Griveaux grivois : la démocratie danger ?

Depuis que la presse a porté à la connaissance de tous les raisons pour lesquelles Benjamin Griveaux a renoncé à sa candidature à la mairie de Paris, les politiciens plus particulièrement les députés de La République En Marche et les éditorialistes n’ont de cesse de nous rabâcher que la démocratie est en danger du fait de la diffusion d’images relevant de la vie privée. Si la démocratie devait être en danger parce qu’il est porté à la connaissance du public quelques aspects curieux de la vie et du comportement des politiciens, il y a longtemps qu’elle n’existerait plus. Par ailleurs on pourrait se poser la question de savoir si justement la démocratie, pour exister pleinement, n’appelle pas à la « transparence » de la vie privée des gens de pouvoir pour reprendre un terme politique moderne. En attendant, rappelons que ce genre d’attaque, encore qu’ici il restera à démontrer que la diffusion de ces vidéos avait un but politique précis qui aurait visé à déstabiliser Benjamin Griveaux, ce genre d’attaque n’est pas nouveau. Dans l’histoire on voit comment les gens de pouvoir ont eu à subir les lettres anonymes et les rumeurs, les articles de presse et les dénonciations de toutes sortes, tout comme l’usage du « sexe » pour éliminer un adversaire politique : combien de call-girls ou d’escort-girls n’ont-elles pas été jetées dans le lit d’hommes politiques qu’on voulait éliminer. Sans doute les réseaux sociaux qui ne sont responsables de rien sauf d’être utilisés, donnent à la fois un caractère d’immédiateté et une ampleur particulière à l’attaque. Alors « que révèle l’Affaire Griveaux », pour reprendre le titre du journal La Croix du 17 février 2000.

Sur le plan des techniques les réseaux sociaux plus rapides, plus intenses, plus percutants, offrent de toucher un plus vaste public ce que ne permettaient pas les moyens « traditionnels ». Relevons, pour l’histoire, pour l’anecdote, que déjà en 1901 le sociologue Gabriel Tarde dans son ouvrage L’opinion et la foule mentionnait l’importance qu’avait, pour la constitution de l’opinion publique, la rapidité avec laquelle l’information arrive vers les gens et il soulignait comment la presse qui prenait de plus en plus d’importance jouait là un rôle primordial en arrivant tous les jours dans les villages. Nous pourrions ici analyser comment les techniques ont permis pour la presse comme pour le quidam de diffuser rapidement l’information : ce fut la poste de plus en plus rapide, ce fut le télégraphe puis le télégramme, puis le téléphone est enfin aujourd’hui Internet. Il ne vient évidemment à personne l’idée d’incriminer ces techniques comme pouvant être responsables des attaques et des conséquences de celles-ci envers les gens de pouvoir ; pourtant il semblerait que les réseaux sociaux, sans doute à la fois en raison de leur relative nouveauté mais surtout de l’ampleur de l’écho qu’ils ont sont considérés par les politiciens et les éditorialistes comme responsables des attaques. On voit alors comment il s’agit en incriminant les réseaux sociaux on cherche à détourner l’opinion de la vraie source du scandale, comme si en reprochant aux journaux de publier les lettres d’un corbeau on voulait faire porter la responsabilité aux journaux plutôt qu’au corbeau. Il n’y a pas de lettre sans corbeau, il n’y a pas de vidéo sans « acteurs », et peu importe « le télégraphiste » et « le facteur » !

Ce sont bien les protagonistes de l’histoire qui sont responsables et seuls responsables de l’Affaire. D’abord ceux qui ont diffusé les vidéos qui répondront devant la justice d’avoir diffusé ces scènes de la vie privée sans le consentement de leur auteur. Mais leur faute n’est‑elle pas amoindrie par le fait que c’est l’acteur lui-même qui a filmé et envoyé ces vidéos, comment pouvait-il être assuré qu’elles n’échapperaient pas à la destinataire ? Sans doute non car on peut bien prendre une photo de soi dans la plus totale nudité et l’envoyer à quelqu’un, par la poste ou sur un réseau social, sans que pour autant le destinataire soit autorisé à diffuser cette photo ; la prise de la photo et son envoi relèvent de la vie privée alors que la diffusion, surtout sans l’accord de l’auteur, constitue une infraction. Il apparaît alors que cette affaire soulève moins un problème de droit qu’un problème de morale et un problème de « raison ».

La morale appartient à chacun tant qu’elle reste dans sa sphère totalement privée, mais dès lors que les choix faits en raison de cette morale vont à la rencontre de l’autre nous ne sommes plus dans la sphère du privé notamment lorsque cet autre ce sont les citoyens, plus globalement l’opinion publique, et que l’auteur est un homme politique en exercice. Là, je me souviens de cette anecdote que raconte Stéphane Zweig dans son livre Le monde d’hier. L’auteur narre l’histoire d’un colonel de l’armée autrichienne qui avait la responsabilité du commandement des services secrets. À un moment on s’aperçut que les plans de bataille autrichiens avaient été divulgués. L’enquête montra que ce colonel était l’auteur de la divulgation, il avait vendu les plans sous la menace d’un chantage : il était homosexuel à une époque où l’homosexualité était un crime. Cette histoire rappelle la prise de parole de leader du Parti Socialiste, Olivier Faure, qui rappelait qu’aucun n’attend qu’un politicien soit un parangon de vertu mais que chacun est en droit de s’inquiéter de ce qu’un politicien ait des comportements qui puissent le mettre sous le joug d’un maître chanteur.

Dans l’affaire Griveaux peu importe qu’il se soit mis en scène dans des attitudes sexuelles sans équivoque, cela ne relève que de la sphère de la vie privée même si ça peut dénoter des caractéristiques psychologiques particulières sinon inquiétantes, par contre ce qui est important c’est qu’à aucun moment il n’ait, semble-t-il, pensé que les vidéos envoyées à quelqu’un qu’il ne me connaissait que très peu puissent être copiées et diffusées. Cette attitude révèle soit une grande naïveté et on attend d’un politicien qu’il ne soit pas naïf, soit un degré de crétinisme profond et on attend d’un politicien quelque intelligence, soit un d’un sentiment de toute-puissance qui amène l’auteur à penser qu’il serait au-dessus de tout soupçon, qu’il ne risquerait rien puisqu’il est puissant, qu’il serait tellement au-dessus de tous les autres qu’aucun jugement ne pourrait l’atteindre. L’affaire Griveaux serait-elle révélatrice de l’ambiance jupitérienne de la macronie ?

L’attitude des députés de LREM, auxquels se joignent les éditorialistes des grands médias parisiens, qui poussent des cris d’orfraie et agitent l’épouvantail de la mort de la démocratie, montre à quel point il s’est constitué une oligarchie qui tient à l’écart des Français ; comme jadis sous l’ancien régime, il y a l’entourage et les affidés de la macronie, et de l’autre côté du fossé ceux qui ne doivent que se taire et accepter y compris comme modèle de vie les jeux de zigounette des députés LREM.

Cette pratique oligarchique éloigne de plus en plus les citoyens de la politique en ce qu’elle est la gestion de la cité. La faiblesse de la participation aux élections en atteste. Plus encore l’écart de participation aux élections locales et aux autres élections montre que si les élections locales font sens pour les gens, les autres élections ne présentent plus aucun intérêt pour les gens. Il sera intéressant de voir, plus que le résultat, ce que sera la participation à l’élection municipale de 2020 qu’il faudra corréler avec l’ambiance créée par les chamailleries pour les investitures et la composition des listes, d’autant plus que certains déjà en place à la mandature précédente cachent derrière eux comme un cheval de Troie de nombreux candidats LREM. Quel sens politique les citoyens peuvent-ils donner à un contexte électoral ainsi dessiné ? À cela s’ajoute cette pratique qui veut que l’on donne des résultats qu’à partir du nombre d’électeurs qui ont voté et qui, bien que réglementaire, constitue un mensonge éhonté : comment peut-on se prévaloir d’avoir été élu par une majorité à 66 % alors que moins de la moitié des électeurs inscrits ont voté. Jamais avant cette mandature la majorité présidentielle s’est autant prévalue de représenter la majorité des Français alors qu’elle n’en représente qu’une infime minorité, et jamais la majorité présidentielle n’a autant méprisé « la minorité ».

C’est bien par‑là, à cause de ces pratiques oligarchiques qui mènent à confisquer le pouvoir au peuple, que la démocratie est en danger bien plus que par la révélation et la diffusion sur les réseaux sociaux des jeux de zigounette d’un député ancien porte-parole du gouvernement. Pour autant, il ne faut pas négliger la relation entre l’usage des réseaux sociaux et la pratique démocratique.

La démocratie, et c’est pour cela qu’elle s’est dotée d’institutions de débats, a besoin de temps et de distance avec les faits et les évènements ; la pratique démocratique ne peut pas se satisfaire de l’immédiateté. Alors interrogeons cette politique qui veut promouvoir le digital et le numérique à tous crins, au risque de déshumaniser la société, et surconsomme les réseaux sociaux pour se diffuser : quelle femme et quel homme politique n’ont pas leur page Facebook et Twitter, quelle femme et quel homme politique ne réagissent-ils pas immédiatement à un événement sur les réseaux sociaux ? On ne peut pas promouvoir les réseaux sociaux, en faire un usage effréné et s’étonner qu’un jour le boomerang revienne.

Alors, ce que révèle l’Affaire Griveaux est proche du paroxysme d’une maladie dont la démocratie est atteinte depuis longtemps. La démocratie est malade alors même qu’elle naissait, dès lors que les aristocrates dès le Premier Empire se sont reconstitués en une communauté avec ses règles, ses usages, ses pratiques et son mépris des autres, de ceux du « parlement des invisibles ». Depuis cette époque, des gouvernants et des politiciens ont réussi avec plus ou moins de bonheur à contenir la maladie grâce aux institutions, aux corps intermédiaires et souvent à la presse d’opinion. Mais aujourd’hui, alors qu’un soi-disant Jupiter, plus narcisse qu’humain, n’a de cesse que de casser, avec l’envie de les supprimer, tous les garde-fous qui nous protègent d’une dictature, la démocratie est en danger, la démocratie est proche de la mort.

Quand on change pour changer, en détruisant la société avec un bulldozer, au seul prétexte « que la France d’aujourd’hui ne pas être celle de 1945 », et pour remplacer l’humain par la technique ont fait preuve d’un crétinisme profond, d’une inhumanité totale, ou d’une volonté totalitaire qui ne peut avoir pour conséquence que de mettre en péril la démocratie par l’instauration d’une dictature. Qui, d’intelligent, peut dire que la France d’aujourd’hui ressemble en quoi que ce soit à celle de 1945 ? Sans doute s’agissait-il d’un mot d’esprit, on sait à quel point Jupiter en est friand jusqu’à en être dans une addiction complète. Et si cela peut amuser certains et outrager d’autres, ces mots d’esprit et ses déclarations à l’emporte‑pièce ne font pas sens socialement et surtout politiquement. Cependant, ils font de l’image ce qui est essentiel à une époque où la politique se réduit à du marketing le plus basique. Dans ce contexte il n’est pas surprenant que l’oligarchie macronienne s’empare de la diffusion des vidéos pornographiques d’un de leurs députés, ancien ministre, comme d’un fanion politique, véritable oriflamme qui attirerait l’attention des citoyens sur un vide comme la muleta attire le taureau vers la mort.

Finalement l’Affaire Griveaux ne révèle pas autre chose que l’état de déliquescence dans lequel est la démocratie en France en raison d’une absence totale d’éthique politique. Mais cette Affaire met à jour l’existence des virus qui atteignent la vie politique et avec elle la démocratie, à savoir le remplacement de la pensée par la technique et le remplacement du débat par le marketing et la communication. Peut-être révèle‑t‑elle aussi un malaise social profond, sans doute une crise, sur fond de maladie chronique, dont personne ne peut pronostiquer l’évolution car si les éléments qui la constituent ont parfois des analogues dans le passé, d’autres, plus nombreux, plus présents, sont totalement actuels empêchant ainsi d’avoir, intelligemment, recours à un modèle d’analyse déjà construit ; plus que jamais pour analyser la société il faut changer de paradigme.

Pour ceux des lecteurs qui voudraient réfléchir plus profondément à la limite entre vie privée et vie publique, à la notion de transparence, et à ce que nous attendons en matière de vertu de la part des hommes politiques, je vous conseille la lecture de cet excellent article de Philippe Villemus, Professeur chercheur en marketing et leadership, Montpellier Business School‑UGEI, paru sur le site The Conversation : Affaire Griveaux : un leader doit-il être irréprochable ?, qu’on trouve en suivant le lien suivant.

Fatigue, haine et dictature…

Après un long silence sur mon blog, je ne savais pas dans quel ordre mettre les mots du titre de ce billet, alors j’ai laissé faire le rythme qui circulait dans mon esprit.

Le mot « Fatigue » vint en premier sans doute venu de la lecture du billet de Christophe Bouillaud[1] : « Lassitude 1989-2019 » dans lequel l’auteur décrit et explique pourquoi une lassitude profonde l’a amené à moins écrire sur son blog : « J’ai longtemps hésité avant de rédiger ce post, car, après tout, mes sentiments ne devraient regarder que moi. Or il se trouve que, depuis quelque temps, je ressens une grande lassitude – des collègues de la noble institution où j’enseigne l’ont d’ailleurs remarqué à ma mine parfois défaite. Au moins cela expliquera-t-il sans doute aux lecteurs de ce blog pourquoi j’y me fais rare. »

Pour ma part, étant retraité, je ne suis plus confronté à la répétitivité inhérente à tout exercice professionnel. J’ai connu cela mais à 66 ans j’ai rompu les amarres et les routines qui peuvent organiser la vie d’un retraité n’ont rien d’opprimant ni de contraignant si on les conscientise et que l’on a suffisamment de vigueur pour s’en abstraite autant qu’on le veut ou que les invitations externes nous y invitent. J’ai réussi à garder, et je suis un privilégié, des activités, pas trop nombreuses mais variées, qui me mettent en contact avec des publics de tous âges et de provenance professionnelle et sociale diverse. La retraite a cet avantage sur le temps professionnel obligatoire qu’elle permet des choix, surtout celui de ne pas faire.

Toutefois, comme lui, la rencontre et la discussion avec les jeunes m’amènent très souvent dans une perplexité profonde. Je m’insurge contre leur manque d’engagement, leur choix de satisfaire rapidement trop de plaisirs dont ils croient qu’ils pourraient s’agir de désirs, et d’ailleurs faut‑il toujours satisfaire des désirs qui souvent ne sont pas des besoins. Fi de cela car les jeunes ne sont jeunes que provisoirement et comment leur reprocher d’être de leur époque. Bien sûr j’ai vécu « mai 68 » (j’avais 16 ans le 22 mai), vu l’arrivée d’un astronaute sur la lune parce qu’ayant des parents aisés financièrement nous avions la télévision depuis 1962, la chute du mur de Berlin a retenti dans mon esprit parce que j’avais lu « L’archipel du goulag » et déjà avant j’étais ancré dans une sorte d’anticommunisme, et au final quand je revois mes années entre 15 et 25 ans nous n’étions pas si nombreux dont on pouvait dire que nous étions des « jeunes engagés, militants, politisés, syndiqués ». Nous étions peu nombreux parce que les années qui ont suivi 1968 furent celles d’une explosion tel un feu d’artifice : libération de la sexualité, euphorie économique, développements de technologies ; c’était le déchaînement de la société de consommation et de celle du spectacle. Dans ces années on surconsommait, on achetait au-delà de la satisfaction de ses besoins vitaux

Si la fatigue, aujourd’hui, m’empreint c’est sans doute que, comme Christophe Bouillaud, je pense que si la chute du mur de Berlin a pu marquer notre génération par un regain d’espoir et d’espérance en un monde meilleur, force est de constater que le renouveau n’a pas été au rendez-vous. Combien d’entre-nous ont-ils vu ou simplement cru que cette « chute » marquait la fin possible voire imminente des conflits de toutes natures : entre pays, entre « ethnies », entre religions, entre communautés… Certains n’ont-ils pas été euphoriques au point que même les conflits interpersonnels disparaîtraient ? Et puis rien ! Le monde, les Femmes et les Hommes restent identiques à ce qu’ils étaient, en France comme ailleurs, perpétuant les mêmes conflits comme le rappelle Christophe Bouillaud : « La seconde raison est que ce retour sur 1989, pour le trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, ne peut que souligner la très mauvaise pente de nos sociétés occidentales en général, et de la France en particulier. Entre la énième polémique sur le voile islamique, la énième émeute de banlieue, la énième réforme sécuritaire n’apportant rien à la sécurité des citoyens mais tout à un État autoritaire 2.0 à venir et la énième réforme néolibérale destinée à mettre à mal l’édifice de droits économiques et sociaux construits depuis la fin du XIXe siècle au nom d’une très fantasmatique compétitivité du pays et surtout d’un intérêt de classe, aussi bien compris que désormais restreint à la haute bourgeoisie d’affaires, j’ai vraiment bien du mal à me réjouir. »

La haine vient alors dans mon esprit lorsque je constate cet état d’enlisement dans lequel a sombré notre humanité malgré les fantastiques progrès philosophiques et sociaux faits entre le 18° et la première moitié du 20° siècles. J’ai toujours été passionné par la politique mais je me suis toujours tenu à distance des partis et des idéologies. La première fois que j’ai discuté avec un homme politique c’était en juillet 1978 avec Edgar Faure qui, alors ministre de l’Éducation nationale, m’avait reçu au ministère[2], puis je le rencontrais à nouveau plusieurs fois en diverses occasions, puis il y en eut d’autres dont certains comme Léopold Sédar Senghor n’étaient plus dans la politique lorsque j’eus le bonheur d’échanger avec eux. Il y eut ceux-là mais il y eut les suivants dénués de bon sens social et d’ambition humaniste ; les politiciens sont devenus, petit à petit, des gestionnaires, que des gestionnaires.

La haine est moins, peut-être même pas du tout, contre eux que contre moi qui ne me suis pas battu plus et contre nous ‑ceux de ma génération qui, gavés de bien-être, n’avons pas vu venir ce monde déshumanisé qui s’est mis en place. Aujourd’hui, cette haine s’amplifie devant l’avancée, en France, d’un gouvernement autoritaire antichambre de la dictature. J’entends Macron me crier : « allez essayer la dictature ! ». J’ai vécu et travaillé dans des pays dans lesquels une personne ou un groupe de personnes décidaient de tout, n’est-ce pas ce qui existe aujourd’hui en France où les débats parlementaires ne se font qu’à l’aune de l’accord présidentiel comme ce fut le cas pour le congé octroyé pour le décès d’un enfant, où le président de la République reproche à la Justice de ne pas ouvrir un procès pour une personne reconnue irresponsable conformément à la Loi, etc. Dans les pays autoritaires la police peut commettre des exactions : blesser, tuer, incarcérer à sa guise avec la bénédiction du gouvernement, n’est-ce pas ce qui s’est passé avec les Gilets Jaunes et maintenant avec les lycéens ? Dans un pays autoritaire la presse est menacée quand elle n’est pas muselée, n’a‑t‑on pas vu ces derniers mois des journalistes molestés et mis en garde à vue voire renvoyés devant des tribunaux ? Peut-on dire que la presse est libre quand elle est si unanimement favorable au gouvernement comme ce fut le cas pour la contestation contre la réforme de retraites ?

J’ai la haine, comme on dit chez les jeunes ; j’ai la haine et sans doute suis‑je plus hargneux que Christophe Bouillaud sans doute parce que plus vieux donc plus aigri d’avoir tant échoué. Lui nous dit : « La Présidence d’Emmanuel Macron me semble tellement contraire à tout ce qu’il faudrait faire pour apaiser ce pays qu’il m’est en effet difficile de ne pas penser que tout cela va très mal finir. En fait, cela a déjà très mal fini si l’on pense à tous ces manifestants Gilets jaunes bien amochés par les forces de l’ordre au cours de l’année qui vient de s’écouler, à cette incapacité inouïe à entendre les maux de la société de la part du pouvoir en place. », je pense, semble-t-il au contraire de lui, qu’Emmanuel Macron conduit délibérément la politique qu’il met en œuvre, il sait sa politique délétère pour le pays ; Emmanuel Macron souhaite intimement détruire tout ce que nos aïeux ont construit, parfois dans le sang et toujours dans la douleur, d’ailleurs ne l’a-t-il pas martelé durant sa campagne électorale : l’État providence de 1945 a vécu, je veux transformer la France… Il fait vivre le pays au rythme de la communication et du vide politique ; il lui importe peu que le pays se délite, que le nombre de pauvres augmente puisque ceux-là « ne sont rien » puisqu’ils n’ont pas réussi.

L’important pour Macron c’est de préparer un pays où les prédateurs de la finance pourront s’épanouir et faire croître leur fortune. Macron prépare le pays pour les prédateurs de la finance comme Patrick Le Lay[3] préparait les cerveaux pour recevoir la publicité des marques. Il y a une deuxième chose importante, si ce n’est primordial, pour Emanuel Macron : Lui ! On reconnaît facilement chez lui les traits d’une personne narcissique : arrogant, autosuffisant, goût du pouvoir et besoin d’être admiré, et égoïsme. Cet égoïsme se manifeste par le refus de prendre réellement en compte l’autre et ses besoins, le narcissique tend à n’accorder d’attention à l’autre que tant que celui-ci sert ses ambitions, le narcissique dévalue et exploite les autres. Non seulement sa gouvernance pointe ce trait narcissique mais sa communication le confirme et montre à quel point il cherche, voire a besoin, d’être le chef adulé. Sans doute, mieux que Jupiter, se voit-il en Imperator !

Mais, les empereurs ont tous mal fini et tous ont entraîné leur pays dans le chaos même s’ils ont, parcimonieusement, réalisé des choses intéressantes sur le plan sociétal.

Le contexte social et intellectuel fait le lit du futur empereur. Les écrits des scientifiques sont peu critiques, se limitant à la description de faits. Quand bien même seraient-ils plus engagés qu’ils n’auraient aucun effet tant la masse des éditorialistes et des politiciens ne s’y intéresse pas, d’autant moins que la plupart du temps éditorialistes et politiciens sont incapables de comprendre ces écrits. C’est comme si les politiciens et leurs affidés des médias disaient comme l’écrit Ch. Bouillaud : « Publiez, publiez, braves gens, nous doutons encore et encore de ce que vous avancez si doctement, et, pendant ce temps-là, nous mènerons à bon terme nos petites et grandes affaires. »

Dictature ? Non pas encore, mais comme le dit François Ruffin[4] : « L’oligarchie a une puissance en face de nous qui est énorme. Elle dispose d’appareils en France et à l’échelle internationale : la publicité, les médias, la Banque centrale européenne la commission européenne, le Sénat, le Conseil constitutionnel… Pour secouer ça, il faut un bloc historique. Ma vision de l’histoire c’est que les seuls moments où on a avancé, où les intérêts du peuple ont avancé, c’est le moment où il y a eu la jonction des classes intermédiaires et des classes populaires. » C’est justement cette jonction qu’Emmanuel Macron veut empêcher. Il faut rendre inaudible voire impopulaire les mouvements contestataires : d’où le matraquage médiatique défavorable aux contestataires, renforcé par une violence policière d’abord commandée qui est devenue endémique ; les contestataires et les opposants doivent être montrés comme des parias, des diables de la pire espèce. Alors, on les envoie devant le juge : Fillon, Mélenchon, Marine Le Pen, Bayrou en même temps qu’on protège ceux de sa cour : Collomb, Ferrand, Pénicaud, Kholer… On va même jusqu’à rouvrir les guerres de religions et monter en épingle médiatique et de communication ministérielle la moindre histoire de mœurs (même s’il est justifié de dénoncer et de condamner) pour faire oublier l’essentiel du désastre qui s’abat sur la société avec force communication pour accuser certains là où pour des faits analogues on excuse les affidés ; l’opinion se détourne des causes des maux de la société et reçoit tous les traitements c’est‑à‑dire la parole macronienne (les députés et les journalistes fonctionnant comme des perroquets enrubannés qui répètent la leçon élyséenne) comme elle le ferait d’un placebo. Arrivera le jour où le placebo montera son inefficacité et ce sera l’effondrement parce que trop tard pour réagir.

J’ai la haine contre ces pleutres qui soutenaient (dans les sondages et anonymement) le mouvement des Gilets Jaunes puis les grèves contre la réforme des retraites, mais qui ne s’engagèrent dans rien. Cependant ma haine est tempérée parce qu’il faut bien reconnaître que ces lâches se trouvent confrontés à des obligations telles que le remboursement d’emprunt, certains sont lâches parce que tellement abêtis par le discours médiatique qu’ils ne sont plus capables d’avoir le moindre sens critique et donc de s’engager dans une action de contestation même si celle-ci vise à préserver leur avenir, et puis il y a les « classiques », ceux qui ont la lâcheté dans leur ADN, ceux qui viscéralement ont peur de tout même d’eux.

Nous ne sommes pas (encore) en dictature, cependant je rejoins Christophe Bouillaud lorsqu’il écrit : « En tout cas, pour ce qui est de la France contemporaine, les récents choix d’Emmanuel Macron et de certains de ses ministres sont exactement ceux qu’il faut faire pour encourager encore plus l’électorat à considérer le Rassemblement national comme un choix électoral des plus légitime – plus légitime que cela, à poser toujours et encore les bonnes questions comme disait déjà en son temps un ministre socialiste, il va mourir de sa belle mort. » Face au comportement et à la politique délétère lise en place par E. Macron son opposition purement médiatique au Rassemblement National ne lui garantira pas une victoire à coup sûr en 2020, s’il veut s’assurer de cette victoire il faut qu’il supprime toutes les oppositions et par n’importe quel moyen.

Ainsi, fatigué mais pas épuisé et certainement pas abattu, l’écriture convertissant la haine en saine et revivifiante pensée, je n’abandonne pas « le combat » même si mes propos restent au bord de l’abîme de l’oubli. Peu importe ce qu’il restera de moi mais il restera de mes pensées comme l’écrit Michel Scouarnec dans ce beau poème :

Il restera de toi ce que tu as donné
Au lieu de le garder dans des coffres rouillés…
Ce que tu as donné en d’autres fleurira…

Il restera de toi ce que tu as offert
Entre tes bras ouverts un matin au soleil…
Ce que tu as offert en d’autres revivra…

Il restera de toi un sourire épanoui
Aux bords de tes lèvres comme au bord de ton cœur…
Ce que tu as ouvert en d’autres grandira…

Il restera de toi ce que tu as semé
Que tu as partagé aux mendiants du bonheur…
Ce que tu as semé en d’autres germera…


[1] Christophe Bouillaud, professeur de sciences politiques à l’IEP de Grenoble, https://bouillaud.wordpress.com/

[2] Si un jour, sans doute de grand ennui, j’écrivais mes mémoires je raconterais cette rencontre : sa raison, son déroulement et comment elle m’a marqué.

[3] « Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective ”business”, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (…).

Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (…).

Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise. », dans Les dirigeants face au changement (Editions du Huitième jour) où Patrick Le Lay, PDG de TF1, est interrogé parmi d’autres patrons.

[4] F Ruffin, « le combat, c’est de sortir du productivisme et du consumérisme », La Décroissance, n°165, décembre 2019/janvier 2020.

Politique, vie privée, sexe et démocratie

Vendredi 14 février 2020, jour de la Saint Valentin.

La vie privée des hommes politiques en règle générale m’interpelle relativement peu voire pas du tout, toutefois nous ne pouvons pas rester indifférents à ce qui vient d’arriver à Benjamin Griveaux car, au-delà de l’homme, au-delà même de l’homme politique, cette affaire interroge la vie politique et la démocratie dans leur globalité et la façon dont on en rend compte.

Nous assistons depuis ce matin à des interventions sur les médias audiovisuels toutes orientées vers la réprobation de la diffusion des vidéos mettant en cause la vie privée de Benjamin Griveaux, tous fustigent l’atteinte à la vie privée, mais très rarement sont interrogées d’une part la genèse de ces comportements qui amènent à diffuser des scènes de la vie privée des hommes politiques et d’autre part personne ne semble se préoccuper de l’effet produit sur les citoyens. Nous pourrions aussi nous étonner qu’une fois encore les médias n’interrogent pas, mis à part quelque micros-trottoirs, ce que les citoyens peuvent ressentir d’une telle affaire, une fois encore le « parlement des invisibles » est tenu à l’écart de sa propre vie. Alors que dire face à ce déchaînement de commentaires qui tous proviennent d’hommes et de femmes politiques, de journalistes et quelquefois d’intellectuels boboïsés appartenant au microcosme ?

Tous s’insurgent pour dire qu’une affaire comme celle-ci serait inédite, mais que chacun veuille bien se retourner et relire l’histoire de notre pays plus généralement du monde politique pour voir que des dénonciations de cette nature ont émaillé la vie des sociétés. Que ce soit à l’époque de l’Ancien Régime avec les pamphlets ou à partir de la Révolution avec une presse naissante qui s’est développée rapidement, la vie privée, intime, ne barguinons pas : la vie sexuelle des édiles a toujours fait les choux gras des critiques médiatiques, alimenté les quolibets populaires et a servi, plus que de raison, d’outil de vengeance ou de règlements de comptes politiques. Benjamin Griveaux n’est pas le premier homme politique dont la vie extraconjugale est jetée en pâture, il y a fort à parier qu’il ne sera pas le dernier.

Dans le cadre de l’affaire Griveaux ce qui pourrait être choquant c’est qu’il semble bien qu’il s’agisse effectivement d’un règlement de compte politique. C’est bas mais pourquoi s’en étonner alors que nous avons une gouvernance étatique plus inspirée par Machiavel que par Érasme ? Pourquoi s’en étonner alors que, sans être monnaie courante, la pratique du règlement de compte politique n’est pas une innovation ? Peut-être faudrait-il ici replacer l’affaire Fillon : si l’on ne peut pas soupçonner le premier article du Canard enchaîné d’avoir été inspiré autrement que ce qu’en a dit l’auteur à savoir la lecture des déclarations de patrimoine et d’intérêts, nous pouvons légitimement nous interroger sur la façon dont par la suite les journaux ont été alimentés en informations et la façon dont ceux-ci ont mis en place un système qui a pris la dimension d’un feuilleton ; l’affaire Fillon a vraisemblablement été un règlement de comptes politiques. Fillon, Griveaux et d’autres par le passé, les règlements de comptes politiques émaillent la vie de toutes les sociétés et il serait tout à fait étonnant que cela cesse aujourd’hui.

L’étonnement du microcosme politique et journalistique parisien ainsi que la façon dont certains intellectuels s’insurgent contre ce qui ne serait qu’une atteinte à la vie privée montre à quel point cette oligarchie est incapable de réfléchir à ce qu’elle est et à ce qu’elle fait ! Or la question première qui devrait être posée est celle de savoir ce que la société peut admettre ou refuser des comportements de ceux qui la dirigent.

Il n’apparaît pas à la lecture de l’histoire que les comportements adultères aient jamais été admis, tout au plus étaient-ils tolérés, marquant ainsi un écart très net entre la pensée morale et la pratique des hommes. Qui jadis ne se moquait pas un tel qui entretenait une danseuse, de telle femme du boulanger qui partait avec un jeune berger, relisons les romans du XIXe siècle, relisons la vie d’Honoré de Balzac, relisons Madame Bovary de Gustave Flaubert, et nous pourrions ainsi égrener un ensemble d’exemples qui marquent cet écart entre la morale et la pratique des hommes. Toutefois, une société pourrait-elle être vivante si elle était dépourvue de ces paradoxes. Stefan Zweig[1] décrit bien ce paradoxe lorsqu’il évoque la prostitution, incluant dans ce fait social les demi-mondaines et les maîtresses attitrées, à Vienne à la fin du IXXe siècle : « Elle [la prostitution] canalisait la gênante sexualité extraconjugale. » Pour autant ce qui pouvait être toléré n’était pas tout à fait admis, en tous les cas pas complètement admis et chacun pouvait alors se servir d’une telle situation pour nuire. Cependant il est évident que les rares articles de presse et les lettres anonymes de corbeaux n’avaient pas la même ampleur que les diffusions sur Internet et sur les réseaux sociaux. Là aussi il faut prendre en compte l’importance du développement des médias ; déjà au début du XXe siècle le sociologue Gabriel Tarde[2] signalait l’importance qu’avait la vitesse de diffusion de l’information depuis le développement des journaux devenus quotidiens et l’accélération de leur diffusion grâce au développement du chemin de fer. Toutefois la vraie question n’est pas la rapidité avec laquelle l’information arrive vers des publics variés et lointains, la vraie question c’est celle de la nature même de l’information qui est diffusée. On pourra toujours vilipender l’auteur de la diffusion, interdite par la loi comme l’a rappelé le ministre de l’intérieur, mais pourquoi cette « chose » peut-elle devenir un objet constituer une information que les journalistes portent vers le public ?

Il faudra bien un jour que l’on se penche avec rigueur et raison sur deux axes de réflexion : qu’est-ce que la vie privée d’un homme ou d’une femme « publics », qu’est-ce que la société attend en termes de morale de la part des gens qui la gouvernent ?

Si la morale de chacun n’appartient qu’à ce chacun, contrairement à ce qu’a dit Gaspard Gantzer, dès lors qu’une personne a une position dite publique elle a à rendre compte de ses comportements au regard la morale par rapport à ce que la société tolère ou admet. Dans le cas présent si chacun est à même de pouvoir supporter voire tolérer des conduites extraconjugales de Contrairement à ce qu’a dit Gaspard Gantzer, est-ce que la société accepte qu’un homme politique qui met en scène médiatiquement son attachement au couple et à la famille, ait des pratiques adultères ? N’attendons‑nous pas d’un homme politique, surtout lorsqu’il est représentant d’un mouvement qui voulait mettre en place « une république exemplaire », qu’il mette en cohérence ses paroles et ses actes ? L’incohérence entre les propos de Benjamin Griveaux et ce qu’il a donné à voir de sa conduite ne peut que générer l’ire populaire à partir du moment où elle est filmée et donc susceptible d’être diffusées sur les réseaux sociaux. Cette incohérence qui va au-delà de ce que certains ont appelé l’amateurisme politique, peut laisser à penser à un fonctionnement mental peu propice avec la capacité à gouverner une ville comme Paris ou la société.

D’aucuns relevaient le fait que ce qu’avait fait Benjamin Griveaux n’était pas illégal, mais tout ce qui est légal n’est pas forcément moral. Relevons à ce niveau que « le légal » arrive toujours après la réprobation « du moral ». On l’a vu à propos des différentes affaires récentes de pédophilie ou de comportements sexuels vis-à-vis d’adolescentes ; il fut une époque où ces comportements pouvaient être tolérés ou du moins mis sous silence, et il est aujourd’hui une époque où il est tout à fait insupportable que de tels comportements puissent exister. Entre ces deux périodes le social a créé la loi d’interdiction après que le silence ne fut plus admis lui-même après que le toléré ne soit plus supportable. Cette évolution s’est produite essentiellement parce que l’on a reconnu à l’enfant le statut de personne donc doué d’une dignité et d’une sensibilité que l’on doit respecter, et en même temps reconnaissait un rapport de possible domination entre l’adulte et l’enfant. Ce rapport de domination est extrêmement important et essentiel à prendre en compte dans l’analyse des situations qui occupent la scène politique aujourd’hui. Prenons l’exemple de l’affaire, classée sans suite, du ministre de l’économie Gérald Darmanin. D’évidence la relation qu’il a eue avec une dame à qui il rendait un service afin qu’elle obtienne un logement, pose la question du rapport de domination. Même si cette relation a lieu entre adultes consentants donc ne relève pas des foudres de la loi, quel rapport de domination a pu la permettre ou du moins la susciter. Cette dame qui offre un service sexuel, sous la forme d’une fellation, pour remercier Gérald Darmanin de lui avoir rendu service, l’aurait-elle fait en d’autres circonstances notamment si elle avait eu une position sociale plus importante ? Quels sont l’état psychologique et l’état moral de cet élu de la république qui accepte une « gâterie sexuelle » en remerciement des services qu’il peut rendre ? Inutile d’aller plus loin et de trop vilipender car les exemples de cette nature sont nombreux dans notre pauvre société où les dominants abusent de leur force au détriment des dominés, le monde du cinéma et celui de l’édition viennent de nous en donner quelques exemples cruels. Toutefois, toute personne en position de domination, surtout s’il s’agit d’une personne publique et plus particulièrement un gouvernement, doit rendre compte de son comportement moral. Bien sûr, comme l’a dit Sébastien Chenut, membre du Rassemblement National, il ne s’agit pas ici d’élire un curé, pour autant peut-on élire quelqu’un qui est suffisamment sot pour laisser filmer ses ébats sexuels au risque que ceux-ci puissent être diffusés par des personnes malveillantes ? Une sottise portée à ce niveau relève d’un crétinisme le plus profond qui ne laisse pas augurer que la personne ait une quelconque capacité à gouverner dans la sérénité et dans l’intelligence. Après, rien ne sert de pleurer et de rappeler la loi qui interdit de diffuser des scènes de la vie privée de quelqu’un sans son consentement, d’ailleurs comme l’a dit Christophe Barbier sur BFM TV « Griveaux n’a qu’à s’en prendre à lui‑même ». Les juristes ne manqueront pas de mettre en opposition dialogique le fait d’avoir filmé et le fait de diffuser, surtout si la victime était consentante à ce que ses ébats soient filmés.

La presse s’est tenue à l’écart de la diffusion de la sextape de Benjamin Griveaux, mais d’évidence il faut s’interroger sur le rôle des journalistes dans la propagation de l’information. S’interroger sur le rôle et le fonctionnement des journalistes, ça a été fait et ce sera fait, ce sera décliné dans tous les axes de la pensée sociologique et politique possible ; ont-ils tort ou ont-ils raison de publier des informations de cette nature, la réponse est difficile à donner car elle est tellement fonction de la position dans laquelle on est, ici le biais de l’analyste est essentiel et plus impliquant que jamais. Ce matin la quasi-totalité des hommes politiques qui sont intervenus sur les médias ont critiqué les journalistes en tant qu’ils seraient complices d’une atteinte à la vie privée, mais le quidam dans sa posture de citoyens remercie les journalistes de l’éclairer sur la personnalité des hommes politiques pour lesquelles il peut être amené à voter. C’est bien là le rôle fondamental de la presse. Est-ce que cette façon de critiquer la presse ne montrerait pas à quel point le monde politique se considérerait comme un monde à part, comme jadis les aristocrates et les nobles qui se pensaient au-dessus de la société où tout leur était permis ?

Le quidam n’attend pas des hommes politiques qu’ils incarnent la vertu. Il attend d’eux d’être respecté, en ça l’histoire de Gérald Darmanin illustre le mépris que les dominants peuvent avoir pour les humbles. Cet homme, devenu ministre, aurait montré une grandeur d’âme s’il avait été capable de refuser la proposition de cette dame. Nous rabâcher le respect de la vie privée et ratiociner à son propos ne sert à rien, tout le monde est bien d’accord là-dessus, sauf que concernant les hommes politiques le quidam attend de la vérité, de la clarté et de l’honnêteté dans les discours et les comportements. Le quidam ne veut que rien soit caché qui concerne la vie des gens qui le gouverne, cela constitue le primum movens de l’établissement de la confiance qui doit exister dans le contrat moral qui lie, en démocratie, le citoyen à son gouvernant.

Ensuite, le quidam attend des hommes politiques qu’ils lui proposent un projet de société alors qu’aujourd’hui la politique se réduit à une peopolisation et à de la communication marketing. Benjamin Griveaux n’a pas échappé, le souhaitait-il, à cette pratique politicienne comme le montre l’article de Paris-Match[3] : « Julia et Paris, les deux amours de Benjamin Griveaux » où sa vie familiale est mise en scène. On ne peut pas sans cesse créer du storytelling, s’afficher dans des hebdomadaires glamours et se plaindre d’être traité à la hauteur de cette insuffisance intellectuelle. L’on retrouve à travers ce comportement politique l’ensemble de l’évolution de la société qui depuis presqu’une centaine d’années est en plein dans le consumérisme et dans la société du spectacle, elle a abandonné, rejeté au plus profond des oubliettes, la réflexion et la raison. Aujourd’hui il est plus important de paraître que d’être. Ainsi, même à l’Élysée en reçoit plus facilement un rappeur de seconde zone qu’un prix Nobel ou qu’un vrai philosophe, à la limité on côtoie les intellectuels boboïsés et à la mode. Ainsi, aujourd’hui on fait facilement descendre les champs Élysées par la dépouille d’un chanteur, certes de talent et célèbre, que par celle d’un prix Nobel. Ainsi, la place donnée sur les médias télévisuels aux « savants » ou aux « intellectuels » et non seulement bien inférieure à celle donnée à la parole des saltimbanques, la plupart du temps pour traiter des sujets politiques et sociologiques on préfère interroger un acteur qu’un sociologue. Alors ne nous étonnons pas que l’information politique puisse se réduise au comportement sexuel des hommes et des femmes politiques. Peut-être, si ces hommes et ces femmes politiques étaient capables de porter un véritable projet de société le quidam s’intéresserait autrement à eux et en dehors des fosses à purin des espaces politiciens.

La chose est crûment dite, et on m’en fera le reproche, mais cette façon de dire veut montrer à quel point les humbles sont fatigués de ne jamais être entendus. Les journalistesportent une grande part de responsabilité dans la mise à l’écart des gens du « parlement des invisibles », mais « l’autisme » des hommes et des femmes politiques actuelles, notamment du gouvernement et du président de la République, devient intolérable. La société française vit sous le joug d’un narcissisme politique absolument délétère comme l’ont montré tout au long de cette journée les interventions des hommes politiques, de tous bords, qui n’avaient de cesse de nous expliquer que l’on n’a rien à savoir de la vie des hommes et des femmes publiques alors que ceux-ci nous gouvernent : je limite votre champ de liberté mais moi je fais ce que je veux parce que je suis un « gouvernant ». Que l’on ne vienne pas nous dire comme l’a fait Rachida Dati qu’un homme politique a une famille : une femme et des enfants qui n’ont rien demandé, car alors nous ne répondrons que les manifestants qu’ils soient Gilets Jaunes ou grévistes contre la réforme des retraites à qui la police a éclaté un œil ou un pied ont aussi une femme et des enfants mais qui eux demandaient simplement à vivre dignement alors que les autres « qui n’ont rien demandé » se gobergent sous les ors de notre République. Qu’on ne vienne pas nous faire pleurer sur le sort des hommes politiques indélicats alors que la police fait agenouiller mains sur la tête, comme aux pires époques de l’histoire de l’humanité, des lycéens pendant plusieurs heures, qu’on met en garde à vue des lycéens qui manifestaient et qui n’ont brûlé que deux ou trois poubelles.

Alors, le plus détestable dans cette affaire ce n’est pas ce qu’a fait Benjamin Griveaux même si moralement ce n’est pas spécialement reluisant, le plus ignoble dans cette affaire c’est qu’il ait été assez sot pour se faire filmer, le plus épouvantable c’est que la classe politique unanimement retrouvait une cohésion pour se mettre à l’écart du peuple sur un piédestal. La meilleure communication que les politiciens auraient pu faire ce jour-là aurait été de ne pas commenter cette affaire et de pas nous resservir la sempiternelle ritournelle suivant laquelle les hommes politiques ont une vie privée et qu’elle n’a pas à être connue par le peuple.

Au final nous sommes bien obligés de constater que le « Nouveau Monde » est sans doute plus épouvantable que « l’Ancien Monde » et qu’il ressemble à s’y méprendre au monde d’avant la Révolution de 1789. Alors, ne nous étonnons pas qu’il y ait tant de violences dans la société ; lorsque le peuple est ainsi méprisé, ainsi tenu à l’écart de la vie publique que lui reste-t-il à part la violence pour se faire entendre voire pour simplement se dire qu’il a encore un peu de dignité ?


[1] Stephan Zweig, Le monde d’hier, Livre de poche.

« Ce monde, qui défendait si pathétiquement la pureté de la femme, souffrait de cet abominable trafic de soi‑même, l’organisant et même en tirant profit. »

[2] Tarde G., L’opinion et la foule, PUF, 1901, 1989.

[3] https://www.parismatch.com/Actu/Politique/Le-pari-de-Benjamin-Griveaux-1617775

Affaire De Rugy et l’intellectuel caudataire : réponse de Matthieu CARON

Cher Jean-Jacques Latouille,

Je reviens de vacances et voici que je découvre votre billet du 23 juillet dernier consacré à ma tribune parue dans le Monde. 

Quel honneur vous me faites. Je trouve votre billet très stimulant car, l’intérêt d’une tribune est précisément de susciter le débat et vous êtes manifestement un amoureux du débat démocratique.

Avant d’entrer plus avant dans la discussion, je dois vous livrer d’emblée deux petites confidences. De prime abord, quand j’ai lu votre titre, je me suis dit : « mon dieu, que c’est dur ! ‘‘Intellectuel caudataire’’, moi ? ». J’ai repensé à l’étudiant que j’étais il y a vingt ans. Au préparationnaire qui avait pour livres de chevet Les nouveaux chiens de gardede Serge Halimi et Sur la télévision de Bourdieu. Une fois achevée la lecture de votre billet, je me suis fait ensuite la réflexion suivante : « à l’issue de cette affaire Rugy, si seulement il savait comme j’ai davantage de questions que de réponses, en particulier au sujet des questions de déontologie journalistique… ».

Si votre billet me ravit c’est qu’il me permet de prolonger fort utilement ma tribune. En un sens, il en constitue une sorte d’invitation à écrire un paragraphe oublié. Le nez dans le guidon de l’écriture nocturne, j’ai essayé de démontrer les contradictions de François de Rugy, de la classe politique, des médias et des citoyens sans penser un seul instant à évoquer les contradictions du chercheur que je suis. 

Mea culpa sur ce point. Mea culpa également sur le fait d’avoir osé exprimer ma pensée de manière réductrice dans une tribune (Difficile, effectivement, comme vous le soulignez à juste titre, d’exprimer une pensée complexe en l’espace de 5 000 signes).

Venons-en au fond. 

Pour les chercheurs en sciences sociales qui s’intéressent à la question de la transparence de la vie publique, il y a effectivement plusieurs risques épistémologiques. Premièrement, il y a le piège de l’approche par les valeurs consistant à réduire la transparence de la vie publique à la question du bien et du mal. Deuxièmement, il y a la facilité de l’approche par le verbiage consistant à gloser de la transparence en s’appuyant sur des connaissances techniques trop approximatives au point de raconter des erreurs qui abîment notre démocratie déjà si mal en point. Troisièmement, il y a le risque d’une approche conservatrice consistant à dire qu’il faut freiner le mouvement en faveur de la transparence de la vie publique qui est déjà allé trop loin. Quatrièmement, il y a le danger d’une approche endogamique consistant à être trop complaisant envers le personnel politique, cette indulgence pouvant nourrir le fantasme de l’entre-soi, l’idée que le chercheur défend « la caste » et qu’il appartient d’ailleurs lui-même à « la caste ». 

Il me semble que, pour ce qui me concerne, c’est ce quatrième risque que vous pointez, cher Jean-Jacques. D’après vous, je serais trop bienveillant car hors sol et caudataire. Peut-être. Après tout, je ne suis pas mon meilleur juge…

Aux quatre risques que je viens d’évoquer, j’essaye pourtant d’échapper, tant bien que mal.

J’essaie de me départir d’une approche par les valeurs, de parvenir à une certaine « neutralité axiologique » pour parler comme Max Weber. Je sais que ce pari intellectuel est intenable car tout chercheur est porteur, nolens volens, d’une certaineweltanschauung. J’explique à mes étudiants, depuis que j’enseigne, que tous les chercheurs sont porteurs d’une vision du monde et qu’ils doivent se méfier d’eux, à commencer par moi (sans parler de nos influences psychologiques ou psychanalytiques, toute recherche étant « un aveu autobiographique » comme l’a écrit si à propos Vincent de Gauléjac). En somme, si j’essaie de ne pas me situer sur le terrain du bien et du mal s’agissant de la question de la transparence, il ne s’agit que d’une posture. La première tribune que j’ai publiée dans la presse sur le sujet tentait d’incarner cette tentative d’agnosticisme intellectuel mais, à l’évidence, en concluant mon article sur l’idée de « transparence tranquille », j’ai forcément pris, que je le veuille ou non, parti (« La transparence névrotique sur le divan », Les Echos, 24 juillet 2015). Je l’assume car la transparence tranquille n’est pas la « transparence passive » ; elle signifie dans mon esprit « transparence utile » et « transparence constructive » : ne rendre transparent que ce qui est utile pour refonder la confiance dans notre démocratie.

Des débats sereins au sujet de la transparence de la vie publique exigent des connaissances de haut niveau. Nombreux sont ceux qui, chez les chercheurs, les journalistes ou nos concitoyens, écrivent et parlent sans savoir, sans connaître. Les « sachants » qui travaillent avec sérieux sur ces questions devraient-ils rougir de mieux savoir ? Personnellement, je rougis surtout de ne pas savoir ou, de professer des erreurs. Et il y a beaucoup de choses que je ne maîtrise pas ou dont je parle encore sans assez savoir. Toutefois, je travaille à mieux faire savoir, avec mes amis de L’Observatoire, comme lorsque nous écrivons une tribune dans Le Monde intitulée « Nos élus ne cherchent pas systématiquement à s’enrichir ». A s’en tenir au titre, l’on pourrait penser que l’on défend « la caste » ; à la lecture, l’on pourra constater, qu’à l’appui de la technique, l’on s’en tient aux faits et rien qu’aux faits. 

Je puis vous dire, en tout cas, que mon approche ne se veut pas conservatrice. Sans l’ombre d’une hésitation, je fais partie de ceux qui estiment qu’il faut aller plus loin dans la transparence de la vie publique car il existe encore beaucoup trop de zones grises. Le titre de la tribune programmatique qui a présidé au lancement de L’Observatoire, ne disait pas autre chose : « Transparence de la vie publique : beaucoup reste à faire » (Libération du 31 mai 2018). C’est d’ailleurs amusant de constater que certains collègues ou amis me disent parfois : « tu vas trop loin avec ta transparence » lors même que d’autres me reprochent d’être sur la ligne de la « transparence tranquille »…

Alors, parce que j’essaie d’être mesuré, suis-je finalement un chien de garde du personnel politique ? Je le concède : je crois en la démocratie représentative et j’aime profondément la politique. Je figure parmi ceux qui veulent la réhabiliter. Or, si vous lisez ce que j’écris, vous pourrez constater que je défends toujours les fonctions et les institutions démocratiques et républicaines, avant les hommes qui les incarnent (Cf . ma tribune : « Finissons-en avec la République des conjoints » in Le Monde). Si vous me lisez, vous verrez qu’avec le temps, j’ai essayé d’être le plus factuel, le plus clinique possible dans l’appréhension des questions de transparence de la vie publique. Si vous me lisez, vous verrez que je suis loin d’être complaisant ou courtisan. Durant mon travail de thèse, j’ai saisi la CADA puis le tribunal administratif de Paris car le Gouvernement ne voulait pas me transmettre le budget de fonctionnement des cabinets ministériels. Récemment, avec les parlementaires Christine Pires-Beaune et Régis Juanico, nous n’avons rappelé au Premier ministre qu’il était de son devoir de réponde complètement aux questions écrites qui lui ont été posées (« Matignon : secret dépense ! », Libération du 18 juin 2019). De même venons-nous de rédiger une tribune qui paraîtra dans les prochains jours, qui s’intitule : « Pour un déontologue du Gouvernement ». Du reste, L’Observatoire a-t-il été en pointe des propositions pour rendre plus transparent le train de vie du Parlement et du Gouvernement consécutivement à l’affaire Rugy en publiant deux notes que vous trouverez sur notre site Internet. Qui a proposé autant de choses innovantes que nous ? Ou quand la transparence constructive se met au service de la transparence tranquille et inversement…

Après m’avoir lu, vous allez sans doute vous dire, cher Jean-Jacques, que je reste bien conceptuel et vous aurez probablement raison. De ce point de vue, vous avez une phrase superbe que je voudrais relire avec vous : « Si Matthieu Caron fréquentait les bars-PMU des cités et des villages, il n’écrirait pas que les individus se désintéressent de la politique. Les discussions politiques sont fréquentes, denses et sensée dans ces lieux autant qu’au Fouquet’s ». Mais d’où tenez-vous donc cette information sur ma non-fréquentation des PMU ? :). En êtes-vous si sûr ? 🙂 Et si j’étais un intellectuel qui venait de nulle part et d’ailleurs…

Si vous me lisez jusqu’au bout, vous verrez que je fais confiance au peuple et que j’ai les pieds bien dans le sol quand je propose par exemple le recours à la démocratie directe en matière de fixation de la rémunération de nos élus (Cf. Cinq propositions pour rendre plus transparente la rémunération de nos élus, in Huffington Post).

Comme vous l’avez conceptualisé avec élégance : « Penser le complexe c’est penser le noir en même temps que le blanc, la chose en même temps que son contraire, le tout en même temps que le singulier, en somme c’est disséquer la situation puis rassembler les épars et envisager une sorte d’égrégore des éléments ».

Tout comme vous Jean-Jacques, je suis noir et blanc. Comme le peuple, comme l’élite, comme François de Rugy. C’est juste ce que voulait exprimer ma tribune ; cette idée que nous ne sommes que des hommes.

J’aurais aimé répondre à chacune de vos interrogations subtiles mais le temps me manque. Nous aurons, je l’espère, d’autres occasions.

Merci pour ce bon billet au parfum de démocratie Jean-Jacques.

Au plaisir de vous rencontrer.  

Bien respectueusement,

Matthieu

Gilets Jaunes : la haine, la délation et le chœur des pleureuses.

Prologue : Que nos gouvernants puissent être touchés par la Grâce et entendre ce que disait Edward Osborne Wilson : « L’humanité ne se définit pas par ce qu’elle crée, mais parce qu’elle choisit de ne pas détruire. »

Irai-je, après les saccages de samedi 16 rejoindre le chœur des pleureuses, celles qui ont tellement peur pour leurs biens, leur sécurité, leur tranquillité ? Aujourd’hui les bourgeois ont « chaud aux fesses » alors ils en appellent au sauvetage de la République, eux qui sont si peu républicains dans les faits de leur vie quotidienne. Laissons ça, peut être n’est-ce qu’une question de point de vu. Mais, les pleureuses politiques sont là ! Sous prétexte de sauver une République qu’elles contribuent chaque jour à détruire et de préserver des valeurs qu’elles bafouent à longueur de temps voici un ramassis de politiciens qui appelle au rétablissement de l’ordre, qui veut une loi dure et coercitive pour interdire les manifestations. Que ne voient-ils la colère d’un pays où 3 millions de ses habitants ne peuvent pas subvenir à leurs soins d’hygiène élémentaire, où sous prétexte d’augmenter l’allocation d’aide aux handicapés on exclue près de 100 000 d’entre eux du bénéfice de cette allocation après leur avoir refusé leur droit au logement, où on voulait imposer une taxe sur les carburants pour financer la transition énergétique mais où moins de 20% des bénéfices de la taxe vont à cette transition ! Que ne voient-ils pas que sous prétexte d’augmenter les ressources des agriculteurs on va affamer un peu plus ceux qui déjà le 15 du mois ne peuvent plus se nourrir convenablement ! Que ne voient-ils pas qu’il ne suffit pas de distribuer des poignets de cacahuètes pour calmer cette douleur, d’autant plus vive que pendant qu’ils souffrent d’autres (7% de la population et le président de la République) vont au ski, pendant qu’ils déjeunent dans des assiettes ébréchées d’autres achètent pour le Palais des services de table à des prix exorbitants tout en demandant des économies et des sacrifices aux gens les plus humbles. Je pourrais continuer la liste longtemps tant les causes de la désespérance des humbles sont nombreuses, sans compter le mépris dans lequel, politiciens et journalistes, les tiennent.

Alors, il arrive un moment où la souffrance devient d’autant plus insupportable que les espoirs d’un jour meilleur sont inexistants, pas invisibles mais inexistants. Vient la violence comme seul remède au désespoir : marche ou crève ! Chacun dira que la violence est inexcusable, qu’elle n’est la solution à rien, c’est d’ailleurs les raisons pour lesquelles le gouvernement l’a choisie pour régler cette crise sociale, mais la violence permet d’exister. Dans les situations extrêmes la violence donne un visage à celui qui souffre, rappelons nous ce Gilets Jaunes qui répondait à un journaliste : « s’il n’y avait pas eu de violences, auriez-vous parlé de nous ? ». Peut-être la violence du pauvre n’est-elle qu’un gasp mais durant l’instant de cette respiration désordonnée et inefficace l’être se donne l’illusion de pouvoir encore prendre son destin en main. Edgar Morin écrivait (en décembre dans £e Monde) que le mouvement des Gilets Jaunes pouvait analogiquement faire penser à ne crise de foie, et il courrait la métaphore en montrant combien les Français n’avaient plus foi dans la politique, ni sans doute dans la société, ajouterai je, et ne parlons pas des médias. Ont-ils d’ailleurs encore foi en l’Homme ? Les rassemblements sur les ronds points ont montré comment et combien des Femmes et des Hommes se sont retrouvés en construisant une Humanité, alors qu’ils vivaient et ressentaient durement l’isolement engendré par les conditions modernes de la vie ; ils se sont rassemblés, ils se sont retrouvés, ils ont recollé les morceaux de leur identité, ils se sont créé une dignité.

C’est dans cette crise de foi et dans cette nouvelle Humanité que s’origine le mouvement des Gilets Jaunes. Le gouvernement, Jupiter à sa tête, a cru calmer la crise de foi en distribuant quelques bonbons au miel, et ne veut pas reconnaître cette nouvelle Humanité qui met tellement en cause le « haut du panier » de la société. Face à cette moquerie et à ce mépris que reste-t-il aux humbles pour exister, pour ne pas perdre la face devant leurs enfants ? Seule reste la violence. Sachons entendre cet homme algérien (d’un âge certain) interviewé sur France Info ce mardi 19 mars qui racontait combien il était heureux que les jeunes manifestent aujourd’hui, qui disait : « Ils font ce que je n’ai pas eu le courage de faire jadis ». Dans la crise actuelle qui dure depuis quatre mois (du jamais vu) que reste-t-il aux humbles à part la violence pour exister aux yeux du reste de la société et pour que leurs enfants plus tard ne disent pas « ils n’ont rien fait » !

Maintenant, chacun choisira ses responsables de la violence : le gouvernement, les nantis (je n’ose pas écrire les bourgeois) ou les élites (financiers, intellectuels, stars du show-business et journalistes). Peu importe le responsable mais, aujourd’hui, pour les pleureuses, seul est en cause le responsable de la gestion du pays, celui qui est garant du calme et de la sécurité : j’ai nommé le gouvernement. Celui-ci essaye-t-il de répondre à la crise par une analyse de la situation et par des solutions pertinentes ? Nenni, il ne répond à la violence que par la violence, certes légitime puisque c’est celle de l’Etat, encore que cette légitimité soit discutable au regard du discours qui ressasse que la violence est inexcusable. Comment peut-on trouver illégitime la violence en Turquie, en Russie et la flatter en France ? On se croirait dans une cour d’école : “ce n’est pas moi, c’est l’autre”. C’est que quand les bourgeois ont peur ils font donner de l’artillerie. Ont-ils peur de perdre leurs privilèges ? Peut-être pas, encore qu’il faudrait voir au cas par cas. Les bourgeois ont peur de perdre leur argent comme l’ont montré les pleureuses des Champs Elysées confortées par le ministre de l’économie : les violences qui mettent à mal l’économie, qui assassinent le PIB ! Alors l’Etat vient, avec une rare célérité, au secours des commerçants martyrisés alors que les sinistrés de l’Aude attendent depuis plus de six mois des aides. Que des gens perdent leur emploi, qu’ils ne mangent pas correctement, qu’ils ne puissent pas se soigner, qu’il n’y ait plus de services publics pour les recevoir, qu’on les oblige à souscrire des abonnements à internet pour faire leurs démarches alors qu’ils n’ont pas d’argent, tout cela et le reste ça n’intéresse pas le bourgeois et ça n’émeut pas les journalistes qui ne parlent que de la violence, renforçant la trouille du bourgeois. Alors le boxeur (pas celui des Gilets Jaunes mais celui de Matignon) sort les canons. Il faut exterminer les manifestants ; n’a-t-il pas déclaré sur France2 lundi 18 que l’usage des armes dites non létales (mais invalidantes) est une nécessité et peu importe si des gens sont blessés (on sentait dans son discours que “mort” pourrait aussi être à l’ordre du jour) après tout ils n’ont qu’à ne pas manifester. Dans cette vague autoritaire et mortifère, il est rejoint par la cohorte de ceux qui non content d’affamer les humbles. Voilà que les tenants de l’ordre appelés du doux nom de Les Républicains jouissent de voir leur proposition de loi dite « anticasseurs » devenir une loi votée à l’unissons par les perroquets enrubannés de la République en Marche. Elle est belle la République avec des individus qui ont à peu prêt autant d’humanité dans le regard qu’un régiment de cancrelats ! République, tes valeurs sont bafouées, tu es violée par ceux qui n’ont comme intelligence que ton nom galvaudé ; ils ont créé une monarchie républicaine avec ses courtisan et ses coureurs de charges (ou de fonctions) avides d’honneurs, de décorations et de compliments de la part du prince.

Pendant que les brutes s’agitent Jupiter pour donner le change enfume avec un débat qui n’en n’est pas un, un ersatz de concertation, un faux semblant de démocratie. Que sont des réunions noyautées par ses perroquets enrubannés et ses ministres ? Que sont-elles quand elles ne consistent qu’à laisser un court temps de parole aux gens puis, ensuite, à débiter pendant de longues minutes la propagande gouvernementale ? J’oubliai : Jupiter a la solution. Il ne sait pas quels sont les problèmes à traiter mais il arrive avec une solution, sa solution, on l’a vu à l’œuvre avec les négociateurs de l’assurance chômage. Ce mode de gouvernance, narcissique, me rappelle l phrase de Woddy Alen : « C’est bien la solution, mais quel était le problème ». Plus sérieusement, à propos des ingénieurs, le sociologue Michel Crozier écrivait dans « La crise de l’intelligence » : « Certes, ils savent travailler et trouver des solutions mais ils sont, sauf exception et à cause de leur propension à tout traduire en ces termes, incapables de repenser la logique d’un système », avec le cas Macron on voit combien l’analyse de Michel Crozier s’applique aux « énarques », d’autant qu’il ajoute : « Promus très jeunes ils n’ont pas eu la chance de connaître l’échec et de puiser dans leurs expériences ; on retrouve ainsi dans les entreprises des problèmes identiques à ceux des cabinets ministériels. Ces mécanismes ne sont pas réservés aux ingénieurs. On les retrouve chez les financiers, les juristes et les administrateurs. » On comprend alors que lorsque ces gens croisent le chemin des bourgeois nantis qui ont tellement peur de perdre leurs maigres avantages ou ceux qui se satisfont d’un semblant de confort, il y ait une collusion des inintelligences et que la violence d’Etat, dont la prétendue légitimité permet de se dispenser de toute humanité au nom de l’Ordre, soit le recours et puisse revêtir les oripeaux de solution à une crise sociale.

Aujourd’hui, la France n’est que violence, légitime ou pas, et que haine. La France n’est plus une république une et indivisible, la France est « deux ». Jupiter a réussi la plus belle opération de clivage qui n’ait jamais existée. Il comparait, il y a quelques mois, la situation du pays à celle vécue dans les années 1930, il se trompait : il a réussi à ramener le pays au clivage de 1940 1945. Dans cette période il y avait ceux qui résistaient au nom de l’honneur et de la liberté, et il y avait ceux peureux de la peur viscérale qui fait réclamer la protection et la sérénité et ceux peureux de voir leurs biens et leur argent engloutis qui réclament l’ordre, ceux là, les peureux, non contents de se soumettre ont fait vivre la France dans la délation. Voilà que nous retrouvons l’air de la délation avec un « citoyen » (mais on peut être citoyen et dépourvu d’humanité et d’honneur) qui entendant dans un train cinq pauvres bougres raconter comment ils s’étaient emparés de quelques bibelots à la suite des saccages de magasins à Paris, s’est cru obligé d’alerter la police qui s’est empressée d’interpeller les « voleurs » à leur descente du train. Triste sire, triste pays !

Voilà, d’un côté on essaie d’exister, de défendre sa peau, et de l’autre on dénonce, on frappe, on blesse et on tue (il ne faudrait pas oublier la vieille dame assassinée par une cartouche de gaz lacrymogène lancée par un policier) pendant que les chefs font du ski ou se trémoussent dans une boîte de nuit. Alors, faut-il rejoindre le camp des pleureuses ou celui des résistants ? Mais, les Gilets Jaunes vont finir non pas par rentrer chez eux mais n’en plus sortir effrayés des conséquences de manifester et du risque d’être molesté, blessé ou tué par les sbires du ministre de l’intérieur. Certains ont déjà déserté, comme une des plus célèbres Gilets Jaunes sans doute assurées d’une place sur une liste électorale. Que restera-t-il : une France divisée par la haine où plus personne n’osera bouger. Jupiter aura gagné : il sera de fait Imperator, blet mais Imperator jusqu’au jour inévitable où un nouveau mouvement social le déboulonnera.

Me revient le chant des Partisans que nous apprenions à l’école, de mon temps, il y a 60 ans, quand la France se souvenait des combats de ses Mères et de ses Pères :

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ?
Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme.
Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes.

Montez de la mine, descendez des collines, camarades !
Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades.
Ohé, les tueurs à la balle et au couteau, tuez vite !
Ohé, saboteur, attention à ton fardeau : dynamite…

L’Etat, la démocratie et les gens : quel recul des intellectuels ?

La fin du mois d’août sonne la rentrée : rentrée des classes, rentrée politique, rentrée au travail, rentrée chez soi avec un quotidien qu’on avait tenté d’oublier. Ce moment particulier qu’est « la rentrée » est l’occasion pour les Médias de s’échauffer autour des perspectives possibles et surtout probables de ce que sera l’année qui s’ouvre. Jadis, sans doute, auraient-ils questionner quelque pythonisse et se seraient appuyés sur des oracles. De nos jours se sont les « intellectuels » qui font référence : chercheurs et universitaires ou plus simplement essayistes. Tous abordent leur propos par une remarquable précaution oratoire : « j’ai pris du recul ». C’est ainsi que l’historien Jean Garrigue débute sa réponse à la journaliste[1] qui l’interroge : « Historien, j’essaie de prendre du recul. Je l’ai fait à propos de l’affaire Benalla que je trouve surdimensionnée par rapport à l’acte… »

Bien sûr, et il rappelle comme j’ai eu l’occasion de l’écrire, cette affaire n’est ni le Watergate ni l’affaire des barbouzes. Toutefois je crains que le célébrissime historien ait tellement pris de recul qu’il soit désormais au bord de l’anachronisme ou de ce que Henri Bergson[2] désignait jadis comme le mouvement rétrograde du vrai. Ici, par analogie, qu’est‑ce que le « vrai » ? Le vrai de l’affaire Benalla n’est pas dans l’acte, aussi odieux et indigne qu’il soit, mais bien dans l’histoire qu’il met en place et dans la réalité sociale qu’il crée. D’ailleurs, plus loin dans l’interview, Jean Garigue le suggère : « C’est la dérive d’un homme qui n’engage pas un système ; elle engage un dysfonctionnement systémique de la chaîne de commandement policier et à l’Elysée. » Ce qu’oublie Jean Garrigue, à ce moment de son discours, c’est que les gens (ceux du peuple) savent parfaitement distinguer l’acte d’Alexandre Benalla et la façon dont la « chaîne hiérarchique » l’a traité. Ces gens-là ne peuvent pas entendre qu’on puisse banaliser un acte de cette nature perpétré par un membre du cabinet du Président de la République ; c’est cette « banalisation » vue comme la protection faite à un privilégié du pouvoir qui engendre du sens politique et de l’histoire. Là, je rejoindrai Jean Garrigue lorsque, sur la sollicitation de la journaliste, il évoque l’opacité du et l’absence de transparence du pouvoir sous la V° République. Cette opacité serait, comme il le rappelle, passé inaperçu il y a 50 ou même seulement 20 ans en arrière. Cynthia Fleury[3] faisait un constat analogue à propose l’affaire Fillon quand elle écrivait que les affaires soulevées à l’occasion de l’élection présidentielle demeuraient cantonnées à la presse et dans le microcosme, alors qu’aujourd’hui, peut-être en raison du niveau de compréhension par les gens des situations sociales et politiques qui s’est élevé, et certainement à cause de la rapidité de diffusion et de la facilité d’accès à l’information par les médias télévisuels et sur les réseaux sociaux, chacun des membres du peuple se sent, et se veut, interpellé et concerné par la politique, ainsi que par ceux qui la constituante, l’élabore et la mettent en œuvre. Peut-être même ne peut-il plus ne pas être acteur sauf, même si c’est par un acte singulièrement volontaire, lors de l’abstention de vote. D’ailleurs il ne faut pas confondre participation à un scrutin et intérêt pour la politique. Ainsi, « l’affaire » [Fillon comme Benalla] ne pouvait pas échapper à l’agenda médiatique pas plus qu’à l’opinion publique ; elle le pouvait d’autant moins que la Presse a toujours construit son modèle économique sur la base de l’existence d’un lectorat capable, et désireux, d’acheter les journaux ou de regarder les informations à la télévision. On peut penser, sous réserve d’inventaire, qu’il fut des époques où l’idéologie (ou l’orientation politique) d’un média pouvait l’amener à occulter ou au contraire à exacerber telle ou telle information mais, aujourd’hui, dans le cadre de la lutte économique pour la survie, les médias ne peuvent pas laisser de côté une information qui attirera des lecteurs et des auditeurs avides de sensations autant que de connaître la façon dont le pouvoir est exercé et comment vivent et se comportent l’élite au pouvoir. Il est fini le temps où le peuple acceptait le « pouvoir » en fermant les yeux sur la façon dont ils étaient dirigés. Aujourd’hui, le peuple veut qu’on lui rende compte et c’est dans cet esprit qu’Emmanuel Macron a construit sa stratégie de conquête du pouvoir : le nouveau monde à la place de l’ancien. Il l’a fait à un moment de l’histoire du Pays où les gens étaient lassés par les affaires qui eurent lieu durant les deux précédents quinquennats, fatigués par l’affaire Fillon, alors les gens s’attendaient à un quinquennat de « la pureté ». Voilà qu’ils découvrent au fil des mois des ministres au passé « financier » peu clair, certains dont les relations avec l’autre sexe sont entachées par de tristes rumeurs, et subitement qu’un des plus proches collaborateurs du Président de la République a des comportements de voyou que la hiérarchie jusqu’au Président lui-même (rappelons-nous du discours devant les députes de la République en Marche à la maison de l’Amérique Latine) le protège. A aucun moment le Procureur de la République n’a été saisi alors que personne dans la hiérarchie ne pouvait ignorer la gravité de l’acte. Alors, comme Charles Hadji[4] questionnons-nous sur ce que j’appellerai un nouveau comportement social : « Car ce qui est remarquable est que des faits d’un premier niveau, se produisant sur le terrain événementiel concret, aient provoqué – à un deuxième niveau, celui du regard porté sur eux – une explosion politico-médiatique d’une intensité rarement atteinte. Le regard porté sur le factuel, devenu l’objet d’une focalisation médiatique, en a changé la nature. Le fait, primitivement banal et insignifiant, devient, deux mois et demi plus tard, crucial et hautement significatif. Et, dans le même mouvement, il est jugé, et unanimement condamné. Le regard médiatique est ici, comme le dit la chanson, un regard qui tue. » Désormais le public, si l’expression m’est permise, ne laisse rien passer ; il attend qu’on s’occupe de lui, il attend de la rectitude, il attend qu’on lui rende compte. La lecture qu’il fait des révélations par le Monde c’est qu’on lui ment et que le pouvoir continue d’être d’une opacité désormais insupportable. Drénavant, comme l’écrit Charles Hadji : « [le pouvoir doit savoir) Que l’agenda politique n’appartient pas au seul gouvernement. Bref : qu’un pouvoir n’est jamais à l’abri derrière le pouvoir dont il aurait tendance à se croire propriétaire ! Salutaire leçon pour lui. »

Alors se pose la question des contre-pouvoirs. Charles Hadji est très sévère, exagérément sévère, avec l’opposition parlementaire : « Animée par un désir irrépressible de vengeance, elle a voulu transformer une dérive individuelle en affaire d’État, pour atteindre le Président par le petit bout du comportement condamnable de l’un de ses collaborateurs. Ce qui a donné lieu à un déferlement de rumeurs, et à un déchaînement de fantasmes. Loin de contribuer à une valorisation du travail parlementaire, les membres de l’opposition se sont alors, d’une part, livrés à un travail d’obstruction proche d’une opération de sabotage, conduite avec un cynisme impressionnant. Et, d’autre part, non contents de paralyser le travail législatif, se sont mués en procureurs, vite grisés par l’exercice de leur pouvoir d’investigation. » Comment, et même pourquoi, l’opposition n’aurait‑elle pas saisi cette occasion pour ce faire entendre face à un pouvoir tellement méprisant qui n’a de cesse que de l’étouffer ? Pourquoi aurait-elle dû continuer de siéger en l’absence de toute explication de la part du gouvernement ? Si le Président ne rend pas compte devant le Parlement, ce principe ne s’appliquent pas aux structures placées sous sa responsabilité qui ont, comme tout organe de l’Etat des comptes à rendre aux citoyens, c’est un devoir moral que le gouvernement doit porter. Que l’action des députés de l’opposition n’ai pas valorisé le travail parlementaire, c’est possible mais en tout cas ça ne l’est pas plus que les « casseroles » accrochées à certains, députés et ministres, membres de la majorité ou à des affiliés. Ce n’est cependant pas ce que j’entends au cours de mes pérégrinations dans les lieux publics, peut-être même que le nombre de téléspectateurs qui ont suivi les audiences des commissions parlementaires (plus de 800 000 tous les jours) tend à montrer que le public est attentif à la façon dont les parlementaires se sont saisis de cette affaire. Si la hiérarchie de l’Elysée avait fait le ménage au bon moment les parlementaires n’auraient pas pu s’ériger en procureur comme l’écrit Charles Hadji. Les citoyens attendent des parlementaires, bien au-delà du vote des lois, qu’ils leur rendent compte de la vie de l’Etat. Cela rejoint la volonté des députés de la République en Marche qui, suivant le Président de la République, veulent dans le « nouveau monde » des députés plus évaluateurs de la vie publique qu’ils ne le sont aujourd’hui.

Ainsi, les parlementaires malgré les excès venus de tous les bords n’ont fait que ce que le public attend d’eux pour le plus grand bénéfice de la démocratie dans laquelle, même s’il ne rend pas compte devant eux, le Président de la République n’est pas inattaquable. Il ne faut pas confondre l’irresponsabilité, l’inamovibilité (ou presque) durant le quinquennat et le fait qu’il serait inattaquable ; ce serait d’ailleurs contraire aux propos d’Emmanuel Macron qui, en juillet 2018, s’est exprimé devant le Congrès et qu’il a, faisant suite aux critiques, annoncé que désormais il répondrait aux questions des parlementaires dès le prochain Congrès et lors de son allocution devant les députés de la majorité : « S’ils veulent un responsable, qu’ils viennent le chercher ».

Je ne traiterai pas de la question de l’attitude des médias : en font-ils trop, est-ce que leur pratique les entraîne à surdimensionner certains évènements, faut-il comme le suggère Charles Hadji définir les conditions d’une médiatisation qui serait utile à la démocratie ? C’est un débat qui prendrait trop de pages, pour autant il ne faut pas l’éluder. Jean Garrigue tout en se réjouissant que les contre-pouvoirs aient fonctionné se plaint des excès et Charles Hadji, comme à son habitude, n’oublie pas d’opposer une lecture positive de l’action des médias sans lesquels le public n’aurait pas connu ces faits et la façon dont fonctionne l’Elysée macronien à une lecture négative voire péjorative, sans oublier de rappeler qu’elle est surtout le fait des fidèles et des affidés du pouvoir en place : « Mais, à cette vision d’une médiatisation bienvenue, s’oppose la vision d’une médiatisation regrettable et mal fondée. Sans surprise, cette seconde lecture est celle du parti dominant, et des partisans du Président. Pour eux, l’épisode de l’« affaire Benalla » constitue un triste et sombre moment pour la vie républicaine. » La question de la place et celle du fonctionnent des médias dans une démocratie est une question trop souvent passionnelle pour n’être traité qu’à travers une loi sur les « fausses nouvelles », d’autant qu’outre a passion se présente dans le débat la question du modèle économique : des médias qui se limiteraient à ne communiquer que des informations sans analyses se vendraient-ils ? Le débat reste ouvert au-delà du monde législatif, la question des médias est une question sociale et éthique avant que d’être politique, et doit être regardée loin des moments d’émotion.

Ainsi, les contre-pouvoirs ont pleinement joué leur rôle face à un pouvoir qui se veut hégémonique et qui s’enferme dans sa cellule. Alors, l’affaire Benalla en déclenchant l’action des contre-pouvoirs, aux excès inévitables, a permis de montrer que la démocratie est encore vivante en France. Sans doute Jean Garrigue a raison lorsqu’il dit que cette affaire est un symptôme de l’hyperprèsidentialité, mais je ne le rejoins pas sur le terrain d’une éventuelle ambiguïté du peuple qui voulant un exécutif fort serait confronté à choisir entre pouvoir fort et un pouvoir transparent démocratique. Il ne m’est jamais apparu qu’un exécutif fort doive obligatoirement être opaque, ni que la démocratie ne puisse être qu’avec la faiblesse de l’exécutif. En 1958 les Français ont eu à se prononcer sur une constitution qui, entre autres, voulait mettre fin au désordre étatique (présidentiel et parlementaire) des III° et IV° républiques, sans doute aussi souhaitaient-ils conforter le Président de Gaulle, mais avaient-ils suffisamment lu le texte constitutionnel ? En tout cas le peuple n’avait pas entrevu que cette constitution pouvait amener à l’hyperprésidentialisme qui est une posture d’autant plus négative qu’elle est surjouée dans les médias par le président et par les médias eux-mêmes comme le montre l’affaire Benalla ou plus tristement l’affaire de la piscine de Brégançon. Or l’actuel président baigne complètement dans cette posture de la communication people et confond le débat d’idées avec un jeu théâtral ; alors qu’il disait vouloir fédérer les partisans autour d’un centre, rassembler les Français dans un nouveau monde, jusqu’à présent il montre surtout (plus encore que Nicolas Sarkosy), qu’il clive le pays et divise la population, rejetant petit à petit les plus faibles dans des culs de basse-fosse. Il faut bien voir que dès le départ les dés étaient pipés ; comment rassembler sur la base d’un programme électoral qui n’a recueille qu’un peu moins de 19% des suffrages des électeurs car les abstentionnistes et ceux qui ont voté blanc se sont, à leur manière, exprimés en ne donnant pas leur suffrage à ce « nouveau monde », ils s’y sont opposés.

Alors, l’affaire Benalla n’est-elle pas le reflet de ce manque d’adhésion en même temps qu’à travers elle les Français rappellent haut et fort qu’ils attendent de leurs élus de la transparence et du respect ? S’il faut, ici comme chaque fois qu’on veut analyser une situation sociale, prendre du recul il ne faut pas oublier de reculer jusqu’au point à partir duquel on peut voir touts les composants de la situation et être en capacité de se départir de sa discipline de recherche pour en appeler d’autres à la rescousse. Je crois que ça s’appelle analyser la complexité.

[1] France Culture, émission L’invité du Matin, 22 août 2018.https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins-dete-1ere-partie/rentree-politique-sous-tension#xtor=EPR-2-[LaLettre22082018]

[2] Henri Bergson La pensée et le mouvant, PUF, 1946.

[3] L’Express du 8 mars 2017.

[4] https://theconversation.com/affaire-benalla-pour-la-democratie-un-ete-meurtrier-101163

Macron au-delà de Benalla ou du délit à l’affaire d’État !

Pour Edouard Philippe, le cas Benalla est une « dérive individuelle » plutôt qu’une « affaire d’État » ; une idée reprise par Philippe Castaner[1] : « Ce qu’il s’est passé le 1er mai place de la Contrescarpe est grave, mais une dérive individuelle ne fait pas une affaire d’État. » Nous pourrions accepter cette analyse si les protagonistes de cette affaire n’étaient que des gens « ordinaires » : des membres du cabinet du président de la République, des hauts fonctionnaires de la police et de la gendarmerie, le ministre de l’intérieur et vraisemblablement le président de la République lui-même (n’a-t-il pas dit devant les députés de la majorité qu’il est le seul responsable). Le contexte d’emploi d’Alexandre Benalla, ce qui a permis qu’il « dérive », la qualité de ceux qui ont caché par volonté ou par omission cette dérive, sont autant de raisons qui font que ce serait une erreur serait d’en rester à l’attitude et même aux fonctions élyséennes d’Alexandre Benalla. Qu’est-ce qui a dysfonctionné au sein du cabinet présidentiel, qu’est-ce qui a été autorisé par la hiérarchie du cabinet, qu’est-ce qui relève de l’incompétence, de la tolérance ou de la protection du président de la République ? Les commissions d’enquête parlementaires sont là pour apporter des réponses à ces questions, seule la licéité de l’action d’Alexandre Benalla ne relève que de la Justice.

La position, les fonctions et la façon dont A. Benalla les exerçait interrogent le fonctionnement de notre République : comment se fait-il qu’un chargé de mission contractuel puisse être en position d’adjoint au directeur de cabinet ? Comment se fait-il que les hauts fonctionnaires concernés par l’action possiblement délictueuse de A. Benalla n’aient pas appliqué les injonctions, indiscutables, de l’alinéa 2 de l’article 40 du code de procédure pénal qui est explicite : « Toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs. » ? L’absence de plainte de la part des victimes tout autant que l’absence supposée (car parait-il on avait perdu la trace des victimes qui pourtant avaient été conduites dans un commissariat de police) ne sont pas des raisons suffisantes pour s’exempter, surtout quand on est un haut fonctionnaire, d’avertir le Procureur de la République. La soi-disant sanction infligée (15 jours de suspension) n’autorise pas non plus à ne pas informer le procureur. Les citoyens sont en droit d’attendre qu’une « vraie » sanction conservatoire soit appliquée à l’auteur de la dérive et que le délit soit porté à la connaissance du procureur de la République. En règle générale c’est comme cela que les choses se passent ; quand une administration a connaissance d’une action qui pourrait être qualifiée de délictueuse elle en informe le procureur et elle suspend le présumé fautif jusqu’à ce que le procureur rende une décision. Nous ne pouvons pas nous satisfaire des explications données devant les commissions d’enquête qui ont montré que chacun tente de « sauver sa carrière », de couvrir sa hiérarchie, d’évidence de masquer la réalité : mais chacun sait que ne pas tout dire ce n’est pas mentir. Comment peut-on imaginer faire croire au public que le Ministre de l’Intérieur et les hauts fonctionnaires de police ne connaissaient pas A. Benalla alors qu’on ne peut même pas dénombrer les photos où il est présent côte à côte avec le président de la République ?

Donc cette affaire n’est pas que celle d’une dérive individuelle, elle est surtout une affaire d’État puisqu’elle met en cause le fonctionnement de la Présidence de la République. Prise à ce niveau, au-delà des aspects juridiques et de ceux managériaux, cette affaire est à la fois un symptôme, un révélateur et un signe.

Le symptôme :

Cette affaire, dans la façon dont elle a été traitée puis cachée, est symptôme de la personnalité trouble du président de la République qui semble être un adolescent caractériel qui ne supporte ni les refus ni les contradictions, à qui tout est dû, qui est ancré dans une indissoluble certitude d’avoir seule raison contre tous et de détenir la vérité, que l’autre intéresse peu sauf à être servi pas lui ou à s’en servir. La tyrannie peut exclure toute forme de violence et, alors, elle se manifeste essentiellement par un sentiment d’insatisfaction exprimé de manière exacerbée, et par une grande intolérance à la frustration. Cet adolescent tyran devenu un adulte tyran, avant peut-être d’être un gouvernant tyran, refuse de renoncer aux fantasmes de toute-puissance de son enfance, ce qui le pousse à se croire tantôt le centre du monde, tantôt moins que rien. D’où le besoin d’emprise sur les autres pour se sentir exister.

On retrouve ces traits dans le discours délirant qu’Emmanuel Macron a prononcé devant les seuls députés de La République en Marche : « je suis le seul responsable », « qu’ils viennent me chercher ». Il s’adressait à ses seuls affidés, ceux sur lesquels il a de l’emprise ; d’ailleurs la réaction de ceux-ci montrait comment ils se comportent comme des groupies, comme les membres d’une secte. On pourrait multiplier les exemples : l’omniprésence du président sur la scène médiatique supplantant souvent les ministres, la décision de choisir les journalistes qui accompagnent ses déplacements, le rejet de la salle de presse hors de l’enceinte de l’Élysée, la volonté de réduire le nombre de parlementaires pour s’assurer plus facilement une cour d’affidés, les propos méprisant pour les gens du peuple… L’attitude de désinvolture et de mépris manifestée lors de cette affaire concourt bien à affirmer l’existence de cette personnalité tyrannique : « Vous êtes très excités par ces sujets. Moi ça fait deux heures que je suis avec les gens. Vous êtes les seuls à m’en parler », fait mine de s’esclaffer le président, qui a vivement attaqué la presse ces derniers jours. « Ils sont excités comme tout », insiste-t-il en se tournant vers les badauds, les prenant à témoin. L’affaire Benalla, « c’est une tempête dans un verre d’eau. Et, pour beaucoup, c’est une tempête sous un crâne », a-t-il lancé dans la matinée, à Campan, où il rencontrait des agriculteurs[2]. »

Le révélateur :

Cette affaire, conséquence du « symptôme », est le révélateur d’un type de gouvernance autocratique. Christophe Castaner en apporte une illustration[3] : « Le 6 avril 2016, un mouvement nouveau qui allait transformer la vie politique était créé : En Marche ! J’étais là, aux côtés d’Emmanuel Macron, convaincu qu’il était nécessaire de dépasser les clivages en place qui gangrenaient la vie publique. J’avais, et j’ai toujours chevillée au corps, la sensation que notre pays regorge d’envie et de talents qui n’attendent qu’un coup de pouce pour se mettre en marche. J’avais, et j’ai, plus que jamais, chevillée au corps l’idée que nous pouvons faire mieux pour mettre en commun les intelligences et les talents au service de la transformation de notre pays. Aussi, et peut-être même surtout, j’étais, et nous étions tous convaincus que ce qui avait tué la confiance entre politiques et citoyens depuis tant d’années était une forme de résignation devant une politique qui n’était pas « propre », jamais exempte des reproches qu’elle ne manquait pas d’adresser aux autres. » Voilà tout est dit : les autres sont « sales » et corrompus, Jupiter-Macron lave plus blanc. À bien y regarder ce n’est pas un discours si nouveau qu’il y paraît, mais à l’aune de la personnalité charismatique quasi christique de Macron il prend une nouvelle dimension. Quant à vouloir supprimer les clivages ça en dit long sur la volonté hégémonique de celui qui gouverne : tous derrière moi, tous d’accord avec moi ! Une idée que l’on retrouve dans la lettre de Ch. Castaner[4] : « Pour autant, que l’ensemble de l’opposition instrumentalise ces fautes individuelles pour tenter de mettre à mal notre République relève, en fin de compte, de ce refus que nous changions en profondeur notre pays. » En démocratie le rôle de l’opposition c’est bien d’instrumentaliser les faits pour déstabiliser un gouvernement qui ne lui sied pas. Comment à un moment de la vie politique où le pouvoir étouffe toute pensée contraire par l’importance de sa majorité parlementaire et sa façon de caractériser comme forcément « ringarde », par sa communication logorrhéique plus proche du marketing que de la philosophie politique, par le musellement des corps intermédiaires et de la presse, comment l’opposition ne se saisirait-elle pas d’une affaire individuelle si intimement liée au président de la République et à sa façon de gouverner ? Elle ne le ferait pas que nous serions en droit, nous citoyens, d’y voir une faute et de la lui reprocher.

Oui, une faille dans le système est apparue et les « oppositions » autant que les journalistes s’en emparent comme le dit François Fressoz[5] : « Et lorsque la faille se présente, béante, c’est la curée : non seulement les parlementaires infligent au président qui se croyait infaillible une leçon de démocratie en pointant du doigt le déséquilibre des pouvoirs, les travers d’une -hyperprésidence qui a voulu tout écraser – le Parlement et le gouvernement –, mais ils passent immédiatement aux travaux pratiques en bloquant la révision constitutionnelle. » Oui, la « dérive individuelle » d’un membre du cabinet du président de la République est une faute politique qui ouvre une faille dans la gouvernance et donne un caractère d’Affaire d’État à cette situation dont l’opposition politique a le devoir, en démocratie, de s’emparer, n’en déplaise au président, au gouvernement et à la majorité.

Une fois encore heureusement que la presse nous révèle ces faits et que l’opposition s’oppose et demande, en notre nom, des comptes face à une défense d’une affligeante médiocrité à moins qu’il ne s’agisse d’une tartuferie : « Aucun moment les faits n’ont été cachés. À aucun moment nous avons considéré que ce qu’il s’était passé n’était pas grave : des sanctions ont été données. À aucun moment nous n’avons voulu empêcher la justice de faire son travail. »[6], sans l’article du Monde du 18 juillet rien n’aurait été dit ni sur la « dérive » de Benalla ni surtout sur la gestion de la « garde rapprochée » de Jupiter-Macron. Le président Macron et les membres de sa secte avaient bien l’intention d’étouffer l’affaire en discréditant la presse et l’opposition parlementaire, mais aussi en faisant porter le discrédit sur les victimes comme en témoigne ce message (un parmi d’autres) sur Twitter communiqué par Médiapart : « Plus tôt dans la journée, à 3 h 59, un compte affichant le logo En marche !, poste l’une des vidéos volées en préfecture avec ce commentaire : « Ok, même si ce n’était pas à Alexandre Benalla de le faire, ne faisons pas passer cet étudiant pour un garçon bien sous tout rapport. C’était un individu violent qui était sciemment venu place de la Contrescarpe pour « casser du flic ». », et bien sûr les nervis de la macronie ont fait disparaître les copies de bandes de vidéosurveillance.

Si de la faute nulle n’est protégé comme le rappelait le Premier ministre aux députés qui l’interpellaient : « Un comportement exemplaire, ce n’est pas un comportement infaillible. Une République exemplaire, ce n’est pas une République infaillible », il reste le flou autour du recrutement et des fonctions d’A. Benalla comme l’a dit Laurence Trastour-Isnart, députée Les Républicains des Alpes-Maritimes : « Comment accepter que le président confie autant de privilèges à un jeune homme de 26 ans aux fonctions obscures ? […] Comment justifier ce système monarchique où notre pays est confié à un cercle de conseillers tout-puissants ? On assiste aux dérives du pouvoir central qui veut supprimer tous les contre-pouvoirs pour accentuer les siens. »

Le signe :

Cette affaire le signe d’un avenir plein de dangers pour la France et les Français, par les questions qu’elle pose, par l’obscurité faite autour d’elle, par le silence du président de la République, pas son refus de s’expliquer devant l’ensemble des Français et en réservant ses explications incantatoires et imprécatives aux seuls courtisans de La République en Marche, tout en prenant soin qu’elles soient communiquées à l’extérieur du temple. Cette affaire est bien une affaire d’État, signe d’une déliquescence de la France, de ses institutions et de ses valeurs républicaines.

La France court le risque de voir la démocratie amoindrie jusqu’à n’être plus qu’une caricature de démocratie. Rappelez-vous ce Prince Louis‑Napoléon, qui se présentait tantôt en défenseur des pauvres, tantôt de la religion et enfin des propriétaires, devenu empereur après avoir muselé l’assemble nationale et écrit une nouvelle constitution. Dès lors plus de liberté pour la presse, création d’une police politique, une opposition politique muselée, tout cela marquait la victoire du parti de l’Ordre et des bonapartistes autoritaires, un « monde nouveau » par rapport à « l’ancien monde » des conservateurs. Les Français déçus par une République qui les avait fait canonner en 1848 ont répondu à l’appel d’un « monde nouveau » qui se montra tellement identique à l’ancien. La réaction fut quasi inexistante : la France s’était endormie, on sait combien le réveil fut brutal en 1870.

[1] Lettre aux adhérents du 27 juillet 2018.

[2] Le Monde du 28 juillet 2018.

[3] Lettre aux adhérents du 27 juillet 2018.

[4] Lettre aux adhérents du 27 juillet 2018.

[5] Le Monde du 25 juillet 2018.

[6] Lettre aux adhérents du 27 juillet 2018.