Élections : adieu les étiquettes !

Le Nutriscore nous permet de connaître la qualité nutritionnelle des denrées que nous achetons, les étiquettes politiques en montrant le rattachement ou non (sans étiquette ou non‑inscrit) à un parti politique nous permettaient de savoir quel est le substrat idéologique ou philosophique sur lequel un homme politique, candidat à une élection, fondera son action sachant qu’en philosophie on définit le substrat comme étant ce qui sert de support, ce sans quoi une réalité ne saurait exister (Le Grand Robert) ou en biologie le substrat est la substance sur laquelle agit un enzyme en déterminant sa transformation. Voilà deux définitions qui trouvent pleinement une place dans la pensée politique notamment si on regarde celle-ci dans son essence : organiser la société dans la perspective du bien-être des hommes et des femmes qui composent cette société, sur quoi se fonde la pensée politique et sur quoi agit l’action politique.

Or, voilà qu’aujourd’hui « l’État ne va plus attribuer de couleur politique aux candidats des petites communes » annonçait Le Parisien et d’autres médias. La mesure s’appliquera aux communes de moins de 3500 habitants mais le Ministre de l’Intérieur envisage dans l’avenir d’étendre la mesure jusqu’aux communes de 9000 habitants « Nous pourrions parfaitement envisager de fixer un seuil, à 3 500 à 9 000 habitants, en deçà duquel l’appartenance politique aux grands courants politiques que nous connaissons n’est pas indispensable ». Cette mesure est présentée comme un acte d’assainissement de la vie politique dans la droite ligne purificatrice voulue par Emmanuel Macron dans son « ni droite, ni gauche ». Il est vrai que la pratique pouvait parfois être curieuse dans la mesure où, lorsqu’un candidat ne déclarait pas d’appartenance au moment du dépôt de sa candidature, le préfet pouvait de sa propre initiative lui attribuer une étiquette : « Aujourd’hui, “il y a la capacité pour le préfet de rechercher un certain nombre d’éléments qui permet de donner une attribution politique” aux candidats même si ces derniers ne le souhaitent pas, a rappelé Christophe Castaner. Par exemple “divers gauche” ou “divers droite” ou “centre” pour un candidat qui pourtant souhaiterait se déclarer ”sans étiquette” ».

Que l’État n’attribue pas d’étiquette aux élus semble tomber dans la marmite du bon sens de la démocratie, le contraire reposant sur un acte autoritaire de la part d’un État qui voudrait cacher son « autoritarisme ». Chacun va donc se réjouir de la décision gouvernementale : voilà la démocratie retrouvée ! Cependant est-ce que se présenter à une élection, quelle qu’elle soit, sans montrer clairement son « attachement idéologique » n’est pas tenter de tromper les électeurs ?

La déclaration faite par le candidat de son « attachement idéologique » devrait être obligatoire pour toutes les élections et pour tous les citoyens, cet « attachement » comprenant la mention « sans étiquette ». On voit bien que la déclaration « d’attachement » a peu d’importance et sans doute aucune incidence pour les élections municipales dans les très petites communes, du moins pour ce qui est de la gestion municipale. Toutefois, nonobstant le chiffre de la population, qu’est-ce qu’une petite commune ? Dans le « bassin de vie » de Poitiers Mignaloux-Beauvoir (4449 habitants), Biard (1803 habitants) sont-elles plus des petites communes que Couhé (1899 habitants) ou Gençay (1793 habitants) éloignés respectivement de Poitiers de 40 km et de 26 km ? Le ministère de l’Intérieur détermine la notion de « petite commune » en ne s’appuyant que sur le chiffre de la population qui ne rend pas compte de la vie communale et de l’importance des choix que doivent faire les élus municipaux et de l’impact de décisions qui en découlent. Les deux premières communes citées appartiennent à la communauté de communes du Grand Poitiers et leur vie municipale est largement impactée par les décisions « communautaires » réduisant d’autant la place et l’importance des décisions locales, les deux autres communes sont des « bourgs centre » qui concentrent outre la vie purement municipale des activités, notamment commerciales mais aussi de services générés par des demandes venant d’habitants d’autres communes qui viennent dans ces bourgs chercher des services absents de leur commune dont la population est souvent inférieure à 1 000 habitants. Ceci amène à mettre en question la notion de petite commune au regard de la réalité de la vie communale : un maire à sensibilité d’extrême droite aura-t-il le même regard (donc la même décision) vis-à-vis du développement de certaines associations qu’un maire de sensibilité de gauche ? Ici nous pourrions citer les polémiques qui éclatèrent à Hénin Beaumont et à Bézier mais des exemples similaires pourraient être mis au compte d’autres courants politiques, et concernant Mignaloux-Beauvoir, cité en exemple plus haut, la couleur politique de son maire n’est pas étrangère aux orientations de gestion prises dans cette commune. Revenant à l’analogie de départ avec le Nutriscore, j’avancerai sans réticence que supprimer la déclaration d’appartenance politique, pire ne pas la rendre obligatoire, c’est comme ne pas dire clairement au consommateur de quoi se compose l’aliment qu’il achète : avancée ou recul ?

Dans la volonté disruptive d’Emmanuel Macron cette décision est une avancée puisqu’il s’agit de ne plus gérer comme avant, de gérer autrement. Macron veut la rupture d’avec « l’ancien monde », pourquoi pas, en tout cas 20 % des Français électeurs ont vu la disruption macronienne comme porteuse d’un avenir radieux ; cependant la disruption est une remise en cause des conventions qui freineraient la créativité dans les entreprises et empêcheraient l’émergence d’innovations. L’histoire, plutôt récente de la disruption en matière de gestion des entreprises n’a pas montré beaucoup d’efficacité, en tout cas sur le long terme, parce que la disruption repose sur un postulat suivant lequel l’innovation et le changement seraient positifs en soi. Soulignons que le changement ne se décrète pas comme l’a expliqué le sociologue Michel Crozier, surtout pas par décret ; aucune décision n’a jamais provoqué de changement qui, lui, relève d’un long processus. Il s’agit donc d’accompagner le changement souhaité qui est aussi nécessaire aux sociétés que les lois de la nature pout le vivant. Le rôle du politique n’est pas de créer des ruptures brutales mais d’installer les conditions de l’évolution. Ici, dans la gouvernance macronienne, la disruption est prise dans son aspect le plus négatif où elle remplace, et recouvre leur sens vital voire l’intérêt qu’elles existent, de la rupture, de la fracture et de la perturbation. Bien sûr ces mots, contrairement à ce qui est souhaité avec la disruption, portent une charge négative, mais ils sont signifiants d’un existant social et sociétal comme l’avait (peut-être) vu Jacques Chirac qui souhaitait réduire la fracture sociale. Ces mots sont le plus souvent le signe d’un dysfonctionnement auquel il faut remédier. Ainsi, les « disrupteurs » optent pour la méthode forte qui consiste à mettre en place du nouveau plutôt que d’accompagner le changement, c’est comme s’ils choisissaient de soigner une fracture de la cuisse non pas en la réduisant et en accompagnant le malade mais en réalisant une amputation haute et en sommant le malade de se débrouiller seul avec la douleur et le symptôme du membre fantôme. C’est ce que souhaite le gouvernement avec cette décision relative à la non-déclaration d’appartenance politique : créer un choc dont il espère dans une sorte de prophétie autoréalisatrice qu’il sera irréversible et que les citoyens, même s’ils n’acceptent pas les termes du contrat, s’habitueront à la situation nouvelle. Au‑delà de la méthode il faut s’interroger sur la raison de cette décision.

Pourquoi Emmanuel Macron souhaite-t-il que l’appartenance politique soit effacée des actes de candidature ? Derrière chaque élu local se cache un « grand électeur » qui vote à l’élection sénatoriale. Ce point se confronte à une insuffisance de la macronie : l’absence de majorité au Sénat et on a pu voir le Sénat mettre en difficulté certains projets de loi ou comme dans l’affaire Benalla le président lui-même, et la macronie est confrontée avec le relatif échec à la récente élection européenne jointe au rejet, par les députés européens, de la candidate d’Emmanuelle Macron aux fonctions de commissaire européen. Cela montre que le pari disruptif de Macron qui reposait sur le postulat (ça n’a pas été formellement démontré) suivant lequel la distinction gauche droite était devenue inopérante pour un certain nombre d’électeurs ne fonctionne pas si bien qu’il l’espérait ; la prophétie ne s’est pas réalisée. Alors, Emmanuel Macron est contraint d’installer un Cheval de Troie dans le camp des électeurs en faisant élire des affidés sous une couleur neutre. C’est ainsi qu’Anthony Brottier, candidat à la mairie de Poitiers, « se contente de la mention “candidat à la mairie de Poitiers”. À croire que le Marcheur est gêné aux entournures par l’étiquette La République en Marche, mouvement qui l’a investi. L’intéressé s’en défend et plaide pour la nécessité d’une “dynamique de rassemblement” pour justifier la discrétion du logo LREM[1]. » Rassembler, mais pourquoi, mais pour quoi, et peut-être autour de qui ?

La réponse à la troisième question est évidente : il faut rassembler autour d’Emmanuel Macron pour lui assurer une majorité, comme jadis l’avait fait Napoléon III lors de son « coup d’État » de 1851. Voilà le pour qui et le pourquoi, mais le « pour quoi » quel est-il ? Exprimé autrement, dans quel but Emmanuel Macron veut-il une majorité absolue et sans faille ce qui revient à tuer toutes les oppositions ? La disruption, si tant est qu’elle fonctionne, comme une dictature ne peut pas fonctionner s’il y a des oppositions, aussi minimes soient‑elles. Sans doute faut-il voir là un des paradoxes de la disruption qui est son tendon d’Achille (ce qui n’est pas banal pour Jupiter). Macron n’a sans doute pas lu le théoricien de la disruption, Clayton Christensen, pour qui la disruption se manifeste essentiellement par un accès massif et simple à des produits et services auparavant peu accessibles ou coûteux. La disruption ne change pas un marché avec un meilleur produit -c’est le rôle de l’innovation pure-, elle se limite à l’ouvrir au plus grand nombre. C’est sans doute ce qui explique la pléthore de novices en politique qui ont constitué la masse des adhérents de En Marche (mais qui se sont évanouis aujourd’hui) et surtout de députés aussi ignares en matière politique qu’insuffisants en matière de lecture et de compréhension de la société qui ont suivi E. Macron. À ceux-là il faut ajouter les députés qui appartenaient à des partis politiques et qui, sentant le vent frais du « dégagisme » ou qui n’avaient aucun espoir de promotion dans leur formation politique, ont renié leurs convictions premières pour rejoindre l’illusion Macron.

Cette pratique perdure car l’illusion ne s’est pas éteinte. Ainsi, nombreux sont les maires sortants qui sans rejoindre LREM font mines voir avouent vouloir s’associer avec des candidats En Marche comme le maire de Nice[2] ou celui de Toulouse[3] et tant d’autres comme le signale £e Monde dans son édition du 6 novembre sous la plume de Sylvia Zappi « Le soutien des macronistes au niveau local fait désordre au PS ». À ceux-là il faut ajouter ceux qui ne savent plus s’il est convenable d’afficher son appartenance idéologique et ceux qui ont tellement peur (comme les députés en 2017) de perdre « leur mairie » qu’ils sont prêts à n’afficher aucune couleur politique ; l’actuel maire de Poitiers ou celui de Châtellerault sont‑ils à classer dans l’une ou l’autre de ces catégories : « À Châtellerault, le maire sortant Jean-Pierre Abelin promeut lui aussi une « candidature non partisane ». Aucun risque de le voir apposer le logo UDI ou Agir sur ses affiches de campagne. Tout comme Alain Claeys d’ailleurs qui, en 2014, s’était affranchi de la rose socialiste sur son document programmatique[4]. »

Manifestement ne pas signifier son appartenance politique, quelle que soit l’importance de la commune, au moment de la déclaration de candidature, et cela pour chacun des membres de la liste, constitue un espace voire une volonté de duperie ; il s’agit de tromper et d’égarer l’électeur. C’est ce qu’a fait Emmanuel Macron avec son « je ne suis ni de droite ni de gauche » or il est très vite apparu qu’il pense et agit sur la base d’une idéologie de droite, d’une droite extrêmement ultralibérale dans toutes les acceptions du terme, et aujourd’hui en matière de gestion de l’immigration il nous montre son attachement aux valeurs d’une extrême droite radicale anti‑immigrés et parfois islamophobe (on se rappellera Macron invitant à exterminer l’hydre islamiste). Alors, la disruption ne serait-elle qu’un paravent, un cache sexe occultant la volonté des pires vilénies ?

À travers cette affaire de la non‑déclaration de l’appartenance politique on voit que l’usage politique de la disruption est problématique si l’idée du « faire mieux » se confond avec celle du « faire moins cher », et surtout si l’idée de « faire du mieux » exige de « faire seul » et amène à installer une pensée unique, voire une parole unique. On a vu pendant le Grand Débat National « Jupiter » parler seul, entendre mais ne pas écouter, aujourd’hui on le voit plus que jamais voulant éteindre les oppositions allant même jusqu’à faire « du Marine Le Pen » mieux que la présidente du RN pour montrer que « tout n’est que lui ». Quand la disruption conduit à l’instauration d’une pensée unique allant jusqu’à l’interdiction de penser (comme l’ont montré les lois liberticides contre la presse et les journalistes), alors la disruption constitue une menace pour l’intérêt général et pour la démocratie.


[1] Le 7, hebdomadaire gratuit de Poitiers, page 3, https://le7.info/uploads/archives/4465ab6d6b1f27872e692ca72de798f86c155c40.pdf

[2] « vers une candidature d’Estrosi sous l’étiquette LREM? » dans France Soir, http://www.francesoir.fr/politique-france/municipales-2020-vers-une-candidature-destrosi-sous-letiquette-lrem

[3] « Municipales 2020 à Toulouse : LREM rallie le maire sortant Jean-Luc Moudenc (LR) » dans 20 Minutes, https://www.20minutes.fr/toulouse/2638739-20191028-municipales-2020-toulouse-lrem-rallie-maire-sortant-jean-luc-moudenc-lr

[4] Le 7, déjà cité.

Européennes 2019 le vert à moitié…

Le journal £e Monde titrait, au lendemain de la journée électorale, « après les élections européennes un nouveau monde émerge » ; ça ne fait pas de mal de le croire, pour autant est-ce si vrai qu’il y paraît ? Suffit-il de s’appuyer sur les chiffres des résultats pour affirmer l’émergence d’un nouveau monde ? Ces chiffres, hormis ceux concernant le Rassemblement National (RN) et Renaissance (liste soutenue par E. Macron, LREM), montrent effectivement, au-delà des effets de surprise, un effondrement sans doute définitif des partis politiques anciens mais aussi des modes de proposition de programme politique, et le succès apparent de l’écologie politique (en France comme dans de nombreux pays de la communauté européenne).

Ce succès de l’écologie politique représentée en France essentiellement par EELV ne paraît pas comme devant être un mouvement d’engagement politique durable chez ceux qui ont porté EELV à 13% des suffrages exprimés. L’alternative proposée aux électeurs était de voter soit en faveur d’E. Macron soit contre lui dans le cadre d’un duel qu’il a installé entre lui et Marine Le Pen. Comment se positionner dans un tel cadre dépourvu de perspective d’un quelconque progrès social ? La première position c’est d’adhérer aux idées de l’un ou de l’autre partie en présence ; là les chiffres montrent que ni le RN ni LREM n’ont gagné. Le RN obtient un score inférieur à celui qu’il avait réalisé en 2014, peut-on se satisfaire des 2 points de plus par rapport au 1er tour de la présidentielle de 2017 (21,30%) pour dire que le RN sortirait vraiment vainqueur du scrutin du 26 mai ? Quant à LREM et E. Macron, sur le plan des chiffres, ils sont perdants, d’abord dans l’absolu puisqu’ils se classent en seconde position derrière le RN et aussi par rapport aux résultats obtenus en mai 2017 : 24,01% des exprimés soit 1,6 point de plus que le 26 mai. E. Macron aurait été plus effacé pendant la campagne des Européennes 2019 qu’on ne serait pas autorisé à comparer ces deux élections, mais sa présence parfois tonitruante dans la campagne où il appelait vivement et clairement à voter contre le RN fait que la comparaison a du sens et qu’elle montre que ce différentiel de 1,6 point pourrait bien être le reflet d’un effritement de la base électorale d’E. Macron et de LREM.

Quand on observe les chiffres du premier tour de l‘élection présidentielle de mai 2017 (24,01 ; 21,30 ; 20,01 ; 19,58) on n’observe pas de chute massive malgré « l’affaire Fillon » des partis et des « figures politiques » traditionnels sauf pour le parti socialiste[1] (6,36%), ce qui conduit à évoquer que le socle électoral de base d’E. Macron se situait à 24% des électeurs qui avaient exprimé un vote mais il n’était que de 18,19% par rapport aux électeurs inscrits. Si on se fixe au score par rapport aux citoyens inscrits sur les listes électorales, ce qui donne une image sociologiquement plus juste[2], la chute de l’électorat « macronien » est plus forte puisqu’il passe de 18,19% en 2017 à 10,72% en 2019 ; cette chute est d’autant plus marquante que dans le cas du scrutin de 2019 les déçus par les autres partis et ceux qui voulaient faire barrage au RN ont reporté leur voix sur la liste LREM. Il ne m’apparaît donc pas exact de dire que le socle électoral d’E. Macron se serait maintenu. Gérard Grunberg[3] pense, au contraire, que « LREM avec 22,4% a tenu pour l’essentiel par rapport à 2017, ce qui donne raison à ceux qui pensaient que l’électorat de ce parti avait une réelle consistance politique et idéologique. », mais il semble ne faire reposer son analyse que sur ce chiffre de 22,4% sans le confronter à d’autres. Il ne prend pas en compte la sociologie des électorats qui tend à montrer une fluctuation assez marquée dans l’électorat LREM ainsi que dans celui du RN comme l’indique l’analyse de l’institut IPSOS[4] : « La concentration des suffrages sur les deux listes de tête a donc bien eu lieu. Vote utile ou évolution des comportements électoraux, elles ont bénéficié chacune du ralliement d’une partie des sympathisants de la droite traditionnelle, pour capter à elles deux près de la moitié des suffrages. 17% de l’électorat UDI / LR / DLF a en effet voté pour la liste RN, 16% a choisi la liste LREM. » Désormais les instituts de sondages et les partis politiques, nouveaux comme anciens, doivent prendre en compte une volatilité des électorats qui, si on la prend en compte, montre qu’un nombre important des électeurs de LREM ne votent pas pour cette liste par conviction, ce qui était déjà le cas en 2017 où environ 47% de ceux qui avaient voté E. Macron au deuxième tour déclaraient l’avoir fait pas défaut. Il sera important aussi de mesurer les votes dans les grandes villes où, semble-t-il, une partie de l’électorat qui s’était porté vers E. Macron se serait en 2019 tourné vers EELV.

Si l’on ne peut pas affirmer que le socle électoral d’E. Macron s’est maintenu pas plus d’ailleurs que LREM aurait une réelle consistance idéologique sauf à réduire l’idéologie en politique à l’économie de la finance (ce qui est bien insuffisant pour organiser une société humaine), on ne peut pas non plus affirmer que le score de EELV marque une entrée forte du parti écologiste dans les sommets des intentions de vote des électeurs français[5]. Il faut analyser ce score avant tout au regard de la volatilité des électorats. Les électeurs refusant massivement les paris « traditionnels » dans une évolution voire une mutation démarrée depuis au-moins 2016 se trouvaient le 26 mai pris entre LREM et le RN, certains s’y sont rallier mais d’autres ont cherché « une issue de secours » notamment les jeunes qui, contre toute attente, sont venus voter[6]. Là, nous pouvons avancer un effet marketing qui ne dénigre pas l’idéologie écologiste portée par EELV mais qui nous oblige, surtout vis-à-vis de cet électorat, à prendre en compte la conjoncture médiatique à propos du changement climatique et du développement durable ainsi que l’effet charismatique du leader actuel de EELV qui par ailleurs a séduit le MEDEF[7] : « Contre toute attente, celui qui a le plus impressionné les patrons est donc Yannick Jadot, qui conduit la liste d’Europe Ecologie-Les Verts. On ne parle pas du positionnement politique mais de la prestation : clarté, cohérence des idées, capacité à convaincre. « Il n’était pas dans l’écologie punitive et il a su parler du rôle des entreprises » explique le Medef impressionné aussi par La France Insoumise. Manuel Bompard, numéro 2 de la liste, a notamment parlé d’intelligence artificielle. Mais quelle intervention a été jugée la plus mauvaise ? C’est décidément le monde à l’envers : celle de Nathalie Loiseau. « Elle a simplement lu sa fiche dans une salle pourtant pas hostile » se désole un participant. « On savait qu’elle était mauvaise, c’était la pire ». Voilà la candidate macroniste rhabillée aussi par le patronat. ». Il faut donc bien prendre en compte que cet électorat « inattendu » n’a pas donné ses voix à LREM ou au RN mais bien à EELV, mais quelle pérennité peut-on espérer. Il reste maintenant à Yannick Jadot et à EELV à transformer l’essai notamment en ne se rapprochant pas de LREM lors des prochains votes pour les « postes européens » et en se détachant plus que ne l’a fat Y. Jadot au soir du 26 mai de la stratégie de lutte contre le RN. Il a bien exprimé ce qu’attendent les gens : un programme politique qui se construit « pour quelque chose » et pas « contre quelque chose ou quelqu’un ». En outre il est vraisemblable que ce n’est pas la dimension européenne qui a mobilisé cet électorat, pas plus que les autres d’ailleurs, si elle l’a fait ce n’est que très peu et chez peu d’électeurs. L’augmentation de la participation parce qu’elle est due principalement à une participation inattendue des « jeunes » au scrutin ne prouve pas, à elle seule, qu’il y ait eu un engouement particulier pour l’Europe, elle montrerait plus certainement une volonté de promouvoir les idées écologistes. Manifestement Y. Jadot et EELV portaient sans doute un projet politique social et humain que les autres partis négligent.

C’est cette position de construction d’un avenir social et humain qu’ont négligée les partis traditionnels et que J.L. Mélenchon a étouffé sous sa hargne nanti-Macron depuis l’été 2018. C’est ce que j’écrivais le 16 juin 2017 dans un billet de mon blog[8] « E. Macron va-t-il tuer la République ? » : « C’est bien ce rejet des partis par les citoyens qui caractérise cette élection [présidentielle 2017]. Deux raisons ont permis l’émergence de ce rejet : la lassitude des citoyens vis-à-vis des partis politiques et une nouvelle temporalité de la vie politique. Les citoyens ont rejeté cette posture dans laquelle les partis campent, les uns contre les autres, dans un processus d’opposition systématique qui repose plus sur des principes de gestion que sur un débat idéologique fort. Ce faisant ils ont oublié que leur rôle est de prendre en compte les différences et d’organiser le conflit idéologique qui traverse la société. Comme l’écrit Michaël Foessel[9] les partis politiques ont « surjoué les oppositions » et ont oublié de revoir leur « copie idéologique », à tel point qu’il est devenu difficile de distinguer la droite de la gauche, notamment sur le plan économique. […] Le citoyen voulait jeter les enveloppes jaunies et écornées, il lui fallait du nouveau ; le citoyen a donc dégagé les partis politiques. […] J‑L. Mélenchon et E. Macron ont parfaitement perçu ce courant social et ont proposé au citoyen un mouvement dans lequel se côtoient l’appel à la participation active du citoyen et l’idée de progression, de marche vers quelque chose. À regarder de près on ne sait pas trop vers quoi, dans un cas comme dans l’autre, le citoyen est invité à marcher mais on lui donne l’impression qu’il a construit (ou qu’il construit) le chemin. »

Ainsi, là où J.L. Mélenchon a échoué E. Macron a réussi et il sort vainqueur de l’élection du 26 mai 2019. Les partis politiques seraient sans doute morts, à l’image du parti socialiste, sans qu’E. Macron s’en mêle mais force est de constater qu’il a largement contribué à accélérer ce processus de mort. Il reste un parti qui, loin de mourir, prospère : le RN. La stratégie de Macron consiste donc à diaboliser le RN pour en détacher les électeurs. Sa stratégie a partiellement réussi mais peut-on être aussi certain que Gérard Grunberg que le RN serait condamné à faire du sur-place : « La déroute de Laurent Wauquiez laisse penser qu’un rapprochement avec le RN ne sera pas à l’ordre du jour de son parti dans les temps qui viennent. Ainsi Marine le Pen se retrouve « cornérisée » avec ses 23%, sans perspective de pouvoir. » Une fois encore c’est donner aux partis de la duologie droite-gauche « ancienne » une importance qu’ils n’ont plus, c’est négliger la volatilité des électorats, c’est ne pas prendre en compte qu’un ou des courants nouveaux pourraient apparaître à l’instar de ce que furent LREM et la France Insoumise, c’est oublier que le RN fera de moins en moins peur au fur et à mesure que disparaîtront ceux « qui se souviennent » (Macron, lui, ne s’y trompe pas qui multiplie les commémorations). Et surtout, aujourd’hui personne ne peut dire comment se comportera EELV dont l’histoire est entachée de revirements et de défections : d’où viennent Daniel Cohn‑Bendit (en 1999, il était tête de liste des Verts, ancêtre de EELV), François de Rugy, Pascal Canfin ?

Pour Gérard Grunberg la victoire d’E. Macron est certaine, effective et impérissable : « Le président a remporté une victoire stratégique d’une grande portée. En 2017, il avait deux objectifs, remplacer le clivage gauche/droite pour empêcher l’alternance au pouvoir de la gauche modérée et de la droite modérée et constituer un électorat nouveau qui soit à la fois « de gauche et de droite ». Aux élections de 2017, il donna un premier coup décisif au système partisan avec l’effondrement du PS et la victoire de LREM à l’Assemblée nationale. Beaucoup alors estimaient que ce nouvel électorat était un accident et qu’un tel succès ne se renouvellerait pas. Le mouvement des Gilets jaunes laissait augurer à certains commentateurs un effondrement du macronisme. » Effectivement E. Macron, malgré sa place de second à l’élection, n’a pas vraiment perdu, en tout cas sa stratégie a plutôt été gagnante sur bien des points mais il n’a pas progressé. Certains, comme Gérard Grunberg, peuvent considérer que l’effondrement inattendu de LR marque le succès d’E. Macron dans cette élection et conforte son électorat, certes la stratégie de dégagement d’E. Macron aura été efface mais peut-il limiter son action politique à cela qui conduirait le pays à n’avoir plus qu’un parti unique, celui du président ? Quoi qu’il en soit, même en prenant en compte la chute de LR dont rappelons‑le les électeurs se sont répartis à part quasi égale entre LREM et RN, il n’est pas probant que le parti d’E. Macron ait progressé, tout au plus pouvons-nous voir un maintien à peine affaibli de la position initiale de 2017. Or, un mouvement politique qui ne progresse pas est un mouvement qui stagne donc qui est en équilibre instable entre la chute ou l’ascension.

Ainsi, d’où que l’on regarde, quoi qu’on regarde, le verre est à moitié vide ou à moitié plein. Les « verts » ont eu un succès indéniable mais pas une victoire absolue, le RN n’a pas bouleversé le paysage et moins encore acculé le président à la démission, E. Macron ne s’est pas effondré mais il n’a pas non plus gagné ni prospéré. Ce n’est donc pas aujourd’hui qu’un nouveau monde émerge, d’autant moins que les manœuvres politiciennes ont déjà repris le dessus pour savoir comment et par qui seront dirigées les instances européennes. Finalement, cette élection du 26 mai laisse l’impression d’un verre à moitié vide ou à moitié plein, elle confirme la fin d’un système politique et montre, comme je le déclarais dans une interview[10], qu’il y a quelque chose de cassé dans la société.

 

 

 

 

[1] L’échec du Parti Socialiste, en 2017, est essentiellement dû à la déception générée par la politique conduite par François Hollande, et au positionnement néolibéral et autoritaire de Manuel Vals.

[2] Notamment par une prise en compte de l’abstention ; les électeurs qui s’abstiennent comme ceux qui votent blanc ou nul expriment bien une opinion, e serait-ce que le désintérêt pour les candidats en lice.

[3] Grunberg G., Les deux vainqueurs d’une élection Télos, https://www.telos-eu.com/fr/les-deux-vainqueurs-dune-election.html

[4] https://www.ipsos.com/fr-fr/europeennes-2019-sociologie-des-electorats

[5] EELV devra montrer sa capacité à confierez ce succès et à pérenniser sa position de ce qui apparaît être un leadership de la gauche française.

[6] Mercredi 23 mai les instituts de sondages indiquaient 43% d’intention de vote, le vendredi ce chiffre avait pris 3 points pour atteindre 46%. Les enquêtes témoignaient que 20% des sondés n’avaient pas encore décidé. C’est sans doute dans ces 20% qu’il faut chercher l’augmentation de la participation ; il faut voir quelle est la répartition sociologique de cette population.

[7] https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-brief-politique/le-chouchou-du-medef-pour-les-europeennes-est-yannick-jadot_3430013.html

[8] http://jjlatouille.blog.lemonde.fr/2017/06/12/macron-va-t-il-tuer-la-republique/

[9] Michaël Fœssel, « La V° République est morte, vive la V° République ! », Esprit 2017/6 (Juin), p. 9-14. DOI 10.3917/espri.1706.0009

[10] https://www.lanouvellerepublique.fr/vienne/il-y-a-quelque-chose-de-casse-dans-la-societe

Non : les pauvres et les électeurs ne sont pas des imbéciles !

Emmanuel Macron nous explique que ceux qui critiquent la fête au soir du 23 avril n’ont rien compris à la vie. N’est-ce pas l’attitude de quelqu’un qui n’a rien compris à la vie des gens.  Il devrait s’inspirer de la pensée de Spinoza : « en ce qui concerne les choses humaines, ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas détester mais comprendre », encore fait-il en avoir les moyens humains (affectifs).

Dès lors comment donner foi à son propos dans le Figaro du 29 avril : « Je prendrai en compte la colère des Français » ? On voit dans sa déclaration faite à Châtellerault le 28 avril qu’il se situe, comme tous les intellectuels du microcosme, dans une réflexion purement rhétorique, d’ailleurs à peine théorique, et qu’il méprise la réalité de se que sont les gens et de ce qu’ils vivent. Entendons que ces gens-là sont les humbles, ceux qu’il avait qualifiés d’illettrés ou à qui il avait donné la leçon en leur indiquant la méthode pour pouvoir s’acheter un costume. Il méprise aussi ceux qui ne partagent pas ses « idées » lorsqu’il accuse Jean-Luc Mélenchon de ne pas vouloir lui apporter son soutien : « En meeting à Châtellerault (Vienne) vendredi 28 avril, il a rendu hommage aux électeurs de Jean-Luc Mélenchon, accusé de « trahir les siens » en n’appelant pas à voter nommément pour lui. « La plupart se sont battus, ont payé pour lutter contre les extrémismes, pour se rappeler cette vertu morale qu’il est en train d’oublier », a dit Macron, qui espère bien récupérer la part des « Insoumis » désorientés par le comportement de leur candidat. » (Médiapart) Mais J.-L. Mélenchon est cohérent avec ses idées et dans sa démarche : il s’est élevé contre l’ensemble des lois portées par E. Macron et il est totalement opposé à sa démarche ultralibérale. J.-L. Mélenchon a plus de courage que les « frondeurs du PS » qui n’ont jamais été capables d’aller au bout de leur fronde et renverser le gouvernement auquel appartenait E. Macron. J.-L. Mélenchon a aussi beaucoup plus de courage que ces battus du parti Les Républicains et du Parti Socialiste qui courent sinon après une investiture aux prochaines législatives du moins qui espèrent ne pas être obligés de s’affronter à un candidat du mouvement de Monsieur Macron.

Alors, pour reprendre E. Macron, J.-L. Mélenchon oublierait-il cette « vertu morale » qui consiste à accepter n’importe quoi pour peu que cela empêche le Front National d’arriver au pouvoir ? Laissons ce « jeune homme » qui ne s’est jamais battu contre quoi que ce soit et qui n’a jamais milité où que ce soit sauf « chez lui » donner des leçons à ceux qui se sont battus Il devrait militer sur les propos d’Edgar Morin, philosophe, qui est encore un de ces « intellectuels militants » dont la pensée prend source dans la réalité de vie des gens et qui fut résistant durant la Deuxième Guerre Mondiale. Dans Le Monde du 30 avril Edgar Morin décrit l’obsolescence du Front Républicain notamment par rapport à l’image d’E. Macron : « Le front républicain a pu se composer quand le Front national (FN) apparaissait comme menace fasciste. Pour une partie des  » insoumis « , Macron symbolise le capitalisme et le pro américanisme. Plus largement, le nouveau visage du FN, son intégration dans le jeu politique, ont cessé de l’identifier au fascisme. Les sentiments antieuropéens, antiaméricains, antimondialistes se sont accrus dans différents secteurs de gauche et de droite et hypothèquent le grand ralliement à Macron. Il est possible qu’un double refus renforce fortement l’abstentionnisme. Concluons : l’antilepénisme n’est plus assez fort pour constituer un front républicain. »

Lorsque l’éditorial du Monde (30 avril) explique que l’attitude de J.-L. Mélenchon est dangereuse pour le pays, c’est un discours que ne veulent plus entendre ceux de « la France d’en bas ». Comment leur demander de propulser vers la Présidence de la République un pur représentant de ces mouvements idéologiques qui ont échoué à les sortir de la misère. Peut-être est-ce pire ? Les gens de « la France d’en bas » sont persuadés qu’E. Macron ne s’intéressera pas plus que ces prédécesseurs et ses acolytes (futurs ministres et parlementaires) à eux une fois élus. Ils ne sont pas en colère, ils sont fatigués et révoltés. Ils ne se sentent pas oubliés, ils se savent méprisés. Le discours de Nicolas Hulot (Le Monde du 30 avril) les heurte : « Ces derniers mois, j’ai choisi de faire campagne au sein de la société civile pour porter une vision intégrale des solidarités et en faire une matrice pour l’action politique et les choix économiques de demain. » Ils ne veulent plus vivre de la « solidarité », forme ripolinée de la charité. Ils veulent vivre dignement des fruits de leur travail et construire un avenir pour eux et leurs enfants. Ils veulent être libres car comme le disait Franklin Roosevelt « les hommes nécessiteux ne sont pas des hommes libres ».

Arrêtons de donner des leçons aux électeurs, et travaillons au bien être de tous, de tous et de chacun sans exception. C’était le projet de 1789 que les donneurs de leçons ont bafoué.

La France « clivée » à l’issue du premier tour

A l’issue du premier tour de l’élection présidentielle de 2017 la France montre le visage d’un pays clivé, une France bifide. L’observation de la carte des votes montre assez clairement une France des « modestes », ceux que les partis politiques du microcosme ont oubliés et dont les journalistes ne parlent jamais qu’en termes désobligeants et une France sinon des nantis du moins celle de ceux qui sont financièrement à l’aise qui ont les faveurs du social-libéralisme financier et de la droite libérale.

Les premiers ont perdu, une fois encore. Emmanuel Macron, une fois le masque de la jeunesse en politique tombé, reprendra ses habits d’homme de la finance pour lequel gagner de l’argent est le but de la vie ; rappelons-nous qu’il encourageait les jeunes à devenir milliardaires. Ceux qui comme moi, issu des mouvements humanistes et de l’espoir de 1968 qui n’ont pas abandonné l’espoir en l’homme ne peuvent pas accepter qu’au seul prétexte de faire barrage à Marine Le Pen, on aille donner notre voix au candidat de la finance, de la déshumanisation de la planète.

Le mouvement de Marine Le Pen n’est absolument pas ma tasse de thé, je ne voterai pas pour ce parti pour lequel l’humanisme n’est même pas un mot « potable ». Pour autant je comprends, et je respecte, ceux qui la suivent et ont voté pour elle ; elle incarne l’espoir des désespérés, l’espoir de ceux que tous les politiciens ont abandonnés. Les journalistes manifestent à leur égard un tel mépris qu’il ne leur reste que cette espèce de suicide politique du style : puisque je n’ai plus rien à perdre, alors pourquoi pas le FN.

Durant la soirée du 23 avril les mêmes discours péjoratifs ont à nouveau envahi les plateaux de télévision. Là on juge les gens mais on n’analyse pas leur vote, c’est-à-dire qu’on ne cherche pas à comprendre pourquoi ils votent comme ça. Peu importe la réalité qu’ils vivent, ils ont voté Le Pen alors se sont des faibles d’esprit, au mieux des gens qui ne comprennent rien à la vie, qui ne mesure pas le risque… Du haut de leur tour d’ivoire les journalistes qui appartiennent aux classes moyennes et à l’oligarchie intellectuelle bien-pensante, méprisent cette « France d’en bas », ces « gens de peu », ce « parlement des invisibles », négligeant de voir leurs besoins et leurs aspirations. Le microcosme politicien, les journalistes, les intellectuels boboïsmes ne donnent à voir de cette France qu’une image de noirceur, un amas d’abrutis qui ne serait capable de ne voter que pour le « monstre » ; sauf que le « monstre » leur parle, leur parle d’eux.

De l’autre côté le chantre de la finance et de la mondialisation capitalise sur l’aveuglement d’un monde adepte d’une société d’hyperconsommation où tout n’est plus que spectacle ; Guy Debord et Jean Baudrillard. Une grande partie des Français semble, aux dires des journalistes, préférer une France ultralibérale sur le plan économique, avec un droit du travail réduit aux seuls accords d’entreprises, une France d’où les syndicats auront disparu, où les « fermes de 1000 vaches » remplaceront nos paysans, où les terres se couvriront d’aéroports et de parcs d’activités…

Alors, que reste-t-il pour le deuxième tour : la peste et le choléra. Comment les 24 % qui n’ont pas voté (chiffres arrondis 21 % d’abstentions et 3 % de blancs et nuls, sans compter ceux qui ne se sont pas inscrits) vont-ils réagir ? Comment parmi les 76 % qui ont exprimé un choix, les 54 % (chacun calculera le ratio par rapport à la population totale des électeurs) qui n’ont pas voté Macron ou Le Pen vont-ils réagir ? Le journaliste nous présente le monde des électeurs comme un monde uniforme, lisse où tout ne serait que modèle mathématique, mais aujourd’hui plus que jadis le report des voix ne sera pas si systématique qu’on le croit même si les sondages semblent le dire. Mais, surtout les sondages comme les journalistes négligent les oubliés, ceux qui ne se sont pas inscrits, ceux qui se sont abstenus, ceux qui ont voté blanc ou nul, ils représentent plus de 30 % de la population. Celui ou celle qui sera élu (e) au deuxième tour ne bénéficiera que d’une légitimité assez faible fondée essentiellement sur un clivage entre deux France. Ça n’augure pas de jours heureux comme d’ailleurs le laisse présager une note récente de la DGSI, publiée par Le Parisien, qui montre un risque majeur de troubles y compris entre les deux tours de l’élection

 

L’abstention est une expression citoyenne.

J’ai 65 ans, j’ai voté pour la 1ère fois en 1974 puisque la majorité était encore à 21 ans mais j’avais le permis de conduire depuis 3 ans, je lis le Monde depuis que j’ai 16 ans, j’ai été syndiqué pendant 25 ans. Collaborateur d’un maire socialiste j’ai été adhérent au PS de 1987 à 2002, j’ai même voté Mitterrand en 1988. La politique fait partie de mes gènes.

Aujourd’hui, pour cette élection présidentielle qui se présente à nous ? Uniquement des caciques de la politique, tous les « grands candidats » y compris Benoît Hamon ont autour de 30 ans de « travail » politique comme attachés parlementaires ou comme élus ; ce sont des professionnels de la politique. Qu’ont-ils à nous présenter qui donnerait un peu d’espoir d’une vie meilleure notamment aux plus « pauvres » que les médias comme les politiciens oublient au seul profit des « classes moyennes » ?

Les « petits candidats » n’amènent pas grand-chose au débat politique si ce n’est parfois un peu de poil à gratter, encore qu’il soit bien amoindri par tellement de sottises et d’approximation dans les analyses du fonctionnement du monde.

Reste Emmanuel Macron qui essaie de faire croire qu’il incarnerait le « renouveau politique » alors qu’il est bien « dans le système », que ses études, notamment l’ENA, l’ont largement formaté à la « domination culturelle », qu’il a été l’inspirateur (même partiel) de la politique de François Hollande, qu’il flatte tous azimuts les hommes du passé et du présent ainsi que les « électorats » grâce à un patchwork de « promesses », qu’il est accompagné  les caciques de la politique comme Jean-Yves Le Drian, Gérard Colon, François Bayrou. « En Marche » est un véritable « souk » où chacun peut y trouver un bibelot à sa guise.

Alors, il reste Marine Le Pen comme il restait Trump aux USA. Comme je vois que les USA, malgré quelques manifestations de rue, ne se mobilisent pas beaucoup autour d’une réflexion pour une « Amérique meilleure », j’hésite à prendre le risque d’un gouvernement Front National. Je refuse un gouvernement FN d’autant plus que nos institutions ne sont pas un garde‑fou aussi solide que peuvent l’être les institutions américaines.

Pour autant comme je suis tellement lassé par le climat politico-médiatique que parfois le vote FN effleure mon esprit les jours de grande désespérance. Comme ça pour mettre le bazar et nettoyer la place. Et les « intellectuels » tellement donneurs de leçons amènent des analyses si souvent éloignées de ce que vivent « réellement » les gens, ceux qui ne sont protégés par rien ni par un salaire correct ni par les mots d’un vocabulaire riche. Du coup je peux comprendre que des citoyens puissent voter FN. Bien évidemment je ne voterai pas pour Marine Le Pen même si « en face » il n’y a rien. Je voterai « utile ».

Le vote blanc étant désormais comptabilisé, même s’il ne servira pas à classer les candidats, je pourrais risquer le vote blanc. Le comptage des votes blancs peut être un élément citoyen et démocratique important ; imaginez ce que sera la légitimité d’un président de la République qui obtiendrait 60 % des suffrages exprimés si ceux-ci ne sont issus que de 60 % des électeurs, 40 % n’auront donné aucun quitus à qui que ce soit des candidats !

Oui, aujourd’hui je comprends qu’on veuille voter blanc. J’accepte moins qu’on veuille s’abstenir. Pour autant les arguments des « abstentionnistes » me semblent fondés, de jour en jour de plus en plus fondés. L’argument selon lequel l’abstention serait profitable au FN n’est qu’une malhonnêteté de plus avancée par les politiciens qui s’accrochent au pouvoir. Dans son étude sur les élections municipales de 2014, Anne Muxel du CEVIPOF montre que l’abstention est désormais une forme parmi d’autres de l’expression citoyenne et politique : « Bien que le principe même du vote et de l’élection ne soit pas remis en cause, ces chiffres font entrevoir un élargissement des modes d’expression démocratique, où se combinent des formes de participation conventionnelles et non conventionnelles, mais aussi un usage alterné du vote et de l’abstention. Ce hiatus démocratique, articulant politisation et intermittence du vote, se présente comme une reconfiguration des usages de la citoyenneté et signe une installation durable dans le paysage politique français d’un autre rapport à l’élection. L’électeur devenu intermittent se montre à la fois plus critique, plus réflexif et plus exigeant. »

L’abstention est un phénomène social complexe qu’il ne faut ni négliger ni mépriser, surtout il convient de ne pas oublier d’entendre et d’écouter les abstentionnistes. En tout cas il semble évident qu’on ne les ramènera pas dans les bureaux de vote simplement en brandissant, comme le fait Manuel Valls, le drapeau rouge du FN, ni en vouant aux gémonies l’expression populaire, même portée par des hommes masqués, comme l’a fait Christiane Taubira. Il faut proposer un projet politique « alléchant » qui prenne en compte l’Homme et le Citoyen.

 

Les USA m’effraient !

Je serai plutôt de ceux qui trouvent Donald Trump outrancier, vulgaire et peut-être ‑à cause de ce qui apparaît comme une mégalomanie‑ un peu « dérangé du bocal », à quoi on ajoutera tous les qualificatifs en anti‑quelqu’un : anti-noirs, anti-femmes… Ainsi, bien que loin de trouver quelques qualités à Donald Trump, j’en accepte l’élection qui s’est déroulée dans les règles démocratiques que se sont choisies les USA. L’outrance de la campagne électorale ne peut pas suffire à invalider cette élection.

Là est ma crainte, ma peur : que les USA se divisent « physiquement », c’est-à-dire qu’on revienne aux périodes de la ségrégation raciale et du Maccarthisme auxquelles s’ajouterait, dans une grande complexité de limites et de définitions, un clivage social entre des minorités ou des groupes voire des communautés socio-économiques ou socio-culturelles. Les manifestations actuelles contre l’élection de D Trump laissent augurer de ce risque qui pourrait être pire que l’accession de D Trump au pouvoir.

Refuser de cette façon, en manifestant, ou même en ayant les propos diplomatiquement stupides de François Hollande[1] : « nous entrons dans une ère d’incertitude », c’est non seulement rejeter la règle démocratique qui donne parfois des résultats désastreux (souvenons-nous que Hitler n’arriva pas au pouvoir par un coup d’état mais par le choix des urnes), mais c’est aussi ‑surtout‑ rejeter voire bafouer l’expression des gens qui ont voté pour D. Trump. Or, ces électeurs appartiennent pour une grande partie d’entre-eux à ces américains qui se sentent déclassés, à ces américains que la mondialisation effraie, à ces américains travailleurs pauvres, à ces américains oubliés par la classe politique, à ces américains à qui sans cesse « l’élite » (qu’elle soit financière, entrepreneuriale, du showbiz ou politique) fait la leçon. Pour reprendre les propos de Pierre Rosanvallon, dans cette élection c’est le « parlement des invisibles » qui s’est exprimé. Ce sont ceux dont parlent les journalistes, avec distance quand ce n’est pas de façon hautaine et je n’ose pas dire méprisante, mais sans les connaître. Pour connaître les gens et leur vie il faut vivre avec eux, pas seulement les regarder par hasard, une fois, et de loin ; pour parler bien des gens il faut de l’immersion et pas du témoignage de seconde main sinon on écrit l’histoire de celui qui a connu celui qui a rencontré celui qui a vu l’ours, mais on n’écrit ni l’histoire de celui qui a vu l’ours et moins encore l’histoire de l’ours. Comme l’écrit P. Rosanvallon « Pour raconter la vie, il faut des écritures et des approches multiples », et il « rappelle l’importance du témoignage et de l’enquête ethnographique pour la compréhension de la société par chacun […] », « cette compréhension qui permet que la personne élabore des repères et un cadre identitaires. Les livres comme celui de Florence Aubenas[2] ou de Jérôme Berthaud[3] sont exceptionnels. Les quelques rares reportages de magazines de télévision sont trop superficiels pour rendre compte avec exactitudes des sociétés dont ils prétendent parler, de surcroît un séjour de quelques semaines parfois seulement quelques jours, entrainent, au-delà de la superficialité, à des erreurs et laissent un goût de suspicion[4]. »

La meilleure parole qui soit, aujourd’hui pour l’intelligence de son contenu et pour guider les hommes sur le chemin de la réconciliation, c’est la parole de Youssou Ndour : « Les Américains ont choisi un candidat antisystème. Dont acte. Mais je demande au président Trump d’exprimer des regrets pour certaines déclarations qu’il a faites durant sa campagne et pour les blessures qu’il a ainsi occasionnées. Je le lui demande solennellement. Il a tenu des propos déplorables sur l’islam, l’immigration, les Noirs et plusieurs communautés. Il a heurté plein de gens. Alors il est urgent qu’il reconnaisse ses erreurs et qu’il mette ça sur le compte d’une campagne électorale outrancière. Urgent qu’il soit humble et qu’il dise clairement ses regrets. La campagne, c’est une chose. Sa présidence en est une autre. En tout cas, c’est ce que j’espère. Il doit lever les équivoques sur l’immigration et la religion et adopter désormais un discours correct à l’égard du reste du monde. Nous l’attendons. »[5]

Cette élection doit nous ouvrir les yeux sur une réalité à laquelle nous tournons le dos, celle des « sans voix », celle de ceux à qui nous ne reconnaissons jamais le droit de dire leur peur et leur souffrance. Nous ne pouvons pas, comme en France, nous satisfaire de « traiter d’imbéciles ou de racistes » ceux qui expriment un rejet de l’immigration. Interrogeons-nous sur les fondements de cette expression et tendons la main à ceux qui s’expriment ainsi. Attendons nous les uns et les autres !

Mais, l’urgence aujourd’hui c’est de dire aux américains qu’ils ne peuvent pas renier ainsi que certains le font, la démocratie, aussi imparfaite soit-elle. Ils ont le devoir, de quelque camp qu’ils soient, de se réconcilier, de s’écouter et de s’entendre pour construire le monde, un monde d’humanité dans lequel chaque homme a une place et ne cherche ni à prendre celle de l’autre ni à l’empêcher d’être comme il le souhaite. Alors il ne faut pas voir dans « les races » les différences mais au contraire ce qui enrichit chacun, il ne faut pas voir dans l’immigration que le processus invasif mais comprendre ce qui peut être de l’ordre du partage, il ne faut pas non plus favoriser ni l’immigration ni l’émigration car la vie de tout homme est d’abord là où sa famille est née car rares sont les gens qui quittent leur terre natale par plaisir…
[1] Sans aller aussi loin que Madame Merkel, F. Hollande aurait pu saluer, comme l’a fait le président chinois, l’élection de D. Trump de façon laconique.

[2] Aubenas F, Le quai de Ouistrheam, éditions de l’Olivier, 2010.

[3] Berthaud J, Les banlieues du « 20 heures », Agone, 2013.

[4] Extrait de JJ Latouille, François Hollande : le rêve n’a pas été au rendez-vous, Dictus Publishing, 2015.

[5] www.lemonde.fr/la-matinale/article/2016/11/13/youssou-ndour-je-demande-solennellement-a-trump-d-exprimer-des-regrets_5030330_4866763.html#eXMHD0m45LJ7F4Rx.99