Vérité, informations, place et valeur de l’Homme (1er volet : le malaise « policier »)

Jamais écrire sur la place de l’Homme dans la politique ne m’est apparu comme aussi essentiel. Le décès de Jacques Chirac a été l’occasion pour l’évêque de Paris de prononcer une homélie dans laquelle il a rappelé que l’objectif et la finalité de la politique c’est la recherche du bien commun : « Nous le savons aussi, le bien commun n’est pas l’intérêt général car celui-ci peut supporter le sacrifice et l’oubli du plus faible. » Aujourd’hui le « plus faible » est oublié autant par les politiciens que par les journalistes.

Le plus faible ce n’est pas que celui qui n’a pas d’argent, pas de maison, ni que celui qui est atteint par la maladie ou le handicap. Aujourd’hui, plus que jadis, dans un monde de communication, le plus faible c’est celui à qui on ne donne jamais la parole. Pierre Rosanvallon a très bien parlé de ce « plus faible » dans son livre Le Parlement des invisibles (ed Seuil) : « Le pays ne se sent pas représenté. Les existences les plus humbles et les plus discrètes sont certes les plus manifestement concernées. Mais le problème est plus général et vaut pour toutes les composantes de la société. La démocratie est minée par le caractère inaudible de toutes les voix de faible ampleur, par la négligence des existences ordinaires, par le dédain de vies jugées sans relief, par l’absence de reconnaissance des initiatives laissées dans l’ombre. La situation est alarmante, car il en va à la fois de la dignité des individus et de la vitalité de la démocratie. » Et, mardi 1er octobre sur France Info Monseigneur Aupetit, évêque de Paris, a dit fort justement qu’il pouvait ne pas aller manifester puisque sa parole est portée par les médias mais qu’il ne reste que la manifestation dans la rue pour ceux qu’on n’écoute jamais.

J’ai parlé de ce phénomène social, le refus de prise en compte de la parole des humbles, dans mon livre Gilets Jaunes[1] ; j’expliquais surtout comment les médias plus particulièrement les chaînes d’information en continu et en boucle produisent une information théâtralisée où causes et conséquences sont négligées. Au passage contrairement à ce que peut laisser entendre tout écrit qui généralise comme c’est le cas de mon livre et la recension que l’hebdomadaire Le 7 (à Poitiers)[2], en fait et sincèrement je n’ai aucune acrimonie envers les journalistes en tant que tels, mais je critique fortement la façon dont certains médias, et donc les journalistes qui y travaillent, conçoivent le métier d’informer. Face à cette pratique il me semble que nous ne devrions pas nous étonner d’être dans une société de l’émotionnel et où la politique se limite très souvent à des coups médiatiques et communicationnels. Cela mérite une analyse plus profonde mais, pour l’instant, je demande à mes lecteurs de se contenter de ces quelques rappels d’un contexte social pour tenter de voir qu’elle place la vérité, celle vécue par les Hommes occupe dans notre société politique.

Je propose de cheminer à travers deux exemples contemporains : la crise dans la police et l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen. Le premier volet concernera la crise de l’institution police, le second s’appesantira sur l’incendie de Rouen et sur la faiblesse de la communication aussi gouvernementale que journalistique (précaution oblige : dans certains médias).

Revenons à l’intention initiale qui est d’évoquer la crise de la police. J’ai récemment publié un billet sur mes blogs[3] un billet que j’intitulais « sauvons nos policiers » dans lequel je tentais d’expliquer succinctement les raisons compréhensibles par chacun du malaise chez les policiers et les gendarmes. En même temps je rappelais que tout n’excuse pas tout : le malaise justifié n’excuse pas la brutalité de la répression contre les Gilets Jaunes. Je suis allé jusqu’à écrire que si on peut toujours opposer à un professionnel qui se plaint de son travail qu’il pourrait démissionner, cela n’est pas simple ; qu’est-ce ça veut dire, à notre époque surtout, de quitter son travail et son salaire ? Face à des consignes telles que nous les voyons et à la stratégie de « maintien de l’ordre » du gouvernement et du ministre de l’intérieur la tentation est forte de dire aux policiers de démissionner ou d’exercer un droit de retrait ; la démission je viens d’écrire schématiquement ce que j’en pense, quant au droit de retrait il expose le fonctionnaire qui y recourt à des difficultés incommensurables, jugez-en en lisant l’alinéa 1 de l’article R.435-5 du code de déontologie[4] de la police et de la gendarmerie : « Obéissance,

I. – Le policier ou le gendarme exécute loyalement et fidèlement les instructions et obéit de même aux ordres qu’il reçoit de l’autorité investie du pouvoir hiérarchique, sauf dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public.

S’il pense être confronté à un tel ordre, il fait part de ses objections à l’autorité qui le lui a donné, ou, à défaut, à la première autorité qu’il a la possibilité de joindre, en mentionnant expressément le caractère d’illégalité manifeste qu’il lui attribue. Si, malgré ses objections, l’ordre est maintenu, il peut en demander la confirmation écrite lorsque les circonstances le permettent. Il a droit à ce qu’il soit pris acte de son opposition. Même si le policier ou le gendarme reçoit la confirmation écrite demandée et s’il exécute l’ordre, l’ordre écrit ne l’exonère pas de sa responsabilité.

L’invocation à tort d’un motif d’illégalité manifeste pour ne pas exécuter un ordre régulièrement donné expose le subordonné à ce que sa responsabilité soit engagée.

Dans l’exécution d’un ordre, la responsabilité du subordonné n’exonère pas l’auteur de l’ordre de sa propre responsabilité. »

Chacun jugera des difficultés de carrières auxquelles vont être confrontés le capitaine de gendarmerie qui à Nice a refusé de « charger la foule » et le commandant de CRS qui à Nantes a refusé l’emploi des gaz lacrymogènes. Chacun verra qu’exercer son droit de retrait n’est ni simple réglementairement ni évident conceptuellement : à partir de quand considérer qu’un ordre est néfaste à un intérêt public.

C’est ça que des journalistes qui creuseraient leurs sujets pourraient expliquer ce qui permettrait, sans doute, de montrer comment c’est bien le gouvernement qui en donnant une image extrêmement négative (c’est un euphémisme) des Gilets Jaunes en a fait un « objet à abattre » à l’instar des pires Djihadistes. Bien au contraire soit, comme BFM TV, ils emboîtent les pas de la communication gouvernementale, soit ils tombent dans reportages où n’ont de place que les policiers et l’émotion. Ce fut le cas mardi 1er octobre au JT de France2 où un ancien policier est venu dire son malaise. Ce malaise est à entendre mais aussi à relativiser par rapport à d’autres situations professionnelles si on veut qu’il soit compris. Par exemple quand cet homme disait qu’il avait peu de week‑ends de repos, des difficultés à participer aux fêtes familiales, comment cela peut-il être entendu par les personnels des hôpitaux ou ceux de la restauration (pour ne citer qu’eux). Du coup la question ne serait-elle pas celle des effectifs qui est identique pour les hôpitaux ? Mais on préfère faire pleurer le quidam que l’amener à réfléchir. La cause originelle du malaise décrit par ce policier ne se trouve pas dans les manifestions des Gilets Jaunes qui exercent un droit légitime de manifester, c’est la gestion de l’institution policière (sous effectifs, moyens matériels, etc.) et surtout l’absence de réponse de la part du gouvernement ou pire les fausses réponses et les réponses mensongères faites en décembre 2018 qui provoquent ce malaise ; les Gilets Jaunes ne sont qu’un catalyseur que certains médias ont érigé au rang de cause première. Mais gardons bien à l’esprit que ce policier a raison, le problème n’est pas dans la véracité de ses propos mais dans la façon dont ils sont transmis, véhiculés et au bout reçu par les hommes et les femmes qui les entendent à l’aune de leur propre situation. C’est ainsi, que vient le thème du désamour de la police qui a aussi été évoqué par ce policier. Cette question est un vrai sujet pour les sociologues et les historiens que je résumerai par « quand est-ce que les policiers ont‑ils été aimés ? ». Je renverrai vers des études approfondies comme celles de Sébastien Roché qui met bien en évidence dans des comparaisons internationales l’impact dans l’opinion de la différence entre police répressive et police de service ; en France, surtout sous la direction de M. Castaner, nous avons une police qui se montre majoritairement sous un aspect répressif qui de surcroît est revendiqué par certains syndicats de policiers qui bénéficient du plus grand temps d’antenne sur certains médias. Pour faire simple je dirai : « où sont passés les gardiens de la paix ? ». La suppression des commissariats de quartier et celle de la police de proximité (enclenchées sous l’ère Sarkosy) ne sont sans doute pas étrangères au fossé qui s’est creusé entre la police et la population. Et il y a aussi eu la période des confusions avec des mesures grand-guignolesques dans le cadre des politiques de la ville où on demandait aux policiers de jouer les éducateurs comme on continue d’ailleurs de le faire dans certaines politiques scolaires. Je me souviens de ce gamin rencontré (en 1993) en banlieue lyonnaise alors que je faisais mes études de sociologie et à qui je demandais s’il était content que les policiers viennent animer des séances de conduite de moto ; il me répondit ; « tu sais on n’a pas besoin d’eux pour ça, nous, on tire une bécane tous les samedis soir ». Alors les policiers et les gendarmes doivent évoluer dans un cadre flou ou du moins vu flou par les populations ; or on ne peut pas être aimé si on n’est pas aimable, ni être respecté si on n’est pas respectable. Les conditions dans lesquelles le gouvernement fait travailler les policiers et les missions qu’il leur confie ne mettent pas les policiers en position d’être aimables ni d’être respectables.

C’est cette complexité que les médias devraient expliquer plutôt que de rester dans la théâtralisation et l’émotion, c’est aussi de cette complexité dont devraient s’imprégner certains syndicats de policiers qui attisent le feu plutôt que de le calmer, d’ailleurs tout comme certains politiciens. Mais, pour que les journalistes expliquent cette complexité il faudrait que le format des médias change, que la temporalité de l’information soit modifiée en même temps que les journalistes retrouvent leur puissance de curiosité et leur culture du « terrain » ce qui ne les dispensera pas d’avoir des partis pris. Laissons-nous aller à rêver que les journalistes et les syndicats seront touchés par la grâce du respect dû à ceux du « parlement des invisibles » et qu’à l’instar de l’Association professionnelle nationale des militaires de la gendarmerie du XXIème siècle ils sauront dorénavant proposer des analyses éclairées des situations. Celle faites par cette association à propos du suicide chez les policiers et les gendarmes est un véritable bijou d’analyse qui situe merveilleusement bien le problème et peut permettre à tout à chacun de s’emparer sans acrimonie de cette question aussi complexe que grave. Car lorsqu’on évoque sans détailler le 50e suicide de policier qu’est-ce que ça veut dire au regard des 10 000 suicides par an en France ce qui place la France dans le « peloton de tête » des pays européens, plus intimement qu’est-ce que ce chiffre signifie par rapport à la complexité même d’un suicide dont la cause n’est que très exceptionnellement unique. Le suicide c’est quelque chose de particulièrement compliquée à appréhender et ne dire qu’un chiffre brut ne peut qu’être contre-productif quand il est confronté, par ceux qui le vivent, à d’autres professions ; d’ailleurs une étude de Santé Publique France montre que les secteurs où les travailleurs sont les plus touchés par des idées suicidaires sont, par ordre décroissant, l’hôtellerie-restauration (où on travaille quand les autres se reposent), les métiers des arts et spectacles puis l’enseignement. Ne pas être clair, ne rêvons pas d’exhaustivité, dans l’information donnée sur ces sujets ne peut pas contribuer à revaloriser l’image des policiers dans l’opinion publique. Les policiers doivent être respectés, les femmes et les hommes en ont aussi le droit et ce respect passe par une information « juste » non théâtralisée et qui sait se mettre à distance du tout « émotionnel ».

Ce type d’information on le trouve dans l’analyse du suicide[5] que propose l’Association professionnelle nationale des militaires de la gendarmerie du XXIème siècle, je n’en ferai pas l’analyse, chacun des lecteurs pourra la lire et analyser à l’aune de sa vie et de ses connaissances et actualiser les données ; je me contenterai à titre de conclusion de ce billet d’en livrer deux très courts extraits.

« La surmortalité par suicide touche l’ensemble des forces de l’ordre, avec en 2015 une correction à la baisse dans la police (par rapport à un « plus haut » historique en 2014 et un retour à la hausse dans la gendarmerie. Les taux de mortalité par suicide passent de 38,5 à 31,5/100.000 en PN et au contraire de 23,1 à 26,3/100.000 chez les gendarmes. Mais cette surmortalité par rapport à la moyenne de la population française sur 10 ans (16,8/100.000), présentée dans le graphique ci-dessus, est en partie trompeuse, parce que les forces de sécurité comptent en proportion bien moins de femmes que la population française et aucun enfant… or les taux de suicide sont bien plus faibles chez les femmes, et extrêmement faibles chez les plus jeunes.

La question qui se pose est donc de savoir, si la surmortalité des gendarmes et policiers est seulement liée au fait qu’ils sont plus souvent des hommes dans la force de l’âge…

On constate donc bien que le taux de mortalité par suicide des gendarmes et policiers reste, presque chaque année, supérieur à la population générale française même si elle était composée exactement suivant la même répartition en âge et sexe que les effectifs des forces considérées. Ce qui tend à démontrer l’existence de facteurs de passage à l’acte spécifiques. »

Et, loin de fustiger la Justice qui pourrait être une cause du malaise policier comme les Gilets Jaunes, comme le font certains syndicats de policiers « extrémistes » qui semblent appeler de leurs vœux un État policier, l’association donne quelques pistes de réflexion que les politiciens feraient bien d’étudier plutôt que de lancer des invectives aussi stupides que scandaleuses : « Actions des magistrats et efficacité de la peine : GendXXI propose que soit enfin donné aux magistrats les moyens en personnel et le budget nécessaire à une application stricte des lois. Ils doivent être conscients de la réalité du terrain. En effet eux seuls, au travers des décisions qu’ils rendent donnent le signal d’une justice souveraine. La sanction pénale doit être certes adaptée mais également dissuasive tant au regard de la commission que de la récidive. L’administration pénitentiaire a elle aussi un rôle à jouer. Les magistrats, souvent désignés comme responsables de la situation actuelle doivent être associés aux discussions. L’atmosphère des palais n’est pas la même que celle de la rue. »

Prochain article : la communication à propos de l’incendie de Rouen.


[1] JJ Latouille, Gilets Jaunes, autoédition, https://jean-jacques-latouille.iggybook.com/fr/

[2] https://le7.info/uploads/archives/dc00db57622b7451c4d97d1529299c2e14c3e56c.pdf page 25

[3] https://jjlatouillehommeetpolitique.com/2019/09/12/sauvons-nos-policiers/ ,

https://blogs.mediapart.fr/jean-jacques-latouille/blog/120919/sauvons-nos-policiers , https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/sauvons-nos-policiers-217846

[4] https://www.interieur.gouv.fr/Le-ministere/Deontologie

[5] Association professionnelle nationale des militaires de la gendarmerie du XXIème siècle

https://www.gendxxi.org/les-suicides-de-gendarmes-et-policiers-analyse-2016-decennie-2006-2015/

Deux morts opposées l’une à l’autre : Jacques Chirac / une directrice d’école

J’ai signé une drôle de pétition.

Ici, on prendra le mot drôle dans cette acception où il évoque la bizarrerie d’une chose. La pétition que j’évoque n’a rien d’amusant, en elle-même elle n’est pas bizarre ; ce qui l’est c’est la contradiction dans laquelle elle mettra la plupart des signataires et peut-être aussi des non-signataires. Sans doute ce recours à la bizarrerie permet de poser un voile de pudeur sur de l’incohérence ou une pensée paradoxale.

J’ai rencontré cette pétition grâce au blog de « patchanka » sur Médiapart dont le billet s’intitule « On ne commémore pas la mémoire d’un délinquant dans les écoles » qui reprend le titre de la pétition https://www.change.org/p/blanquer-on-ne-commémore-pas-la-mémoire-d-un-délinquant-public-chirac?recruiter=339753163&utm_source=share_petition&utm_medium=copylink&utm_campaign=share_petition&use_react=false.

Dans ces textes l’hommage à Jacques Chirac est mis en opposition avec le décès, par suicide, d’une directrice d’école à Pantin. Est-ce raisonnable ? Est-ce inévitable ? Est-ce exagéré ?

Je ne sais pas répondre. Si j’ai signé malgré une réticence forte, c’est parce que je connais bien le malaise des enseignants qui comme les policiers, comme les infirmières, comme les agriculteurs se suicident « en masse » tant ils sont déboussolés et fatigués par leurs conditions de travail et l’absence de reconnaissance sociale suffisante. Dans le cas des enseignants, peut‑être aussi pour d’autres, il faut ajouter une absence totale de prise en compte de leurs problèmes, professionnels et personnels, par une hiérarchie obnubilée, elle-même, par sa sauvegarde dans un système de plus en plus déshumanisé, de plus en plus technocratisé, de plus en plus financiarisé.

Au moment où j’allais apposer ma signature je trouvai la charge contre Jacques Chirac exagérée dans ce moment où la mort devrait nous éloigner provisoirement des querelles. Mais, faut-il oublier ? Non, il ne faut pas oublier, ni le bien ni le mal, et il faut le dire. Est-ce le moment opportun ? Là aussi je ne sais pas répondre. Pour, ma part je ne vouais aucune admiration au Président Chirac tout en lui reconnaissant des erreurs mais aussi des actes de courage. Étant en situation de handicap, je lui reconnais les lois relatives au handicap… Mais ça ne suffit pas à faire oublier Malik Oussekine, et le discours du Vel d’Hiv ne peut pas gommer le massacre de la grotte d’Ouvéa. Seulement la politique et la direction des affaires publiques ne sont pas chose simple et l’histoire qu’on en fait ne peut pas se réduire à quelques faits. L’article de Edwy Plenel le montre avec la justesse d’analyse propre à l’auteur (Si faible et si fragile démocratie française, 28 septembre 2019 par Edwy Plenel) : « Devoir patriotique, le chagrin semble devenu obligatoire. Les rares voix qui, à l’instar de Mediapart (lire la nécrologie de Jacques Chirac par notre rédaction), rappellent que la vie publique de l’ancien président ne saurait se réduire à la figure bonhomme des dernières années, au « non » bienvenu opposé à l’aventure américaine en Irak et au choc des civilisations, au nécessaire « discours du Vel d’Hiv » sur la participation de l’État français au génocide des juifs, à l’appel solennel d’urgence écologique face à une planète qui brûle, ces voix dissidentes sont étouffées, inaudibles ou vilipendées.

Elles ne font pourtant que rappeler des faits d’histoire face à un décès qui, s’agissant d’un homme public, n’est pas une affaire de famille, où les secrets dérangeants devraient être éclipsés ou oubliés, mais le moment, au contraire, où une nation devrait avoir la force de se regarder en face. »

C’est sans doute cette phrase « où une nation devrait avoir la force de se regarder en face », lu après que j’ai signé, qui me conforte dans le choix que j’ai fait : rendre hommage pour le travail accompli sans oublier les erreurs, les fautes et, surtout, ne pas utiliser l’hommage à quelqu’un pour masquer les fautes présentes des autres. Il fallait signer cette pétition pour rappeler à la hiérarchie de l’Éducation nationale le poids et les conséquences de ses fautes de gestion des ressources humaines.

L’agrobasching : et, alors !

J’avais envie de titrer ce billet « sauvons les agriculteurs », un peu dans la veine d’un précédent billet « sauvons nos policiers ». Les uns comme les autres se suicident ; les uns comme les autres sont, pour la majorité d’entre eux, victimes (consentantes) d’un système. Certains, dans leur commentaire au billet « sauvons nos policiers » suggéraient qu’ils démissionnent, on pourrait dire la même chose pour les agriculteurs, mais est-ce raisonnable ? Les choses sont plus complexes qu’un lien avec le métier et la rémunération qu’il procure.

Mais j’ai lu l’excellent article « les agriculteurs en ligne de mire » paru dans le numéro 458 de Le 7, un très bon hebdomadaire gratuit distribué dans le département de la Vienne, et j’ai entendu sur France Info ce matin le président de la FDSEA d’île de France. Alors mon sang n’a fait qu’un tour, mon cerveau s’est rempli de colère.

Dans Le7 on peut lire que le nouveau président de la chambre d’agriculture de la Nouvelle Aquitaine propose de « communiquer davantage vis-à-vis d’une population urbaine qui a moins de contact avec le monde agricole », en ça il emboîte le pas d’Emmanuel Macron : parler, toujours parler pour étouffer les problèmes sous un flot de paroles insipides. Qu’est-ce que ça veut dire de communiquer en direction « d’une population urbaine qui a moins de contact avec le monde agricole » alors que ceux qui vivent mal le problème des épandages de produits toxiques ce sont les habitants de la campagne. En fait Monsieur le président veut aller flatter les populations des villes, sans doute pour leur expliquer que sans les pesticides et autres herbicides l’agriculture ne pourrait plus les nourrir ? Il s’agit là d’une basse manœuvre si chère au gouvernement qui consiste à cliver des populations pour les opposer ; le président de la chambre d’agriculture espère sans doute voir des « bourgeois » venir taper sur le nez des « péquenots ». Le magazine nous dit que trois jeunes vendéens ont mis en ligne sur YouTube une vidéo pour « sensibiliser le grand public à la cause des agriculteurs » ; 200 000 vues, mais le journaliste ne dit pas ce qu’en ont pensé ceux qui ont vu cette vidéo. Peu importe car le problème n’est pas celui de la connaissance ou non de la vie professionnelle des agriculteurs, la majorité des Français la connaît peu ou prou. Le problème c’est celui du type (modèle économique et organisationnelle) d’agriculture et celui de l’utilisation des pesticides et des herbicides à proximité des habitations et même plus éloignée.

Le modèle d’agriculture ne peut plus être celui qui existe aujourd’hui où on donne du soja à manger aux vaches, de mon temps elles mangeaient de l’herbe, où comme on l’expliquait dans un reportage sur France2 on doit apprendre aux veaux séparés prématurément de leur mère à devenir des ruminants, où on cultive des étendues déraisonnables de maïs dont la plus grande quantité est exportée ou de colza pour faire du biocarburant au mépris de la consommation en eau. Alors le président de la chambre d’agriculture de Nouvelle Aquitaine déclare (n° 457 de Le 7) : « On ne se fera pas confisquer la gestion de l’eau par les écologistes. Nous travaillons le vivant, 80 à 90 % d’eau. On a besoin d’eau, on ne lâchera pas là-dessus ». Ouh ! Mais, Monsieur le président l’homme est lui aussi du vivant composé de 90 % d’eau, il a besoin d’eau, de nature, de rivière, d’étangs… vous avez confisqué l’eau des Marais Poitevins (pour ne cite qu’eux), vous avez confisqué notre eau, vous asséchez les nappes phréatiques à l’instar des canons à neige or cette eau n’est pas la vôtre. L’eau est un bien commun c’est donc aux assemblées locales de citoyens de décider de ce que l’on en fait. De mon temps il n’y avait pas d’agriculteurs, il y avait des paysans qui vivaient en osmose avec la nature.

Sur l’usage des pesticides et autres herbicides, de ces daubes qui nous empoisonnent, si on peut contester les études de l’OMS et d’autres scientifiques sur leur toxicité on peut aussi contester celles qui modèrent les premières, et remarquons au passage qu’aucune étude aujourd’hui vient dire que ces produits sont inoffensifs. Nous citoyens nous pouvons mettre en doute l’honnêteté des « experts » des organismes français qui nous avaient expliqué que le nuage radioactif de Tchernobyl s’était arrêté à la frontière franco-suisse ou qui ont oublié de nous avertir des méfaits du Médiator. Bref, laissons de côté cette controverse qui bien qu’essentielle n’est pas le principal problème de mon propos d’aujourd’hui. Ce qui pose problème c’est la prise de position des autorités agricoles et notamment de la FNSEA qui par la voix du président de la FDSEA d’Île de France vient nous expliquer que puisque les produits ne sont pas interdits on peut librement les utiliser. Juriste je dirai qu’il a raison, mais est-ce un problème de droit qui est posé ou un problème de précaution ? Transposons ces propos au fusil de chasse, puisque celui-ci n’est pas interdit on pourrait l’utiliser donc tuer tout ce qui bouge : Monsieur le président les « accidents de chasse » ne sont pas autorisés. Pareillement lorsque ce président nous dit que les maires qui ont pris des arrêtés illégaux (il insiste sur « illégaux ») pour situer la limite d’épandage à 150 m des habitations, sont des « irresponsables », en quoi est-ce irresponsable face à un doute que de prendre des précautions ? Ça s’appelle, en droit, le principe de précaution. D’ailleurs Monsieur le président de la FDSEA aura relevé que le président de la République n’a pas contesté le bien-fondé de la décision du Maire de Langouët, il n’a critiqué que le caractère réglementaire de l’arrêté ce qui a été confirmé par le tribunal administratif de Rennes.

Si l’agriculture (celle financière) française ne se réforme pas, si l’État ne prend pas des mesures pour préserver notre santé, alors retournons-nous vers les tribunaux comme les Américains ont su le faire, et allons manifester pacifiquement devant les fermes, dans les champs, devant les réserves d’eau… les agriculteurs oseront-ils sortir les fusils contre nous et nos enfants ?

Sauvons nos policiers

Dans mon dernier livre[1] Gilets Jaunes j’ai, au dire de lecteurs, été particulièrement sévère envers les policiers. Erreur je ne parlais guère des policiers moins encore de la personne « policier ». Mon propos concernait la police en tant qu’elle est une institution et une force de l’État. Toutefois à la relecture du chapitre et au fil des samedis il m’apparaît qu’un approfondissement de mon propos est nécessaire.

Lorsqu’on écrit sur un sujet on pense global et on laisse de côté la singularité, ce qui amène à laisser croire que toute partie du sujet serait identique au tout. En outre tout écrit à propos d’un sujet sociétal reflète un système. Jacques Ellul définissait le système « comme un ensemble d’éléments en relation les uns avec les autres de telle façon que toute évolution de la provoc l’évolution de l’ensemble et que toute modification de l’ensemble se répercute sur chaque élément. » La « police » est un système dont les éléments sont indissociables et, surtout, interagissent les uns avec les autres. Ne sera-ce pas un truisme que d’écrire que les ordres donnés par la hiérarchie de la police ont des incidences sur chacun des policiers qui, d’ailleurs, vont au-delà de la simple exécution des ordres. Ainsi, un ministre et une hiérarchie qui ordonnent la mise en œuvre d’actions violentes comme on l’a vu lors des manifestations des Gilets Jaunes ne risquent-ils pas ‑à moins que ce soit un objectif‑ de rendre violent chacun des policiers ? De la même façon des policiers (en tant que personnes) violents ne peuvent-ils pas rendre la police violente ? L’incident de Toulon où un policier, gradé, a fait usage de violences envers un passant (peut‑être un manifestant) ou le cas des policiers qui ont gazé des personnes handicapées sans que leurs collègues interviennent pour les empêcher de commettre ces actes de violence, n’est-ce pas l’illustration possible d’un effet de contamination interéléments dans un système ?

C’est donc bien dans cet esprit que je parlais de la Police qui visiblement appliquait avec une conscience méticuleuse les directives ministérielles qui n’avaient pas d’autre but que de discréditer puis de détruire le mouvement des Gilets Jaunes. Au-delà du cas des Gilets Jaunes cette situation amène à poser la question de ce qu’est la police, de son utilité et de ses finalités. Laurent López[2] pose bien la question dans un article riche qui bien que traitant du 19e siècle n’a rien d’anachronique et doit nous amener à réfléchir à propos du rôle social de la police et donc de son fonctionnement : « Au sortir du 2nd Empire, les serviteurs honnis de Badinguet qu’incarnent les policiers et les gendarmes envisagent avec pessimisme leur avenir après les déclarations vengeresses des nouveaux hommes forts. Et pourtant, comment assurer dans cette République renaissante la sûreté des citoyens, ce troisième droit imprescriptible de l’Homme, sans une force publique qui légitimait aux yeux des hommes de 1789 l’institution d’une « contribution commune » ? Mais que doivent alors défendre les forces de l’ordre : un régime et ses lois ? Un peuple et ses citoyens ? Un système et ses libertés ? Et cette force publique est au centre de préoccupations considérant, dans la 2nde moitié des années 1880, que « les malfaiteurs croissent nombre et en audace ; il faut au plus tôt endiguer le torrent qui menace la sécurité de tous ». » Aujourd’hui, la police est-elle chargée de protéger les personnes, d’empêcher coûte que coûte une parole d’opposition au pouvoir, de contraindre les citoyens jusqu’à obtenir leur soumission ?

J’avais donc tenté de montrer que l’action de la police, offensive, contre les Gilets Jaunes est bien l’expression d’un pouvoir qui ne veut laisser aucune place à quelque contestation que ce soit. La Justice a également été instrumentalisée pour faire taire les dissidents, le pouvoir étant amplement et solidement aidé par les syndicats de policiers qui ne manquent jamais une occasion de fustiger la Justice et son supposé laxisme. Le public aussi a été soumis par le pouvoir, grâce à une propagande bien orchestrée ; il a retourné sa position puisque de samedi en samedi de 84 % de soutien aux Gilets Jaunes les soutiens se sont étiolés jusqu’à quasiment disparaître. La propagande, largement diffusée par les médias télévisuels notamment BFM TV, a joué sur le cœur de la pensée philosophique du quidam : la consommation et l’accès aux loisirs mercantiles ; les Gilets Jaunes empêchaient de faire des achats le samedi et attentaient aux temples modernes : les commerces. La nasse était refermée.

On ne manquera pas de me rappeler les terribles Black Bloc. Ils existent, qui pourrait le contester. Cependant n’est-il pas curieux que du 17 novembre 2018 au mois de mars 2019 on ne les ait jamais vus ailleurs que dans les manifestations des Gilets Jaunes, y compris à Le Pouzin en Ardèche, petite ville de 2800 habitants, où moins de 200 Gilets Jaunes s’étaient rassemblés sur un rond-point ? Quand on apprend par FR3 que des policiers ont intégré, en civil et sans insigne, un cortège, que d’autres ont infiltré les groupes anti‑G7, nous sommes en devoir de nous demander si les Black Bloc des manifestations de Gilets Jaunes n’étaient pas des policiers chargés de provoquer des incidents ou pour le moins quelques « indics » chargés de la même besogne contre une promesse de remise de peine ; ce serait là une pratique ni nouvelle ni totalement inhabituelle.

Dans un tel contexte que reste-t-il au policier intègre pour survivre : la foi dans le cœur de sa vocation qu’il voit se déliter ? La très grande majorité des policiers a embrassé ce métier par goût de servir les gens. Aujourd’hui ils souffrent de ne plus pouvoir faire le métier qu’ils ont choisi faute de moyens matériels et humains, faute de formation et subissant toujours plus de pression de la part du pouvoir et de demandes de la part des usagers. Il y a peu de temps je me suis entré dans un petit commissariat dans le 2e arrondissement de Paris : un lieu sombre, quasi-une alcôve et pas très propre, il y a quelques semaines je suis allé au commissariat de Poitiers pour déposer une plainte : un ascenseur en panne ce qui me rendit difficile l’accès à l’accueil, un policier affable me reçut dans son bureau minuscule et encombré, dépourvu d’imprimante ce qui l’obligeait à « foncer » au bout du couloir… Quant aux effectifs ! Inutile de requérir l’aide de la police à Poitiers pour calmer des fêtards au centre-ville, il y a à peine suffisamment de personnels pour assurer un semblant de sécurité dans les quartiers « sensibles » et répondre aux appels d’urgence sur « police secours », malgré cela mes appels ont toujours été très bien reçus avec politesse et gentillesse. Ces policiers je les connais, j’ai, jadis, travaillé avec eux et quand je vois la misère matérielle dans laquelle ils travaillent j’ai honte pour mon pays, ne parlons pas des salaires.

Alors dans le contexte de haine attisé par le pouvoir contre les Gilets Jaunes que reste-t-il au policier intègre pour conserver son identité professionnelle et sans doute personnelle ? L’individu n’a que trois choix : se conformer à l’identité d’une police violente au risque de devenir soit violent soit « schizophrène », sans doute les deux à la fois, ou démissionner ou se suicider.


[1] Jean-Jacques LATOUILLE, Gilets Jaunes, Iggybook, en librairie ou pour la version numérisée FNAC, Amazon ou directement sur le site de l’auteur https://jean-jacques-latouille.iggybook.com/fr/

[2] Laurent López , Sauver la France, défendre la République, protéger les citoyens : les forces de l’ordre et les injonctions sécuritaire de la belle époque, dans « La République à l’épreuve des peurs , de la Révolution à nos jours », Presses Universitaires de Rennes, p179.

Amazonie : Macron se moque de nous

Voilà E. Macron de plus en plus écologiste, au point de se fâcher avec le président du Brésil et à ne pas signer le traité du Mercosur qu’il encensait en juin dernier. C’est sûr, le CETA est bien mieux même si Trudeau encourage l’extraction du gaz de schiste.

Alors, on annonce la création d’un fond « Amazonie » pour que les pays concernés achètent des bombardiers d’eau, des équipements pour leurs sapeurs‑pompiers, etc. En même temps les membres du G7 qui ne représentent qu’une infime partie de la population mondiale et moins de la moitié des ressources économiques sont prêts renier le droit à la souveraineté du Brésil en traitant directement avec les gouverneurs de province. La première ministre du Danemark l’a pourtant bien dit à Trump à propos du Groenland, l’époque où une minorité de pays pouvait acheter « terres nationales et les habitants » est révolue. Mais, Macron démocrate en chef rêve d’être à la tête d’un vaste empire.

Revenons, à la forêt en feu. Les propositions du G7, inspirées par l’incroyable intelligence de Jupiter 1er, sont une fois de plus un cataplasme sur une jambe de bois et en même temps une remarquable entreprise d’enfumage… Finalement Macron récupère la fumée amazonienne pour nous endormir comme si nous étions des insectes.

Une fois encore on ne traitera pas la cause des incendies. Bien entendu qu’il est hors de question de s’attaquer aux propriétaires terriens qui veulent augmenter leurs territoires pour produire encore plus de soja puisque les éleveurs des pays du G7 et notamment la France l’achètent en quantités démesurées mais à coût faible. En même temps les mêmes éleveurs se réjouissent de la volte-face de Macron sur le Mercosur, ils seront ainsi protégés d’un surplus d’importation de viande de bœufs brésiliens.

Donc le ministre brésilien de l’Éducation n’a pas totalement tord quand il écrit : « Macron n’est pas à la hauteur de ce débat [sur l’Amazonie]. C’est juste un crétin opportuniste qui cherche le soutien du lobby agricole français ». Le mot « crétin » n’est peut-être pas approprié car Macron est un stratège comme beaucoup de narcissiques autoritaires.

Et nous, pôvres français franchouillards, nous sommes ravis et prêts à croire en la révolution écologiste de Jupiter.

Cyril Dion et la Convention Citoyenne

Il y a quelques jours Cyril Dion était interviewé sur France Inter à propos, notamment, de la Convention Citoyenne dont il est l’un des promoteurs. Cette Convention qui doit réunir 150 personnes tirées au sort doit réfléchir aux problèmes écologiques du moment et émettre un certain nombre de propositions qui seront transmises au président de la République qui avait été séduit par cette initiative et l’avait reprise à son compte à l’issue du fameux « Débat national ».

J’ai écouté avec beaucoup d’attention l’interview de Cyril Dion et lu attentivement le billet qu’il a rédigé sur son blog https://blogs.mediapart.fr/cyril-dion/blog/090819/si-l-continue-comme-ca-une-partie-de-notre-civilisation-risque-de-seffondrer , et je lui ai écrit le commentaire qui suit. Aujourd’hui j’agrémente ou j’augmente ce commentaire de quelques réflexions venues par la suite. Ces ajouts sont en italique.

9 août 2019 Par Jean-Jacques LATOUILLE

Bonjour,

Je viens de lire votre billet de blog et surtout d’écouter l’intégralité de l’interview. Globalement j’adhère à vos analyses. Toutefois je m’interroge beaucoup à propos de la « convention citoyenne » dont on n’entend pas parler dans les médias comme si on voulait la cacher aux citoyens, avant même qu’elle soit née. Quand j’évoque les médias je pense essentiellement aux médias télévisés, mais ma lecture quotidienne et assidue de la presse écrite (environ 2 heures par jour) ne m’a pas amené à repérer une information la concernant.

Soit, vous venez d’annoncer qu’elle va voir le jour. Que vous en soyez le « garant » (avec d’autres semble-t-il) ne me dérange pas mais vu ce qu’il est advenu de la « garance » [un néologisme que j’assume pour la couleur du symbole attachée] de Pascal Perrineau pour le « grand débat » je m’interroge sur l’efficacité de cette pratique.

Une autre interrogation porte sur la composition de la convention et le mode de sélection. Pourquoi celui-ci est-il confié à une officine privée (capitaliste s’il en fut) qui sera rémunérée par l’État : quelle indépendance. Pourquoi ne pas avoir sollicité deux laboratoires universitaires qui ont ce savoir-faire ?

D’autre part 150 personnes, je parle en termes de sociologie et de statistiques, ça ne peut pas être représentatif de 47 000 000 de personnes inscrites sur les listes électorales et moins encore de l’ensemble des 67 millions de citoyens. Le panel est de mauvaise qualité et un de mes étudiants m’aurait proposé un tel travail que je l’aurais renvoyé dans ses manuels d’études en matière d’enquête sociologique.

Enfin, j’aurais envie de dire plein d’autres choses mais le temps est compté, croyez-vous vraiment que quelques émissions de télé ou sur internet amèneront de la transparence si les citoyens ne peuvent pas intervenir ? J’ai l’impression que cette convention risque d’être vécue comme étant une « image » ou un mirage dans le système de communication de M. Macron.

Je n’ai jamais été tiré au sort pour quoi que ce soit, même pas pour un jury d’assise, alors je serai privé d’une participation à ce qui devrait être un débat citoyen comme beaucoup le seront qui penseront, comme pour le « grand débat » que ce n’est que l’affaire des « messieurs de Paris ».

Nous ne nous rencontrerons sans doute jamais ce qui nous privera de discuter du fond de cette « opération » mais vous vous arrogez, vous l’intellectuel parisien » (c’est ce que vont penser les « humbles ») un droit de représentation des autres; vous êtes l’émanation d’un groupe dont, merci de m’en excuser, je n’ai pas retenu le nom, mais qui étaient ces gens, quel rapport avec le mouvement des Gilets Jaunes ? etc

Votre mouvement « Les Gilets Citoyens » est-il plus représentatif que les Gilets Jaunes ou, contrairement à eux, n’a-t-il comme supériorité que d’avoir su formaliser une plateforme revendicative ? Le nom de votre mouvement interroge : Gilets Citoyens, les autres « gilets » ou « bonnets » seraient-ils moins citoyens ? J’ai lu avec attention la liste des participants à votre mouvement : quelques chercheurs (sont-ils tous déclarés), beaucoup de « simples citoyens-nes », quelques « Gilets Jaunes » mais lesquels. Cette diversité apporte de la crédibilité aux Gilets Citoyens mais aucun caractère de meilleure représentativité de la société moins encore de la population. Mais, vous avez fédéré autour d’une proposition : la Convention Citoyenne, une idée qui a séduit le président de la République alors vous avez le droit de cité en tant que force de proposition alors que les autres « Gilets » ne sont que des révolutionnaires voire des casseurs (sans le vouloir vous cautionnez le discours du gouvernement qui vise à discréditer les Gilets Jaunes). D’ailleurs vous-même dans l’interview vous indiquiez que de vouloir renverser le gouvernement ça ne se fait pas, en démocratie on doit parler… Seulement je ne crois pas, quelles que soient les propositions que vous ferez, que les personnes qui ont livré leurs souffrances au moment de manifestations, vous accordent de la crédibilité parce que, entre autres, vous serez vu comme un intellectuel de surcroît soutenu par le président de la République et que, comme l’écrit Chomsky, « les intellectuels sont généralement privilégiés ». Pour donner de la crédibilité à votre Convention il aurait fallu la démultiplier et la rapprocher des gens, on n’est pas obligé d’organiser des « grandes messes » médiatisées on peut aussi aller s’assoir à la table et converser avec les personnes. Je vous invite dans cette démarche à lire Pierre Bourdieu, et d’autres comme Florence Aubenas et ses confrères (en voie de disparition) journalistes d’investigation.

Sur un plan plus général dans votre démarche vous semblez (mais peut-être n’ai‑je pas compris) ne pas remettre en cause le système capitaliste actuel et la mondialisation. Chomsky, dans son dernier livre, cite John Dewey qui décrivait la politique comme « l’ombre de la grande entreprise sur la société, ombre dont l’atténuation ne changera rien à la substance. » Je ne vous suivrai donc pas sur le chemin de l’accommodation avec le système politico‑financier du moment ; pour autant je ne suis pas un fana (aujourd’hui on dit un fan) des révolutions dont l’histoire nous dit qu’elles n’aboutissent que rarement à de états heureux de la société, mais prenez garde à ce que votre mouvement, si policé, ne ressemble pas à une « révolution confisquée » comme l’écrit Jean Tulard à propos des mouvements sociaux de 1830. Autant de choses à lire et à méditer quand on veut « faire du social », je ne parle pas de politique car il y a trop longtemps qu’elle s’est détachée de la société.

Cependant, même si mon commentaire ne le montre pas, je soutiendrai (y compris sur mes blogs) votre initiative en croisant les doigts pour qu’il en sorte quelque chose de positif. Mais je n’y crois pas beaucoup parce que tout ça est trop coupé du monde citoyen de la base : les campagnes profondes, les usines, les cités… J’étais ce matin au bistrot dans une cité, où on boit de la bière et du vin rosé à 9h, et je n’ai pas perçu que les personnes qui étaient‑là percevaient un moindre frémissement d’amélioration de leurs conditions de vie depuis les déclarations du président de la République ; aucune avait entendu parler de votre initiative et après mes explication c’était « et alors ? ». Mon expérience n’a pas de valeur scientifique mais elle raconte les gens, ceux qui ne vont plus voter, ils deviennent de jour en jour une majorité, la majorité.

Si, comme je crois vous l’avez fait l’année dernière, vous passez par Poitiers notre maison vous sera ouverte.

Affaire De Rugy et l’intellectuel caudataire : réponse de Matthieu CARON

Cher Jean-Jacques Latouille,

Je reviens de vacances et voici que je découvre votre billet du 23 juillet dernier consacré à ma tribune parue dans le Monde. 

Quel honneur vous me faites. Je trouve votre billet très stimulant car, l’intérêt d’une tribune est précisément de susciter le débat et vous êtes manifestement un amoureux du débat démocratique.

Avant d’entrer plus avant dans la discussion, je dois vous livrer d’emblée deux petites confidences. De prime abord, quand j’ai lu votre titre, je me suis dit : « mon dieu, que c’est dur ! ‘‘Intellectuel caudataire’’, moi ? ». J’ai repensé à l’étudiant que j’étais il y a vingt ans. Au préparationnaire qui avait pour livres de chevet Les nouveaux chiens de gardede Serge Halimi et Sur la télévision de Bourdieu. Une fois achevée la lecture de votre billet, je me suis fait ensuite la réflexion suivante : « à l’issue de cette affaire Rugy, si seulement il savait comme j’ai davantage de questions que de réponses, en particulier au sujet des questions de déontologie journalistique… ».

Si votre billet me ravit c’est qu’il me permet de prolonger fort utilement ma tribune. En un sens, il en constitue une sorte d’invitation à écrire un paragraphe oublié. Le nez dans le guidon de l’écriture nocturne, j’ai essayé de démontrer les contradictions de François de Rugy, de la classe politique, des médias et des citoyens sans penser un seul instant à évoquer les contradictions du chercheur que je suis. 

Mea culpa sur ce point. Mea culpa également sur le fait d’avoir osé exprimer ma pensée de manière réductrice dans une tribune (Difficile, effectivement, comme vous le soulignez à juste titre, d’exprimer une pensée complexe en l’espace de 5 000 signes).

Venons-en au fond. 

Pour les chercheurs en sciences sociales qui s’intéressent à la question de la transparence de la vie publique, il y a effectivement plusieurs risques épistémologiques. Premièrement, il y a le piège de l’approche par les valeurs consistant à réduire la transparence de la vie publique à la question du bien et du mal. Deuxièmement, il y a la facilité de l’approche par le verbiage consistant à gloser de la transparence en s’appuyant sur des connaissances techniques trop approximatives au point de raconter des erreurs qui abîment notre démocratie déjà si mal en point. Troisièmement, il y a le risque d’une approche conservatrice consistant à dire qu’il faut freiner le mouvement en faveur de la transparence de la vie publique qui est déjà allé trop loin. Quatrièmement, il y a le danger d’une approche endogamique consistant à être trop complaisant envers le personnel politique, cette indulgence pouvant nourrir le fantasme de l’entre-soi, l’idée que le chercheur défend « la caste » et qu’il appartient d’ailleurs lui-même à « la caste ». 

Il me semble que, pour ce qui me concerne, c’est ce quatrième risque que vous pointez, cher Jean-Jacques. D’après vous, je serais trop bienveillant car hors sol et caudataire. Peut-être. Après tout, je ne suis pas mon meilleur juge…

Aux quatre risques que je viens d’évoquer, j’essaye pourtant d’échapper, tant bien que mal.

J’essaie de me départir d’une approche par les valeurs, de parvenir à une certaine « neutralité axiologique » pour parler comme Max Weber. Je sais que ce pari intellectuel est intenable car tout chercheur est porteur, nolens volens, d’une certaineweltanschauung. J’explique à mes étudiants, depuis que j’enseigne, que tous les chercheurs sont porteurs d’une vision du monde et qu’ils doivent se méfier d’eux, à commencer par moi (sans parler de nos influences psychologiques ou psychanalytiques, toute recherche étant « un aveu autobiographique » comme l’a écrit si à propos Vincent de Gauléjac). En somme, si j’essaie de ne pas me situer sur le terrain du bien et du mal s’agissant de la question de la transparence, il ne s’agit que d’une posture. La première tribune que j’ai publiée dans la presse sur le sujet tentait d’incarner cette tentative d’agnosticisme intellectuel mais, à l’évidence, en concluant mon article sur l’idée de « transparence tranquille », j’ai forcément pris, que je le veuille ou non, parti (« La transparence névrotique sur le divan », Les Echos, 24 juillet 2015). Je l’assume car la transparence tranquille n’est pas la « transparence passive » ; elle signifie dans mon esprit « transparence utile » et « transparence constructive » : ne rendre transparent que ce qui est utile pour refonder la confiance dans notre démocratie.

Des débats sereins au sujet de la transparence de la vie publique exigent des connaissances de haut niveau. Nombreux sont ceux qui, chez les chercheurs, les journalistes ou nos concitoyens, écrivent et parlent sans savoir, sans connaître. Les « sachants » qui travaillent avec sérieux sur ces questions devraient-ils rougir de mieux savoir ? Personnellement, je rougis surtout de ne pas savoir ou, de professer des erreurs. Et il y a beaucoup de choses que je ne maîtrise pas ou dont je parle encore sans assez savoir. Toutefois, je travaille à mieux faire savoir, avec mes amis de L’Observatoire, comme lorsque nous écrivons une tribune dans Le Monde intitulée « Nos élus ne cherchent pas systématiquement à s’enrichir ». A s’en tenir au titre, l’on pourrait penser que l’on défend « la caste » ; à la lecture, l’on pourra constater, qu’à l’appui de la technique, l’on s’en tient aux faits et rien qu’aux faits. 

Je puis vous dire, en tout cas, que mon approche ne se veut pas conservatrice. Sans l’ombre d’une hésitation, je fais partie de ceux qui estiment qu’il faut aller plus loin dans la transparence de la vie publique car il existe encore beaucoup trop de zones grises. Le titre de la tribune programmatique qui a présidé au lancement de L’Observatoire, ne disait pas autre chose : « Transparence de la vie publique : beaucoup reste à faire » (Libération du 31 mai 2018). C’est d’ailleurs amusant de constater que certains collègues ou amis me disent parfois : « tu vas trop loin avec ta transparence » lors même que d’autres me reprochent d’être sur la ligne de la « transparence tranquille »…

Alors, parce que j’essaie d’être mesuré, suis-je finalement un chien de garde du personnel politique ? Je le concède : je crois en la démocratie représentative et j’aime profondément la politique. Je figure parmi ceux qui veulent la réhabiliter. Or, si vous lisez ce que j’écris, vous pourrez constater que je défends toujours les fonctions et les institutions démocratiques et républicaines, avant les hommes qui les incarnent (Cf . ma tribune : « Finissons-en avec la République des conjoints » in Le Monde). Si vous me lisez, vous verrez qu’avec le temps, j’ai essayé d’être le plus factuel, le plus clinique possible dans l’appréhension des questions de transparence de la vie publique. Si vous me lisez, vous verrez que je suis loin d’être complaisant ou courtisan. Durant mon travail de thèse, j’ai saisi la CADA puis le tribunal administratif de Paris car le Gouvernement ne voulait pas me transmettre le budget de fonctionnement des cabinets ministériels. Récemment, avec les parlementaires Christine Pires-Beaune et Régis Juanico, nous n’avons rappelé au Premier ministre qu’il était de son devoir de réponde complètement aux questions écrites qui lui ont été posées (« Matignon : secret dépense ! », Libération du 18 juin 2019). De même venons-nous de rédiger une tribune qui paraîtra dans les prochains jours, qui s’intitule : « Pour un déontologue du Gouvernement ». Du reste, L’Observatoire a-t-il été en pointe des propositions pour rendre plus transparent le train de vie du Parlement et du Gouvernement consécutivement à l’affaire Rugy en publiant deux notes que vous trouverez sur notre site Internet. Qui a proposé autant de choses innovantes que nous ? Ou quand la transparence constructive se met au service de la transparence tranquille et inversement…

Après m’avoir lu, vous allez sans doute vous dire, cher Jean-Jacques, que je reste bien conceptuel et vous aurez probablement raison. De ce point de vue, vous avez une phrase superbe que je voudrais relire avec vous : « Si Matthieu Caron fréquentait les bars-PMU des cités et des villages, il n’écrirait pas que les individus se désintéressent de la politique. Les discussions politiques sont fréquentes, denses et sensée dans ces lieux autant qu’au Fouquet’s ». Mais d’où tenez-vous donc cette information sur ma non-fréquentation des PMU ? :). En êtes-vous si sûr ? 🙂 Et si j’étais un intellectuel qui venait de nulle part et d’ailleurs…

Si vous me lisez jusqu’au bout, vous verrez que je fais confiance au peuple et que j’ai les pieds bien dans le sol quand je propose par exemple le recours à la démocratie directe en matière de fixation de la rémunération de nos élus (Cf. Cinq propositions pour rendre plus transparente la rémunération de nos élus, in Huffington Post).

Comme vous l’avez conceptualisé avec élégance : « Penser le complexe c’est penser le noir en même temps que le blanc, la chose en même temps que son contraire, le tout en même temps que le singulier, en somme c’est disséquer la situation puis rassembler les épars et envisager une sorte d’égrégore des éléments ».

Tout comme vous Jean-Jacques, je suis noir et blanc. Comme le peuple, comme l’élite, comme François de Rugy. C’est juste ce que voulait exprimer ma tribune ; cette idée que nous ne sommes que des hommes.

J’aurais aimé répondre à chacune de vos interrogations subtiles mais le temps me manque. Nous aurons, je l’espère, d’autres occasions.

Merci pour ce bon billet au parfum de démocratie Jean-Jacques.

Au plaisir de vous rencontrer.  

Bien respectueusement,

Matthieu