Le dernier débat : supercherie !

Nous nous attendions à un débat pas à un échange de propositions de gestion policé par une règle de retenue qui devait éviter les controverses trop incisives. On nous avait promis un règlement de compte à Ok Corral entre deux gauches irréconciliables. Mis à part quelques répliques un peu cinglantes comme celle de Vincent Peillon à propos de l’usage du mot guerre et même si l’attitude de impétrants était moins soporifique que lors du premier débat, je me suis fortement ennuyé et il m’a fallu une certaine « témérité » pour résister presque trois heures à cette logomachie insipide.

Sur la forme, c’est la déception absolue. Le fond n’a pas rattrapé le désastre car entre les promesses irréalisables, les principes éculés, les rodomontades contre tout ce qui n’est pas « socialiste » et les délires, qu’y avait-il de consistant qui permettrait de dire « aller, on lui confie la France » ? Heureusement il y avait Jean-Luc Benhamias avec ses pitreries pour égayer la séance. Merci à lui d’avoir rappelé à quel point la France héberge de « macho », au vu de sa façon de traiter ses maîtresses, François Hollande en est le chef de file.

Je ne dresserai pas ici la liste des propositions absurdes, chacun d’entre les lecteurs est à même de les lire ou de les entendre et de se forger une opinion. Je ne résiste quand même pas au plaisir de dénoncer Valls avec la disparition du numérus clausus en faculté de médecine, comment formera-t-il les étudiants alors qu’on n’a pas cessé durant ce quinquennat de fermer des lits dans les hôpitaux et de supprimer de postes de médecin ? Que penser de l’idée extrêmement liberticide qui consisterait à rendre obligatoire le congé parental ? Et ce brave monsieur de Rugy, dont la presse quasi unanime nous dit qu’il s’en sort bien, veut envoyer les futurs parents en formation pour apprendre à être parents comme si c’était aussi simple que d’apprendre les tables de multiplication et comme si la technique suffisait à être parent, quid des aspects psychologiques ! Et la caution féminine de la troupe, Sylvia Pinel, qui vient expliquer que durant le quinquennat beaucoup de choses ont été faites en faveur des personnes en situation de handicap notamment en matière d’accessibilité ; comme par exemple le report aux calendes grecques de l’obligation de mise en accessibilité par l’ordonnance du 26 septembre 2014 qui s’est transformée en une loi le 20 juillet 2015 malgré une pétition signée par 232 000 personnes, 220 000 ont suffi à entrainer la grâce de madame Sauvage. Mais qu’est‑ce que ça vaut un handicapé ? Ainsi le maire de Poitiers, ancien trésorier du PS, se sent autorisé à ne pas mettre les trottoirs en accessibilité et à construire un nouveau monument aux morts lumineux de surcroît, de fermer une rue en supprimant 6 places de stationnement réservées pour laisser la place aux motards et ne donner que 3 places aux handicapés au sommet d’un rue en pente et au niveau de la sortie du parking souterrain d’un centre commercial. Mme Pinel aurait dû s’abstenir de venir à la primaire car, outre qu’elle n’a pas beaucoup d’idée, quand elle parle ça ressemble beaucoup à des bêtises.

Ah, j’allais oublier Manuel Valls qui d’un débat à l’autre l’a joué autoritaire, méprisant ou « petit Napoléon ». En somme du Vall pur jus ! Mais comment ne pas pardonner à celui qui semble s’humaniser. Il va rencontrer le jeune homme qui l’a giflé la veille du débat. Voilà que ce matin il déclarait sur BFMTV : « Je veux essayer – jamais de l’excuser – mais de comprendre » ; pas mal pour celui qui, vilipendant les chercheurs (politistes, psychologues et sociologues), assénait qu’« expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ».

Hollande avait promis le rêve, ses clones nous endorment avant même que la campagne présidentielle ait commencé alors qu’ils avaient promis la lumière.

 

Hollande réinvente la loi du talion.

Le droit de grâce est inscrit dans la constitution : est-ce une bonne chose pour la marche de la société ? Sans doute l’était-ce à l’époque où il fut inventé, les circonstances l’exigeaient peut-être. Aujourd’hui, compte tenu de l’abrogation de la peine de mort et au regard de l’usage qu’en font les présidents de la République, le principe de la grâce présidentielle devrait être revisité et sans doute réformé.

L’usage incohérent que vient d’en faire François Hollande en le mettant en œuvre en deux temps montre deux choses : sa détestation de l’organe judiciaire et sa sensibilité à l’opinion publique notamment si elle est mue par le monde du show-business. On sait ce que pense F. Hollande de la Justice depuis la publication de ses confidences dans « un président ne devrait pas dire ça ». Lorsque des confidences de cette nature sont supplémentées par une action aussi forte que la grâce accordée à Mme Sauvage, le président discrédite totalement l’action judiciaire et la notion même de justice telle que l’avaient voulu les fondateurs de notre République. Aujourd’hui F. Hollande a éteint le principe de séparation des pouvoirs et fait du président un monarque au pouvoir absolu. Il avait bien montré cette propension par un usage effréné du 49‑3 et par l’opportunité de mise à l’écart des opposants à ses projets grâce aux assignations à résidence permises par l’État d’urgence, il en a fait un usage sans limite au moment de la COP21. Mais voilà F. Hollande a besoin, comme tout homme de pouvoir, d’être aimé « par le peuple » ; alors faute d’avoir pu le faire en montrant une autorité naturelle ou acquise par l’expression de compétences, il joue sur le registre de l’émotion.

On sait l’attachement de François Hollande au monde du show-business et aux médias, on connaît son engouement effréné pour les commémorations et la réduction de sa raison politique au niveau de la seule compassion. Mais au-delà du cas F. Hollande qui va, heureusement, quitter la scène politique, c’est le fonctionnement de la gouvernance de l’État qui doit être posée. Est-ce qu’un pays peut n’être gouverné que par l’émotion ? Dans le cas de cette grâce on voit comment deux avocates qui échouent au prétoire, retournent la situation en médiatisant l’affaire et en discréditant les jurys populaires devenus inhumains aux yeux de l’opinion publique, on voit comment quelques actrices qu’on entend jamais dans les causes humanitaires, s’emparent de cette affaire et transforment 400 000 signatures d’une pétition en ce qui serait « l’opinion de tous les Français ». Tous les politiciens s’engouffrent, y compris Florian Philippot, s’engouffrent sur ce chemin de peur de perdre des voix aux prochaines élections. Mais, quel sens à tout ça, quelle raison dans tout ça ?

On ne peut pas méconnaître la souffrance de Jacqueline Sauvage ni celle de ses filles, pour autant peut-on accepter que quelqu’un se fasse justice ? F. Hollande vient de réhabiliter la loi du talion. Il faudra expliquer au buraliste qui a abattu un voleur que lui, il doit rester en prison, et on pourra multiplier les exemples car ils sont un certain nombre dans ce cas à être aujourd’hui dans nos prisons. De quoi Mme Sauvage est-elle le symbole ? Certainement pas de la cause des femmes ; dans une société on ne devient pas un symbole parce que la présidente d’une association l’a décidé. Par contre dans l’histoire de l’humanité elle restera à côté de F. Hollande comme le marqueur d’un changement de conception de la justice dans la République française. Désormais nous sommes dans un processus, dans lequel les médias ne sont pas innocents, où ce n’est plus la société qui réclame justice mais des groupes ou des individus qui réclament réparation parce que leurs droits seraient supérieurs à ceux de la société. Cette grâce présidentielle, faite uniquement d’intérêt personnel d’un président qui veut laisser une « bonne image de lui » et justifiée uniquement par la compassion, met à bas tous les garde-fous démocratiques. Le président voulait lutter contre les clivages induits par son prédécesseur, le délitement de l’espace public et des liens sociaux n’y contribue pas d’autant moins que les médias font leurs choux gras de toute affaire individuelle comme si elle était sociétale et jouent surtout sur l’émotion pour augmenter leur audience. La Raison n’est plus de ce monde !

 

 

Le monde pleure, l’humanité se noie…

J’étais en panne pour écrire mon billet. Était-ce que je souhaitais respecter la trêve des confiseurs, ou que la table de Noël avait alourdi mon cerveau jusqu’à ensommeiller mon esprit ? Peut-être était-ce de la lassitude après le tumulte de la primaire à droite puis les élucubrations tonitruantes et parfois ubuesques des préparatifs de la primaire à gauche ? Il y a sans d’un peu tout ça, comme si la vie était désormais un patchwork de malheurs et un présent profondément sinistre plus qu’un espoir, plus qu’un avenir. J’allais abandonner, m’abandonner à la torpeur d’un cognac lorsqu’il y eut l’attentat de Berlin et surtout lorsque nous apprenions l’enlèvement de Sophie Pétronin, une humanitaire, au Mali.

Tout ça nous ramène à la dure réalité de la vie au présent et à son lot d’agitations gouvernementale. Si l’enlèvement de Madame Pétronin n’était pas si triste et si douloureux pour sa famille, on rirait des actions annoncées : « Une enquête en flagrance, pour enlèvement et séquestration en bande organisée a été aussitôt ouverte par le parquet de Paris. Elle a été confiée à la Direction générale de la sécurité intérieure et au commandement de gendarmerie prévôtale, qui assure les fonctions de la police judiciaire militaire auprès des forces armées situées en dehors du territoire français. » On se demande bien à quoi peut servir un arsenal juridico-policier de cette nature dans une telle situation où les kidnappeurs ne reconnaissent en rien le fonctionnement des institutions françaises. Chacun sait aujourd’hui que seul le « renseignement » apportera des informations qui permettront aux policiers maliens et aux soldats français d’intervenir. Mais, comme avec l’État d’Urgence et l’opération Sentinelle, aussi inopérante l’un que l’autre, le gouvernement hollandesque veut montrer qu’il agit. C’est de la communication finalement de bon aloi dans une société où la politique est réduite à se faire mousser comme une lessive. Lessive duchemol avec la gauche, lessive chemoldu avec la droite ; dès lors que nous les hommes politiques ont disparu, laissant la place aux politiciens, nos gouvernants sont devenus de petits comptables de votes. Gouverner est devenu un jeu de Pokémon, il faut engranger, capitaliser, des voix d’électeurs pour assurer sa réélection.

Quel dommage que François Hollande ne se hisse pas, durant ces derniers mois du quinquennat, vers un autre mode de gouvernance qui le verrait moins hésitant, moins incohérent, moins consensuel et électoraliste, en un mot plus téméraire et plus courageux. Mais, il aime la synthèse qui n’est jamais, en matière de gouvernance, que le courage des faibles, celui qui consiste à vouloir faire plaisir à tout le monde et qui, finalement, ne satisfait personne. Sa décision de ne pas se présenter à l’élection présidentielle est complètement dans cette veine : ne pas faire prendre de risque au Parti Socialiste (mais c’est trop tard), et ne pas prendre de risque personnel pouvait-on attendre autre chose de quelqu’un qui n’a jamais gagné que parce que les autres étaient « forfaits ». On pouvait attendre plus de courage alors qu’enfin la courbe du chômage s’inverse, au moins pour quelques mois, même si ça arrive plus tard qu’il ne l’avait prévu. Mais peut-être a-t-il raison de ne pas se fixer sur cette embellie car le taux de chômage ne retrouvera pas en mai 2017 le niveau qu’il avait au début du quinquennat. L’inaction, souvent béate, de l’optimiste monsieur Hollande est concomitante à l’arrivée de 556 000 chômeurs de plus depuis 2012, soit une moyenne de 111 200 de plus chaque année…

Mais, ça va mieux nous asséna François Hollande en mai 2016. Je le vois comme un chirurgien qui aurait inoculé à un patient le germe de la gangrène et qui l’ayant amputé lui dirait ; ça va mieux ! Vu de la place de chacun le mal est toujours là : il y a toujours des attentats, même s’ils ont lieu hors de France, qui sont le signe que la guerre contre Daech et le djihadisme n’a pas été gagnée, l’enlèvement de Sophie Pétronin montre que François Hollande n’a pas gagné la guerre au Mali et d’ailleurs pas non plus en République Centrafricaine où la situation est pire qu’avant l’intervention de l’armée française, les sanctions contre la Russie n’ont en rien calmé Vladimir Poutine, et mon voisin est toujours sans emploi mais il n’est plus chômeur car il a été rayé des listes de pôle emploi, etc.

Si je porte mon regard au-delà des limites hexagonales je ne vois que mensonges, tromperies, faux-semblants, guerres, attentats, viols et maltraitances en tous genres. L’Afrique n’en finit pas de crever malgré ou à cause du masque d’actions de bienfaisances ou de bien-pensance. La Chine continue à envahir le monde de toutes les façons possibles avec la bénédiction des consommateurs occidentaux avide de consommer sans limite simplement pour satisfaire un plaisir immédiat et donc insatiable. L’économie « collaborative » s’avère n’être qu’une vaste arnaque alors qu’on nous promettait un monde meilleur avec l’ubérisation de l’économie. On n’offre aux pauvres que l’immigration et le déracinement en guise d’espoir…

De quoi les gens peuvent-ils se réjouir ? De rien si ce n’est des cadeaux éphémères offerts dans une société qui n’est plus que de « consommation » et de « spectacle ». L’objet et la possession ont remplacé l’Homme et la Femme ; Gainsbourg ne pourrait plus chanter Ecce Homo, il devrait se plier à sanctifier l’homo oeconomicus. Comme dit Stéphane Bern : « Nous vivons une époque d’inculture décomplexée » (http://abonnes.lemonde.fr/m-perso/article/2016/12/19/stephane-bern-nous-vivons-une-epoque-d-inculture-decomplexee_5051289_4497916.html).

 

 

Sécurité Sociale : si Fillon avait raison.

J’avais bien envie d’écrire que le projet de François Fillon au sujet de la sécurité sociale me plait bien. Mais dans la cacophonie des réactions politiques et des fausses analyses médiatiques je finis par ne plus savoir ni ce qu’était le projet de François Fillon ni, par conséquent, ce qui me plaisait dans ce projet. Il faudra donc attendre, pour que je fixe mon attachement, que le candidat à l’élection présidentielle précise un programme qui sera amoindri en fonction des réactions et du fait de la stratégie électorale, par rapport au projet initial.

Je ne suis ni surpris ni choqué par le fait qu’un candidat revoit sa copie pour tenir compte des réactions des citoyens. D’ailleurs je retiens ici que le coup de massue asséné par François Fillon était peut-être efficace face à l’électorat de droite, mais qu’il ne pouvait que rebuter le reste de l’électorat. Quand on voit, à travers une enquête du CEVIPOF commentée par le journal Le Monde du 15 décembre 2016, que 71% des Français « restent attachés à cette institution » (la sécurité sociale), il faut avancer avec prudence, non seulement pour être élu mais surtout pour ne pas créer un mouvement de panique et un resserrement des peurs à travers celle de perdre des acquis. Pourtant les Français perdent ce qu’ils appellent des « acquis sociaux » depuis fort longtemps et le quinquennat qui s’enlise dans une fin peu glorieuse n’a pas été avare de ce genre de destructions notamment à coup de 49-3.

La politique sociale et la solidarité voulues et mises en œuvre par François Hollande sont toutes en faux‑semblants. Marisol Touraine, qui n’est pas à une approximation ni une fausseté près, nous annonce à propos des propositions de François Fillon que « C’est un programme dangereux de retour en arrière qui va fragiliser les classes moyennes, les personnes âgées, les familles » ; tout à coup les classes moyennes largement ponctionnées sont à protéger, tout comme les familles dont la plupart ont vu leurs allocations familiales diminuer. Il a sauté aux yeux de tous qu’un président de la République qui se gausse des pauvres (les sans dents) n’a de cesse que d’améliorer la situation sociale des plus humbles, à l’image de l’action de l’inénarrable bergère devenue ministre. Le journal Marianne relate : « Entre la sécurité des fac et l’emploi des personnes handicapées, elle a choisi. A la veille d’une rentrée placée sous le signe de la menace terroriste, la ministre de l’Enseignement supérieur Najat Vallaud-Belkacem a promis le 30 août, à l’Université d’été de la Conférence des présidents d’universités (CPU), de débloquer 30 millions d’euros pour sécuriser les campus universitaires. Et comme l’a repéré le blogueur Olivier Ertzscheid, cette somme sera piochée… dans les caisses du Fonds pour l’insertion professionnelle des personnes en situation de handicap dans la fonction publique (FIPHPF). ». Dans la même veine on se souviendra de la façon dont ce gouvernement voulait diminuer l’allocation d’adulte handicapé. Il est évident que la dernière manifestation des personnels hospitaliers témoigne de l’avancée financière et gestionnaire imposée aux hôpitaux par Madame Touraine ; nous pourrions aussi égrener la longue liste des médicaments déremboursés et le raccourcissement extrême des hospitalisations mal compensé par les prestations en ambulatoire.

A quoi bon ces chamailleries, la sécurité sociale vaut mieux que ça. Une fois encore les médias tronquent l’analyse. Une fois encore nous nous trouvons dans cette situation que raconte Woddy Allen : « j’ai bien compris la solution, mais quel est le problème ». Quelle était donc la question posée dans l’enquête du CEVIPOF ? Le journaliste se rattrape un peu dès le deuxième paragraphe en mentionnant que « la sécurité sociale est une notion positive pour 71% » des Français, car la question était : « Quelle est votre opinion personnelle sur chacun des mots suivants ? Dites pour chaque mot s’il vous semble positif, négatif ou ni positif, ni négatif. » Sans entrer dans une analyse savante, convenons que dire qu’on reconnaît un caractère positif à une notion ce n’est pas dire que l’institution qui la met en œuvre donne satisfaction ni qu’on est hostile à la réformer. Donc, si les gens sont attachés à ce qu’il y ait, en France une « sécurité sociale » (c’est moins vrai aux USA), ils ne rejettent pas forcément l’idée qu’il faille mettre en œuvre un travail de réforme ; l’enquête reste à faire sur cette question. Quoi qu’il en soit, François Fillon a pleinement raison de vouloir mettre en œuvre un travail de réforme de la sécurité sociale, et de vouloir le faire en concertation avec tous les acteurs. Le déficit est devenu trop structurel pour ne pas entreprendre ce travail et les déclarations approximatives de Madame Touraine à propos de la « réduction du Trou de la sécurité sociale » ne consolent de rien, bien au contraire elles effraient par leur caractère amateur si ce n’est fantaisiste. Madame la ministre se garde bien d’inclure dans son analyse toutes les dépenses qui auront lieu du fait des engagements pris par le gouvernement face aux partenaires notamment les professions de santé. Il faudra bien financer, par exemple, l’augmentation des actes des médecins ; mais peut-être les mutuelles prendront-elles en charge cette augmentation. La MGEN (Valeurs Mutualistes, novembre 2016) annonce : « MGEN prendra en charge la hausse du ticket modérateur consécutive à ces revalorisations ». La MGEN précise à l’occasion de cet article consacré à la nouvelle convention médicale qu’elle participe « à la rémunération du médecin traitant via une contribution annuelle versée à la CNAM : le forfait médecin traitant. En 2018, la convention prévoit de doubler cette contribution actuellement fixée à 150 millions d’euros pour l’ensemble des organismes de complémentaire santé. » Donc les mutuelles participent déjà largement à la prise en charge de prestations que la sécurité sociale ne parvient plus à financer. Mais madame Touraine masque les choses : elle ne demande pas aux mutuelles de prendre en charge directement certaines prestations comme semblait le proposer François Fillon, elle taxe les mutuelles qui donnent de l’argent à la CNAM pour qu’elle puisse continuer à financer ces prestations. C’est une manœuvre couramment pratiquée par les gouvernements de gauche qui consiste à masquer la vérité en faisant payer par un tiers les prestations de base. N’est-ce pas le cas avec la prime d’activité qui demande aux contribuables (44% de la population seulement) d’apporter un complément de revenu aux titulaires d’un bas salaire là où il pourrait exiger des employeurs une augmentation des salaires.

Ainsi, une réforme de la sécurité sociale mais plus largement du système social français est nécessaire, voire impérieuse. Cette annonce d’une réforme devrait suffire à constituer un programme politique pour peu qu’il soit étayé par quelques principes généraux, expliqué et argumenté. Mais, il est sot que d’aligner un catalogue, sorte de liste à la Prévert, d’actions ponctuelles. Y a-t-il vraiment besoin de revenir sur la généralisation du tiers payant ? Qu’est-ce que ça veut dire d’annoncer ex abrupto que certains médicaments ne devraient plus être remboursés mais éventuellement à la charge des mutuelles ? N’y aurait-il pas avantage à avancer dans le cadre d’une prise de consciences par les citoyens du coût des soins et de les responsabiliser ? Ce travail de responsabilisation, et c’est posséder une vraie dignité que d’être un citoyen responsable, non seulement n’a jamais été entrepris par Madame Touraine, bien au contraire ce gouvernement œuvre plutôt à la déresponsabilisation. La politique sociale de ce quinquennat n’a eu que deux moteurs : satisfaire des lobbies intellectuels et cueillir des électeurs. Ainsi, instaurer la gratuité généralisée de l’IVG déresponsabilise les gens par rapport à la contraception, ou alors il faut aller au fond de l’argumentation et déclarer que l’IVG est un moyen de contraception ; madame Touraine aligne-t-elle une étude comparée des incidences physiques et psychologiques, notamment chez les très jeunes femmes, et une étude des coûts ? Dans le même ordre d’idée que dire de l’annonce faite de la gratuité du Traitement Post-Exposition délivré à toute personne ayant été exposée à un risque de transmission du VIH ; n’est-ce pas dire aux gens allez-y sans vous protéger, sans prendre de précaution puisque de toute façon vous serez « traités gratuitement » ? On voit bien que le gouvernement, sans doute soutenu par quelques médecins qui réfléchissent peu aux conséquences sociales et sociétales à long terme, cède à une intelligentsia de gauche et à quelques militants plus soucieux de l’idéologie qu’ils colportent que du bien être de la société. Etre responsable c’est assumer la conséquence de ses actes, Manuel Valls le répète si souvent, donc être, si nécessaire, contributeur financier de ces conséquences et ne pas demander là la société de réparer. Ce qui est curieux, sinon scandaleux, dans la pratique de ce gouvernement c’est qu’on semble vouloir encourager la pratique de la luxure alors qu’en même temps on veut diminuer les aides aux malades ou aux handicapés qui n’ont pas demandé ni fait quoi que ce soit pour l’être. Pour paraître moins excessif je pourrais citer l’exemple du remboursement par la sécurité sociale de l’inscription dans une salle de sport pour certains malades. Je ne disconviens pas que le sport puisse apporter une amélioration de leur état de santé, mais c’est le choix, leur choix, d’inactivité qui aggrave leur état donc il est de leur responsabilité de « bouger », comme ça l’est pour les fumeurs et certains consommateurs excessifs d’alcool. Nous propose-t-on une étude comparée sur les conséquences du binge drinking, des sports à risque, des jeux vidéo élevés au rang de sport de haut niveau, etc. En résumé, vous fumez et vous êtes malades, vous en assumez les conséquences et vous participez au financement des soins…

Quand on fume à l’excès, quand on boit régulièrement et sans mesure, quand on pratique certaines activités qui comportent un risque avéré pour la santé, on doit en assumer les conséquences. Si la société considère qu’elle doit ou plus simplement qu’elle veut prendre en charge les conséquences de ces activités délétères, elle doit le faire avec transparence, en expliquant clairement à tous et à chacun ce qu’elle va payer mais aussi ce qu’elle ne va plus payer car nous ne sommes plus en mesure de tout financer parce que les recettes sont moindre et que le coût unitaire des soins a augmenté de façon disproportionnée par rapport aux recettes, mais aussi et surtout parce que les « risques » se sont considérablement multipliés aux cours du siècle dernier.

La France ne peut donc plus se contenter d’un catalogue de mesures pour remettre à niveau les comptes de la sécurité sociale ; une réflexion de fond qui engage les pratiques sociales est impérieuse si nous voulons maintenir une sécurité sociale qui corresponde à la « notion » voulue par 71% des Français. Nous n’avons pas les moyens de maintenir, dans le contexte actuel de risques, un système inventé à la sortie de la Seconde Guerre Mondiale et que les Trente Glorieuses ont fait prospérer sans que personne ne se préoccupe vraiment des limites de son financement. Plus généralement la France doit réviser, peut -être reconstruire, sa conception de la solidarité. On ne peut pas, sans risque d’un éclatement de la société, cliver comme l’a fait François Hollande pour qui il y a de bonnes et de mauvaises victimes suivant qu’elles ont été blessées ou non dans un attentat, de bons ou de mauvais malades suivant qu’ils sont atteints du VIH ou d’une autres MST, etc.

Si François Fillon a raison de vouloir une réforme de la sécurité sociale, il ne présente pas une stratégie efficace. On ne réussira pas par un chapelet de mesures là où il faut refonder. Une réforme de la sécurité sociale, et plus généralement de la conception de la notion de solidarité, exige qu’on remette l’Homme au centre des réflexions et au centre du système, l’engagement de sa responsabilité citoyenne doit le situer au centre de la décision.

Fillon : ne jetons pas les sondeurs.

L’arrivée de François Fillon en tête du premier tour de la primaire de LR a suscité dans un premier temps de la surprise voire de l’étonnement, puis dans un deuxième temps les journalistes et les analystes y sont allés de leurs critiques habituelles contre les sondages. Pourtant les derniers sondages publiés dans les jours qui ont précédé ce scrutin laissaient bien entrevoir que François Fillon avait des chances sérieuses d’arriver en tête. Mais personne n’avait envisagé qu’il puisse être en tête avec une telle avance même si un sondage Ipsos/le Monde du 18 novembre le donnait en tête avec 30 % des voix. La tentation a été forte, et certains n’y ont pas résisté, à critiquer les sondages et les sondeurs.
Chacun sait aujourd’hui qu’un sondage n’est jamais prédiction mais simplement une photographie de l’opinion à un moment donné. Le sondage ce n’est ni la fièvre ni le médecin et moins encore la maladie. Si donc les sondages ne nous ont pas permis de mesurer correctement l’évolution de la candidature de François Fillon versus l’effondrement de Nicolas Sarkozy, c’est peut-être sur la conception de l’analyse qu’il faut se pencher, peut-être aussi sur la conception de l’outil : qu’observons-nous, quelles questions posons-nous ?
Il y a un premier point que les sondeurs ont beaucoup rappelé mais que les analystes ont sans doute négligé, c’est que nous avions affaire à une élection interne à un parti, j’ajouterai un parti pour lequel la primaire était une grande nouveauté et un parti qui est encore sur la dynamique de la défaite subie il y a à peine cinq ans. Il y avait donc pour les adhérents et les sympathisants de LR un véritable enjeu de reconquête non seulement du pouvoir mais plus largement de reconquête d’un espace et d’une forme d’organisation sociale pour lesquels il leur apparaît que le gouvernement de François Hollande les a considérablement mis à mal voir détruits. Et vraisemblablement ils ont été rejoints par un nombre important de gens qui pensent aussi que le quinquennat de François Hollande a plus abîmé la France qu’il ne l’a embellie. Cette conception de ce que l’on peut appeler, pour faire simple, l’identité nationale, ne se limite pas, loin s’en faut à l’affaire « du mariage pour tous » et de l’opposition organisée « par la manif pour tous ».
Si on ne peut guère contester le titre de l’Olivier Bobineau, le Monde du 24 novembre, « la résistance d’une France paroissiale et catholique » ou celui de Lucie Delaporte, Mediapart le 23 novembre, « Fillon ou la revanche de la France des clochers », ceux-ci sont assez réducteurs de la réalité sociale et donc électorale de notre pays ; l’électorat qui s’est déplacé dimanche pour voter François Fillon va sans doute largement au-delà des catholiques et des ruraux, et même des « conservateurs » et autres nostalgiques traditionnalistes. Notamment, on peut penser qu’une partie de l’électorat est constituée par des gens qui ne sont pas particulièrement attachés à un parti et qui ont vécu le quinquennat de François Hollande comme un moment désorganisé et incohérent, un quinquennat marqué par une foultitude de textes réglementaires extrêmement flous voire incompréhensibles pour beaucoup, et pour une partie cet électorat le quinquennat de François Hollande a été vécu comme un moment de perte : de valeurs, d’argent, de droits sociaux. Cet électorat « non figé » qui est hétéroclite peut se retrouver, et c’est sans doute retrouvé, dans le discours rigoureux et clair de François Fillon. En outre, cet électorat « non figé » comprend en son sein une partie, sinon toute, de la France silencieuse, ce que Pierre Rosanvallon appelle « le Parlement des invisibles ».
Cet électorat a sans doute été mal pris en compte bien qu’on en connût l’existence, parce que les sondeurs comme les analystes demeurent sur des paradigmes anciens dans lesquels cet électorat « non figé » ne s’exprimait pas : était-ce la masse des indécis ou/et celle des abstentionnistes ? Et c’est peut-être là qu’il y a à comparer avec ce qui vient de se passer aux États-Unis qui a amené Margaret Sullivan, éditorialiste au New York Times, à considérer que la composition sociale de la classe journalistique a pu provoquer cet surdité et cette cécité aux humbles, à leur vie, à leurs aspirations ; ainsi dit-elle : « Les journalistes – diplômés, urbains, et pour une bonne part, libéraux, sont encore susceptibles de vivre et travailler dans des villes comme New York, Washington ou sur la côté Ouest. Et bien que nous nous soyons tous rendus dans les Etats les plus favorables aux Républicains, ou que nous ayons interviewé des mineurs ou des chômeurs de l’industrie automobile dans la Rust Belt, la région ouvrière du Nord-Ouest des Etats-Unis, nous ne les avons pas pris au sérieux. Ou pas suffisamment. »

Ecole, Police : redéfinir les missions et les rôles.

Dans son numéro du mois d’octobre 2016 Courrier International consacre un dossier à l’éducation : « Education : la fabrique des citoyens ». Le titre est accompagné en page de couverture par cette phrase : « quel rôle l’école doit-elle jouer dans nos sociétés ? ». C’est là une question fondamentale que tout gouvernant doit se poser et poser à la société à propos de toute institution surtout si celle-ci est « en crise », c’est-à-dire si elle n’apporte pas les résultats escomptés comme c’est le cas aujourd’hui pour l’Education nationale en France aux dires des experts. Or, ni Vincent Peillon au moment de la « refondation de l’école », ni les candidats à l’élection présidentielle de 2017 ne s’interrogent sur ce que devraient être les fondements de l’école aujourd’hui.

S’interroger sur les fondements d’une institution c’est en définir les objectifs pour creuser des fondations convenables, c’est-à-dire en élaborer les principes majeurs de son organisation et de sa gouvernance. François Guizot avait esquissé, seulement esquissait, ce travail dès 1833, mais ce fut Jules Ferry, dans une optique politique différente, qui le premier donna de vrais fondements à l’école en définissant clairement ce que devaient être ses objectifs. Les lois de 1882 sont remarquables à ce sujet comme l’est la lettre aux instituteurs que publia Jean Jaurès en 1888 : « Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; […] ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. » Les discours d’aujourd’hui sont pauvres, n’oscillant qu’entre « idéologie » pédago-éducative et méthodes de management.

Sous réserve d’inventaire, peut être que le discours de Vincent Peillon avait plus de corps et un soupçon d’âme, évaporés en même temps qu’il quitté le gouvernement mais déjà enfoui sous des principes gestionnaires comme la réforme des rythmes scolaires. Mais supposons que l’idée de refondation était de redonner un objectif à l’éducation nationale, y avait-il un sens à cela au regard de ce qu’est la société aujourd’hui ?

D’abord il aurait fallu s’entendre à propos de ce que veut dire « refonder ». Le lexique du Centre National de Ressources textuelles et lexicales du CNRS ne prend pas les mots refonder et refondation. Le dictionnaire Le Robert qui les accepte indique qu’il s’agit d’un mot naît et utilisé dans la science politique pour parler d’un parti politique qui se restructure sur de nouvelles bases, ; on acceptera le terme pour une modification en profondeur d’une société. Alors peut-on en admettre l’usage pour une institution, et sous quelles conditions ? Acceptons que cela se puisse et que Vincent Peillon en eut l’intention, malheureusement ce n’est pas ce que montre la loi de 2013 qui n’aménage qu’en périphérie sans définir de nouveaux objectifs. En somme on garde les fondations, on conserve les murs et on ne refait que les pentures ou au plus les plâtres des murs.

« Longtemps la France a cru tenir son modèle, sans s’apercevoir que les recettes du bréviaire républicain d’hier ne fonctionnait plus. […] Pour nombre de professeurs, parents et élèves, le credo républicain a cédé le pas aux revendications individuelles ou catégorielles. », écrit le journaliste du Courrier International. Ne nous étonnons donc pas des échecs constants des réformes proposées. Ne devons-nous pas nous poser la question de savoir si nos modes de gouvernance et la qualité (ou le défaut de qualité) de nos gouvernants n’est pas à l’origine de ce que ces échecs sont systématiques ? Les échecs des réformes, en France, font partie du système de gouvernement. C’est que peut entrainer à penser les manifestations des personnels hospitaliers de ce 8 novembre au regard des réformes des hôpitaux et surtout de la gestion de la sécurité sociale, et que dire des manifestations des policiers.

 Face à ces dernières la facilité pour le gouvernement, mais sait-il fait autre chose que ce qui est facile, a été de promettre une augmentation des budgets pour renouveler les matériels. Ce qui n’est pas la demande essentielle des policiers qui « veulent une vraie réponse pénale. Il devrait y avoir systématiquement des comparutions immédiates lorsqu’il y a des violences à l’encontre des policiers, avec mandat de dépôt effectif. »

Je ne discuterai pas, faute de moyens scientifiques, cette position qui peut se défendre sur un plan moral au moins. Mais, cette demande pose une question de fond, celle de la place et du rôle de la police et plus singulièrement du policier dans la cité. A aucun moment, comme pour l’école, ni le gouvernement ni les candidats à l’élection présidentielle ne pose la question, ils se contentent de mesures de colmatage, de replâtrage, ils posent des cataplasmes sur des jambes de bois, ils ne traitent même pas les symptômes. Or les propos des policiers mériteraient d’être relevés comme symptômes d’une perte du sens ; qu’est-ce que ça veut dire des policiers qui n’acceptent pas les risques, la violence et en rendent responsables le gouvernement ? Je me contenterai de citer Scott Sayare, journaliste américain interrogé par Courrier International, qui dit : « Ce que je comprends moins, c’est que ces policiers ont choisi ce métier, avec les risques que cela comporte, mais ils manifestent en dénonçant un climat général dans le pays. Mais accuser l’Etat d’être responsable de l’insécurité dans tout le pays, alors qu’ils sont censés travailler pour ce même Etat, c’est quelque chose de très gênant. »

Laurent Lopez, historien et chercheur au CESDI, interroge ce rôle et cette place : « Au sortir du Second Empire… comment assurer dans cette République renaissante la sûreté des citoyens… sans une force publique qui légitimait aux yeux de l’homme de 1789 l’institution d’une « contribution commune » ? Mais que doivent alors défendre les forces de l’ordre : un régime et ses lois ? Un peuple et ses citoyens ? Un système et ses libertés » Je n’irai pas au-delà de cette citation et je renverrai le lecteur à cet excellent article de L. Lopez « Sauver la France, défendre la République, protéger les citoyens : les forces de l’ordre et les injonctions sécuritaires de la Belle Epoque » paru dans La République à l’épreuve des peurs (Presses universitaires de Rennes). Le lecteur pourra y voir comment la question de la police et du policier furent posées en termes de fondements institutionnels. J’en donnerai pour exemples le discours de Georges Clémenceau en 1907 sur la « réorganisation des services de la sûreté générales » où il présente la police « comme la garantie de tous les citoyens dont la liberté est opprimée par autrui. C’est pour le maintien du droit seulement que la police et la force publique doivent être mises en mouvement. », et les propos de Quentin Deluermoz : « Que le gardien de la paix devienne le policier des Parisiens pose en même temps le problème de savoir à qui appartient exactement cette police. »

 Nous assistons depuis quelques semaines à la concrétisation ou au durcissement d’un symptôme souvent décrit par les sociologues : la perte du sens des institutions, et par les politologues comme étant une perte du sens de la démocratie et de la république qui entraine un désamour voire un rejet des hommes politiques et plus particulièrement de ceux en charge, en ce moment, du gouvernement du pays. Si quelques journalistes peuvent trouver quelques grâces au duo élyséen en arguant qu’il aurait fait des réformes, le peuple reproche l’absence de réformes de fond, de véritable refondation. François Hollande avait été élu sur « ce rêve », il n’a pas sur le concrétiser.

La laïcité.

En cette période troublée par les attentats et par la montée du radicalisme religieux notamment musulman, un travail autour du concept de laïcité n’est pas inutile. Cela me m’apparaît d’autant plus important que la laïcité semble être appelée à la rescousse de façon désordonnée pour justifier les actions des uns et des autres, y compris les actions les plus coercitives, pour contrecarrer l’intégrisme religieux. Le président de la République a annoncé qu’il donnera sa définition de la laïcité au cours d’une allocution qu’il fera jeudi 8 septembre pendant un colloque l’occasion du colloque « la Démocratie face au terrorisme » organisé par la Fondation Jean Jaurès, le think tank Terra Nova et la Fondation européenne d’études progressistes, qui se tient salle Wagram à Paris ; on n’attend pas du président de la République qu’il aille exposer ses idées « philosophiques », le plus souvent dépourvues de fondement culturel et toujours exemptes de contenu scientifique, dans le cadre d’un vulgaire stand up telle une star du show biz ; mais on connaît le goût de François Hollande pour le spectacle médiatique à défaut d’être capable de travailler sur le fond des problèmes que rencontre la société française. Il était plus acceptable que Manuel Valls, qui n’était pas encore Premier ministre, ait donné sa définition de la laïcité dans un livre publié en 2005. Or, en tant qu’élément sociétal la laïcité est définie en France par la loi de 1905. Depuis, elle est un élément de droit et doit être regardée en tant que tel par ceux chargés de diriger le pays.

Pour autant, c’est le sens du texte qui suit, la laïcité est aussi un concept fondateur d’une certaine conception de la vie en société ; la laïcité doit donc être questionnée par les sciences sociales et humaines, et éventuellement discutée au sein du Parlement.

 

Je publie ci-dessous un texte que j’avais écrit dans en 1992 au moment où les citoyens étaient appelés à se prononcer sur le traité de Maastricht. Ce texte sera suivi par deux autres écrits pour une conférence, un relatif à la laïcité écrit le 14 mai 1992, puis par un autre à propos de la république et du sentiment d’appartenance.

 

La laïcité est un concept philosophique qui conduit à une certaine représentation du monde. Ce concept, cette idée n’a de sens que si on conçoit la philosophie dans son sens premier, aristotélicien, c’est-à-dire celui où la philosophie est le savoir rationnel distingué de l’histoire et de la religion. La philosophie est donc, plus qu’un savoir, une réflexion sur la nature des choses. Dans ce cadre la laïcité s’inscrit comme concept définissant la nature du monde en tant qu’il est une société d’individus pensant, se pensant et pensant les autres.

Le concept de laïcité est déterminé par trois points fondamentaux :

  • La neutralité à l’égard des idées,
  • Le pluralisme,
  • La liberté individuelle.

La neutralité consiste à laisser s’exprimer toutes les idées sans toutefois reconnaître que toutes sont bonnes. Mais, chacun a le droit de les connaître toutes ; c’est là que réside la fondation de l’esprit critique qui permet de contrecarrer l’endoctrinement.

Le pluralisme c’est l’acceptation des différences comme fondatrices d’une richesse pour la constitution des sociétés, toutefois un excès de différences pourrait conduire à une impossible cohésion. Le pluralisme doit favoriser la recherche d’une base consensuelle.

La liberté individuelle est le corollaire des deux autres principes fondateurs de la laïcité. Elle en est le point de convergence et de solidité, la clé de voûte. L’acceptation du principe de liberté individuelle permet la création des conditions de vie en société, les conditions d’émergence d’un consensus (on ne saurait refuser aux autres ce que l’on désire pour soi).

La reconnaissance de ces trois principes n’est pas l’acceptation de l’intolérance pas plus que de l’endoctrinement. Bien au contraire ces principes sont catalyseurs de vigilance.

Pour fonctionner toute société a besoin d’un langage commun et de la reconnaissance de valeurs sociales communes entre tous ses membres. C’est par la laïcité que se fonde cette communauté ; sans neutralité, sans pluralisme et sans liberté individuelle, il serait impossible de fonder une société unie. Ce système fondateur ne peut fonctionner que si des régulateurs existent : ce sont les institutions.

On aboutit à ce paradoxe où la laïcité, principe fondateur, va avoir besoin de ce qu’elle fonde pour se réguler. Faux paradoxe car, ou le processus agit suivant le principe de la rétroaction dans lequel en quelque sorte laïcité et institution se régulent mutuellement, ou bien la laïcité serait une institution auquel cas le problème du paradoxe n’existe pas. En fait, il faut bien comprendre la laïcité comme étant instituante, c’est-à-dire créatrice de valeurs, ce qui veut dire qu’elle n’est pas une institution. Valeurs et institutions, si elles sont interdépendantes, ne sont pas de même nature. La laïcité crée les valeurs qui représentent le consensus fondateur de la société. Ce sont ces valeurs qui génèrent les institutions chargées de les réguler, c’est-à-dire de garantir le fonctionnement égalitaire de la société. Ainsi, la laïcité est instituante mais n’est pas une institution. Toutefois il serait dangereux de penser que la laïcité serait un principe immuable, établi une fois pour toutes. La laïcité doit être sans cesse repensée puisqu’elle est instituante et que ce qu’elle institue, la société et les valeurs, évolue, « grandit » et change. Et si paradoxe il y a c’est là qu’il peut se trouver : où va se réfléchir la laïcité sinon dans les institutions ?

Face à l’Europe la question est peut-être de savoir qui de la laïcité et des institutions européennes est garante de l’autre ?