Élections : adieu les étiquettes !

Le Nutriscore nous permet de connaître la qualité nutritionnelle des denrées que nous achetons, les étiquettes politiques en montrant le rattachement ou non (sans étiquette ou non‑inscrit) à un parti politique nous permettaient de savoir quel est le substrat idéologique ou philosophique sur lequel un homme politique, candidat à une élection, fondera son action sachant qu’en philosophie on définit le substrat comme étant ce qui sert de support, ce sans quoi une réalité ne saurait exister (Le Grand Robert) ou en biologie le substrat est la substance sur laquelle agit un enzyme en déterminant sa transformation. Voilà deux définitions qui trouvent pleinement une place dans la pensée politique notamment si on regarde celle-ci dans son essence : organiser la société dans la perspective du bien-être des hommes et des femmes qui composent cette société, sur quoi se fonde la pensée politique et sur quoi agit l’action politique.

Or, voilà qu’aujourd’hui « l’État ne va plus attribuer de couleur politique aux candidats des petites communes » annonçait Le Parisien et d’autres médias. La mesure s’appliquera aux communes de moins de 3500 habitants mais le Ministre de l’Intérieur envisage dans l’avenir d’étendre la mesure jusqu’aux communes de 9000 habitants « Nous pourrions parfaitement envisager de fixer un seuil, à 3 500 à 9 000 habitants, en deçà duquel l’appartenance politique aux grands courants politiques que nous connaissons n’est pas indispensable ». Cette mesure est présentée comme un acte d’assainissement de la vie politique dans la droite ligne purificatrice voulue par Emmanuel Macron dans son « ni droite, ni gauche ». Il est vrai que la pratique pouvait parfois être curieuse dans la mesure où, lorsqu’un candidat ne déclarait pas d’appartenance au moment du dépôt de sa candidature, le préfet pouvait de sa propre initiative lui attribuer une étiquette : « Aujourd’hui, “il y a la capacité pour le préfet de rechercher un certain nombre d’éléments qui permet de donner une attribution politique” aux candidats même si ces derniers ne le souhaitent pas, a rappelé Christophe Castaner. Par exemple “divers gauche” ou “divers droite” ou “centre” pour un candidat qui pourtant souhaiterait se déclarer ”sans étiquette” ».

Que l’État n’attribue pas d’étiquette aux élus semble tomber dans la marmite du bon sens de la démocratie, le contraire reposant sur un acte autoritaire de la part d’un État qui voudrait cacher son « autoritarisme ». Chacun va donc se réjouir de la décision gouvernementale : voilà la démocratie retrouvée ! Cependant est-ce que se présenter à une élection, quelle qu’elle soit, sans montrer clairement son « attachement idéologique » n’est pas tenter de tromper les électeurs ?

La déclaration faite par le candidat de son « attachement idéologique » devrait être obligatoire pour toutes les élections et pour tous les citoyens, cet « attachement » comprenant la mention « sans étiquette ». On voit bien que la déclaration « d’attachement » a peu d’importance et sans doute aucune incidence pour les élections municipales dans les très petites communes, du moins pour ce qui est de la gestion municipale. Toutefois, nonobstant le chiffre de la population, qu’est-ce qu’une petite commune ? Dans le « bassin de vie » de Poitiers Mignaloux-Beauvoir (4449 habitants), Biard (1803 habitants) sont-elles plus des petites communes que Couhé (1899 habitants) ou Gençay (1793 habitants) éloignés respectivement de Poitiers de 40 km et de 26 km ? Le ministère de l’Intérieur détermine la notion de « petite commune » en ne s’appuyant que sur le chiffre de la population qui ne rend pas compte de la vie communale et de l’importance des choix que doivent faire les élus municipaux et de l’impact de décisions qui en découlent. Les deux premières communes citées appartiennent à la communauté de communes du Grand Poitiers et leur vie municipale est largement impactée par les décisions « communautaires » réduisant d’autant la place et l’importance des décisions locales, les deux autres communes sont des « bourgs centre » qui concentrent outre la vie purement municipale des activités, notamment commerciales mais aussi de services générés par des demandes venant d’habitants d’autres communes qui viennent dans ces bourgs chercher des services absents de leur commune dont la population est souvent inférieure à 1 000 habitants. Ceci amène à mettre en question la notion de petite commune au regard de la réalité de la vie communale : un maire à sensibilité d’extrême droite aura-t-il le même regard (donc la même décision) vis-à-vis du développement de certaines associations qu’un maire de sensibilité de gauche ? Ici nous pourrions citer les polémiques qui éclatèrent à Hénin Beaumont et à Bézier mais des exemples similaires pourraient être mis au compte d’autres courants politiques, et concernant Mignaloux-Beauvoir, cité en exemple plus haut, la couleur politique de son maire n’est pas étrangère aux orientations de gestion prises dans cette commune. Revenant à l’analogie de départ avec le Nutriscore, j’avancerai sans réticence que supprimer la déclaration d’appartenance politique, pire ne pas la rendre obligatoire, c’est comme ne pas dire clairement au consommateur de quoi se compose l’aliment qu’il achète : avancée ou recul ?

Dans la volonté disruptive d’Emmanuel Macron cette décision est une avancée puisqu’il s’agit de ne plus gérer comme avant, de gérer autrement. Macron veut la rupture d’avec « l’ancien monde », pourquoi pas, en tout cas 20 % des Français électeurs ont vu la disruption macronienne comme porteuse d’un avenir radieux ; cependant la disruption est une remise en cause des conventions qui freineraient la créativité dans les entreprises et empêcheraient l’émergence d’innovations. L’histoire, plutôt récente de la disruption en matière de gestion des entreprises n’a pas montré beaucoup d’efficacité, en tout cas sur le long terme, parce que la disruption repose sur un postulat suivant lequel l’innovation et le changement seraient positifs en soi. Soulignons que le changement ne se décrète pas comme l’a expliqué le sociologue Michel Crozier, surtout pas par décret ; aucune décision n’a jamais provoqué de changement qui, lui, relève d’un long processus. Il s’agit donc d’accompagner le changement souhaité qui est aussi nécessaire aux sociétés que les lois de la nature pout le vivant. Le rôle du politique n’est pas de créer des ruptures brutales mais d’installer les conditions de l’évolution. Ici, dans la gouvernance macronienne, la disruption est prise dans son aspect le plus négatif où elle remplace, et recouvre leur sens vital voire l’intérêt qu’elles existent, de la rupture, de la fracture et de la perturbation. Bien sûr ces mots, contrairement à ce qui est souhaité avec la disruption, portent une charge négative, mais ils sont signifiants d’un existant social et sociétal comme l’avait (peut-être) vu Jacques Chirac qui souhaitait réduire la fracture sociale. Ces mots sont le plus souvent le signe d’un dysfonctionnement auquel il faut remédier. Ainsi, les « disrupteurs » optent pour la méthode forte qui consiste à mettre en place du nouveau plutôt que d’accompagner le changement, c’est comme s’ils choisissaient de soigner une fracture de la cuisse non pas en la réduisant et en accompagnant le malade mais en réalisant une amputation haute et en sommant le malade de se débrouiller seul avec la douleur et le symptôme du membre fantôme. C’est ce que souhaite le gouvernement avec cette décision relative à la non-déclaration d’appartenance politique : créer un choc dont il espère dans une sorte de prophétie autoréalisatrice qu’il sera irréversible et que les citoyens, même s’ils n’acceptent pas les termes du contrat, s’habitueront à la situation nouvelle. Au‑delà de la méthode il faut s’interroger sur la raison de cette décision.

Pourquoi Emmanuel Macron souhaite-t-il que l’appartenance politique soit effacée des actes de candidature ? Derrière chaque élu local se cache un « grand électeur » qui vote à l’élection sénatoriale. Ce point se confronte à une insuffisance de la macronie : l’absence de majorité au Sénat et on a pu voir le Sénat mettre en difficulté certains projets de loi ou comme dans l’affaire Benalla le président lui-même, et la macronie est confrontée avec le relatif échec à la récente élection européenne jointe au rejet, par les députés européens, de la candidate d’Emmanuelle Macron aux fonctions de commissaire européen. Cela montre que le pari disruptif de Macron qui reposait sur le postulat (ça n’a pas été formellement démontré) suivant lequel la distinction gauche droite était devenue inopérante pour un certain nombre d’électeurs ne fonctionne pas si bien qu’il l’espérait ; la prophétie ne s’est pas réalisée. Alors, Emmanuel Macron est contraint d’installer un Cheval de Troie dans le camp des électeurs en faisant élire des affidés sous une couleur neutre. C’est ainsi qu’Anthony Brottier, candidat à la mairie de Poitiers, « se contente de la mention “candidat à la mairie de Poitiers”. À croire que le Marcheur est gêné aux entournures par l’étiquette La République en Marche, mouvement qui l’a investi. L’intéressé s’en défend et plaide pour la nécessité d’une “dynamique de rassemblement” pour justifier la discrétion du logo LREM[1]. » Rassembler, mais pourquoi, mais pour quoi, et peut-être autour de qui ?

La réponse à la troisième question est évidente : il faut rassembler autour d’Emmanuel Macron pour lui assurer une majorité, comme jadis l’avait fait Napoléon III lors de son « coup d’État » de 1851. Voilà le pour qui et le pourquoi, mais le « pour quoi » quel est-il ? Exprimé autrement, dans quel but Emmanuel Macron veut-il une majorité absolue et sans faille ce qui revient à tuer toutes les oppositions ? La disruption, si tant est qu’elle fonctionne, comme une dictature ne peut pas fonctionner s’il y a des oppositions, aussi minimes soient‑elles. Sans doute faut-il voir là un des paradoxes de la disruption qui est son tendon d’Achille (ce qui n’est pas banal pour Jupiter). Macron n’a sans doute pas lu le théoricien de la disruption, Clayton Christensen, pour qui la disruption se manifeste essentiellement par un accès massif et simple à des produits et services auparavant peu accessibles ou coûteux. La disruption ne change pas un marché avec un meilleur produit -c’est le rôle de l’innovation pure-, elle se limite à l’ouvrir au plus grand nombre. C’est sans doute ce qui explique la pléthore de novices en politique qui ont constitué la masse des adhérents de En Marche (mais qui se sont évanouis aujourd’hui) et surtout de députés aussi ignares en matière politique qu’insuffisants en matière de lecture et de compréhension de la société qui ont suivi E. Macron. À ceux-là il faut ajouter les députés qui appartenaient à des partis politiques et qui, sentant le vent frais du « dégagisme » ou qui n’avaient aucun espoir de promotion dans leur formation politique, ont renié leurs convictions premières pour rejoindre l’illusion Macron.

Cette pratique perdure car l’illusion ne s’est pas éteinte. Ainsi, nombreux sont les maires sortants qui sans rejoindre LREM font mines voir avouent vouloir s’associer avec des candidats En Marche comme le maire de Nice[2] ou celui de Toulouse[3] et tant d’autres comme le signale £e Monde dans son édition du 6 novembre sous la plume de Sylvia Zappi « Le soutien des macronistes au niveau local fait désordre au PS ». À ceux-là il faut ajouter ceux qui ne savent plus s’il est convenable d’afficher son appartenance idéologique et ceux qui ont tellement peur (comme les députés en 2017) de perdre « leur mairie » qu’ils sont prêts à n’afficher aucune couleur politique ; l’actuel maire de Poitiers ou celui de Châtellerault sont‑ils à classer dans l’une ou l’autre de ces catégories : « À Châtellerault, le maire sortant Jean-Pierre Abelin promeut lui aussi une « candidature non partisane ». Aucun risque de le voir apposer le logo UDI ou Agir sur ses affiches de campagne. Tout comme Alain Claeys d’ailleurs qui, en 2014, s’était affranchi de la rose socialiste sur son document programmatique[4]. »

Manifestement ne pas signifier son appartenance politique, quelle que soit l’importance de la commune, au moment de la déclaration de candidature, et cela pour chacun des membres de la liste, constitue un espace voire une volonté de duperie ; il s’agit de tromper et d’égarer l’électeur. C’est ce qu’a fait Emmanuel Macron avec son « je ne suis ni de droite ni de gauche » or il est très vite apparu qu’il pense et agit sur la base d’une idéologie de droite, d’une droite extrêmement ultralibérale dans toutes les acceptions du terme, et aujourd’hui en matière de gestion de l’immigration il nous montre son attachement aux valeurs d’une extrême droite radicale anti‑immigrés et parfois islamophobe (on se rappellera Macron invitant à exterminer l’hydre islamiste). Alors, la disruption ne serait-elle qu’un paravent, un cache sexe occultant la volonté des pires vilénies ?

À travers cette affaire de la non‑déclaration de l’appartenance politique on voit que l’usage politique de la disruption est problématique si l’idée du « faire mieux » se confond avec celle du « faire moins cher », et surtout si l’idée de « faire du mieux » exige de « faire seul » et amène à installer une pensée unique, voire une parole unique. On a vu pendant le Grand Débat National « Jupiter » parler seul, entendre mais ne pas écouter, aujourd’hui on le voit plus que jamais voulant éteindre les oppositions allant même jusqu’à faire « du Marine Le Pen » mieux que la présidente du RN pour montrer que « tout n’est que lui ». Quand la disruption conduit à l’instauration d’une pensée unique allant jusqu’à l’interdiction de penser (comme l’ont montré les lois liberticides contre la presse et les journalistes), alors la disruption constitue une menace pour l’intérêt général et pour la démocratie.


[1] Le 7, hebdomadaire gratuit de Poitiers, page 3, https://le7.info/uploads/archives/4465ab6d6b1f27872e692ca72de798f86c155c40.pdf

[2] « vers une candidature d’Estrosi sous l’étiquette LREM? » dans France Soir, http://www.francesoir.fr/politique-france/municipales-2020-vers-une-candidature-destrosi-sous-letiquette-lrem

[3] « Municipales 2020 à Toulouse : LREM rallie le maire sortant Jean-Luc Moudenc (LR) » dans 20 Minutes, https://www.20minutes.fr/toulouse/2638739-20191028-municipales-2020-toulouse-lrem-rallie-maire-sortant-jean-luc-moudenc-lr

[4] Le 7, déjà cité.