque de la création de fausses nouvelles, à remplacé le droit et la Justice.

De tels procédés s’appellent de la manipulation des foules ou des opinions. Les élites qui nous gouvernent ne sont pas avares de ce type de manipulations, le plus souvent avec la complicité des médias que cette complicité soit consciente ou inconsciente. Par exemple, chacun sait l’engouement du gouvernement pour la mobilité professionnelle poussée à tous les extrêmes, alors comment interpréter ce reportage laudatif que le JT de France2 a consacré aux travailleurs mobiles aux USA ? Le reporter a même réussi à trouver un couple de personnes de plus de 60 ans qui après avoir perdu leur commerce et qui continuent à payer des dettes, finissent par dire qu’ils sont heureux de vivre en camping-car et de pouvoir payer l’emplacement du camping en travaillant chacun12 heures par semaine dans le camping. On interroger un exploitant agricole qui recrute ces travailleurs mobiles qu’ils parent de toutes les qualités : ils travaillent bien, sans se plaindre, 7 jours sur 7, 10 à 12 heures par jour… Lorsqu’on est attentif on s’aperçoit que dans la file d’attente il n’y a que des « têtes aux cheveux blancs ». Et, le journaliste, dont le commentaire est surenchéri par Madame Lapix, d’expliquer que c’est là un art de vivre nouveau, en omettant de dire l’âge des gens, ce qui les a amenés à ce « mode de vie », quel est le montant de leur retraite. Mais oui ils sont heureux d’avoir au moins de quoi vivre dans un camping-car dont ils sont encore propriétaires, un bonheur par défaut, un choix de vie par défaut. Citons aussi le reportage, toujours sur France2, à propos des immenses fermes d’élevage dans le désert du Texas, de quoi conforter le vœu du gouvernement et des membres de LR qui ne parlent que rentabilité. Là, le coût de production du lait et de la viande est dérisoire, alors bienvenue à la rentabilité et au nouveau modèle agricole. Mais on ne nous parle pas de l’eau qu’il faut pomper pour alimenter une telle ferme, pas plus qu’on nous dit combien l’eau recyclée qui sert à préparer l’alimentation des vaches contient de produits toxiques provenant des déjections des animaux, on omet de parler des antibiotiques qu’il est indispensable de donner aux animaux dans un élevage de cette taille. Nous parle-ton de la bientraitance fait aux animaux qui ne courent jamais, ne vois jamais un brin d’herbe, qui sont « robotisés » à l’extrême, etc. Et quand on est attentif à l’image on s’aperçoit que le personnel est majoritairement composé d’immigrés mexicains. Surtout, à quel moment le téléspectateur est‑il invité à réfléchir à la pertinence d’une telle installation au milieu du désert. A l’heure où j’écris France Inter nous apprend qu’un sondage, commandé par les médias, montre qu’une majorité de Français trouvent que le métier de journaliste est nécessaire, mais nous dit-on si ces mêmes Français trouvent ces journalistes crédibles et honnêtes.

Que de fausses informations crées, et diffusées, par omission de dire la totalité des choses et d’instiller un peu d’esprit critique dans les reportages. Le public est prié d’accepter ce théâtre comme étant le spectacle de la vérité. C’est, pour sûr, de la tromperie.

Parfois les médias vont jusqu’à orchestrer une véritable manipulation au service du pouvoir comme dans le cas du projet de réforme de la SNCF. Chacun a bien conscience que le statut des cheminots n’est en rien responsable de la faillite de cette institution et que sa suppression ne sauvera pas l’entreprise des catastrophes engendrées par l’impéritie des gouvernements successifs depuis 50 ans, pourtant la presse s’acharne sur ce statut sans jamais le décrire totalement et le mettre en perspective des contraintes imposées aux bénéficiaires, et bien sûr sans jamais suggérer qu’on pourrait alignent tous les régimes sur celui-ci, ni même expliquer que ce statut ne concerne qu’environ 120 000 personnes. Alors dans une période où tout ce qui peut apparaître comme un privilège est combattu, il faut bien sûr affirmer que le chien à la rage pour s’en débarrasser. Car c’est de cela qu’il s’agit, se débarrasser d’un bastion important du syndicalisme pour faire en sorte que l’élite ait les mains libres de toute entrave pour imposer sa politique de la finance. Alors, les sondages d’opinions se succèdent montrant qu’une majorité de la population est favorable à la suppression de ce statut, mais jamais on ne demande aux sondés ce qu’ils savent du contenu du statut en question, combien de personnes en bénéficient, et s’ils souhaiteraient un alignement de leur propre statut sur celui des cheminots plutôt que la suppression de ce statut. Les sondés se prononcent sur du ressenti, sur de la croyance, sur de la déception, et parfois de la détestation si ce n’est de la haine. Comme ça le gouvernement a devant lui une piste immaculée, l’ennemi est abattu avant même la bataille, comme l’indique le journal le Monde[1] : « En tout cas, le gouvernement se montre confiant. L’entourage d’Olivier Dussopt balaye l’importance de cette mobilisation syndicale.  » Nous n’avons aucune raison de la craindre. Ce n’est pas une insurrection. «  Et ce n’est pas la peine d’épiloguer :  » Nous ne spéculons pas sur la réussite d’une mobilisation. Ça, c’est le vieux monde. «  »

Utopie parmi les utopies, on pourrait espérer que les journalistes donnent une information exhaustive pour cela il faudrait qu’on quitte le monde de l’information spectacle pour entrer dans celui d’une information qui permette aux gens d’exercer un pouvoir critique, il faudrait que les journalistes enquêtent, se cultivent… mais comme le disait François Hollande[2] : « Les journalistes n’enquêtent pas, ils passent trois coups de téléphone, et après ça donne des propos anonymes, on cite « un collaborateur », « un proche », « un ami »… Mais vous pouvez en trouver plein comme ça ! Ca n’a pas de sens… » Bien sûr je mettrais un bémol à mes remarques sur la fabrique de fausses nouvelles par les journalistes, du moins sur certains sujets, en dissociant la presse écrite des médias télévisuels notamment des chaînes d’information en continu. Mais, chacun est en capacité de constater que la presse écrite ne peut plus être considérée comme leader d’opinion tel qu’ont pu l’être Le Monde et Libération dans les décennies passées. Alors reste aux gens de ne pas entendre benoîtement informations, de les passer au crible de la critique et de la controverse, et d’éviter de s’installer dans ce que le sociologue Gérard Bronner appelle « la démocratie des crédules ».

[1] http://www.lemonde.fr/journalelectronique/donnees/protege/20180304/html/1308069.html

[2] Gérard Davet et Philippe Lhomme, Un président ne devrait pas dire ça, Points Seuil, p214.

1.Fillon, les juges, les journalistes et la grenouille 10

La vulnérabilité

Un courant récent de la philosophie fonde la réflexion morale sur le concept de vulnérabilité ; les tenants de ce courant avancent que c’est l’existence de notre vulnérabilité qui doit fonder nos obligations morales. La vulnérabilité se constitue autour de la disposition que nous avons à souffrir, à être blessé, à être affaibli. Bien évidemment on voit immédiatement le rapport avec l’être corporel que nous sommes où la vulnérabilité concerne le besoin, la maladie, la mort. Mais l’Homme est aussi un être social et relationnel qui a besoin d’un environnement relationnel et social favorables pour vivre et mener une vie dotée de sens. L’attention des autres (regard positif, respect de la dignité, reconnaissance, protection…) et un contexte social favorable sont indispensables pour que nous puissions exprimer notre sens de la rationalité et notre aspiration à l’autonomie. Sans rationalité et sans autonomie nous ne faisons pas société ensemble.

La morale est donc une réponse à la vulnérabilité dans laquelle nous reconnaissons le respect de la liberté de l’Autre, l’importance de lui garantir un ensemble de ressources matérielles et sociales nécessaires à sa vie matérielle donc intellectuelle et affective. Prendre en compte la vulnérabilité c’est aussi accepter et satisfaire les attentes de reconnaissance de l’Autre mais aussi, inversement, les dommages causés par les différentes formes de mépris ou seulement de négligence, d’inattention. La morale ce serait donc admettre que l’on doit donner de l’importance, une importance primordiale et singulière, à la situation de l’Autre.

C’est cela, donner de l’importance à l’Autre, que n’ont pas fait les politiciens, et parmi eux François Fillon. En employant, même de façon légale et pour un emploi réel, son épouse et ses enfants il a jeté à la face des citoyens qu’en privilégié qu’il est, il se sert en premier une bonne part du gâteau « public », pour les autres il reste les miettes de la galère quotidienne : Pôle Emploi et les minima sociaux. Mais, quand on voit la réaction des électeurs à l’affaire Ferrand, à celle du Modem qui entachent la crédibilité d’Emmanuel Macron, ou la façon dont ils tolèrent les « Balkany » (et d’autres) on ne peut qu’être étonné que l’absence de morale dans les actions de François Fillon ait pu amener tant de réactions, tant de vivacité dans la réaction des citoyens. Était-ce l’effet d’un ras-le-bol ? Sous réserve d’une analyse plus approfondie, au vu de la tolérance manifestée pour les affaires, entre autres, que je viens de citer la réponse n’est pas là, du moins pour une partie importante des citoyens qui votent. Ce qui a entraîné les citoyens à considérer que l’attitude, plus que les actions, de François Fillon n’étaient pas morales réside dans le décalage entre ce qu’il présentait de lui, ce qu’il souhaitait qu’on voie de lui et la réalité de ce qu’il a donné à voir. Alors qu’il se présentait comme un parangon de vertu, voilà qu’on découvre qu’il aurait bien pu s’intéresser à ses intérêts bien plus qu’à ceux des gens, et que peut-être il l’aurait fait en piochant dans la tirelire commune de l’argent public et usé de sa position de parlementaire à des fins privées. C’est le mensonge donc le manque d’honnêteté vis-à-vis de ceux avec lesquels il avait souscrit un contrat « moral », qui caractérise l’affaire Fillon.

Alors qu’il y a tellement de situations sociales touchant la vulnérabilité de tous et chacun qui appellent des réponses de nature politique, voilà qu’à la veille de choisir le futur président de la République les citoyens découvrent que le héros en lice semble ne s’intéresser à leur sort qu’au moment des discours, mais dès les mots éteints il les oublie. Sans doute est-ce là le fondement de toute campagne électorale et le lot commun des politiciens : vendre du rêve et des promesses en laissant croire que seul le sort des gens est en jeu. Mais, pour que ça puisse être cela, il faudrait qu’existe chez les politiciens une réelle capacité d’empathie. Ici, l’empathie n’est pas à prendre dans le sens où elle consiste à comprendre les pensées et les intentions d’autrui sauf à l’utiliser pour bâtir une stratégie électorale ; elle n’est pas non plus à envisager dans sa dimension affective qui amènerait à partager les émotions d’autrui. L’empathie en politique relève de la sphère compassionnelle où non seulement on constate la souffrance (ou la joie) de l’autre mais on adopte une attitude bienveillante à son égard, on prend en compte son « potentiel de vulnérabilité ». Dès lors l’empathie et la bienveillance à l’égard d’autrui sont à relier à ce que l’on appelle le « care » ou « l’éthique de la sollicitude ». Or on s’aperçoit que les politiciens entendent les gens mais ne les écoutent pas, plus encore : ils ne leur parlent pas, ni ils ne parlent d’eux. Est-ce parler des gens que de dire des ouvrières d’un abattoir qu’elles sont illettrées ? Est-ce parler aux gens que de leur répondre « qu’il faut travailler pour pouvoir s’acheter un costume » ou leur dire, en réponse à leur souffrance, qu’on « n’est pas le Père Noël » ? Au-delà de ces anecdotes les citoyens se rendent bien compte qu’ils ne sont pas dans la partie, seuls les principes de gestion ou de gouvernance font le jeu. In fine les gens, surtout ceux de « la France d’en Bas » prennent de plein fouet ce que Joan Tronto appelle, à propos du care, « l’irresponsabilité des privilégiés » qui n’assument pas leur rôle politique et, renvoyant aux gens la gestion de leur destin au prétexte d’autonomie (c’est une position libérale), ne conduisent qu’à la mise en œuvre de politiques vouées à la réussite de l’accession et au maintien au pouvoir des politiciens afin de leur permettre de mettre en œuvre les principes qu’ils ont mis en avant durant leur campagne électorale. Ainsi, les citoyens voient bien que les politiciens parlent du chômage mais pas des chômeurs, quand ils parlent de ces derniers c’est pour renvoyer à la sphère de la charité constituée par les aides sociales ou pour fustiger leur manque d’engouement à chercher du travail et que pendant le même temps ce qui se met en place vise à conforter le système et amène à ce que les nantis soient toujours plus nantis, il s’agit de protéger les privilégiés, de maintenir voire d’accroître les privilèges.

Entre l’idéalisme de Platon pour qui la politique a une fin morale et le but de l’État est de faire régner la Vertu, c’est-à-dire d’instaurer une société juste, et le réalisme de Machiavel pour qui le prince ne doit songer qu’à conserver son état et sa vie, garantir son pouvoir, les citoyens ont compris que politique et morale ne sont pas d’emblée compatibles. Considérant que toute action politique vise à instaurer ou à préserver un certain ordre social qui s’exprime le plus souvent dans une doctrine théorique et un programme pratique, le citoyen admet que réussir c’est réaliser cet idéal, appliquer ce programme. Mais pour cela, il faut être en position pour prendre les décisions donc réussir en politique, c’est aussi s’imposer en obtenant le pouvoir et en le conservant. Ainsi, suivant Machiavel plutôt que Platon chacun accorde à la réussite une sorte de primauté sur la morale ce qui donnerait à la politique une fin la morale en dépit de l’immoralisme des politiciens.

Ce n’est donc pas son immoralisme ou son amoralisme que l’on a reprochés à François Fillon mais un manque d’honnêteté patent, une sorte de tricherie trop “grosse” pour être acceptable : le parangon de vertu cachait un politicien ordinaire ! Pour autant grâce à la mansuétude habituelle du corps électoral François Fillon s’est classé en troisième position au premier tour de l’élection présidentielle avec un plus de 20 % des suffrages exprimés, par mansuétude mais aussi parce que le citoyen sait qu’il n’y a pas de politique sans promesse, sans mensonge, sans programme. Ces 20 % se trouvent là mais à côté d’une masse hétéroclite d’électeurs qui se sont abstenus de voter ou qui ont voté « blanc ».

Dans cette affaire où chaque pas dans l’examen contredit le précédent, où chaque avancée dans l’analyse amène de la complexité et rend floue la réflexion, la question de la morale n’est peut-être pas si essentielle que les médias ont pu le dire, pour autant il est indispensable de la poser comme l’a fait le philosophe André Comte-Sponville à qui j’emprunte une partie des propos tenus dans une interview au journal le Monde[1] qui me permettront de conclure ce chapitre : « La morale n’est pas politique : elle n’est ni de droite ni de gauche. La politique n’est pas morale : ce ne sont pas les plus vertueux qui gouvernent mais les plus forts (les plus nombreux, en principe, dans une démocratie). Morale et politique sont donc deux choses différentes. C’est pourquoi on a besoin des deux ! Quant au mensonge, vous avez bien sûr raison : celui qui ment toujours, plus personne ne le croit, et il ne peut même plus mentir efficacement ! Il faut donc mentir le moins possible, et par omission plutôt que formellement (par exemple, de Gaulle disant aux pieds-noirs, en 1958 :  » Je vous ai compris ! « ). Dans quels cas ? Quand c’est absolument indispensable. A quelle condition ? Que ce soit au bénéfice de l’intérêt général, et non de ses intérêts personnels. Là encore, Montaigne a pointé l’essentiel en affirmant, en substance, qu’on ne doit jamais agir contre sa conscience pour son propre intérêt (ce qu’il appelle  » une utilité privé « ), mais qu’on en a parfois le droit, voire le devoir, quand c’est nécessaire pour l’intérêt général (qu’il nomme  » utilité publique « ). », et à la question de savoir quel principe éthique devrait guider le citoyen dans l’isoloir, il répondait : « Se soucier d’efficacité plutôt que de doctrine, et mettre l’intérêt général, si c’est possible, plus haut que son intérêt personnel. »

[1] André Comte-Sponville :  » La politique n’est pas morale « , Le Monde, 2 avril 2017.