Quand foufoune devient censeur.

Dans une époque où personne ne sait plus quel mot employer de peur de tomber sous le coup d’une loi ‑ judiciaire ou sociétale ‑ peut-on sans risque écrire un titre qui veut être un peu d’humour dans une société de plus en plus sinistre où les libertés disparaissent chaque jour au gré des actions des groupuscules d’influence ? Je n’ai jamais reculé devant la difficulté ni la prise de risque, ma carrière s’en est ressentie, alors je risque ce titre. À moins que je ne sois devenu un con (suivant Jacques Brel je suis assez âgé pour l’être), mais si un con est quelqu’un ou quelqu’une qui ne raisonne pas ou qui n’a pas de capacité à raisonner je ne sais pas où est la connerie dans les attaques contre le film « J’accuse » de Roman Polanski. Allez, dans la foufoune je me sens bien sans doute par un effet de régression infantile mais aussi par souvenir d’un engagement.

Derrière les mots il n’y a pas de tentative de décrédibiliser la cause du combat actuel des femmes contre le viol et plus globalement contre les violences, psychiques et physiques, qu’elles peuvent subir du seul fait de leur féminité ; ces combats, je les ai connus et j’y ai participé dès les années 1970. J’adhérais pleinement au combat « La Cause des Femmes » conduit par Gisèle Halimi dans les années 1980. Cet engagement suivait celui pris dix ans plus tôt en faveur de la contraception et de l’avortement qui me valut de croiser Pierre Fugain (médecin, résistant et socialiste militant) un soir où nous occupions les locaux du Planning Familial à Grenoble pour éviter que la police ne vînt les fermer. À l’époque nous luttions pour la cause des femmes : criminalisation du viol, décriminalisation de l’avortement, libre accès à toutes les formes de contraception… Les actions ont payé sur le plan législatif, leur succès dans certains domaines a été plus modeste dans les faits et la loi a encore trop de mal à être appliquée. Nos actions étaient raisonnées et ne discréditaient l’œuvre et la notoriété de personne.

Aujourd’hui, parce que nos actions n’ont que peu fait changer les mentalités, en tout cas pas assez, le combat doit continuer, peut-être faudrait-il dire reprendre. Il n’y a aucun doute à ce propos, mais nous devons nous interroger sur la forme du combat. Peut-on accepter que des sociétés d’auteurs, des directeurs de musées ou de salles de cinéma s’autorisent à être juges à la place des magistrats ? L’éventuelle insuffisance de ces derniers ne peut en aucun cas justifier que le jugement revienne à la rue ; si ça devait être le cas nous vivrions un recul social et humain terrifiant : le retour de la vindicte populaire comme seule justice ! Qui ou quoi nous préserverait, demain, d’une dénonciation par un voisin ? En outre, la discréditation de l’institution judiciaire et des magistrats ne fait pas avancer la cause qu’on croit servir, mais c’est une sorte de sport national dont, d’ailleurs, ne se privent pas certains syndicats de policiers. La justice et les juges ne sont pas parfaits, tant s’en faut, mais comme disait un de mes amis : « ce n’est pas en disant à un con qu’il est con que tu fais avancer les choses, soit il l’est vraiment et il ne te comprend pas, soit il ne l’est pas et tu le fâcheras ».

Le plus curieux de cela est que la question vient de l’action de gens d’un milieu qui, qualifié de culturel et d’intellectuel, veut montrer la voie de la raison au peuple : ceux-là savent, les autres ne seraient-ils que des cons incapables de raisonner et qui ne se complairaient auprès des foufounes que pour les martyriser ? Alors, qu’une société de réalisateurs de cinéma qui ne voyant pas arriver la démission d’un réalisateur dénoncé comme criminel, le radie c’est grave mais ça n’appartiendrait qu’à elle s’il n’y avait pas la médiatisation de la décision, et tant pis pour les miroirs qui recevront leurs visages. Bien plus grave est l’attitude d’une direction de cinéma qui déprogramme un film dont l’auteur a été dénoncé comme criminel. Si la parole des victimes est d’or elle ne peut pas se substituer à la justice, surtout quand on discrédite la justice et qu’en conséquence on ne dépose pas plainte. Comme diraient des enfants : « c’est trop facile ». Edgar Morin l’a dit dans une récente interview : la vie c’est un risque. Il faut être capable de risquer le regard de la police, de l’enquête et de la justice, sinon est-on une femme ou un homme au sens social du mot ? Quant à ceux qui suivent benoîtement les dénonciateurs, par soumission à un pseudo-intellectualisme qui conduit à un ersatz de militantisme, que faut-il en penser ?

Ainsi, le théâtre d’art et d’essai de Poitiers (le TAP Castille) a décidé de déprogrammer le film de Polanski : « Sensible au trouble provoqué par les accusations portées contre l’auteur et convaincu de la nécessité de la médiatisation contre les violences faites aux femmes le TAP a choisi, dans un souci d’apaisement, d’arrêter la programmation du film de Roman Polanski « J’accuse » à partir du mardi 26 novembre. » De quel trouble parle-t-on : celui des victimes celui des militantes (ts), celui de l’ordre public ? S’il s’agit de ce dernier qui le constitue : le film ou les militantes (ts) qui se placent en position de censeur en interdisant qu’on puisse voir ce film, en toute liberté et suivant le libre arbitre de chacun ? Peut-on soi-même se décider ainsi garant de la bien‑pensance et de la morale ?

N’en vient-on pas à questionner le bien-fondé d’une exposition des œuvres de Gauguin au prétexte (vrai) qu’il eut des relations sexuelles avec de jeunes tahitiennes, ou à vilipender Michel Drucker parce qu’il a reçu dans son émission un chanteur sous le coup de dénonciations. Demain on interdira la lecture des œuvres de Rousseau parce qu’il eut une maîtresse de 12 ans, et de celles de Victor Hugo qui baissait à couilles rabattues ; en même temps on ne demande pas la démission d’un ministre sous le coup de semblables accusations et on ne met pas en accusation une professeure installée dans le microcosme qui pourtant eut des relations sexuelles avec un de ses élèves alors mineur. Comme je suis con et que ce con-là ne peut être confondu avec une foufoune, je pourrais exhumer une foultitude d’exemples comme ceux‑là, qu’y gagnerions‑nous ?

Le con finissant toujours, même si l’éclair est fugace, par rencontrer la lumière je ne peux m’empêcher de me souvenir de La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (qui devrait être rebaptisée des droits humains) du 26 août 1789 qui proclame que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi » (article 10) et que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire et imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi » (article 11). On ne peut pas déroger à ce principe fondateur de la liberté d’expression de chacun au prétexte qu’on serait victime et moins encore au prétexte qu’on soutiendrait les victimes. Si l’œuvre de Polanski contrevient à la loi comme il est dit dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, alors l’État doit l’interdire, mais il n’est du pouvoir de personne au seul fait de sa vie et de son opinion de s’opposer à la diffusion d’une œuvre. L’action militante doit éclairer chacun qui, en toute liberté et en raison (je n’aime guère en son âme et conscience) choisira de voir ou pas cette œuvre.

Je conclurai en empruntant à Madame Simone Brunet, avocate honoraire, qui déclarait dans un article[1] dans la Nouvelle République : « Alors, oui, la domination subie par les femmes est un fléau planétaire depuis des millénaires. Oui, il était plus que grand temps qu’un soulèvement massif des femmes fasse émerger ce scandale permanent et universel. Oui, mais pas avec le rétablissement de tribunaux populaires, sans enquête, sans instruction, sans avocat, et sans juge. Au surplus, 56 % des avocats sont des femmes et 66 % des magistrats sont des femmes. Le triomphe de la morale et du bien dans la rue et les ruisseaux nauséabonds des réseaux sociaux constituent une déviance totalitaire, sans garantie pour personne, victime comprise. Mais enfin, qui s’est vu imposer dans ce pays de voir un film ? »


[1] https://www.lanouvellerepublique.fr/poitiers/deprogrammation-de-j-accuse-a-poitiers-deeive-tres-dangereuse-estime-me-simone-brunet

Les Frondeurs du PS ont trahi le peuple !

Les Frondeurs du Pd nous laissent orphelins. Moi moins que d’autres car il y a longtemps que j’ai compris que François Hollande s’est fait élire sur un monumental mensonge ; pour plus de détails je renverrai le lecteur à mon livre « François Hollande : le rêve n’a pas été au rendez-vous » (ed Dictus Publishing, distribué sur Amazon). Alors peu m’importait et peu m’importe que certains comme Nicolas Sarkosy dénoncent aujourd’hui ce mensonge, même si, bien que contestant sa façon de faire, je dois reconnaître que Nicolas Sarkosy fut cohérent entre ce qu’il annonçait et ce qu’il mettait en œuvre, avec lui pas de surprise. Mais, l’avènement du discours des Frondeurs, ces députés PS lucides à propos de la politique gouvernementale tellement déviante du discours de 2012, n’a rien d’un parti pris d’opposition comme chez Nicolas Sarkosy ; il s’agit de l’énoncé d’une prise de conscience et d’une volonté de dénoncer un écart sur le chemin de la mise en œuvre des promesses de François Hollande candidat du Parti Socialiste. L’attitude des Frondeurs a de quoi réconcilier avec la politique et surtout avec le politique. Enfin, se dire de gauche reprend du sens, presque de la valeur voire de la fierté.

Nous étions nombreux dans cet espoir, dans cette embellie. Le rêve semblait à nouveau être possible jusqu’au jour (12 mai 2016) où ils se cachaient à nouveau derrière ce qu’ils désignent comme l’impossible censure du gouvernement.

Voilà que ce 12  mai 2016, tout s’effondra. Nous nous réveillons avec la gueule de bois. Les Frondeurs qui ne voient de gauche que le PS, bien que reprochant à François Hollande d’avoir menti et trahi son programme électoral, ces Frondeurs qui, crescendo au fils des mois, critiquent et attaquent les propositions de lois du gouvernement, ces Frondeurs, une fois encore, donnent un remarquable quitus au gouvernement en refusant pour la deuxième fois de voter la censure. Mais, cette fois ils masquèrent leur veulerie derrière une manœuvre d’une rare duplicité.

Ces Frondeurs qui soutenaient les opposants à la loi El Khomri, ont mis leur poltronnerie derrière un cache-sexe en dentelle en tentant de persuader le peuple qu’ils pourraient présenter une motion de censure alors qu’ils savaient qu’elle ne recueillerait pas suffisamment de suffrages sauf si la droite la votait ; mais, ils avaient bien trop peur de cela. C’était donc une proposition pour rien, pour donner à penser qu’ils donnaient corps à leurs protestations jamais suivies d’action ni d’effet jusque-là. C’était donc une duperie !

Autre casse sexe de l’épaisseur de la partie arrière d’un string, le refus de voter la motion de censure proposée par la droite au prétexte que les critiques de la droite sur cette loi n’étaient pas les leurs ; la droite trouvant la loi insuffisamment « ambitieuse », les Frondeurs la trouvant trop néfaste aux travailleurs.

Pourtant personne dans le peuple n’aurait fait de confusion, le peuple n’est ni bête ni inintelligent. Il y aurait eu d’autant moins de confusion que le problème n’est pas là ; il ne s’agit pas de savoir quelle pourrait être la proximité des idées de la droite avec celles des Frondeurs. Le problème politique de l’heure, au sens du politique c’est-à-dire de la façon, tant en projets qu’en actions, de gouverner qui je distingue de la politique comme art de conquérir, exercer et conserver le pouvoir dans les institutions gouvernant la société, le problème politique est de savoir si la société que nous formons veut accepter le projet politique (projet d’organisation sociale et actions pour la mise en œuvre de ce projet) que François Hollande et Manuel Valls proposent à travers la loi El Khomri.

Indépendamment de la droite, le peuple et, semble-t-il, les Frondeurs refusent ce projet. Donc s’il n’y a pas convergence de motifs il y a convergence de but : le refus de la loi. Face à l’imposition que le gouvernement fait au peuple d’accepter par la force cette loi il n’y a qu’une solution pour faire entendre son refus : renverser le gouvernement. En ne votant pas la censure les Frondeurs tournent le dos au refus et de facto acceptent la loi.

Les cache-sexes sont tombés, les Frondeurs n’étaient là que pour faire diversion ou pour tenter de se maintenir en place en 2017. Les Frondeurs tentent d’amoindrir le pouvoir de manuel Valls pour conforter celui de François Hollande en lui permettant de venir rejouer l’air de la synthèse au PS et de réconcilier l’irréconciliable ; François Hollande sait bien jouer ce jeu à condition que les dés soient pipés et le match arrangé. Il y a des gens comme ça qui essaient de se tenir près du chef tout en étant proches de la sortie si l’incendie se déclare. Les Frondeurs eurent un illustre prédécesseur dans ce domaine : François Mitterrand qui rejoignit l’administration pétainiste jusqu’au jour où il sentit que le vent risquait de tourner en défaveur du maréchal. On trouve toujours de bons prétextes à cette stratégie, c’est du style qu’il vaut mieux être à l’intérieur pour tenter d’infléchir le cours des choses… Ainsi, les Frondeurs n’ont pas le courage de voter la censure qui les mettrait hors du PS. Où sont les Chevènement et les Mélenchon qui eurent le courage de partir, eux montrèrent de la cohérence politique plus que celle que revendiquait Laurent Baumel sur France Inter le 11 mai.

Il y a encore des manifestations, d’autres viendront que Manuels Valls fera interdire par les préfets, des gens passeront autre ces interdictions ce qui permettra à Manuel Valls d’affirmer un peu plus son autoritarisme et à la droite de maugréer contre les voyous qui cassent et ne respectent pas la République. Et puis les choses passeront parce que nous n’avons pas assez faim pour soutenir nos idées et nos idéaux contre le pouvoir des privilégiés qu’ils soient hommes politiques, financiers ou « patrons » ; d’ailleurs nous sommes prêts à accepter et à rémunérer généreusement un « footeux » qui insulte notre pays.

Dans « Discours de la servitude volontaire » Étienne de la Boétie écrivait : « C’est le peuple qui s’asservit et qui se coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d’être soumis ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt qui le recherche… S’il lui coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté, je ne l’en presserais pas ; même si ce qu’il doit avoir le plus à cœur est de rentrer dans ses droits naturels et, pour ainsi dire, de bête redevenir homme. Mais je n’attends même pas de lui une si grande hardiesse ; j’admets qu’il aime mieux je ne sais quelle assurance de vivre misérablement qu’un espoir douteux de vivre comme il l’entend. Mais quoi ! Si pour avoir la liberté il suffit de la désirer, s’il n’est besoin que d’un simple vouloir, se trouvera-t-il une nation au monde qui croie la payer trop cher en l’acquérant par un simple souhait ? »

Les Frondeurs savent bien cela et ils en ont joué en mettant comme projet politique l’espoir comme seule action, c’est là le fondement de la philosophie du parti socialiste le plus fondamental.