Gilets Jaunes, Macron et stratégie de la peur

Si la violence n’est pas excusable, elle peut toujours être expliquée et n’apparaît jamais sans raison. Ces causes peuvent être rationnelles ou irrationnelles, si elles ne sont pas toujours visibles elles sont discernables pour peu qu’on veuille bien y réfléchir, qu’il s’agisse de la violence des Gilets Jaunes ou de celle de la police.

La violence de certains des Gilets Jaunes est aussi rationnelle qu’irrationnelle, tout dépend du point à partir duquel on la regarde. Lorsque la parole ne porte pas, lorsqu’on n’est pas entendu, lorsqu’on subit des violences et qu’il faut faire face au mépris que reste-t-il à part la violence ? On comprendra que cette violence a une origine rationnelle comme pouvait l’être celle des anarchistes du 19ème siècle qui elle, reposant sur une base idéologique forte, ne répondait pas, bien évidemment, à la même « raison ». C’est cette rationalité qui est l’irrationnel, quand la raison n’aboutit à rien reste la déraison ; chez les Gilets Jaunes on perçoit plus de réactions à une situation alors que chez les anarchistes l’idéologie conduisait à la violence par un choix pensé. Je vois dans ces deux manifestations de violence deux analogies qui m’ont amené à les mettre en miroir. D’abord le fait que leur parole n’était pas entendue et la réponse que l’État donnait insuffisante ou insatisfaisante.

Quoi qu’il en soit la violence issue de mouvements sociaux amène toujours une réponse de l’État et c’est moins sur la légitimité de la réponse vis-à-vis des Gilets Jaunes qu’il faut s’interroger aujourd’hui que sur la forme qu’a prise cette réponse. À cette violence l’État répond aujourd’hui comme il répondit aux attentats anarchistes : par la violence. Les Gilets Jaunes dans leurs demandes comme les anarchistes dans leur idéologie sont montrés comme des agents de destruction de l’ordre établi et comme mettant en péril les privilèges des classes « bourgeoises », plutôt que « bourgeois » peut-être pourrait-on évoquer « les possédants » qui donne une vue plus large ; effectivement un couple d’employés au revenu moyen ou un petit commerçant ne peuvent pas être, par rapport à l’imaginaire habituel, qualifiés de « bourgeois » au sens classique mais rentrent bien dans la catégorie des « possédants » parce qu’ils sont souvent propriétaires et qu’ils sont amplement installés dans la société de consommation et de loisir. Ceux‑là exigent que l’État les protège, eux et leurs « biens », donc protège leurs privilèges. Les Gilets Jaunes sont vus par la majeure partie des « classes moyennes » (les « possédants », bien évidemment aussi par les plus riches de Français, comme des agents d’un péril qui pourraient remettre en cause leurs privilèges. On retrouve bien cela dans le discours de représentants des petites entreprises et des commerçants, ceux-là qui par ailleurs seront bénéficiaires des allègements de charges sociales sur les salaires décidées suite à l’action des Gilets Jaunes. Là s’arrête l’analogie entre le mouvement anarchiste et celui des Gilets Jaunes ; si le premier manifestait bien la volonté de renverser l’ordre établi et plus particulièrement l’État tel qu’il existait, chez les Gilets Jaunes on est moins dans cette dimension politique (même si elle existe sourdement) que dans une volonté de revendications sociales qui peuvent se synthétiser par une demande d’augmentation du pouvoir d’achat et d’une revitalisation des zones désertées par les services de l’État et par les commerces.

Comment dans une République qui se veut démocratique, mettre en avant que l’État aille défendre les intérêts des privilégiés contre ceux des déshérités, contre ceux qui ne retirent aucun ou trop peu de bienfait de l’évolution de la société voire en sont victimes ? Comment un président de la République auquel colle, comme le sparadrap sur la chaussure du capitaine Haddock, l’étiquette suivant laquelle il serait le président des riches, comment, en termes d’images et de communication, pourrait-il mettre en avant qu’il ne défendrait que « les possédants » ? Le gouvernement évoque alors la défense de la République notamment après les incidents de l’Arc de Triomphe dont la salle d’exposition fut dégradée et une copie d’un buste de Marianne brisé : la République est attaquée entendra-t-on de toutes parts, et on sortit les anciens combattants tels des oriflammes ! On comprendra que se puisse avoir été le cas au regard de la déclaration de Gautier, un anarchiste, lors de son procès[1] : « J’entends que je ne crois pas que l’émancipation du prolétariat puisse s’accomplir autrement que par la force insurrectionnelle. C’est déplorable sans doute, et je suis le premier à le déplorer, mais c’est ainsi. » Peut-on le croire s’agissant des Gilets Jaunes ? Il n’était apparu à personne en 2018 que les Gilets Jaunes s’attaquaient à la République, même la rébellion face aux forces de l’ordre ne peut pas être considérée comme une atteinte à la République sinon comme faudrait‑il considérer nos pères et mères qui résistèrent violemment aux forces vichystes en 1940, sans parler de la répression souvent sanglante de mouvements sociaux au 20ème siècle. Le gouvernement dont toute l’action est orientée par et vers la satisfaction et la confortation du monde de la finance et en faveur de la « mondialisation » dont Macron ne cesse de vanter les mérites et dont il dit qu’on n’y peut rien modifier, devait adopter une stratégie visant à discréditer le mouvement des Gilets Jaunes et placer sa stratégie sur la défense des valeurs de la République. Le pouvoir dispose alors de trois armes : la propagande, la loi et la police.

La première : la propagande comprend deux volets. Le premier consista à montrer que les Gilets Jaunes avaient comme objectifs la destruction de la République, j’y reviendrais lorsque j’évoquerai la police et les violences policières. Le second volet de la propagande gouvernementale fut tardivement mis en œuvre puisqu’il fallut attendre le 10 décembre, alors que le mouvement avait débuté le 17 novembre, pour qu’elle connaisse un début de commencement. Dans un premier temps, comme l’anecdote qu’on prête à Marie-Antoinette : « puisqu’il n’y a plus de pain qu’on leur donne de la brioche » il s’est agi de distribuer quelques « biscuits ». Il fallait donner à voir que le pouvoir avait entendu et qu’il sait être généreux nonobstant « le pognon de dingue » dépensé pour lutter contre la pauvreté. La brioche avait un goût amer. D’abord « la brioche » n’apaisa guère la faim, ensuite elle ne fut qu’un cache-misère. Qui, à part les affidés du gouvernement, a pu croire à la fable des 10 milliards (17 disent certains) débloqués par Emmanuel Macron ? Une bonne partie de cette somme n’était pas un cadeau, elle était le fait de l’augmentation réglementaire du SMIC, et d’autres semblaient trop provisoires et aléatoires, certaines étaient le fait du bon vouloir des entreprises, certains furent laissés de côté par ces mesures, surtout cette annonce ressemblait trop à de l’aumône avec son caractère conjoncturel, éphémère et signifiant de mépris et d’indignité pour que ce soit accepté. Seuls les « possédants » s’en satisfaisaient même si ce sont eux qui payent, et ils ne comprirent pas, comme ils n’avaient pas compris les raisons du mouvement, que les « pauvres » ne savent pas s’en contenter. Depuis il ne fut pas un jour sans que les députés LREM ne viennent sur les plateaux de télévision et devant les micros des radios chanter la chanson à la gloire d’un gouvernement qui débloquait tellement de « pognon de dingue », il n’y eut pas de journalistes pour démonter cette aumône notamment en rappelant qu’une grande partie venait de l’augmentation automatique, parce que réglementaire, du SMIC. Il s’agissait de montrer que les « vilains » Gilets Jaunes en ne se contentant pas de l’aumône présidentielle sont d’horribles voyous qui n’ont comme objectifs que la remise en cause de l’ordre social et la destruction de la République.

S’il en fut ainsi c’est autant par stratégie chez le président de la République qui a visiblement bien appris du livre Propagande d’Edward Bernays inventeur du markéting et de la propagande moderne. Si la propagande a fonctionné dans un premier temps, bon nombre de Gilets Jaunes des débuts ont rejoint leur foyer se contentant de cette aumône. Cette propagande manquait de substrat pour attirer ceux qui n’étaient pas convaincus par les annonces du 10 décembre et moins encore pour retourner les opposants. Pour qu’une propagande réussisse il faut que le produit possède un minimum de qualité qui réponde à un maximum d’attentes des gens à qui elle s’adresse. Or, en 2018, personnes ne comprit, ni Macron du haut de son Olympe narcissique, ni la plupart des parlementaires, notamment de droite engoncés dans leur principe de défense des « bourgeois » au nom de la République comme ceux du mouvement présidentiel marqués du sceau d’une cécité absolue du fait social, ni les membres du gouvernement soumis à la parole présidentielle, ni la plupart des journalistes, personne de ceux au pouvoir ou étant des relais d’opinion ne comprit que les Gilets Jaunes ne demandaient pas la charité mais des mesures concrètes et pérennes de réformes qui amélioreraient leur vie, qui leur apporterait le bien-être auquel légitiment tout citoyen a droit, et personne n’a compris que les annonces du 10 décembre n’effaceraient ni les discours ignobles des députés macroniens et de la presse bien‑pensante ni les violences policières des premières manifestations, notamment celle du 1er décembre. Le « Débat national », pièce maîtresse de cette propagande, n’a pas apporté les fruits espérés, peut‑être faut-il considérer qu’il a été un échec ; il a été vécu par une majorité de Français comme un effet de manche, voire une bouffonnerie car rien de palpable en est sorti. Même si le gouvernement continue sa propagande et sa stratégie de communication : les rencontres citoyennes pour la réforme des retraites, la Convention citoyenne pour le climat, les déambulations somnambuliques du Président, Macron sait autant qu’il voit que ça ne suffira pas à « calmer » le jeu. Alors il met en œuvre ses deux autres armes : la loi et la police.

Le pouvoir dispose d’un arsenal juridique important qui n’a pas cessé de s’accroître depuis le dernier tiers du 19ème siècle, Raphaël Kempf[2] en rend compte dans son livre. Comme chaque fois qu’une situation sociale amène une opposition ferme, même si elle n’a rien d’insurrectionnel, de la part de citoyens ou que des évènements comme les attentats terroristes, ces situations  peuvent être l’occasion de museler les oppositions de quelle que nature qu’elles soient, le pouvoir réagit par la mise en place d’un arsenal juridique d’exception. Ce gouvernement, bien que du « nouveau monde », n’a pas fait exception à ce principe de gouvernement, ainsi fut votée et promulguée la LOI n° 2019-290 du 10 avril 2019 visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations dans laquelle certains articles confinent au comique : « Art. 431-9-1.-Est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende le fait pour une personne, au sein ou aux abords immédiats d’une manifestation sur la voie publique, au cours ou à l’issue de laquelle des troubles à l’ordre public sont commis ou risquent d’être commis, de dissimuler volontairement tout ou partie de son visage sans motif légitime. ». En soi cet article n’a rien d’extraordinaire sauf qu’il faudra prouver le motif légitime : un rhume, une rage de dents…, et comment le quidam pourra-t-il savoir ou percevoir qu’un trouble à l’ordre public risque d’être commis ? Cette loi offre de nouvelles armes à la police pour effrayer, humilier et réprimer les citoyens en complétant l’arsenal mis en place au 19ème siècle, augmenté au fil des vicissitudes de l’histoire notamment durant le quinquennat de François Hollande. Cet arsenal juridique a permis de sanctionner de peines d’amende et d’incarcération de très nombreux « Gilets Jaunes » et même des passants et des journalistes sans pour autant calmer le mouvement ; sans doute faut-il accorder à la répression judiciaire un succès : celui du retour au foyer des moins téméraires des Gilets Jaunes, tout le monde ne peut pas supporter le paiement des amendes et des frais de justice, la perte de salaire lors d’une incarcération. Reste les irréductibles.

Pour réduire les irréductibles il ne reste que la force, du moins est-ce une pensée bien ancrée chez les gens de pouvoir, notamment s’ils ont lu Machiavel ; quand ça fonctionne ça ne le fait que de façon transitoire car la colère demeure, la force crée un refoulement chez les contestataires mais ne tue pas la rancœur. Emmanuel Macron qui a en horreur toute expression d’une pensée dissidente et critique, a utilisé la police, bras armé du gouvernement (plus que de l’État) avec un double objectif : répressif bien sûr, mais aussi offensif pour créer de la violence. Les images des manifestations montrent comment la stratégie de contact a transformé la police en force d’agression à laquelle les « irréductibles » Gilets Jaunes répondent, peut-être de façon irrationnelle, par la violence. Dans mon livre[3] je fais une longue analyse d’un cas précis : celui de la manifestation du 1er décembre sur les Champs Élysées, où je montre que l’offensive est venue de la police. Au-delà on s’interrogera sur le discours à propos des blacks blocs dont aucun n’est jamais interpellé, il n’y en a pas dans d’autres manifestations, comme ils étaient inexistants au moment du G7 qui est pourtant leur cible de prédilection. Comment ne pas se poser la question de l’infiltration des manifestations par des policiers ou des auxiliaires de la police chargés de procéder à des destructions. La police ne le nie pas et explique qu’il n’y a rien d’exceptionnel à ce que des policiers en civil se mêlent aux manifestants. Ainsi, nous pouvons lire sur le site de France Info (18 novembre 2019) : « Pour Jean-Marc Bailleul[4], il est malgré tout « paradoxal » de penser que les policiers en civil « seraient là pour faire le mal ». « C’est pour le bien des manifestants. Il faut distinguer les casseurs qui se mêlent à eux », exposait le syndicaliste l’an dernier. Pour y parvenir, la « solution », pour les forces de l’ordre, c’est d’être « noyées » parmi eux. « Ce n’est pas pour nuire aux ‘gilets jaunes’ : c’est pour faire le tri entre vrais et faux », poursuivait-il. » Vu l’inexistence d’arrestation de black bloc la question est donc de savoir ce qui est faux et ce qui est vrai. Cette pratique de l’infiltration ou de la provocation n’est pas nouvelle, Raphaël Kempf cite celle du 1er mai 18891 où la police fit irruption dans l’établissement d’un marchand de vin où s’étaient réfugiés des manifestants ce qui provoqua un mouvement de panique, une bagarre et des coups de feu furent tirés. Bien entendu pour le pouvoir de l’époque et pour les juges (était-ce dissociable en 1891) les fautifs ne pouvaient être que les anarchistes mêlés aux manifestants, la police n’avait fait que son devoir. Ça rappelle un peu l’incident de la fête de la musique à Nantes ou la manifestation à Nice où une manifestante âgée fut gravement blessée lors d’une charge de police. D’ailleurs dans le même état d’esprit la première réaction du président Macron à propos de Nice fut de nous expliquer que quand on a un âge certain il ne faut pas aller manifester. Le pauvre a toujours tort face à la police, ce que peut illustrer la phrase imbécile du Préfet de police de Paris répondant à une manifestante : « « Oui, je suis ‘gilet jaune' », lui dit-elle. Didier Lallement passe alors son chemin et lance en s’éloignant : « Et bien, nous ne sommes pas dans le même camp madame ». » La police, bras armé du pouvoir, est là pour défendre les dominants et les privilèges sous prétexte de défendre la République comme si on ne pouvait pas avoir une république sans privilège, il me semble même que c’était le fondement voulu par les premiers républicains exprimés par la Nuit du 4 août 1789 mettant en acte l’abolition des privilèges. Depuis les privilèges se sont déportés de la noblesse vers ceux du monde de l’argent et leurs affidés comme l’indiquent les propos[5], lus à la Convention, de ceux qui demandaient, en 1793, la création d’une armée révolutionnaire : « Les hommes qui ont de l’argent, ont succédé à ceux qui avaient des parchemins ; les riches ne valent guère mieux que les nobles ; comme eux, ils sont les ennemis du pauvre et désirent la contre-révolution pour l’opprimer. » Bien sûr, aujourd’hui pas question d’armée contre‑révolutionnaire d’ailleurs la demande ci‑dessus ne voulait pas s’opposer à une armée spécifique mais à l’armée qui existait et à laquelle le pouvoir de l’époque demandait de mener l’offensive contre « les ennemis de l’intérieur ». De nos jours, après qu’eurent lieu de nombreux débats au cours du 19ème siècle, c’est bien à la police que le pouvoir confie la mission de maintien de l’ordre. Dans sa conception moderne le maintien de l’ordre c’est à la fois préserver l’État et protéger les citoyens en préservant leurs biens. Clémenceau présentait « les forces de l’ordre comme des instruments de préservation sociale, « comme la garantie de tous les citoyens dont la liberté est opprimée par autrui. C’est pour le maintien du droit que la police et la force publique doivent être mises en mouvement.[6] » Le gouvernement de Clémenceau en même temps qu’il promouvait la police judiciaire ne supprimait pas la police politique mise en place sous le Second Empire et renforcée à partir de 1870, période où la République s’est souvent sentie menacée. On voit bien comment dans le cas des anarchistes qui perpétrèrent des attentats, ou dans celui des attentats terroristes depuis 1995, les citoyens peuvent adhérer à l’idée d’une police politique, il est plus difficile de les faire adhérer à une force de maintien de l’ordre dévolue à la police. Alors, il faut un évènement marqueur d’un danger pour que le citoyen accepte que la police « protectrice » devienne une police « offensive » pour protéger. Le public et la police sont alors dans une sorte d’injonction paradoxale : être offensif pour protéger. Pour que le public accepte ce caractère offensif il faut qu’il ait peur et l’État joue sur cette peur pour asseoir son action, il l’utilise pour gouverner ; certains ont écrit que la peur peut être vue comme une idée politique et, en tout cas, comme un levier essentiel pour un pouvoir en position de domination, une domination pour partie consentie, notamment pas « les possédants ».

Macron a créé une peur comme on le fit avec la Bande Noire en 1882[7]. Comme en 1882, la presse fut sinon complice du moins l’agent de propagation de ce processus mais la majorité des journalistes n’appartiennent-ils pas à la catégorie de ceux qui consentent à être dominés, ne sont-ils pas de la catégorie des « possédants » donc privilégiés ? Montrer les Gilets Jaunes comme ceux qui mettent en péril l’ordre social, la République, pire comme des agents du désordre économique en empêchant le bon déroulement du commerce, c’est les diaboliser et les amener au même niveau que les terroristes. Macron n’est-il pas allé, lors de sa déambulation à Amiens le 22 novembre, jusqu’à fustiger les oppositions[8] : « Les uns et les autres parfois agités par une logique politicienne ou des considérations que je ne partage pas cherchent chaque occasion de semer le désordre. » Cela rappelle cruellement la politique judiciaire du 19ème siècle où pour contrer l’anarchisme, et au passage le socialisme, on en vint à créer un délit « d’idée », des gens furent condamnés au seul fait qu’ils étaient abonnés à un journal favorable au mouvement anarchiste. Macron n’oublie pas de discréditer une fois de plus le mouvement des Gilets Jaunes : « Je ne néglige pas ce qu’on a appelé le mouvement des Gilets jaunes, je dis “ce qu’on a appelé” car je ne suis pas sûr que les manifestants soient les mêmes aujourd’hui qu’il y a un an, le réveil de cette France qui travaille, de ces mères seules. Cette France se sentait déclassée. Et ça, ça a été un coup de semonce. »

Dans un tel contexte où toute parole d’opposition au pouvoir est discréditée, la police, sur ordre du pouvoir, joue un rôle essentiel : maintenir l’ordre et conforter la peur que le pouvoir instille. Ne nous étonnons donc pas que le préfet Michel Delpuech ait été rlimogé et qu’on ait mis à la tête de la préfecture de police un préfet à la fois obéissant jusqu’à être servile ; le journal l’Opinion[9] le décrivait comme autoritaire et efficace, Libération[10] écrivait « Qualifié de « fou furieux » par certains collègues, il devrait appliquer une stratégie de fermeté lors de « l’acte XIX » des gilets jaunes. » Macron a trouvé son « homme », homme de main. La stratégie de la peur voulue par Macron est désormais installée, malgré tout 55 % des Français[11] approuvent encore, en novembre 2019, le mouvement des Gilets Jaunes. En même temps, si l’image de la police demeure bonne dans l’opinion[12] (74 %), cette image en baisse sensible par rapport à 2018. Mais ce sont plutôt les chiffres relatifs à son action lors des manifestations qu’il faut analyser : « Interrogés sur l’usage de la force par la police depuis le début des manifestations dans le cadre de la mobilisation des « gilets jaunes », 39 % des Français considèrent qu’il a été excessif, 32 % insuffisant et 29 % adapté. » Le sondage de l’institut Elabe montre bien la dispersion selon la catégorie à laquelle appartiennent les sondés qui confirme l’existence d’une profonde cassure dans la société française entre « les possédants » et les autres, les privilégiés et les autres…

Le pouvoir, dirigé par Macron, a voulu une politique de la peur servit par une police, bien entendu, aux ordres jusqu’à être servile ; l’histoire nous montre que la police en tant qu’institution est avant tout, dans de telles situations, le bras armé du pouvoir jusqu’à renier les idéaux républicains qui l’ont fondée, on l’a vu en 1942, on l’a vu les 2 et 3 avril, puis les 7 et 18 octobre 1961, et Metz les 23 et 24 juillet 1961. Toutefois la police ce n’est pas le policier qui demeure un individu, une femme ou un homme, ais alors jusqu’où une femme, un homme, un policier, peut-il s’asservir à un pouvoir ? Là se trouve l’explication des violences policières : elles sont dans la raison puisqu’elles correspondent à une commande d’un gouvernement et répondent aux ordres de la hiérarchie. Le paradoxe c’est que les violences policières finissent par répondre à la violence qu’elles ont suscitées. Elles essaient de se masquer derrière un voile de pudibonderie ou d’honnêteté républicaine quand, par exemple, on punit un policier qui a jeté un pavé dont la violence ne peut être qualifiée que d’irrationnelle.

Macron, à Amiens, déclarait : « Il n’y a pas de démocratie s’il n’y a pas de respect ». Le respect de quoi, de qui, et doit-il être à sens unique ? Il devrait sans doute méditer cette phrase de Clémenceau défendant la loi sur la presse en 1881 : « Si la République vit de la liberté, elle pourrait mourir de la répression ! ». Tous les Gilets Jaunes finiront par rentrer chez eux, mais gare à ce que la France ne se tourne pas vers un extrême peu avenant.


[1] Raphaël Kempf, Ennemis d’État, La Fabrique.

[2] Raphaël Kempf, Ennemis d’État, La Fabrique.

[3] Jean-Jacques Latouille, Gilets Jaunes, Iggybook.

[4] Jean-Marc Bailleul, du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI-CFDT).

[5] Maxime Kaci, « portez sur les traîtres la lumière et le glaive »…, in La République à l’épreuve des peurs,, Presses Universitaires de Rennes.

[6] Laurent Lopez, Sauver la France, défendre la République, protéger les citoyens : les forces de l’ordre et les injonctions sécuritaires de la Belle Époque, in La République à l’épreuve des peurs, Presses Universitaires de Rennes.

[7] Lisa Bogani, Sébastien Soulier, péril social et société assaillie, quand la Bande Noire de Montceau-les-Mines a fait trembler la justice républicaine, in La République à l’épreuve des peurs, Presses Universitaires de Rennes.

[8] Site de BFMTV consulté le 23/11/2019 https://www.bfmtv.com/politique/en-direct-emmanuel-macron-en-visite-a-amiens-les-ex-whirpool-veulent-lui-demander-des-comptes/

[9] https://www.lopinion.fr/edition/politique/autoritaire-efficace-prefet-police-paris-didier-lallement-applique-185889

[10] https://www.liberation.fr/france/2019/03/23/lallement-le-nouveau-prefet-qui-fait-flipper-les-flics_1716932q

[11] LCI https://www.lci.fr/social/en-direct-gilets-jaunes-sondage-un-an-apres-en-novembre-2019-55-des-francais-approuvent-le-mouvement-2103673.html

[12] Sondage ELABE, https://elabe.fr/police-nationale/

Sauvons nos policiers

Dans mon dernier livre[1] Gilets Jaunes j’ai, au dire de lecteurs, été particulièrement sévère envers les policiers. Erreur je ne parlais guère des policiers moins encore de la personne « policier ». Mon propos concernait la police en tant qu’elle est une institution et une force de l’État. Toutefois à la relecture du chapitre et au fil des samedis il m’apparaît qu’un approfondissement de mon propos est nécessaire.

Lorsqu’on écrit sur un sujet on pense global et on laisse de côté la singularité, ce qui amène à laisser croire que toute partie du sujet serait identique au tout. En outre tout écrit à propos d’un sujet sociétal reflète un système. Jacques Ellul définissait le système « comme un ensemble d’éléments en relation les uns avec les autres de telle façon que toute évolution de la provoc l’évolution de l’ensemble et que toute modification de l’ensemble se répercute sur chaque élément. » La « police » est un système dont les éléments sont indissociables et, surtout, interagissent les uns avec les autres. Ne sera-ce pas un truisme que d’écrire que les ordres donnés par la hiérarchie de la police ont des incidences sur chacun des policiers qui, d’ailleurs, vont au-delà de la simple exécution des ordres. Ainsi, un ministre et une hiérarchie qui ordonnent la mise en œuvre d’actions violentes comme on l’a vu lors des manifestations des Gilets Jaunes ne risquent-ils pas ‑à moins que ce soit un objectif‑ de rendre violent chacun des policiers ? De la même façon des policiers (en tant que personnes) violents ne peuvent-ils pas rendre la police violente ? L’incident de Toulon où un policier, gradé, a fait usage de violences envers un passant (peut‑être un manifestant) ou le cas des policiers qui ont gazé des personnes handicapées sans que leurs collègues interviennent pour les empêcher de commettre ces actes de violence, n’est-ce pas l’illustration possible d’un effet de contamination interéléments dans un système ?

C’est donc bien dans cet esprit que je parlais de la Police qui visiblement appliquait avec une conscience méticuleuse les directives ministérielles qui n’avaient pas d’autre but que de discréditer puis de détruire le mouvement des Gilets Jaunes. Au-delà du cas des Gilets Jaunes cette situation amène à poser la question de ce qu’est la police, de son utilité et de ses finalités. Laurent López[2] pose bien la question dans un article riche qui bien que traitant du 19e siècle n’a rien d’anachronique et doit nous amener à réfléchir à propos du rôle social de la police et donc de son fonctionnement : « Au sortir du 2nd Empire, les serviteurs honnis de Badinguet qu’incarnent les policiers et les gendarmes envisagent avec pessimisme leur avenir après les déclarations vengeresses des nouveaux hommes forts. Et pourtant, comment assurer dans cette République renaissante la sûreté des citoyens, ce troisième droit imprescriptible de l’Homme, sans une force publique qui légitimait aux yeux des hommes de 1789 l’institution d’une « contribution commune » ? Mais que doivent alors défendre les forces de l’ordre : un régime et ses lois ? Un peuple et ses citoyens ? Un système et ses libertés ? Et cette force publique est au centre de préoccupations considérant, dans la 2nde moitié des années 1880, que « les malfaiteurs croissent nombre et en audace ; il faut au plus tôt endiguer le torrent qui menace la sécurité de tous ». » Aujourd’hui, la police est-elle chargée de protéger les personnes, d’empêcher coûte que coûte une parole d’opposition au pouvoir, de contraindre les citoyens jusqu’à obtenir leur soumission ?

J’avais donc tenté de montrer que l’action de la police, offensive, contre les Gilets Jaunes est bien l’expression d’un pouvoir qui ne veut laisser aucune place à quelque contestation que ce soit. La Justice a également été instrumentalisée pour faire taire les dissidents, le pouvoir étant amplement et solidement aidé par les syndicats de policiers qui ne manquent jamais une occasion de fustiger la Justice et son supposé laxisme. Le public aussi a été soumis par le pouvoir, grâce à une propagande bien orchestrée ; il a retourné sa position puisque de samedi en samedi de 84 % de soutien aux Gilets Jaunes les soutiens se sont étiolés jusqu’à quasiment disparaître. La propagande, largement diffusée par les médias télévisuels notamment BFM TV, a joué sur le cœur de la pensée philosophique du quidam : la consommation et l’accès aux loisirs mercantiles ; les Gilets Jaunes empêchaient de faire des achats le samedi et attentaient aux temples modernes : les commerces. La nasse était refermée.

On ne manquera pas de me rappeler les terribles Black Bloc. Ils existent, qui pourrait le contester. Cependant n’est-il pas curieux que du 17 novembre 2018 au mois de mars 2019 on ne les ait jamais vus ailleurs que dans les manifestations des Gilets Jaunes, y compris à Le Pouzin en Ardèche, petite ville de 2800 habitants, où moins de 200 Gilets Jaunes s’étaient rassemblés sur un rond-point ? Quand on apprend par FR3 que des policiers ont intégré, en civil et sans insigne, un cortège, que d’autres ont infiltré les groupes anti‑G7, nous sommes en devoir de nous demander si les Black Bloc des manifestations de Gilets Jaunes n’étaient pas des policiers chargés de provoquer des incidents ou pour le moins quelques « indics » chargés de la même besogne contre une promesse de remise de peine ; ce serait là une pratique ni nouvelle ni totalement inhabituelle.

Dans un tel contexte que reste-t-il au policier intègre pour survivre : la foi dans le cœur de sa vocation qu’il voit se déliter ? La très grande majorité des policiers a embrassé ce métier par goût de servir les gens. Aujourd’hui ils souffrent de ne plus pouvoir faire le métier qu’ils ont choisi faute de moyens matériels et humains, faute de formation et subissant toujours plus de pression de la part du pouvoir et de demandes de la part des usagers. Il y a peu de temps je me suis entré dans un petit commissariat dans le 2e arrondissement de Paris : un lieu sombre, quasi-une alcôve et pas très propre, il y a quelques semaines je suis allé au commissariat de Poitiers pour déposer une plainte : un ascenseur en panne ce qui me rendit difficile l’accès à l’accueil, un policier affable me reçut dans son bureau minuscule et encombré, dépourvu d’imprimante ce qui l’obligeait à « foncer » au bout du couloir… Quant aux effectifs ! Inutile de requérir l’aide de la police à Poitiers pour calmer des fêtards au centre-ville, il y a à peine suffisamment de personnels pour assurer un semblant de sécurité dans les quartiers « sensibles » et répondre aux appels d’urgence sur « police secours », malgré cela mes appels ont toujours été très bien reçus avec politesse et gentillesse. Ces policiers je les connais, j’ai, jadis, travaillé avec eux et quand je vois la misère matérielle dans laquelle ils travaillent j’ai honte pour mon pays, ne parlons pas des salaires.

Alors dans le contexte de haine attisé par le pouvoir contre les Gilets Jaunes que reste-t-il au policier intègre pour conserver son identité professionnelle et sans doute personnelle ? L’individu n’a que trois choix : se conformer à l’identité d’une police violente au risque de devenir soit violent soit « schizophrène », sans doute les deux à la fois, ou démissionner ou se suicider.


[1] Jean-Jacques LATOUILLE, Gilets Jaunes, Iggybook, en librairie ou pour la version numérisée FNAC, Amazon ou directement sur le site de l’auteur https://jean-jacques-latouille.iggybook.com/fr/

[2] Laurent López , Sauver la France, défendre la République, protéger les citoyens : les forces de l’ordre et les injonctions sécuritaire de la belle époque, dans « La République à l’épreuve des peurs , de la Révolution à nos jours », Presses Universitaires de Rennes, p179.

Un président vu à travers Balzac.

Aujourd’hui : 22ème samedi des Gilets Jaunes. Dois-je continuer ma chronique ? Oui, sans doute mais la lassitude et la fatigue sont là face à l’enlisement dans un société molle. Bien sûr le mouvement des Gilets Jaunes s’enlise, reproduisant samedi après samedi la même ritournelle et ne faisant rien émerger qui pourrait être le moteur d’un changement social. Enlisement aussi d’un Président, d’un gouvernement et de parlementaires qui ne comprennent rien à ce mouvement et qui, eux aussi comme une ritournelle, nous ressassent les mêmes solutions dont l’histoire montre qu’elles ont conduit au chaos actuel.

Alors que dire encore qui n’ait pas été déjà dit ou écrit ? Laissons passer ce samedi pour prendre le temps de voir, d’écouter et surtout de réfléchir. En attendant, m’étant replongé dans La Comédie Humaine de Balzac, j’y ai trouvé quelques passages qui m’apparaissent assez bien illustrer la personnalité de celui par qui le malheur est arrivé. Certains diront que ces propos sont irrévérencieux mais je suis assez vieux pour me le permettre, en tout cas je trouve l’exercice amusant avant qu’on me mette en prison pour blasphème envers sa majesté Jupiter.

Ainsi, donc Balzac écrivait ces morceaux choisis.

« Une femme d’un certain âge, qui veut s’attacher à jamais un homme, commence à en diviniser les défauts, afin de rendre impossible toute rivalité ; car une rivale n’est pas de prime abord dans le secret de cette superfine flatterie à laquelle un homme s’habitue assez facilement. Les fats sont le produit de ce travail féminin, quand ils ne sont pas fats de naissance. »

« Hélas ! ni les hommes ni les femmes n’ont d’amis pour les avertir au moment où le parfum de leur modestie se rancit, où la caresse de leur regard est comme une tradition de théâtre, où l’expression de leur visage se change en minauderie et où les artifices de leur esprit laissent apercevoir leurs carcasses roussies. Il n’y a que le génie qui sache se renouveler comme le serpent ; et, en fait de grâce comme en tout il n’y a que le cœur qui ne vieillisse pas. Les gens de cœur sont simples. »

« Soit qu’il comprit d’avance ce que l’interlocuteur voulait dire, soit qu’il n’écoutât point, ou soit qu’il eût la faculté d’écouter tout en pensant à autre chose, Melchior offrait ce visage distrait qui déconcerte la parole autant qu’il blesse la vanité. Ne pas écouter est non seulement un manque de politesse, mais encore une marque de mépris. »

Chacun fera son miel de ces quelques lignes empruntées à la littérature.

Gilets Jaunes, la fin et les tartufferies macronniennes

Que sera le 22ème samedi du mouvement des Gilets Jaunes ? Même si les chiffres que donnera le Ministère de l’Intérieur, complaisamment relayés par les médias, seront très en-dessous de la réalité du terrain des manifestations, nous constaterons l’affaiblissement, en marche depuis quelques semaines, du mouvement. Est-ce la fin des Gilets Jaunes ? Peut-être pas, mais force est de constater que le mouvement s’étiole comme le ferai une gangrène vaincue par la chirurgie et les antibiotiques. L’installation d’un climat de peur et l’instauration d’un ersatz de forum citoyen auront eu raison du soutien qu’une grande majorité des Français accordait au mouvement. Sans doute faudrait-il ajouter aux causes de l’affaiblissement d’autres raisons comme l’éparpillement des revendications, l’absence de structuration et de représentativité, mais les causes principales sont celles qui ont rencontré le manque de courage et d’engagement des gens ; les Français ne sont ni les Algériens ni les Vénézuéliens. Comment le seraient-ils alors qu’ils n’ont pas suffisamment faim ni de biens ni de démocratie ? Les Français, depuis les « Trente Glorieuses », se sont embourgeoisés, ils aiment la sécurité, l’ordre et baignent dans un pseudo confort. Ils attendent de l’Etat qu’il leur assure cette aisance, physique et morale, fusse au prix d’une perte de liberté. Les Français veulent de l’ordre et de la sécurité.

Le président de la République et son gouvernement savent cela et ont tout mis en œuvre pour pouvoir montrer qu’ils savent faire respecter l’ordre voulu par les Français. L’usage massif et souvent excessif des forces de maintien de l’ordre n’a pas d’autre fin que montrer l’autorité d’un Etat qui ne veut pas répondre aux revendications des manifestants que la prose des suppôts du macronisme largement relayée par une grande partie des médias a transformés en « casseurs » malfaisants comme s’ils n’avaient pas de revendication et que la violence soit leur seul objectif. Ainsi, de semaine en semaine les Gilets Jaunes n’ont été montrés dans la presse par une majorité de médias que sous l’angle de la violence. Dire qu’il n’y eut pas de Gilets Jaunes violents serait une faute, mais au regard du nombre de « casseurs » et de l’importance assez relative des dégâts, même si parfois elles ont touché des « symboles », des questions se posent.

Tout d’abord comment se fait-il en comparant les chiffres de participation aux manifestations extrêmement bas annoncés par le ministre de l’intérieur et le nombre considérable de forces de l’ordre que les violences puissent avoir été aussi considérables ? Alors que le ministre Gérard Collomb et le préfet de police Michel Delpuech avaient réussi à contenir les débordements face à 1200 blacks blocs à Paris ce 1er mai 2018, comment se fait-il que sous les ordres de Castaner ce fut un échec ? On a argué que la stratégie suivant laquelle les policiers étaient statiques serait la cause de cet échec, mais le 1er mai les policiers étaient tout aussi statiques. Surtout ce que montrent les vidéos des manifestations c’est, que statiques ou mobiles, les policiers chargent les manifestants jusqu’à les mettre en position d’être battus, dégommés, appréhendés, on l’a vu à Nice où Madame Legay a été grièvement blessée par les policiers lors d’une charge injustifiée sinon pour jouer les gros‑bras, à Toulouse où les policiers ont agressé un homme handicapé dans son fauteuil roulant, ou encore récemment à Besançon.

Comment expliquer que le 1er mai les policiers ont pu intercepter des blacks blocs et que maintenant ils nous racontent que ces blacks blocs sont tellement aguerris qu’il est quasiment impossible de les attraper ? Interrogeons-nous sur les discours des policiers qui nous parlent de la volatilité, à moins qu’il ne s’agisse de virtualité, des blacks blocs en même temps qu’ils nous disent savoirs qui ils sont, où ils sont et quand ils interviendront, et qui affirment ne pas pouvoir les empêcher préventivement d’agir alors qu’ils y avaient parfaitement réussi au moment de la COP21 (ce qui au passage montre qu’il n’était pas besoin d’une nouvelle loi).

Comment, par exemple, expliquer la survenue de prétendument blacks blocs ou « casseurs » venus d’autres départements sur un rond‑point au Pouzin, ville de 2861 habitants à 25km au sud de Valence, où s’étaient réunis moins de 200 Gilets Jaunes, et que des violences y aient éclaté et que la gendarmerie mobile soit intervenue dans un temps record ? Nous pourrions multiplier l’énumération des situations qui interrogent, est-ce nécessaire ?

Il s’installe un doute dans l’esprit des gens : y a-t-il réellement des blacks blocs ? Pour les tenants de l’ordre il devient évident que les casseurs ne peuvent être que les Gilets Jaunes, preuve en étant le nombre d’interpellations et de condamnations. D’autres, notamment après avoir vu le reportage de France3 Occitanie montrant des policiers déguisés en Gilets Jaunes interpellant de vrais Gilets Jaunes au milieu d’une manifestation à Montpellier, s’interrogent sur une vraisemblable infiltration des manifestations par des provocateurs à la solde du pouvoir (policiers ou autres, les services de police savent entretenir des « moutons »).

Jamais les médias n’ont interrogé ces faits, n’ont entrepris de véritables analyses des situations, n’ont comparé avec des situations antérieures ; ils se sont contentés voire satisfaits de mettre en avant la violence confortant ainsi la politique de la peur mise en place par le gouvernement. Les médias ont aujourd’hui agi comme leurs aïeux en 1882 dans l’affaire de la Bande Noire[1] de Montceau‑Les‑Mines[2] : « Ce sont d’abord les dépêches de l’agence Havas qui fournissent les informations. Répondant à l’exigence de délivrer l’information le plus rapidement possible, sans réelle volonté d’envoyer des reporters sur place, tous les journaux de Paris et de province, exceptés bien sûr ceux de Saône‑et‑Loire, se contentent de publier ces dépêches qui présentent d’abord les auteurs des troubles comme des individus organisés en bande qui parcouraient les rues pendant la nuit, des brigands et des bandits recrutant parmi les vagabonds et les rôdeurs. », dans l’actualité des Gilets Jaunes on voit que le ministère de l’intérieur, seul à diffuser des chiffres et des informations de terrain, joue le rôle que joua l’agence Havas en 1882. Les méthodes violentes proches de celles utilisées par les anarchistes permit au Pouvoir de créer un fantasme collectif par une diffusion outrancière et augmentée des méfaits ; les chercheurs ont montré que ce fantasme collectif générateur de peur fut amplement entretenu par la presse de l’époque. Le pouvoir joua sur le besoin de sécurité des « bourgeois » et sur l’exploitation du thème de la république pour renforcer l’appareil législatif, judiciaire et policier. Cette affaire de la Bande Noire, avec ses arrestations nombreuses et souvent injustifiées avec les peurs qu’elle suscitât dans le public, présente beaucoup d’analogies avec le mouvement des Gilets Jaunes. La politique de la peur n’est ni une nouveauté ni une spécificité française, elle existe depuis longtemps et on en trouve une grande partie de l’histoire, les fondements et les mécanismes dans un remarquable livre[3] « La République à l’épreuve des peurs ». La seconde moitié du 19ème siècle et la première moitié du 20ème sont riches en situations montrant comment la peur a été utilisée comme moyen de gouvernement. Quels que soient les évènements (crimes ou attentats notamment ceux perpétrés par les anarchistes) le droit à la sécurité étant rappelé, les forces de l’ordre sont mises en avant : « le service rendu par la gendarmerie est le premier de ceux que les citoyens réclament de l’Etat : la sécurité[4]. »

La peur engendre un accroissement du besoin de protection, c’est ce que propose l’Etat en créant un espace public de sécurité pour faire face à l’espace oppositionnel qui s’est fait jour. Pour convaincre que la peur est bien là on met en avant les forces de maintien de l’ordre comme agent de protection de tous les citoyens, on exacerbe les violences voire on les crée ‑de façon réelle ou de façon fantasmatique‑ et on donne une face hideuse aux opposants décrits comme violents, mettant en danger le pays dans son économie comme dans sa structure politique. Le Pouvoir met alors en opposition un espace « bourgeois » (par opposition aux humbles) considéré comme espace légitime de formation et de diffusion de l’opinion contre un espace oppositionnel regroupant ceux qui mettent en péril les biens des personnes, l’économie du pays et les libertés (liberté de circuler, de travailler…) et donc la République voire la démocratie. La création de cet espace « bourgeois » permet au Pouvoir de mettre en place une régulation des idées et des argumentaires politiques ainsi que de réguler la diffusion de certaines idées.

La diabolisation des Gilets Jaunes dans le cadre d’une politique de la peur permet de séparer le bon grain de l’ivraie. Si vous rejoignez les Gilets Jaunes vous serez responsables des blessures que vous pourriez subir, vous aurez rejoint le camp des « malfrats », c’est là tout le fondement de la stratégie de discréditation de ce mouvement dans laquelle le gouvernement n’a cessé de mentir sur les chiffres de participation aux manifestations, sur l’effet délétère du mouvement sur l’économie, jusqu’à envoyer les policiers pleurer sur les plateaux de télévision et nous annoncer qu’avec la nouvelle stratégie, plus offensive, de maintien de l’ordre « la peur allait changer de camp ». Fallait-il en attendre plus d’un gouvernement dont la porte-parole fraîchement nommée avait déclaré : « pour protéger le président j’assume parfaitement de mentir ».

Une fois les citoyens séparés en bons et en mauvais, il faut diriger la pensée des bons, c’est l’objectif fixé au Grand Débat National dans lequel E. Macron qui en avait borné l’ampleur des sujets, vint renforcer le processus de développement du fantasme collectif de peur en s’étonnant que les Français n’aient pas évoqué le terrorisme, oubliant que ce thème ne faisait pas partie des questions qu’il avait proposée. Mais, ne fut qu’un Grand Monologue National pendant lequel le président, des ministres et des députés vinrent déballer leur propagande. Ce qui devait être un forum pour les citoyens a été organisé par E. Macron comme l’espace « bourgeois » de régulation des idées et des argumentaires politiques amplement orientés par le Pouvoir.

Ainsi, la politique de la peur entretenue par la création d’un espace « bourgeois » comme espace légitime de formation et de diffusion de l’opinion constituent une des plus belles et des plus remarquables des tartufferies et des manipulations politiques qu’a pu connaître notre pays. Les Gilets Jaunes n’avaient sans doute pas l’organisation ni la culture politique pour y faire face ce qui les amènera vraisemblablement à disparaître, sauf à créer une structure de communication, sans que la « masse molle » de la société n’en dise rien tout en profitant des rares produits obtenus à la suite des manifestations comme le gel de la taxe sur les produits pétroliers, l’augmentation de la prime d’activité, la ré‑indexation des retraites… autant de mesures temporaires et limitées à quelques citoyens seulement mais à propos desquelles chacun dira que le gouvernement a fait des efforts considérables parce qu’il a su « entendre » bien qu’en « même temps » il continue son œuvre progressiste dans le cadre d’un mode de gouvernement organisé autour de la peur et du mensonge.

[1] On attribuât la dénomination de « Bande Noire » à un groupe d’émeutiers rassemblés à l’issue de l’échec de la grève des mineurs de cette ville.

[2] Bogani L., Soulier S., Péril social et société assaillie, dans La République à l’épreuve des peurs.

[3] Bogani L., Bouchet J., Bourdin Ph., Caron J‑C., La République à l’épreuve des peurs, Presses Universitaires de Rennes.

[4] Lopez L., Sauver la France, défendre la République, protéger les citoyens, dans La République à l’épreuve des peurs.

Gilets Jaunes : révélateurs d’une dictature naissante.

À propos des dictatures Maurice Duverger[1] écrit : « À l’origine, la notion de dictature correspond à un régime transitoire, basé sur la force, non conforme au système de légitimité admis généralement par la société où il fonctionne, dont le but est, soit de maintenir l’ordre en face de circonstances exceptionnelles, soit d’accélérer la mise en place d’un système nouveau. Mais, une fois établies, les dictatures tendent à se perpétuer et leur caractère transitoire s’atténue. Certaines s’affirment d’ailleurs permanente dès l’origine : l’hitlérisme prétendait créer un “Reich millénaire”. En fait le terme “dictature” désigne aujourd’hui tous les régimes autoritaires non héréditaires. »

Ce n’est pas sur une hypothétique illégitimité d’E. Macron, même si nous devons interroger sa légitimité « populaire » (ou charismatique), que peut reposer l’analyse d’une proximité entre le pouvoir macronien et une dictature ; c’est sa survenue subite dans la sphère politique, la façon dont il est arrivé au pouvoir et la manière dont il l’exerce qui peuvent amener les questions autour d’un engendrement, lent et progressif, d’un État autoritaire puis dictatorial. Si la légitimité légale d’E. Macron n’est pas remise en cause, cela ne suffit pas à écarter la survenue d’une dictature car l’histoire montre que nombre de dictatures ont débuté par une élection « normale », comme celle de Napoléon III ou celle de Mussolini.

C’est donc autour des caractéristiques de l’exercice du pouvoir qu’il faut faire porter l’analyse. D’abord rappelons-nous qu’un pays, qu’une société, ne sont pas des objets amorphes et inertes, ce sont des systèmes vivants qui changent et qui évoluent. Comme l’écrit Maurice Duverger « Aucun système social ne fonctionne de façon régulière, sans à-coup. Tous sont traversés en permanence de crises plus ou moins nombreuses, plus ou moins aiguës. Mais ces crises courantes, habituelles, normales, ne dépassent pas un certain niveau. Au contraire, surgissent parfois des crises beaucoup plus graves, correspondant à un ébranlement profond du système. Tel est le type de crise qui engendre les dictatures. » Depuis le mois de novembre 2018, la société française vit une de ces crises paroxystiques comme elle en a déjà connu. Si E. Macron n’est pas seul responsable des causes de cette crise, il est, seul, l’auteur des conditions de son éruption. De multiples symptômes avant‑coureur se sont montrés durant les 18 premiers mois de son mandat. E. Macron n’a traité ces symptômes que par le mépris, campé qu’il est dans ses certitudes comme tout narcissique. Un examen clinique minutieux de la société et de son malaise aurait permis de poser un diagnostic et de proposer un traitement. E. Macron a choisi, le 10 décembre 2018, de ne répondre que partiellement à la problématique du pouvoir d’achat en lançant à la volée10 milliards d’euros mais beaucoup sont exclus de cette manne et rapporté aux individus le gain est faible et en grande partie ponctuelle et éphémère, et de proposer une opération d’enfumage digne de la meilleure des propagandes le Grand Débat National. Il fallait un traitement de choc : faire une pause dans les réformes, poser de nouvelles orientations politiques avec de nouvelles bases de gouvernance ce qui imposait le renvoi du gouvernement et la dissolution de l’assemblée nationale, mais n’était-ce pas se désavouer ?

Face à l’échec de son traitement et à la persistance des manifestations il a choisi d’étouffer la « rébellion » et de couper les manifestants du reste de la population comme on le fait dans une dictature[2] par l’usage de la force et par celui de la propagande : « Dans les bouleversements si radicaux, on recourt à la manière forte pour faire face à la situation, parce que les institutions normales paraissent insuffisantes. » L’usage de la force débute par la répression qui vise à mettre les opposants hors d’état d’agir, on se souviendra des perquisitions surprises chez Jean-Luc Mélenchon et chez de nombreux membres de la France Insoumise, et à Médiapart. Cette répression s’est portée surtout, bien évidemment, sur les principaux marqueurs de l’opposition à la politique d’E. Macron : les Gilets Jaunes, avec une incroyable, et jamais vue, quantité d’arrestations, de condamnations et d’incarcérations dont d’ailleurs la ministre de la justice se vantait le samedi 23 mars à l’aube du 19ème samedi de manifestation : « Nous serons sans merci pour les casseurs […] Ce que veulent ces gens, ce n’est pas le dialogue, leur seule revendication c’est la violence », et de vanter quelques jours plus tard les 9000 interpellations. Le pouvoir sera sans merci ! Au-delà de la détermination à maintenir l’ordre et à assurer la sécurité il y a une volonté forte à détourner le reste de la population d’imiter les opposants au pouvoir.

Jusqu’à présent nous échappions à deux autres caractéristiques d’une dictature : le recours à l’armée et la torture et les exécutions. Le « renforcement » des forces de la mission Sentinelle et l’autorisation qui leur a été donnée de faire usage de leurs armes doivent interroger notamment quand on entend les propos de la députée Claire O’Petit qui annonçait[3] que « l’armée pourra tirer sur les Gilets jaunes » ou encore ceux du premier ministre qui au JT de 20h de France2 n’excluait pas qu’il puisse y avoir des tués en précisant qu’ils ne devraient leur mort qu’à eux-mêmes puisqu’ils n’auraient pas dû venir manifester. Si la France échappe à la mise en œuvre de la torture, nous ne sommes pas loin des exécutions programmées par le Pouvoir quand nous relevons les propos de Luc Ferry qui préconise que les policiers fassent usage de leur arme, et qu’à chaque manifestation nous pouvons joindre des actes de brutalité policière dénoncés par la commission des Droits de l’Homme de l’ONU. Ne faut-il pas voir dans les propos de Benoît Barret secrétaire général adjoint de Alliance (France Info samedi 23 à 15h12) la volonté du gouvernement d’installer, sournoisement, un État policier : « la peur doit changer de camp », « la tolérance zéro, toutes les personnes interpellées doivent être condamnées sévèrement » ; ainsi aujourd’hui la police aux ordres du gouvernement (je l’évoque dans mon livre Gilets Jaunes, et en même temps) tend à indiquer à la justice (indépendante ?) comment elle doit juger.

C’est dans ce cadre organisé sur deux axes : répression et propagande visant à discréditer les manifestants que le commentaire d’E. Macron à propos de la dame blessée à Nice doit être vu : « Je souhaite d’abord qu’elle se rétablisse au plus vite et sorte rapidement de l’hôpital, et je souhaite la quiétude à sa famille. Mais pour avoir la quiétude, il faut avoir un comportement responsable. », « Quand on est fragile, qu’on peut se faire bousculer, on ne se rend pas dans des lieux qui sont définis comme interdits et on ne se met pas dans des situations comme celle-ci. » Il soulignait « cette dame n’a pas été en contact avec les forces de l’ordre » et dans Nice Matin du 25 mars il ajoutait qu’il souhaitait à cette dame « un prompt rétablissement, et peut-être une forme de sagesse ». Nous passerons sur l’irrespect et l’irrévérence de ces propos d’un freluquet qui s’adresse à une personne qui a l’âge d’être sa grand-mère et dont la vie militante ne montre pas qu’elle ne soit pas pleine de sagesse.

La propagande et la séduction sont les stratégies favorites d’E. Macron, c’est la raison pour laquelle il s’est entouré d’autant de communicants plus formés à vendre de la lessive qu’à faire de la politique, c’est-à-dire à s’occuper du bien public, mais ils ont lu Edward Bernays[4] et ils savent que les règles de la communication commerciale sont les mêmes que celles de la communication politique. Ainsi, la façon dont a été organisé le Grand Débat imposé par E. Macron, notamment sa rencontre avec 64 « intellectuels » puis avec des enfants de 10 ans dans une école, montre cette volonté de propagande dont le déploiement sert à masquer le caractère conservateur du régime macronien qui tend, en matière de droit social des salariés, à faire revenir la France sur des pratiques proches voire identiques à celle de la fin du 19ème siècle. Cette volonté conservatrice est dissimulée par la mise en avant de la jeunesse d’E. Macron (on oublie son inexpérience) et par à la fois la rapidité dans les propositions de réformes sociales et économiques et par une volonté réformiste du régime « pour donner à celui-ci un caractère très novateur, voire révolutionnaire[5] ». Sauf que les quelques bribes de propositions lâchées par E. Macron à propos de la réforme des institutions montrent qu’il souhaite affaiblir la représentation populaire donc l’opposition à son pouvoir : diminution du nombre de députés, fusion du sénat avec le conseil économique, social et environnemental, affaiblissement des prérogatives de la cour des comptes, la mise sous véritable tutelle des collectivités territoriales par la suppression de la taxe d’habitation (imparfaitement compensée) et par le contrat[6] financier État-collectivité à l’objectif louable mais aux intentions sataniques : « À contrario, des pénalités sont prévues pour les collectivités qui ne respecteront pas leur contrat, ainsi que pour celles qui refuseront de signer. » Peut-on penser que la suppression des jurés populaires dans les procès aux assises serait une avancée démocratique alors qu’il n’y a que dans les dictatures où cela existe ?

Toutefois, le « chef » ne peut rien tout seul, il a besoin d’une cour comme l’explique Maurice Duverger : « Cependant, le dictateur n’est jamais séparé du parti. Au contraire, les dictatures capitalistes déifient la personne d’un dictateur. » E. Macron a créé son parti : La République en Marche, pour le servir et servir son ambition. Relayant le travail de propagande, les discours monocordes et surtout monosémiques des députés de la République en Marche propagent la glorification de l’action du chef. Dans une dictature on fait du leader « un surhomme, un homme providentiel, doué de plus de clairvoyance que les autres, capable de comprendre et d’exprimer les forces mystérieuses de la collectivité. L’idée des rois-dieux ou de rois élus de Dieu réapparaît ainsi sous une forme nouvelle, en se combinant bizarrement avec les théories démocratiques. », écrit Maurice Duverger. Ainsi naît Jupiter qui dès le début voulant donner un « statut » à son épouse essaya de réinstaller le roi-dieu, s’il a reculé sur ce point les dépenses exorbitantes de la présidence pour la convenance personnelle du couple Macron est significatif de la posture intellectuelle et psychologique de ces deux personnages.

Si ce n’est comme étant la manifestation d’un pouvoir absolu, comment comprendre la protection ubuesque accordée à une fripouille qui usait de ses fonctions de chargé de la sécurité du président pour se livrer à des actes délictueux ? Jupiter s’installe comme roi élu de Dieu pour qui le pouvoir ne se partage pas, pas plus que les décisions ni même les idées. Un roi élu de Dieu se vénère et on lui obéit sans mot dire.

Asservi volontaire au Pouvoir et aveugle à ce que le mouvement des Gilets Jaunes révèle de la nature du Pouvoir qui sévit en France, le peuple finira bien par guérir, fusse que la mort soit son salut, car souvent aux peuples on peut dire : « Tu prends ces théories‑là pour des paroles oiseuses, mais il arrive un moment où elles se transforment en coups de fusils ou en guillotine[7]. » À moins qu’un subit réveil du peuple entraîne le postulant dictateur à disparaître comme tous finissent par le faire, sort inéluctable de ces gens tel Napoléon (s) I et III, Mussolini…

[1] Maurice Duverger, Institutions politiques et droit constitutionnel, PUF.

[2] Maurice Duverger, ibidem

[3] https://www.youtube.com/watch?v=bvcjpqwkQxY

[4] Edward Bernays, Propaganda, Comment manipuler l’opinion en démocratie, ed La Découverte.

 [5] Maurice Duverger, ibidem

[6] https://www.vie-publique.fr/focus/depenses-collectivites-circulaire-fixe-contrat-type-avec-État.html

[7] Honoré de Balzac, Un grand homme de province à Paris, Les illusions perdues 2ème partie.

Gilets Jaunes : ils ont perdu.

Dans une chronique parue le 4 décembre 2018 dans £e Monde Edgar Morin écrivait : « Mais il manque totalement une pensée directrice et une telle pensée conduirait à un éclatement entre les composantes hétérogènes d’un mouvement [des gilets jaunes] où les colères unies contre le pouvoir sont en fait antagonistes entre elles. Donc tout ce qui fait la réussite du mouvement à risque de le conduire un échec final. » Le mouvement des Gilets Jaunes serait-il arrivé à ce point de rupture suggérée par Edgar Morin, à ce point où l’hétérogénéité des revendications et l’organisation protéiforme du mouvement devant montrer, sous la force des pressions gouvernementales et médiatiques, un front uni se disloque notamment parce qu’il est confronté à une nouvelle pression : celle des ambitions personnelles ?

Comme dans tout mouvement social chacun y vient avec ses envies, ses besoins et ses ambitions. On aurait pu penser que la solidarité et la fraternité nées sur les ronds points auraient pu sinon effacer du moins contenir les ambitions personnelles. Nenni, ici comme ailleurs les ambitieux, sous des prétextes plus ou moins sincères mais le plus souvent fallacieux, tracent leur chemin personnel. Le cas le plus marquant est celui de cette dame et de ses quelques colistiers qui souhaitent se présenter aux élections européennes. Outre qu’ils ne peuvent pas se revendiquer des Gilets Jaunes n’en ayant reçu aucun mandat (comment cela pourrait-il se faire dans un tel mouvement), cette participation électorale n’apportera rien à un mouvement pour lequel la politique européenne n’est pas la préoccupation, d’autant moins qu’elle n’a que peu d’incidence sur les objets de leurs revendications. Le discours suivant lequel ces personnes se présentent aux élections européennes pour intégrer le système politique est antagoniste à un des fondements structurels des Gilets Jaunes qui rejette en masse le système politique et les partis, en y mêlant les corps intermédiaires et notamment les syndicats. Alors faut-il, comme le réclame certains comme cette dame avide de mandat électif, que le mouvement se structure ?

A mon avis la force du mouvement des « Gilets Jaunes » est dans son apparente désorganisation ; ici il n’y a désorganisation que si on s’en tient aux paradigmes classiques d’analyse des mouvements sociaux et des organisations, mais si on regarde l’intérieur du mouvement avec un autre paradigme on y voit une organisation en réseaux dynamiques structurés autour des échanges in situ sur le ronds-points relayés et augmentés par la communication sur les “réseaux sociaux” comme Facebook. Il ressort que les “réseaux sociaux” ont une remarquable capacité à organiser un groupe social actif et qu’ils sont désormais incontournables comme lieu de l’analyse des mouvements sociaux ; les journalistes et plus généralement les “sachants” semblent ne pas l’avoir compris ni seulement vu. Les « Gilets Jaunes » n’ont pas vocation à devenir un élément politique au sens d’une organisation comme un parti ou un syndicat, le mouvement est un lanceur d’alerte. Je ne résiste pas à citer Edgar Morin : « Les “gilets jaunes” sont le signe d’une crise de foi. » Les « Gilets Jaunes » ont montré combien une grande partie de la population (notamment les abstentionnistes de l’élection de 2017) ne croit plus ni dans les institutions ni dans les gouvernants ; ils ont montré ce mal qui ronge la société plus particulièrement celle des « moins favorisés » à travers quelques symptômes illustrés par leurs revendications. Ce mal c’est le pouvoir hégémonique et étouffant voire délétère de la “Finance”, des institutions désormais désincarnées et surtout le pouvoir des gouvernants, technocrates et “petits comptables”, aujourd’hui aussi éloignés des gens modestes que pouvait l’être Louis XIV. Mais, le mouvement saura-t-il continuer et permettre une évolution de la société en gardant sa spontanéité et son caractère de « révélateur » des maux de la société ?

Le défi est de taille face aux attaques dont il est l’objet, auxquelles s’ajoutent les conséquences de ses égarements. Ces attaques viennent d’abord de certains médias comme BFMTV qui depuis le début du mouvement joue la carte du dénigrement en exacerbant la violence (en omettant les violences policières et l’analyse de la cause de la violence) comme si elle constituait l’âme du mouvement ; d’autres médias, notamment la presse écrite, sont plus modérés vis à vis de la violence mais ils peinent à s’extraire des chiffres du ministère de l’Intérieur alors que leurs propres images les contredisent et qu’ils sont extrêmement discordants avec ceux de la presse régionale. La deuxième attaque se situe dans les mesures dilatoires prises par le président de la République en décembre : distribuer quelques miettes pour accaparer la “masse molle” et la séparer des « Gilets Jaunes ». La “masse molle” c’est cette partie de la société à laquelle nous pouvons appliquer la définition qu’Emile Durkheim donnait de la société de masse ; « Une masse d’individus indifférenciés, semblables à des atomes. » Parmi ces atomes on trouve ceux qui râlent contre les désagréments dus aux manifestations mais qui au fort de l’action les soutiennent plus par conformisme que par conviction et qui dès qu’ils croient apercevoir que le vent tourne abandonnent ceux qu’ils soutenaient pour se ranger sous la bannière de premier qui distribue une becquée. Ceux-là se satisfont de peu et continuent à maugréer, envahissent la mangeoire et surtout oublient que cette becquée ils la doivent à ceux qu’ils abandonnent. Cette “masse molle” aime à se complaire dans le jus des becquets (petit papier écrit qu’on ajoute à une épreuve pour signaler une correction), aussi c’est elle précipité sur le « Grand Débat » comme si celui-ci devait corriger tant et tant d’erreurs faites par le gouvernement et laver les traces laissées par l’arrogance. Ils pataugent dans ce « débat » aux allures d’un enfumage où à la place des échanges et du dialogue entre citoyens promis par Emmanuel Macron on voit s’installer une tribune de propagande électorale : là le président de la République vient expliquer (en bras de chemise, demain en « bleu de chauffe »), combien sa politique est la bonne puisque c’est la sienne, ici le premier ministre évacue la question du RIC puisque « ça le hérisse »…, et E. Macron rencontre les maires faute d’être allé à leur rencontre lors de leur congrès mais alors pourquoi dans la Drôme n’en a-t-il convié que 60 triés sur le volet dans une région de 7 877 698 habitants résidant dans 4095 communs avec chacune un maire ? Qui dans cette “masse molle” a analysé la réalité de l’impact sur chaque individu concerné des mesures annoncées en décembre, qui s’est interrogé sur l’utilité et surtout l’efficacité de ce « Grand Débat » dirigé par l’exécutif et animé par ses députés et ses ministres afin d’en faire la tribune électorale prévue dès le départ par E. Macron [https://www.mediapart.fr/journal/france/260119/grand-debat-les-secrets-d-un-hall] ? Ce n’est pas leur problème à ces atomes, ils savent se contenter d’une miette de brioche (souvenez-vous de Marie-Antoinette qui disait : « s’il n’y a plus de pain qu’on leur donne de la brioche ») alors que la famine est à leur porte, ils s’en contentent tellement heureux d’être caressés par le Prince. Ils sont d’autant plus satisfaits que, dans la société de consommation et du spectacle, les médias et les “sachants” leur ont expliqué que c’est la solution : les « Gilets Jaunes » voulaient s’exprimer, alors qu’ils viennent parler maintenant !

Et voilà qu’arrive le défilé des « Foulards Rouges » : ni contre les « Gilets Jaunes » ni promacron même si les fondateurs du mouvement sont adhérents de LREM ou pour le moins sympathisants du mouvement macronien. C’est là une belle estocade qui vient prolonger l’action sécuritaire et répressive mise en place par le gouvernement. Le gouvernement s’est défendu, bien timidement à mon sens, de soutenir ce mouvement alors qu’une trentaine de parlementaires de LREM se sont joints au cortège du dimanche 27 janvier dont le président du groupe LREM au Sénat ; ils y étaient en tant que citoyens disent-ils. Ce sont les mêmes qui fustigeaient les députés du RN et de LFI qui avaient manifesté avec les « Gilets Jaunes », certains seraient-ils plus citoyens que les autres, la démocratie serait-elle à géométrie variable ? D’ailleurs comment se fait-il que le ministère de l’Intérieur n’ait pas organisé un cordon sanitaire et fait procéder à des fouilles comme dans le cas des manifestations des « Gilets Jaunes » ? La question est d’autant plus importante au regard de ce que déclare des policiers dans le journal £e Monde du 29 janvier : « Certains policiers faisaient en outre remarquer que c’est précisément l’établissement d’un tel dispositif [périmètre de sécurité] autour des Champs Elysées qui avaient provoqué les débordements du 1er décembre. » Bon, le discrédit des « Gilets Jaunes » est total : avec eux la chienlit, la casse et la violence, avec les « Foulards Rouges » ce n’est que calme et sérénité quasiment un défilé bucolique ; même les Back Boc ont favorisé ce calme puisque c’est bien connu le dimanche ils se reposent de leurs turpitudes de la semaine. On peut à cette occasion s’interroger de la possible connivence entre les services du ministère de l’Intérieur lorsqu’on questionne l’immixtion subreptice des Black Bloc le samedi provoquant la police (même si aucune image ne le montre) et conséquemment empêchant la tenue de la Nuit Jaune, la veille du défilé des « Foulards Rouges » alors qu’on n’entendait plus parler d’eux depuis des semaines, à l’occasion de cette question on lira l’article paru dans le Canard Enchainé de mercredi 23 janvier : « pour ficher les gilets jaunes, l’Intérieur ressuscite les RG. »

Face à ces adversités et à leurs propres erreurs, les « Gilets Jaunes » sauront-ils résister, vont ils disparaître brutalement ou s’étioler lentement ? Indéniablement E. Macron a gagné la deuxième manche après avoir perdu la première par forfait (ou défaut de présence). Pour autant ce n’est pas un match nul, la partie ne semble pas terminée, il reste les prolongations, voire les tirs au but.

Gilets Jaunes et Journalistes : de la défiance à la haine !

Episode 2, l’épisode 1 a été publié le 30 novembre 2018 et repris dans mon livre https://jean-jacques-latouille.iggybook.com/fr/ sans qu’il ait été prévu qu’il débute une série.

Le mouvement des Gilets Jaunes semble avoir fait découvrir aux journalistes la défiance des gens envers la presse et envers eux. Surprenant, car cette défiance n’est pas née en novembre 2018, elle est concomitante à la naissance des journaux et l’importance de l’une a évolué en même temps que la croissance des autres. Plus le journalisme croissait plus la défiance augmentait allant rejoindre les chiffres de la défiance envers les politiciens jusqu’à ce mouvement des Gilets Jaunes où elle a atteint un point paroxystique : la défiance s’est transformée en haine ! Cette haine a pu être si intense que parfois elle a conduit à de la violence physique de la part de « Gilets Jaunes ».

Peut-on expliquer ce passage de la défiance à la haine ? Il est toujours hasardeux de vouloir expliquer un phénomène social qui, par essence, est complexe ; les causes et les raisons de l’émergence de cette haine sont multiples et variées mais il serait sot de se contenter de « l’effet foule » et de l’anonymat que crée la foule. J’oserai une hypothèse : la violence contre les journalistes répond à la violence symbolique exercée par les médias en tant qu’ils sont une structure sociale.

Sans faire ici l’exégèse de la violence rappelons cependant qu’elle est universelle et quotidienne, seules varient ses formes d’expression et l’intensité avec laquelle elle s’exprime. Les causes comme les manifestations de la violence sont autant sociales qu’individuelles, et l’anonymat que procure la foule ou les grandes villes favorise les passages à l’acte. Toutefois, contrairement à ce que l’on pense généralement la violence ne répond pas à un quelconque instinct : ici la tendance a été forte de laisser entendre qu’un faible niveau culturel serait à l’origine de la violence contre les journalistes, que n’a-t-on entendu et lu à propos du boxeur qui a frappé des gendarmes. Comme l’a montré Jean Stoetzel la violence a un sens et une fonction sociologiques. Ce sens et cette foncions sont bien présents dans le mouvement des Gilets Jaunes lorsque la violence s’exerce contre des édifices publics, des députés de la majorité et les policiers symboles de l’Etat plus que de la République. Ici les journalistes sont vraisemblablement, du fait de la façon de traiter cette information, considérés comme des suppôts des politiciens voire de l’Etat ; les violences contre les commerces et les automobiles sont peut-être à classer parmi les accidents collatéraux d’une violence ciblées contre l’Etat. Dans ce mouvement social les journalistes ne seraient ils pas les victimes émissaires dont la foule a besoin pour compenser l’absence de réponse de la part de l’Etat ? Si on veut bien considérer qu’effectivement les journalistes ont amplement concouru à faire connaître le mouvement des Gilets Jaunes ne peut-on pas envisager qu’il y aurait là quelque chose de l’ordre du « meurtre fondateur » qu’évoque René Girard ?

Là, il faut revenir sur la distinction entre les policiers et les journalistes. Les premiers sont attaqués par des Gilets Jaunes parce qu’ils représentent un Etat qui exerce avec une force toute particulière « la violence légitime et la violence symbolique de l’Etat » ; avec l’actuel gouvernement en la personne de ministre de l’Intérieur l’Etat est passé du « symbolique » au coercitif le plus drastique. Clairement, au dialogue le gouvernement a préféré la matraque. Bien sûr les journalistes ne peuvent pas être confondus avec l’Etat ni avec ces policiers, Même si parfois leurs propos apparaissent comme très favorables à E. Macron. S’il ne faut pas confondre journalistes et gouvernants, chacun ayant des fonctions et des rôles sociaux différents, il faut relever une caractéristique commune ou au moins voisine : les uns et les autres se regroupent dans ce que nous pouvons appeler les élites, je dirais volontiers l’Elite.

L’Elite est moins formée autour de savoirs et de culture que par la consécration sociale. Ce n’est pas d’où l’on vient ni les études que l’on a faites qu’il faut prendre en compte ici mais c’est ce que l’on est devenu et au sein de quel espace social on est actif qui créent l’appartenance à l’Elite et vous « consacre ». Ainsi, nous trouverons dans l’Elite les journalistes, les politiciens, les stars du show business ou du sport, toutes ces personnes qui prétendent savoir, savoir à la place des autres et qui s’autorisent à parler en expert de tout quel que soit leur niveau de connaissance réelle du sujet et qui organisent ainsi une doxa moyenne que certains ont pu qualifier de « médiocratie » ; ceux-là, ceux de l’Elite, savent mieux que moi qui je suis et ce dont j’ai besoin, ne vont-ils pas jusqu’à faire en sorte de créer mes besoins, ceux-là considèrent que parce qu’on travaille dans un abattoir on est illettré. C’est donc à partir de cette doxa que l’Elite s’autorise à parler, en expert et en savant, de l’Autre : l’Etranger, le Chômeur, le Sans domicile fixe, le Malade, le Pauvre… C’est dans ce cadre que l’on approuve des phrases assassines comme : il suffit de traverser la rue pour trouver du travail, ils feraient mieux de se déplacer pour trouver du boulot plutôt que de foutre le bordel… ça conduit à des propos comme ceux de Marie-Antoinette à qui on annonçait que le peuple était affamé : « s’il n’y a plus de pain qu’on leur donne de la brioche ! ». Or l’Elite constitue un groupe social quasiment un corps social autour d’une expérience de vie particulière dans un double espace, géographique et social, singulier que le film d’Olivier Assayas « Doubles vies » raconte à la perfection. Dans cette expérience s’enracinent une forme particulière de pouvoir décrit par Pierre Bourdieu : « Le pouvoir exorbitant qu’exercent sur les sujets sociaux toutes les espèces de consécrations sociales, toutes les sanctions symboliques de l’importance qui permettent à l’homme, cet être sans raison d’être, de se sentir tant soit peu justifié d’exister. » Posséder une carte de presse vous consacre journaliste, fait-elle de vous un être d’exception qui peut parler de tout et de chacun à sa guise en étant exonéré de supporter les conséquences de ses propos ? Quoiqu’on réponde à cette question, est-ce la bonne question ?

Il me semble que la bonne question n’est pas d’ordre moral, elle n’est pas celle entre un bien et un mal difficile à circonscrire, Elle n’est pas d’ordre déontologique et peut-être même pas d’ordre éthique. La question pertinente et celle de l’espace social constitué par le journalisme surtout à l’époque de la télévision renforcée par les chaînes d’information en boucle. Ne peut on concevoir comme Pierre Bourdieu le faisait dans « La misère du monde » que « Du fait que l’espace social se trouve inscrit à la fois dans les structures spatiales et dans les structures mentales qui sont pour une part le produit de l’incorporation de ces structures, l’espace est un lieu où le pouvoir s’affirme et s’exerce, et sans doute sous la forme la plus subtile, celle de la violence symbolique comme violence inaperçue » ? La télévision et plus particulièrement les chaînes en boucle sont bien des structures spatiales à l’identique des espaces architecturaux évoqués par Bourdieu dans la mesure où elles créent des contraintes d’organisation du temps, du discours, des relations interpersonnelles particulières et génèrent des structures mentales singulières. Il faut aujourd’hui, sur ces chaines, parler succinctement, la question est plus importante que la réponse aussi les journalistes ne laissent ils jamais leur interlocuteur terminer sa démonstration (récemment j’aurais aimé entendre complètement les propos d’Alain Minc BFMTV mais Ruth Elkrief l’interrompait souvent, avant même qu’il ait terminé sa phrase. Que dire de la façon de faire de Jean-Jacques Bourdin ?) ; c’est à croire que ces journalistes sont rémunérés suivant le nombre de mots qu’ils prononcent comme jadis ils étaient payés à la ligne ou au mot écrits, et surtout de nos jours il faut faire « théâtral ». Alors les journalistes ont mis en avant les violences qui procurent plus d’images et prennent ainsi le pas sur l’analyse sociologique des raisons du mouvement des Gilets Jaunes cela concomitamment à la volonté à peine masquée du gouvernement de jouer la carte du discrédit en plus de celle de la force policière et judiciaire. En outre on a beaucoup montré la violence sur les Champs Elysées stigmatisant ainsi un mouvement qui voudrait détruire le pays en saccageant les symboles de la société de consommation. Ajoutons, dans ce contexte, qu’en donnant une place extraordinairement grande en termes de temps de parole aux syndicats de policiers et aux experts en sécurité au détriment des explications sociologiques du mouvement des Gilets Jaunes les journalistes ont laissé croire qu’ils ne voyaient chez les Gilets Jaunes qu’un groupe de casseurs violents, irréfléchis et irresponsables et, sans doute, peu intelligents. La violence symbolique durement ressentie par les Gilets Jaunes fut forte, tellement forte qu’elle devait trouver un exutoire. La « parole » aurait pu être cela mais elle fut l’occasion de mettre en œuvre la moquerie. L’observation des émissions où furent invités des Gilets Jaunes montrait que ces émissions tournaient le plus souvent à un jeu de massacre : fallait-il tourner en dérision ces personnes pas habituées aux plateaux de télévision et qui n’ont pas l’art de la rhétorique mondaine ? Lorsqu’on met des personnes qui n’ont pas l’habitude de débattre en face d’autres dont c’est le métier de discourir, non seulement le débat tourne au désavantage des premières mais souvent les font apparaître sous un jour peu flatteur. On aurait pu espérer que les journalistes soutiendraient les Gilets Jaunes dans cet exercice difficile mais au contraire il semblait que les premiers prenaient les seconds pour des demeurés. L’émission au cours de laquelle Ruth Elkrief et Brice Toussaint ont mis face à face trois « Gilets Jaunes » et Marlène Schiappa accompagnée de François de Rugy montraient des journalistes goguenards à chaque faux pas syntaxique ou sémantique des « Gilets Jaunes », une scène identique fut organisée par Elise Lucet sur FR3. Les journalistes prenaient-ils du plaisir ? Essayaient-ils de conforter leurs a priori sur une supposée inculture voire inintelligence des « Gilets Jaunes » ? Mettre les gens dans des situations où on les ridiculise n’amène guère de sérénité ; la parole ayant été interdite par un jeu faussé, seule reste la violence physique ! Bien sûr il y eut, assez tardivement et rarement, quelques « Gilets Jaunes » plus habiles, mais cela n’a pas suffit à éteindre la violence symbolique ressentie et sans aucun doute réelle et vraie. Les journalistes ne peuvent pas se retrancher derrière le fait que ce sont les Gilets Jaunes qui ont choisi leur « porte-parole » ni derrière celui selon lequel le mouvement ne serait pas organisé, les journalistes parce qu’ils chérissent la liberté d’expression à travers la liberté d’informer ne doivent ils pas, pour faire un travail de qualité, faciliter la prise de parole de leurs invités et respecter cette parole ? Ces dernières semaines, plus encore qu’en temps habituel, les journalistes sont loin des conseils de Pierre Bourdieu à propos de la conduite d’entretien d’enquête : « C’est l’enquêteur qui engage le jeu et institue la règle du jeu ; c’est lui qui, le plus souvent, assigne à l’entretien, de manière unilatérale et sans négociation préalable, des objectifs et des usages parfois mal déterminés, au moins pour l’enquêté. Cette dissymétrie est redoublée par une dissymétrie sociale toutes les fois que l’enquêteur occupe une position supérieure à l’enquêté dans la hiérarchie des différentes espèces de capital, du capital culturel notamment. Le marché des biens linguistiques et symboliques qui s’institue à l’occasion de l’entretien varie dans sa structure selon la relation objective entre l’enquêteur et l’enquêté ou, ce qui revient au même, entre les capitaux de toutes espèces, et en particulier linguistiques, dont ils sont dotés. », or jamais à l’occasion de la participation de « Gilets Jaunes » sur un plateau de télévision on a vu les journalistes s’efforcer de réduire la violence symbolique exercée par les dissymétries de capacité et de compétence à discourir.

Il n’y avait pas que les plateaux de télévision et les face-à-face, il y eut aussi des reportages eux mêmes source de beaucoup de violence symbolique à partir de mots et de tournures de phrases. Cette violence, résultat de la « consécration » et des représentations mentales qui en découlent que Pierre Bourdieu les a évoquées, s’origine à travers des mots comme “territoire” sous entendant que Paris et les grandes villes n’en seraient pas un et confinant le terme au plus profond d’un rural désormais péjoratif, ou comme “défavorisé” exprimant que ceux qui ne perçoivent qu’un modeste salaire et qui sont éloignés des centres culturels (cinéma multisalles, théâtre…) seraient ipso facto dépourvus de culture et d’intelligence… Cette violence symbolique organise une classification spatiale et surtout hiérarchique des personnes : il y a celles qui appartiennent à la partie haute et celles qui sont de la partie basse (la France d’en bas) et reléguées, cette classification voire catégorisation est parfaitement illustré par cette phrase d’E. Macron (29 juin 2017) : « Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ». Ces mots, on le voit, ne sont pas l’apanage des journalistes, ils appartiennent à l’Elite qui les a créés, les journalistes les ont incorporés comme marque de leur appartenance à l’Elite confirmant ainsi leur consécration. Il se passe ici ce que décrit Pierre Bourdieu : « Plus précisément, l’incorporation insensible des structures de l’ordre social s’accomplit sans doute, pour une part importante, au travers de l’expérience prolongée et indéfiniment répétée des distances spatiales dans lesquelles s’affirment des distances sociales. » Les journalistes sont entrés dans le journalisme comme les députés sont entrés en politique, et ont mis de la distance spatiale entre eux et les personnes des “territoires”, créant ainsi une distance sociale et quasi spatiale qui a pris aujourd’hui la forme d’un fossé. Conséquemment à ses propos et à son “incorporation” donc à sa consécration le journaliste est désormais vécu par ceux des “territoires” comme un individu appartenant à une structure sociale éloignée qui ne fonctionne que pour satisfaire ses propres besoins et ces propres objectifs : sur quoi, sur qui l’information informe-t-elle ? La société du spectacle n’est pas la vie des personnes. Dans ces conditions les journalistes pouvaient-ils éviter d’être l’ennemi ?

Au-delà de cette distance spatiale et sociale il faut s’interroger plus profondément sur la forme et le contenu du discours journalistique. Les journalistes et plus particulièrement ceux des chaînes d’information en boucle ne sont-ils pas confrontés à une scène nouvelle comme celle des historiens donc parle Jacques Rancière dans « Les mots de l’histoire » où l’émergence de nouveaux modes d’expression sociale pourrait être comparée à la scène « du roi mort » : « La scène du roi mort ou muet, laisse donc transparaitre une autre scène également cruciale pour le statut du discours historien : celle d’un vivant qui parle trop qui parle à tort : hors lieu et hors vérité. Le sérieux de la parole historienne est défié par cette parole aveuglée et aveuglante. »

Faut-il conclure ? Je me contenterai de rapporter cette phrase glanée sur la lettre d’information d’un groupe militant de Poitiers à propos d’une vidéo publiée par le journal Centre Presse https://www.youtube.com/watch?time_continue=6&v=c6o48AeKWXQ : « Au passage il est bon de rappeler que « les médias » ça n’existe pas. Chaque media choisi sa politique et certains, c’est le cas à Poitiers, font un travail d’information courageux et honnête. »https://web86.info/macron-dans-labsurdite-de-la-repression-de-la-population-qui-sexprime/