Pauvre police, pauvre peuple

L’assassinat perpétré dans l’enceinte de la Préfecture de Police de Paris le 3 octobre nous enjoint au recueillement et à la compassion pour les familles des policiers assassinés ainsi que pour la famille de l’assassin. Si la vie devient difficile lorsqu’un des nôtres est assassiné, elle n’est pas mieux les parents et les enfants d’un assassin qui non seulement doivent porter le chagrin de la disparition de celui qui a contrevenu à la loi (qu’il soit mort ou emprisonné) ainsi que le poids du regard des autres.

Une fois encore les médias en continu n’ont eu que peu de respect pour les victimes, ce qui importait c’était de faire de l’image et du bruit. Les interviews se sont succédé pendant deux journées durant lesquels étaient répétés sans cesse les mêmes discours bien que sous des aspects et avec des mots différents. Parmi les fadaises, particulièrement inopportunes et déplacées dans une telle situation, on a entendu que l’assassin était un employé modèle à la restriction qu’il était en situation de handicap, que l’assassinat est d’autant plus dramatique que tout le monde se connaît à la « préfecture » où tout de même il y a plusieurs centaines de personnes qui y travaillent. Suivant les premiers reportages l’assassin semblait n’être qu’un « banal » agent administratif, puis coup de théâtre il disposait d’une habilitation « secret-défense », puis second coup de théâtre il se serait « radicalisé » ainsi l’assassinat sur un coup de folie devenait un acte terroriste.

L’attitude de la presse qui n’est pas sans incidence sur l’opinion des citoyens et surtout l’évolution de la communication officielle devront être analysées, car, comme pour l’incendie de Rouen, il faut remarquer que les personnes n’ont que peu (c’est un euphémisme) prises en compte. Ce battage médiatique a-t-il été de nature à rassurer les citoyens et à réconforter les policiers durement meurtris ? Ne vaut-il pas mieux faire « profil bas » quand on est dans l’ignorance des causes et des conséquences d’un évènement plutôt que d’annoncer n’importe quoi au risque, déstabilisateur et anxiogène pour les personnes concernées, d’être démenti au fil des heures par des informations contradictoires.

Une fois encore ni la communication du gouvernement ni les médias « en continu » n’ont installé un climat rassurant, bien au contraire et le public comme les policiers doivent faire avec leurs angoisses, leur tristesse, leur douleur Certains citoyens essais d’être proches des policiers tellement malmenés du fait de la stratégie de maintien de l’ordre mise en place par le gouvernement, comme cette pétition sur MesOpinions.com : « Je suis un simple citoyen, comme tout à chacun je ne suis pas toujours d’accord avec les lois. Mais il y a des lois et nous nous devons de les respecter. Au regard des événements actuels, qui sont proprement honteux mais qui malheureusement sont en passe de devenir des « banalités ». Je vous propose par cette pétition d’affirmer votre soutien à nos forces de l’ordre qui sans leur action et leur présence de chaque instant nous plongerions dans le chaos. Il est absolument inadmissible que l’on attente à la vie de policiers par quelque moyen que ce soit. » Même si elle peut apparaître un peu simpliste cette pétition est hautement respectable et sans doute apportera-t-elle un peu de baume sur les douleurs réelles des policiers. Pour autant elle ne prend ni en compte la réalité des causes profondes de l’origine du malaise de la police et élude bien sûr celles de la radicalisation djihadiste.

Je ne vais réécrire ici ce que d’autres, plus savants que moi sur le sujet, ont écrit à propos de la montée de la radicalisation djihadiste et de l’adhésion à ces mouvements extrémistes. Les causes mêlent des questions sociales de déclassement, de replis communautaires et des causes individuelles intellectuelles et psychiques. Croire que des lois (souvent discutables) et un arsenal policier réglera la question du terrorisme et de la radicalisation relève d’une erreur d’appréciation et de gestion des situations ainsi que d’un aveuglement des gouvernants (si ce n’est de la bêtise) et vraisemblablement d’une stratégie de gouvernance à la tartuffe qui permet de masquer par l’étiquette terroriste une foultitude de situations où ce sont les gouvernants qui ont besoin de cacher leur responsabilité ; qui serait surpris si à l’issue de l’enquête sur l’incendie de l’usine Lubrizol on apprenait qu’il s’agit d’un acte terroriste, le directeur de l’entreprise n’a-t-il pas clamé haut et fort que l’origine serait extérieur à l’usine. Faire croire qu’une action policière réglera le terrorisme et la radicalisation c’est leurrer les citoyens et plus encore les policiers. Là, dans l’affaire de la Préfecture de Police, quelle que soit la réalité de la radicalisation de l’assassin, vraie ou subite construction officielle, la police se trouve affaiblie, elle montre qu’elle n’est même pas en capacité de détecter des « radicalisé » en son sein, alors de là à protéger le pays.

Voilà un double coup dur pour des policiers durement touchés par le désamour important que leur porte une grande partie de la population. Il est temps que le gouvernement, les élus de la nation et surtout les syndicats de policiers se penchent (sereinement et sans corporatisme) sur une situation qui empire de jour en jour à tel point qu’un policier n’ose plus dire qu’il est policier, aujourd’hui il est « fonctionnaire ». A titre d’illustration de ce malaise entre la police et la population il faut regarder ce documentaire sur Public Sénat https://www.publicsenat.fr/emission/documentaires/police-illegitime-violence-144937. Il s’agit d’un film écrit et réalisé par Marc Ball. Une coproduction Talweg Production – France Télévisions France 3 Paris Île de France que Public Sénat présente de la façon suivante : « Police, illégitime violence : Dans les quartiers populaires de France, la confiance est rompue entre les jeunes et la police. Le moindre contrôle d´identité porte en lui les germes d´un possible dérapage, une rébellion ou une bavure. Une affaire est emblématique de cette impasse. Pour la première fois en France, des adolescents ont porté plainte collectivement pour violences volontaires contre une brigade de police du 12e arrondissement de Paris. Au cours de ce procès, c´est la mission même de la police qui sera mise en accusation. Citoyens, éducateurs, avocats ou encore policiers, cherchent une issue et dénoncent le recours systématique à une violence qu´ils considèrent comme illégitime. En suivant leur combat, ce film lève le voile sur les mécanismes de cette violence et les silences qui l´entourent. »

Ce film lève le voile sur les mécanismes de cette violence et les silences qui l´entourent, c’est cette violence qu’il faut analyser. Elle est le résultat d’un interdit de parole autant chez les policiers que dans les populations : qui ose se dresser contre les trublions de tous ordres ? Une anecdote pour illustre ce point ; il y a quelques jours mon épouse passait devant le collège du centre-ville de Poitiers lorsqu’elle vit un gamin de 13 ou 14 ans avec sa copine, il était en train de dévisser la plaque du collège. « Pourquoi fais-tu ça ?, Je ne sais pas », et le gamin est parti laissant la plaque en place, mais une dizaine de personnes sont passées sans s’arrêter, sans interpeller ce gamin, qui sait ce que cette indifférence pourrait provoquer chez lui, quel regard aura-t-il sur l’autorité des adultes d’abord puis celle des policiers et des enseignants ? Ceci étant dit ne méconnaissons pas qu’il existe des voyous face auxquels les policiers se sentent abandonnés par une nation qui ne leur donne pas les moyens en effectifs et en matériels suffisants, et pas une justice elle-même bien en mauvaise posture : ni moyens, ni effectifs (magistrats, greffiers, éducateurs de prévention. Face à ces situations sociales et professionnelles qu’elle est la portée de la parole des policiers ?

Alors il y a de la violence qui peut s’installer chez eux mais qui ose reconnaître la violence policière tellement occultée par une manipulation politique de la notion de « violence légitime de l’État » qui autoriserait tout, y compris de mutiler des manifestants. Je comprends la violence policière en tant qu’elle est la conséquence d’une impasse de la parole : qui écoute, qui entend les policiers ?

J’étais hier à une Assemblée Générale de Gilets Jaunes où ceux-ci expliquaient assez bien la difficulté qu’ils ont à comprendre la violence policière qu’on a pu constater sur les manifestations ou, pire, sur les ronds-points ; après tout, disait l’un d’eux, le problème de la réforme des retraites c’est aussi leur problème, ce que ne dément pas un policier interrogé par le « média libre » QG à l’occasion de la manifestation des policiers le 2 octobre et intitulé : « Police et Gilets Jaunes : encore raté ! ». Ce policier ajoutait : « on comprend les Gilets Jaunes, les problèmes posés par leurs revendications sont aussi les nôtres, nous sommes aussi des citoyens… mais on ne pourra jamais s’associer aux Blacks Blocs et aux Gilets Jaunes radicalisés (ndl il faudra interroger cette notion de radicalisation des Gilets Jaunes) », heureusement car disait-il « on est obligé d’assurer la sécurité. » C’est justement dans la manière d’assurer la sécurité que sont l’origine et l’essence du fossé qui se creuse entre la police et la population. Le reportage de QG, https://www.youtube.com/watch?v=6Z5qBxPiCAU&feature=em-lsp, comme tant d’autres montrent comment et en quoi la stratégie de maintien de l’ordre voulu par le président de la République est à l’origine de ce malaise.

J’avoue, sans forfanterie car le connais bien les policiers avec lesquels j’ai beaucoup travaillé, que je ne comprends pas comment ils tiennent encore le coup. Mis à part quelques va-t-en-guerre de certains syndicats tellement présents sur BFM TV et enflammés par certains spécialistes « sécurité » de la chaîne, les policiers ont un sens du service public chevillé au corps, ils sont généreux et pleins d’abnégation, leur dévouement est sans faille, ils l’ont si souvent montré. Peut-être est-ce qu’au quotidien, en raison des conditions de travail et de l’organisation du travail, la notion de service au public disparaît, ce qui fait écrire que contrairement à d’autre pays où la police est au service du public et vécue comme « aimable », en France elle est vue comme étant exclusivement répressive, et aujourd’hui violente.

Nous citoyens, si nous voulons une police et une justice à la hauteur de nos besoins et de nos espérances, nous devons le manifester, fusse dans la rue. Chaque policier doit aussi participer à ce chemin vers la une modification de l’image de la police par une réflexion sur son engagement et la qualité de sa soumission aux ordres. La démocratie se gagne chaque jour par un engagement politique de chacun de nous, nous pouvons nous exprimer dans les urnes et si besoin est dans la rue, il n’est nullement nécessaire de gadget électoraliste comme la Convention Citoyenne pour le climat. Nous avons un devoir impérieux de réconcilier la police avec la population, ne pas le faire rapidement c’est prendre le risque que s’installe un pouvoir autoritaire antichambre de la dictature.

Cyril Dion et la Convention Citoyenne

Il y a quelques jours Cyril Dion était interviewé sur France Inter à propos, notamment, de la Convention Citoyenne dont il est l’un des promoteurs. Cette Convention qui doit réunir 150 personnes tirées au sort doit réfléchir aux problèmes écologiques du moment et émettre un certain nombre de propositions qui seront transmises au président de la République qui avait été séduit par cette initiative et l’avait reprise à son compte à l’issue du fameux « Débat national ».

J’ai écouté avec beaucoup d’attention l’interview de Cyril Dion et lu attentivement le billet qu’il a rédigé sur son blog https://blogs.mediapart.fr/cyril-dion/blog/090819/si-l-continue-comme-ca-une-partie-de-notre-civilisation-risque-de-seffondrer , et je lui ai écrit le commentaire qui suit. Aujourd’hui j’agrémente ou j’augmente ce commentaire de quelques réflexions venues par la suite. Ces ajouts sont en italique.

9 août 2019 Par Jean-Jacques LATOUILLE

Bonjour,

Je viens de lire votre billet de blog et surtout d’écouter l’intégralité de l’interview. Globalement j’adhère à vos analyses. Toutefois je m’interroge beaucoup à propos de la « convention citoyenne » dont on n’entend pas parler dans les médias comme si on voulait la cacher aux citoyens, avant même qu’elle soit née. Quand j’évoque les médias je pense essentiellement aux médias télévisés, mais ma lecture quotidienne et assidue de la presse écrite (environ 2 heures par jour) ne m’a pas amené à repérer une information la concernant.

Soit, vous venez d’annoncer qu’elle va voir le jour. Que vous en soyez le « garant » (avec d’autres semble-t-il) ne me dérange pas mais vu ce qu’il est advenu de la « garance » [un néologisme que j’assume pour la couleur du symbole attachée] de Pascal Perrineau pour le « grand débat » je m’interroge sur l’efficacité de cette pratique.

Une autre interrogation porte sur la composition de la convention et le mode de sélection. Pourquoi celui-ci est-il confié à une officine privée (capitaliste s’il en fut) qui sera rémunérée par l’État : quelle indépendance. Pourquoi ne pas avoir sollicité deux laboratoires universitaires qui ont ce savoir-faire ?

D’autre part 150 personnes, je parle en termes de sociologie et de statistiques, ça ne peut pas être représentatif de 47 000 000 de personnes inscrites sur les listes électorales et moins encore de l’ensemble des 67 millions de citoyens. Le panel est de mauvaise qualité et un de mes étudiants m’aurait proposé un tel travail que je l’aurais renvoyé dans ses manuels d’études en matière d’enquête sociologique.

Enfin, j’aurais envie de dire plein d’autres choses mais le temps est compté, croyez-vous vraiment que quelques émissions de télé ou sur internet amèneront de la transparence si les citoyens ne peuvent pas intervenir ? J’ai l’impression que cette convention risque d’être vécue comme étant une « image » ou un mirage dans le système de communication de M. Macron.

Je n’ai jamais été tiré au sort pour quoi que ce soit, même pas pour un jury d’assise, alors je serai privé d’une participation à ce qui devrait être un débat citoyen comme beaucoup le seront qui penseront, comme pour le « grand débat » que ce n’est que l’affaire des « messieurs de Paris ».

Nous ne nous rencontrerons sans doute jamais ce qui nous privera de discuter du fond de cette « opération » mais vous vous arrogez, vous l’intellectuel parisien » (c’est ce que vont penser les « humbles ») un droit de représentation des autres; vous êtes l’émanation d’un groupe dont, merci de m’en excuser, je n’ai pas retenu le nom, mais qui étaient ces gens, quel rapport avec le mouvement des Gilets Jaunes ? etc

Votre mouvement « Les Gilets Citoyens » est-il plus représentatif que les Gilets Jaunes ou, contrairement à eux, n’a-t-il comme supériorité que d’avoir su formaliser une plateforme revendicative ? Le nom de votre mouvement interroge : Gilets Citoyens, les autres « gilets » ou « bonnets » seraient-ils moins citoyens ? J’ai lu avec attention la liste des participants à votre mouvement : quelques chercheurs (sont-ils tous déclarés), beaucoup de « simples citoyens-nes », quelques « Gilets Jaunes » mais lesquels. Cette diversité apporte de la crédibilité aux Gilets Citoyens mais aucun caractère de meilleure représentativité de la société moins encore de la population. Mais, vous avez fédéré autour d’une proposition : la Convention Citoyenne, une idée qui a séduit le président de la République alors vous avez le droit de cité en tant que force de proposition alors que les autres « Gilets » ne sont que des révolutionnaires voire des casseurs (sans le vouloir vous cautionnez le discours du gouvernement qui vise à discréditer les Gilets Jaunes). D’ailleurs vous-même dans l’interview vous indiquiez que de vouloir renverser le gouvernement ça ne se fait pas, en démocratie on doit parler… Seulement je ne crois pas, quelles que soient les propositions que vous ferez, que les personnes qui ont livré leurs souffrances au moment de manifestations, vous accordent de la crédibilité parce que, entre autres, vous serez vu comme un intellectuel de surcroît soutenu par le président de la République et que, comme l’écrit Chomsky, « les intellectuels sont généralement privilégiés ». Pour donner de la crédibilité à votre Convention il aurait fallu la démultiplier et la rapprocher des gens, on n’est pas obligé d’organiser des « grandes messes » médiatisées on peut aussi aller s’assoir à la table et converser avec les personnes. Je vous invite dans cette démarche à lire Pierre Bourdieu, et d’autres comme Florence Aubenas et ses confrères (en voie de disparition) journalistes d’investigation.

Sur un plan plus général dans votre démarche vous semblez (mais peut-être n’ai‑je pas compris) ne pas remettre en cause le système capitaliste actuel et la mondialisation. Chomsky, dans son dernier livre, cite John Dewey qui décrivait la politique comme « l’ombre de la grande entreprise sur la société, ombre dont l’atténuation ne changera rien à la substance. » Je ne vous suivrai donc pas sur le chemin de l’accommodation avec le système politico‑financier du moment ; pour autant je ne suis pas un fana (aujourd’hui on dit un fan) des révolutions dont l’histoire nous dit qu’elles n’aboutissent que rarement à de états heureux de la société, mais prenez garde à ce que votre mouvement, si policé, ne ressemble pas à une « révolution confisquée » comme l’écrit Jean Tulard à propos des mouvements sociaux de 1830. Autant de choses à lire et à méditer quand on veut « faire du social », je ne parle pas de politique car il y a trop longtemps qu’elle s’est détachée de la société.

Cependant, même si mon commentaire ne le montre pas, je soutiendrai (y compris sur mes blogs) votre initiative en croisant les doigts pour qu’il en sorte quelque chose de positif. Mais je n’y crois pas beaucoup parce que tout ça est trop coupé du monde citoyen de la base : les campagnes profondes, les usines, les cités… J’étais ce matin au bistrot dans une cité, où on boit de la bière et du vin rosé à 9h, et je n’ai pas perçu que les personnes qui étaient‑là percevaient un moindre frémissement d’amélioration de leurs conditions de vie depuis les déclarations du président de la République ; aucune avait entendu parler de votre initiative et après mes explication c’était « et alors ? ». Mon expérience n’a pas de valeur scientifique mais elle raconte les gens, ceux qui ne vont plus voter, ils deviennent de jour en jour une majorité, la majorité.

Si, comme je crois vous l’avez fait l’année dernière, vous passez par Poitiers notre maison vous sera ouverte.

Mélenchon-Macron où va la justice

Les Français n’aiment pas le désordre et se complaisent si souvent dans le couffin du désengagement politique de peur d’avoir à s’exposer. Aussi, ne se sont-ils pas émus des manœuvres autoritaires contre les Gilets Jaunes ; ni les provocations ni les violences policières ne les ont fait réagir, pas plus que la parodie de justice autour de ce mouvement. Emmanuel Macron et Christophe Castaner ont su, et réussi, transformer un mouvement social en un cataclysme social menaçant la tranquillité du pays, des gens, des consommateurs et surtout mettant en difficulté la croissance économique. On voit bien la stratégie en trois points : premièrement provoquer des réactions de violence grâce à une intervention brutale des policiers, deuxièmement faire pleurer le quidam sur les forces de l’ordre et les commerçants, et enfin distribuer quelques cacahuètes pour faire croire qu’on règle le problème du pouvoir d’achat. La stratégie a bien réussi, les Gilets Jaunes ont été mis au ban de la société par ceux qui ne rêvent que de tranquillité, par ceux qui veulent protéger leurs privilèges, par ceux du microcosme intellobobo aux salaires confortables qui ne comprennent pas qu’on puisse être en difficulté le 15 du mois ni qu’on veuille absolument utiliser une vieille bagnole pour aller au boulot, et ils sont rejetés par ceux qui affectionnent de se contenter des miettes que leur jette le gouvernement.

La condition essentielle pour qu’une telle stratégie réussisse réside dans l’image que le gouvernement donne de lui beaucoup plus que dans les décisions et les actions de gouvernement. Au‑delà de l’image, servie par un arsenal de communication, déifiée du président de la République qui se présente en rédempteur qui sauvera la France du chaos, il faut des actions qui montrent un gouvernement attaché à protéger les gens et à l’écoute du peuple. Les gens se sont sentis écouté dès lors que le Grand débat National a été mis en œuvre et peu importe s’il n’en est rien sorti de tangible ni même de sérieux, une brassée de sucreries a servi de leurre, au moins provisoirement ; peu importe l’essentiel était de donner l’impression que le président écoutait le gens. Ils se sont sentis protégés dès lors que le gouvernement a montré sa capacité à dompter la bête immonde que sont les Gilets Jaunes et leurs soutiens. Les premiers ont été massacrés à coups de balles en caoutchouc et de gaz lacrymogène, la justice s’occupant de finir le travail de la police par des condamnations irréalistes de manifestants et par un incroyable mouvement d’absolution des actions, même les plus odieuses, des policiers. Restait donc à traiter le cas des soutiens

Le principal soutien, en tout cas le plus voyant, des Gilets Jaunes c’est Jean-Luc Mélenchon ; il est aussi le plus dangereux politiquement. D’évidence François Ruffin ne constitue pas une menace pour E. Macron. Le Rassemblement National pourrait en être une, mais E. Macron ne le croit pas vraiment, cependant on a parfois l’impression qu’il a tout mis en œuvre ‑sans doute par précaution‑ pour que le Rassemblement National prenne une figure de parti d’opposition fantoche à sa main. Alors, il faut montrer que ce parti est dirigé par quelqu’un qui manque de rigueur, de sérieux et sous l’emprise de troubles psychologiques. Alors la machine à broyer macronienne se met en route quatre ans après les faits : « Le parquet de Nanterre a requis le renvoi de Marine Le Pen devant un tribunal pour la publication, en 2015[1], de photo d’actes de violence du groupe État islamique. » ; pour bien montrer l’état de difficultés mentales qui seraient celles de Marine Le Pen le juge d’instruction demanda une expertise psychiatrique. Imaginez la satisfaction, la joie, de la majorité présidentielle si son principal, voire seul opposant, pouvait être affublé de l’image de déséquilibre psychique. Et, il y a l’affaire des attachés parlementaires « européens », comme pour le MODEM qui ne semble pas être inquiété par la police, et comme pour JL Mélenchon qui lui subit les foudres de l’action de la Justice mises en œuvre avec une incroyable célérité. Sur ce dernier point Marine Le Pen a joué plus astucieusement que JL Mélenchon en ne s’opposant pas physiquement aux perquisitions. Chacun se souvient de l’esclandre du chef de file de la France Insoumise et de quelques dirigeants du mouvement pour empêcher la perquisition diligentée par le parquet pour une affaire relative à la rémunération des attachés parlementaires « européens » de JL Mélenchon qui a eu tort en manifestant de la sorte sa désapprobation. Bien sûr cette perquisition comme celles chez Médiapart ou au Rassemblement national semblait ne pas respecter les termes de l’article 76 du code de procédure pénale : « Les perquisitions, visites domiciliaires et saisies de pièces à conviction ou de biens dont la confiscation est prévue à l’article 131-21 du Code pénal ne peuvent être effectuées sans l’assentiment exprès de la personne chez laquelle l’opération a lieu. Cet assentiment doit faire l’objet d’une déclaration écrite de la main de l’intéressé ou, si celui‑ci ne sait écrire, il en est fait mention au procès-verbal ainsi que de son assentiment. », notamment s’il s’agit d’une enquête préliminaire, mais la manifestation tonitruante de JL Mélenchon était inappropriée. Pour autant fallait-il le renvoyer devant la Justice « pour actes d’intimidation contre l’autorité judiciaire, rébellion et provocation » ? Sur le fond la réponse ne peut être que oui car les moyens de contestation à la disposition de JL Mélenchon ne manquent pas, mais d’évidence il voulait un coup médiatique. Cet incident met en évidence s’il en était besoin que la politique ne se fait ni au Parlement ni dans les cénacles de pensée mais dans les officines de communication, d’ailleurs désormais les tables rondes des médias télévisés excluent les chercheurs qui ont été remplacés par des « communicants », désormais les vendeurs de lessives et de yaourts sont élevés au rang d’experts en sciences politiques et en sociologie. Dans l’affaire de la perquisition des locaux de la France Insoumise nous avons assisté au choc de communication (de propagande) de ce mouvement contre celle d’E. Macron, la Justice n’étant ici qu’au service ou qu’un moyen de communication. On voit l’ambiguïté dans laquelle se trouve placée la justice ainsi instrumentalisée : qui sert-elle ?

Depuis l’arrivée d’E. Macron au pouvoir la Justice est devenue, comme dans d’autres périodes sombres de notre histoire, clairement au service exclusif du prince et de ses ambitions. Dans le cas de JL Mélenchon les policiers menacent de forcer le passage, dans celui de Benalla ils rentrent au bercail sans mot dire. D’évidence il était hors de propos que Benalla soit inquiété alors on croit la fable selon laquelle il n’avait pas les clés de son appartement et on veut que le quidam croie la version d’A. Benalla paré par l’Élysée de tous les caractères d’un parangon de vertu aussi, donc on va s’attaquer à un journal soupçonné de s’opposer au Pouvoir dans cette affaire. Alors le procureur ordonne une perquisition de Médiapart sans que le directeur en soit prévenu, pire le procureur savait que ce directeur était retenu à une audience devant un tribunal pour une autre affaire. Un livre ne suffirait pas à dire toutes les distorsions dans le traitement judiciaire des affaires proches de la politique, et l’extrême lenteur dans le traitement de celles qui touchent le pouvoir macronien : Richard Ferrand, Alexis Kohler, Muriel Pénicaud, Ismaël Émélien, et la décision de classer sans suite l’affaire des hauts fonctionnaires en poste à l’Élysée dans le cadre de l’affaire Benalla : tous sont blanchis en même temps que la vierge élyséenne voit sa virginité confirmée (cela ressemble beaucoup à une chirurgie réparatrice de l’hymen). Le renvoi, après une enquête tellement rapide et basée seulement sur les témoignages des policiers, de Jean-Luc Mélenchon devant un tribunal, alors que toutes les affaires où sont impliqués les proches du pouvoir traînent jusqu’à se faire oublier, montre bien la mainmise de l’Élysée sur la Justice et sa volonté d’assassiner politiquement La France Insoumise. D’ailleurs relevons que l’annonce du renvoi de Jean-Luc Mélenchon n’a été faite que par un journal : l’Express qui titrait « Mélenchon bientôt jugé en correctionnelle » (Laurent Léger, publié le 27/06/2019, site de l’Express).

 

L’Express, journal ni gauche ni droite, a comme directeur de la rédaction par Christophe Barbier dont on peut mesurer à chacune de ses interventions sur BFM sa proximité intellectuelle avec le macronisme. Pour Christophe Barbier le journalisme doit être engagé mais non partisan, soit mais il demeure que suivant l’intensité de l’engagement idéologique ou intellectuel (au choix) on finit par donner l’image de son adhésion. Cette position peut être assez contradictoire avec l’idée qu’il développe selon laquelle la mission d’un journal, plus particulièrement d’un chroniqueur, est d’offrir un « maximum d’éléments » aux lecteurs « pour qu’ils puissent éclairer et former leur jugement », et qu’il ne doit « donner aucune consigne de vote » ; une telle démarche implique l’usage de propos contradictoires et exclut l’engagement : ça s’appelle l’information (objective). En 2013, lors du débat sur le travail dominical, il se déclarait en faveur de la déréglementation du travail le dimanche et dénonce le « respect stupide du droit ». Il recommande aussi la suppression de la cinquième semaine de congés payés pour les salariés. Ce sont là des positions partisanes car elles relèvent d’un parti pris idéologique ou intellectuel qui ne laisse pas place au doute et à la contradiction, d’autant que Monsieur Barbier dans ses interventions n’exprime jamais le pour et le contre, son discours est univoque. Il confirmait sa position en déclarant au Journal du Dimanche[2] en 2017 : « Se confronter au terrain pollue l’esprit de l’éditorialiste. Son rôle est de donner son opinion, d’affirmer ses certitudes, par essence improuvables. Afficher avec force ses convictions permet aux lecteurs de s’y frotter pour former les leurs. » et « L’éditorialiste est comme un tuteur sur lequel le peuple, comme du lierre rampant, peut s’élever. », les gens pleins de certitudes, détenteurs de la vérité, sont extrêmement dangereux, l’histoire de l’humanité regorge d’exemples. C’est donc le journal qu’il dirige qui annonce, semble-t-il avant que l’intéressé en ait été officiellement informé, le renvoi de JL Mélenchon devant un tribunal. Voilà donc qu’un journal devient huissier de justice et porte les convocations à comparaître ; la Justice se réduit de plus en plus sous l’ère Macron à l’espace médiatique comme je l’explique dans mon livre « Gilets Jaunes[3] ».

Revenons sur le fond de l’affaire où une fois encore le pouvoir met en scène les policiers en nous invitant à pleurer sur leur sort. La véhémence de JL Mélenchon aurait meurtri et blessé les policiers d’une façon telle que leur santé mentale en serait gravement ébranlée. L’avocat de l’un de policiers a déclaré : « Cette affaire a eu des répercussions graves sur le plan psychologique pour les enquêteurs, qui sont avant tout des êtres humains. » Il est bien évident que les Gilets Jaunes, ou les blessés collatéraux, qui ont perdu un œil, une main ou un pied à la suite de violences policières, ou les gamins de Mantes-la-Jolie agenouillés deux heures durant les mains sur la tête sous la houlette de policiers, ne sont-ils pas des êtres humains. La différence entre eux est que les premiers ont choisi d’exercer un métier difficile alors que les autres ne font que manifester leur désarroi, leur colère, leur envie d’un monde meilleur ; d’un côté il y a la force, et ici aujourd’hui la violence, fussent-elles celles de l’État et donc légitimes (?), de l’autre il n’y a que plainte et faiblesse. Cet avocat d’ajouter que « Ce procès va permettre de mettre en lumière les difficultés que subissent les membres des forces de l’ordre et les souffrances que cela peut engendrer chez eux », pôvre avocat qui n’a jamais vu une pièce de Guignol. Ne lisez pas que je minimiserais les difficultés physiques et psychologiques auxquelles sont confrontés les policiers et les gendarmes, mais aussi les militaires, les sapeurs-pompiers et les personnels des hôpitaux, et plein d’autres ; le propos n’est pas là car ce procès ne résoudra aucune de ces difficultés et que ce qu’il veut montrer ce n’est que l’autorité du pouvoir en se servant de la défense de son bras armé qu’est la police comme on se sert d’une image en communication, rien d’autre ; il ne s’agit ici, pour le pouvoir, de se donner une image « d’autorité » et de rassurer les peureux et les tenants de l’ordre.

À travers cette affaire on mesure l’emprise que veut avoir E. Macron sur les gens et la société pour façonner le pays suivant ses seuls désirs au service du capital. Alors il manipule l’opinion par des jeux de communication pas toujours honnêtes (la conduite du Grand Débat en a été une illustration) : de la propagande, et par l’instrumentalisation de la Justice. En France, désormais la Justice n’est plus au service des femmes et des hommes, elle est au seul service du prince et ne fait que répondre à ses ordres pour satisfaire ses désirs de puissance et de paraître.


[1] https://www.nouvelobs.com/justice/20190301.OBS1046/images-de-daech-sur-twitter-vers-un-proces-pour-marine-le-pen.html

[2] https://www.lejdd.fr/Societe/christophe-barbier-se-confronter-au-terrain-pollue-lesprit-de-leditorialiste-3294632#xtor=CS1-4

[3] Latouille JJ, Gilet Jaunes, Iggybook, avril 2019.

François Fillon : les journalistes, les juges et la grenouille

La fin d’une histoire pour commencer ce nouveau blog généré par le transfert du blog que j’avais sur le site du journal £e Monde. Les articles issus de l’ancien blog figurent en ordre parfois dispersé, merci de m’en excuser. Les choses vont reprendre un ordre « normal » à partir de cet article qui marque donc la fin d’une histoire et le début d’une autre puisque le livre consacré à cette histoire partira prochainement chez l’éditeur.

Les convictions sont des ennemis de la vérité

plus dangereux que les mensonges.

Friedrich NIETZSCHE

Je termine ce livre alors que l’épilogue de l’Affaire Fillon vient d’être écrit par les juges. Le 19 avril 2019, deux ans après la mise en examen de François Fillon, les juges suivant la réquisition du Parquet National Financier viennent de renvoyer François Fillon et son épouse devant un tribunal. Une ordonnance de renvoi qui vient à point nommé pour soulager les élections européennes de la pesanteur qui s’abat sur elle cette année plus que de coutume, une ordonnance dont, vraisemblablement, le pouvoir espère que la presse la mettra à son agenda détournant ainsi le regard des citoyens des turpitudes gestionnaires d’un pouvoir qui n’en finit pas de ne pas pouvoir régler une des pires crises sociales qu’a connues la France, en tout cas la plus longue : déjà 5 mois au moment où je rédige ces lignes.

La fin de l’histoire appartient donc aux magistrats qui condamneront ou pas, et en cas de condamnation attendons-nous à la kyrielle habituelle des procédures : appel, renvoi en cassation… Mais, la fin quelle qu’elle soit n’intéresse que François Fillon et son épouse, le citoyen a tranché depuis 2017. François Fillon a subitement été regardé comme étant l’archétype des politiciens, tricheurs, menteurs, abusant de leur pouvoir pour servir leurs intérêts personnels. À travers lui les citoyens allaient régler leurs contentieux avec une classe politique qui se dessine autour de ses privilèges et trop souvent mue par des convictions seulement économiques et nettement antisociales. L’affaire Fillon mettait sur le devant de la scène politique ce que Joan Tronto nomme « l’irresponsabilité des privilégiés ». Voilà que le public posait une question de fond : quelles vulnérabilités comptent, quelles autres sont indifférentes ? Après des décennies d’une République où la cause de l’Humain n’a que rarement occupé le devant de la pensée politique, et au bout de cinq ans d’un mandat dans l’ensemble lamentable où les politiciens se trouvaient unis autour des commémorations et des pleurnicheries de tous genres, après cinq ans où contrairement à ce qui avait été promis aucun membre du gouvernement ne s’est vraiment battus pour défendre ceux qui se trouvent dans une « crise de vulnérabilité », François Fillon a payé comme jadis Louis XVI pour l’ensemble des privilégiés. Quelques semaines après le déclenchement de l’affaire Fillon, François Hollande sacrifia Bruno Le Roux sur l’autel de la morale. Ils ne seront pas les derniers de « l’ancien monde » à devoir rendre compte ; malheureusement après mai 2017 l’actualité montre que « le nouveau monde » n’a pas renoncé aux démons de la caste des privilégiés mais il sait mieux protéger ses affidés, à moins que le public ne se soit pas encore rendu compte de ce qu’ils sont et de ce qu’est ce « nouveau monde ». Peut-on alors penser que le fumier de la République permettrait à la Démocratie de croître ?

Car c’est à cette conclusion que nous sommes invités par le discours a posteriori des journalistes. Sans les médias de telles affaires resteraient cachées et nous prendrions alors le risque de laisser des gens peu honnêtes (financièrement et/ou intellectuellement ?) accéder aux plus hautes fonctions. Depuis que la presse et le journalisme existent des affaires comme celle-ci couvrent les pages des journaux et occupent les écrans, font tomber des politiciens. Certains refont surface, d’autres ‑comme c’est le cas pour F. Fillon‑ abandonnent la politique. La République et la Démocratie s’améliorent-elles pour autant ? Dans cette affaire ce n’est pas tant la dénonciation de ce qu’a fait F. Fillon qui importe, c’est le moment où les journaux ont œuvré et la façon dont ils l’ont fait, et les conséquences pour la Démocratie.

Patrice Drouelle rappelle dans l’émission de France Inter le 18 juillet 2018 « La Veste », que dès le lendemain de la primaire à droite les sondages étaient de moins en moins favorables à F. Fillon, qu’un sondage IPSOS de décembre 2016 montrait que 61% des Français ne souhaitaient pas qu’il soit président de la République. Il serait donc faux d’affirmer que le traitement médiatique de l’affaire Fillon a écarté le candidat Fillon, par contre il a mis fin à sa carrière politique. Mais ce n’est que l’histoire d’un homme ; une histoire dont l’Histoire est pleine et qui se renouvelle sans cesse comme si rien ne pouvait arrêter ce processus. Le nouveau monde contribue largement à entretenir le foyer du « privilège » avec, entre autres, l’affaire Ferrand, l’affaire Kohler, l’affaire Benalla et d’autres. Justement à propos de l’affaire Benalla pour laquelle l’attitude de la presse a été similaire à celle durant l’affaire Fillon en mettant en place ce que certains ont appelé un feuilletonnage, il convient de s’interroger sur le poids et l’usage de la médiatisation. Est-ce que la médiatisation est utile à la vie démocratique ?

Dans le cas de ces deux affaires la médiatisation n’a rien apporté au-delà d’avoir noyé le public sous des informations rarement reliées entre elles et surtout sans apporter d’analyse exhaustive ni de comparaison. Alors, le public haletant dans l’attente de l’épisode suivant est resté sans réaction particulière : Fillon a obtenu 20% des suffrages au premier tour de l’élection présidentielle, personne n’a exigé que le président Macron rende des comptes à propos de la façon dont il a protégé Alexandre Benalla. On peut alors se demander si un excès de médiatisation ne serait pas néfaste à la démocratie ? Quand les institutions judiciaires emboîtent le pas des journalistes la démocratie se fige dans un bain où la malveillance et la propagande l’emportent sur la concorde ; il ne s’agit plus de rassembler, il faut diviser voire détruire. Là, demandons-nous à qui profite le crime ?

Dans l’affaire Fillon qui pouvait tirer avantage à ce que le public, telle la grenouille, soit baigné dans une eau dont la température augmentant petit à petit allait l’hypnotiser et lui enlever tout libre arbitre. Il est manifeste qu’ils sont nombreux à pouvoir être incriminés comme étant susceptibles de tirer avantage de la chute de F. Fillon, comme par exemples ceux, membres du parti Les Républicains, qui ont quitté le navire et sont devenus ministres du vainqueur et qui étaient en capacité de fournir ou de faires fournir des informations à la presse. La liste pourrait s’allonger jusqu’à un infini que seules bornent les jalousies, les rancœurs, l’amertume des échecs, l’orgueil et l’égocentrisme notamment parmi le part auquel appartenait F. Fillon mais aussi dans d’autres partis. Peut-être que le vainqueur de l’élection, lui-même, a pu jouer un rôle auprès de la presse. Cet inconnu en politique, sorti du chapeau du monde de la finance, qui renie ceux qui lui ont ouvert les portes de l’Olympe, savait que la France ne voterait pas pour Marine Le Pen et donc n’avait plus qu’un adversaire solide en janvier 2017 : François Fillon. Emmanuel Maron et ses sbires venus du monde de la communication étaient capables de mettre en place une campagne marketing comme ils l’avaient apprise dans les écrits d’Edward Bernays l’inventeur du marketing mais aussi de la propagande. En outre Bernays sévissait dans les années 1930, une période à laquelle E. Macron a souvent fait référence pour évoquer les faiblesses et l’état de la France. Pour autant, être capable de faire quelque chose ne veut pas dire qu’on le fait.

La médiatisation peut avoir un effet malveillant, délétère, surtout dans un pays comme le nôtre où il n’y a plus (ou presque) de presse militante et engagée, où les journalistes sont dans le consensus (ce qui n’est pas la soumission, pas encore) ou la théâtralisation des faits. Ici, aujourd’hui, on privilégie le sensationnel au détriment de l’analyse, on cherche avant tout à conquérir l’audimat. Alors la collusion d’opportunité de la presse et de la justice donne à la médiatisation le rôle de l’eau qui chauffe et cuit lentement la grenouille, il s’agit de préparer les cerveaux pour recevoir … qui ? C’est peut-être par‑là désormais que passe la victoire en politique : le débordement d’images qui enferment, qui hypnotisent, car comme l’ont montré les travaux de sociologie de la réception les publics, même les moins diplômés, ne sont jamais des récepteurs passifs ; comme je l’ai écrit plus haut, citant Pierre Bourdieu, ils savent aussi filtrer et récuser des programmes et, surtout, chacun peut pour un même reportage comme pour un programme électoral y voir des choses différentes (d’ailleurs c’est peut‑être ça le « en même temps »). Alors, il faut créer une image ou une vedette qui fait figure de modèle, de phare, d’aimant qui attire vers et détourne du reste comme, par analogie, avec ce qu’écrivait Guy Debord[1] : « En concentrant en elle l’image d’un rôle possible, la vedette, la représentation spectaculaire de l’homme vivant, concentre donc cette banalité. La condition de vedette et la spécialisation du vécu apparent, l’objet de l’identification à la vie apparente sans profondeur, qui doit compenser l’émiettement des spécialisations productives effectivement vécues. Les vedettes existent pour figurer des types variés de style de vie et de style de compréhension de la société, libre de s’exercer globalement. Elles incarnent le résultat inaccessible du travail social, en mimant des sous-produits de ce travail qui sont magiquement transférés au-dessus de lui comme son but : le pouvoir et les vacances, la décision et de consommations qui sont au commencement et à la fin d’un processus indiscuté. Là, c’est le pouvoir gouvernemental qui se personnalise en pseudo vedette ; ici c’est la vedette de la consommation qui se fait plébisciter en tant que pseudo pouvoir sur le vécu. » De cela, indéniablement, les politiciens en jouent voire en surjouent notamment dans ce nouveau cadre de la vie politique où ont émergés « La France Insoumise » et « En Marche », le mouvement des Gilets Jaunes n’a pas su en jouer ou il en en a été empêché. Toutefois cette pratique politique, donc aussi sociale, n’est pas propice à rassembler comme le montre l’analyse de Charles Hadji[2] dont l’article évoque en les comparant deux hypothèses pour la médiatisation : une médiatisation bienvenue, à l’origine d’une onde de choc salutaire versus une médiatisation malsaine, à l’origine d’un moment sombre pour la démocratie parlementaire.

Manifestement la surmédiatisation de l’affaire Fillon n’a provoqué aucun choc salutaire ni pour la République ni pour la Démocratie, à peine pour la vie « politicienne » du pays. Nous pourrions parler de véritable choc si F. Fillon avait été battu à plates coutures avec un score ne dépassant pas 10%, et si la vie politique se présentait aujourd’hui apurée de tous les privilèges et les scandales qui l’accompagnent, ce qui n’est pas le cas. Par contre cette surmédiatisation peut avoir entraîné la survenue d’un moment sombre pour la démocratie dans la mesure où elle a conduit à une nouvelle bipolarisation de la vie politique. En même temps qu’E. Macron se faisait élire pour balayer d’un revers de principe le clivage traditionnel droite‑gauche, il installait, par stratégie électoraliste, un nouveau clivage, sans doute porteur à long terme, de plus de danger : le duel Macron-Marine Le Pen. D’un clivage idéologique nous sommes passés à un duel de personnages. La presse, les médias, les journalistes ont largement contribué à l’émergence de cette situation par leurs pratiques. Cela amenait, à propos de l’affaire Benalla, Charles Hadji[3] à s’interroger de la façon suivante sur le rôle de la médiatisation : « Ce qui est en jeu est alors le poids et l’usage de la médiatisation. Dans quelles conditions la médiatisation est-elle utile à la vie démocratique ? La République peut mourir d’une médiatisation incontrôlée et malveillante (voire : contrôlée à des fins malveillantes !). Les médias ne devraient pas avoir le désir d’instruire des procès plutôt que d’informer. Les institutions ne devraient pas permettre qu’une médiatisation orientée et excessive vienne perturber, sinon empêcher, voire pervertir, leur jeu. » Dans le cas de l’affaire Fillon non seulement les institutions ne sont pas intervenues pour rappeler le cadre électoral et les limites du rôle de chacun, mais sans doute ont-elles accompagné et renforcé le processus délétère par leur inaction (pouvait-on attendre une intervention de François Hollande ?) et par la liberté d’action (opportunément bienvenue) de la Justice à travers le Parquet National Financier  dont il faut rappeler toute en la soulignant particulièrement la rapidité de sa réaction et de son intervention dans cette affaire. Et, pour certains, membres de « l’institution politicienne », Il fallait montrer que les autres candidats étaient, représentants de l’ancien monde, pourris et ringards, qu’ils portaient en eux les fautes génératrices de la défaillance de la France comme souhaitait l’entendre une partie des électeurs aux yeux desquels il fallait donc éliminer « les anciens » et créer un nouveau monde, pur comme l’Eden où devait siéger un Jupiter[4], jeune, angélique…, ni Vals, ni Hamon n’ont réussi à endosser ce rôle, Macron y est d’autant mieux parvenu que le rôle a bien pu être écrit pour lui.

Au final, dans cette « affaire », mais comme dans tellement d’autres même anodines, les médias se sont comportés comme des enquêteurs de police judiciaires puis de fait en juges. La police n’a plus eu qu’a coudre l’ourlet du « vêtement » (la veste) et la justice à le repasser puis à l’exposer sur un cintre. Ainsi, la Démocratie ne sort pas grandie car la haine s’est montrée vive et tenace, continuant jusqu’à ce jour et sans doute ne disparaissant pas voire même étant entretenu par un duel de personnages. À juste titre Charles Hadji cite Spinoza : « Tout ce qui tend à réunir les hommes en société, en d’autres termes tout ce qui les fait vivre dans la concorde, est utile, et au contraire, tout ce qui introduit la discorde dans la cité est mauvais » (Éthique, IV, proposition 40).

Les citoyens, par manque de vigilance et d’engagement, se sont laissé voler leur vote en sacrifiant leur libre arbitre à l’intérêt médiatico-politicien de la même façon que les grenouilles sacrifient leur vie à l’intérêt de celui qui fait bouillir l’eau du bain, confirmant bien ce qu’écrivait la philosophe Simone Weil : « Le public se défie des journaux, mais sa défiance ne le protège pas ». Pour autant, sans la presse point de démocratie comme l’écrit Guy Bajoit[5] : « La presse écrite a toujours joué un rôle essentiel dans le fonctionnement de la démocratie. Mais aujourd’hui, la télévision vient renforcer prodigieusement ce rôle : comme la langue d’Esope, elle est la meilleure et la pire des choses. D’un côté, elle est le moyen par excellence de l’aliénation et de la séduction culturelle, elle vit des scandales qu’elle dénonce et dégoûte les citoyens de la politique ; de l’autre, elle est le meilleur canal de contrôle dont ils disposent et la plus sûre gardienne de la démocratie. »

Il reste aux citoyens à être autre et autrement que les grenouilles de l’histoire.


[1] Debord G., La société du spectacle, folio, 1967, 1992.

[2] Hadji Ch., Affaire Benalla : pour la démocratie, un été meurtrier, The Conversation, 23 août 2018 ; http://theconversation.com/affaire-benalla-pour-la-democratie-un-ete-meurtrier-101163

[3] Ibidem

[4] Fils de Saturne, Jupiter est le roi des dieux et des hommes et il correspond au Zeus des Grecs dont il a hérité des nombreuses légendes. Il figure dans la triade d’abord honorée sur le Quirinal, puis sur le Capitole, qui comprenait Jupiter, Junon son épouse et Minerve sa fille.  https://mythologica.fr/rome/jupiter.htm .

[5] Bajoit G., Le changement social, Armand Colin 2003.

Violences sexuelles : dénoncer, et après ? 22/10/2017

L’affaire « Weinstein » a fait l’effet d’une bombe dont les répercussions dépassent amplement le cercle qu’elle visait. Sans doute était-ce un passage obligé pour que la société se décide à organiser une réponse « sérieuse » et « efficace » à un fléau qu’elle n’ignorait pas et qu’elle permette aux victimes de pouvoir parler, mais « en lieu sûr ». Est-il acceptable pour une société que ce soient les médias qui soient le lieu de la parole libératrice ? C’est toute la question du fonctionnement actuel des médias qui est une fois de plus posée ; toutefois, pour l’heure laissant cette question de côté, il convient de s’interroger sur les conséquences du déferlement médiatique (réseaux sociaux compris) et de la façon dont ils sont alimentés.

La rigueur de pensée et la raison[1] obligent, aujourd’hui, à arrêter la logorrhée médiatique sur les fondements de cette affaire, mais aussi sur toutes ces histoires affichées sur les réseaux sociaux. Il viendra un temps où les philosophes, les sociologues, les psychologues entreprendront un travail d’exégèse de ce phénomène odieux des violences sexuelles faites aux femmes, mais aussi aux hommes et aux enfants, et de celui du harcèlement. Mais aujourd’hui le droit doit prendre sa place si nous voulons étayer une nécessaire évolution de la société.

C’est bien de droit dont il s’agit ici, pas seulement de l’institution judiciaire à la fois peu performante et souvent démunie dans ces affaires. Si elle est peu performante c’est que les mentalités sont ce qu’elles sont aujourd’hui, et il faut les faire évoluer ; si elle est démunie c’est que l’arsenal législatif ne répond pas aux attentes des victimes.

Mais les lois n’ont jamais fait évoluer les mentalités. Comme le disait si bien le sociologue Michel Crozier : on ne change pas une société par décret. Ce qui permet de faire évoluer une société c’est l’éducation et la culture. C’est parce qu’à un moment de son développement un enfant puis l’homme qu’il est devenu rencontrent des lectures, des films, des histoires qui les mettent face à des situations, qu’on leur permet d’y réfléchir et qu’on amène vers eux la possibilité de voir la vie autrement et de penser la société différemment : lire, entendre et voir avec un esprit critique. Où sont ces lectures accompagnées et ces débats à l’école ? Où sont les débats d’après-film à la télévision ? Où sont les débats autour d’un livre à la télévision ? Que sont devenus les ciné-clubs ? Où sont les penseurs ? Rien de tout ça ; on ne propose au public une doxa molle, les stars se changent en « sages » et une logorrhée médiatique tient lieu de culture savante.

Il est dommage, mais c’est inévitable, que ce soit la dénonciation dans les médias qui provoque cet électrochoc de la pensée ; dommage parce que les médias s’en sont emparés pour faire, comme à leur habitude, du sensationnel. Les victimes méritent mieux que ce théâtre cathodique de basse extraction. Bon, la dénonciation fut, les médias ont œuvré, mais après que fait-on ? La question de l’action raisonnable est d’autant plus prégnante du fait que comme les faits dénoncés proviennent de milieux très particuliers : show-business, milieu politique, il est probable que ça ne touche que très peu l’ensemble des gens. Ces milieux, notamment le show‑business, sont à la fois trop particuliers et trop éloignés de la réalité du quidam pour que celui-ci se sente profondément invité à voir « la vie autrement ».

Alors, maintenant qu’on a dénoncé que fait-on ? Continuer à user tous azimuts des réseaux sociaux n’apportera rien, le flot va bientôt se tarir. Il va se tarir car il est entaché par la crédibilité sujette à caution des stars du show-business qui subitement se « réveillent » (ne sont-elles pas en quête de notoriété), et par deux fléaux : rien ne dit que ceux qui écrivent sur les réseaux sociaux aient été réellement victimes. La médiatisation a une telle importance, une telle valeur de capital symbolique, que beaucoup n’hésiteront pas à raconter pour qu’on parle d’eux voire à dénoncer des faits anodins pour « faire du mal ». Le deuxième fléau est le passage d’une dénonciation salutaire à la délation qui serait érigée en parole libératrice et qui tiendrait lieu de jugement au sens juridique du terme.

Le portail lexical du CNRS décrit la délation comme étant une dénonciation dictée par des motifs vils et méprisables. On voit bien comment des amoureux éconduits, des employés renvoyés pourraient utiliser cette vague de dénonciations pour régler quelques comptes. Rappelons-nous comment dans l’affaire Strauss-Khan certaine en appelaient au complot qui aurait voulu l’empêcher d’être candidat à l’élection présidentielle. Comment alors faire la lumière ? C’est là le rôle de l’institution judiciaire à laquelle les médias ne doivent pas se substituer même s’ils ont trop tendance à le faire et de trop nombreuses affaires de tous ordres ont montré l’existence de cette substitution. Ne pas sortir de ce système médiatique met la société au risque du péril que décrit Iouri Dombrovski dans La Faculté de l’Inutile, une société où le droit est devenu inutile. L’œuvre de Dombrovski, toute consacrée à la lecture du stalinisme, fait écrire à son exégète Jean Cathala qu’elle décrit « la fresque d’une société schizophrénique, pourrie par l’idolâtrie et par la délation ». Méfions-nous de l’idolâtrie que nous vouons aux stars qui confinent dans de la fascination et nous entraîne dans une sorte de servitude volontaire. En continuant à confier aux médias le pouvoir de juger et à faire de la délation un moyen d’arbitrage des conflits nous risquerions de construire une société telle celle que Tommaso Campanella décrivait, en 1602, dans son livre La Cité du Soleil : « une société régie par la délation, la défonce, la suspicion… Parce qu’il fut martyr de l’Inquisition et de sa morbide rationalité[2]. », Une société dans laquelle le bonheur n’existait qu’au prix d’une servitude volontaire ne laissant aucune place au libre arbitre, au choix librement élaboré et consenti. Alors, le droit, au sens juridique, doit prendre sa place comme réponse aux victimes et comme avertissement aux agresseurs.

Mais on voit bien aujourd’hui que si l’écoute des juges et des policiers s’est considérablement améliorée depuis 20 ou 30 ans, on observe qu’ils restent souvent démunis faute de la constitution de preuve et aussi faute d’une définition rationnelle du fait délictuel. L’histoire de cette enfant de 11 ans qui a eu, par deux fois, une relation sexuelle avec un adulte montre l’incomplétude du droit pointe ce défaut d’une définition rationnelle : pour les juges il n’y a pas eu viol parce que l’enfant aurait été consentante, du moins n’a opposé aucune résistance. On nous a raconté ça aussi avant que la criminalisation du viol soit inscrite dans le Code pénal : les femmes violées étaient sinon consentantes du moins étaient-elles des aguicheuses. Toutefois pour faire évoluer le droit il ne faut pas se précipiter dans l’écriture d’une loi qui risque de n’être qu’incomplète, trop imparfaite pour répondre à l’attente de la société, car de lois nous ne manquons pas. Ce dont nous manquons c’est de réflexion pour améliorer les lois, les sanctions et l’éducation.

Malheureusement la précipitation est à l’ordre du jour notamment depuis le mois de mai dernier ; un député de la majorité ne disait-il pas : « moi je suis chef d’entreprise, j’ai l’habitude de décider vite. À l’Assemblée on discute trop. » Alors on propose des solutions prises sous le coup de l’émotion et en réponse au militantisme associatif figé dans le cadre du seul intérêt de la satisfaction à ses seules revendications, sans en mesurer les conséquences sociétales. On agit vite (plutôt on réagit) en donnant une réponse médiatico-politique pour prouver au quidam qu’on agit ; dans un cas comme dans l’autre au bout il ne se passera rien comme pour la plupart des lois qu’on est incapables de faire appliquer, et dont certaines ont si peu de sens voire sont contre-productives.

On ne mesure pas encore combien la décision de verbaliser dans l’immédiateté de la dénonciation un « harcèlement de rue » est porteuse d’inefficacité voire de création de dislocation du lien sociale. Le ministre de l’intérieur nous annonce que les policiers pourront verbaliser immédiatement car ils seront dotés d’une tablette électronique, que verbaliseront-ils : le type qu’ils auront vu caresser une paire de fesses, le type que quelqu’un qui aura été frôlé dénoncera à force de cris, et combien de policiers seront disponibles pour cette mission ? Quel homme osera prendre le bus ou le métro si des femmes sont à l’intérieur ? N’entendons pas qu’il ne faille pas punir ces agissements, mais relèvent-ils d’une simple contravention ou relèvent-ils de comportements délictueux ? Comment les constater ? Ainsi, il y a des ministres et des secrétaires d’Etat qui parlent trop ; ils devraient méditer ces proverbes chinois : « trop de paroles tue l’action » et « à trop parler on finit par se tromper ».

Aujourd’hui, nos sociétés ont besoin de réfléchir à comment définir clairement ce qu’est le harcèlement sexuel et comment faire pour que la victime potentielle puisse le matérialiser afin de lui permettre de sortir du système « parole contre parole », comment organiser la réception de la plainte et lui opposer la dénonciation calomnieuse, comment mettre en place aujourd’hui et demain une éducation au respect de l’autre et de sa dignité ce qui comprend que l’on n’a pas le droit de taire un crime, comment « armer » les policiers et les juges… Il faut inscrire le harcèlement et les violences (d’ailleurs sexuelles ou pas) au rang de questions de société ; mais ça obligerait sans doute à délaisser l’homo économicus au profit de l’homme de sang et de chair, de l’homme social. Ca obligerait à redonner du poids social aux sciences humaines, ce que réfutait Manuel Valls lorsqu’il déclarait qu’expliquer c’était excuser.

Traiter d’une question sociale nécessite qu’on lui consacre du temps, pas un temps infini mais simplement le temps d’une réflexion qui prend en compte l’ensemble des phénomènes connexes et des conséquences (des impacts) des solutions proposées. Pour cela il faut négliger les petits intérêts médiatiques, les effets de parades des stars de la politique, du monde « militant », des stars (de tout système) et des blogueurs. Il faut, pour continuer notre apport extrême-oriental se souvenir de cette maxime chinoise : « Parler ne fait pas cuire le riz », tout en se rappelant la citation de Confucius : « En cherchant à hâter les choses, on manque le but. Et la poursuite de petits avantages fait avorter les grandes entreprises. », notamment en ce qui concerne les choses humaines où, comme l’écrivait Spinoza, il ne faut « pas rire, pas pleurer, pas détester, mais comprendre. »

[1] Faculté qui permet à l’être humain de connaître, juger et agir conformément à des principes et spécialement de bien juger et d’appliquer ce jugement à l’action. (Dictionnaire Le Grand Robert)

[2] Vaneigem R., « La Cité du Soleil », Tommaso Campanella – Fiche de lecture, Encyclopédia Universalis [en ligne], consulté le 21 octobre 2017. URL : http://www.universalis.fr/encyclopédie/la-cite-du-soleil/

Gilets Jaunes : la haine, la délation et le chœur des pleureuses.

Prologue : Que nos gouvernants puissent être touchés par la Grâce et entendre ce que disait Edward Osborne Wilson : « L’humanité ne se définit pas par ce qu’elle crée, mais par ce qu’elle choisit de ne pas détruire. »

Irai-je, après les saccages de samedi 16 rejoindre le chœur des pleureuses, celles qui ont tellement peur pour leurs biens, leur sécurité, leur tranquillité ? Aujourd’hui les bourgeois ont « chaud aux fesses » alors ils en appellent au sauvetage de la République, eux qui sont si peu républicains dans les faits de leur vie quotidienne. Laissons ça, peut‑être n’est-ce qu’une question de point de vu. Mais, les pleureuses politiques sont là ! Sous prétexte de sauver une République qu’elles contribuent chaque jour à détruire et de préserver des valeurs qu’elles bafouent à longueur de temps voici un ramassis de politiciens qui appelle au rétablissement de l’ordre, qui veut une loi dure et coercitive pour interdire les manifestations. Que ne voient-ils la colère d’un pays où 3 millions de ses habitants ne peuvent pas subvenir à leurs soins d’hygiène élémentaire, où sous prétexte d’augmenter l’allocation d’aide aux handicapés on exclue près de 100 000 d’entre eux du bénéfice de cette allocation après leur avoir refusé leur droit au logement, où on voulait imposer une taxe sur les carburants pour financer la transition énergétique mais où moins de 20% des bénéfices de la taxe vont à cette transition ! Que ne voient-ils pas que sous prétexte d’augmenter les ressources des agriculteurs on va affamer un peu plus ceux qui déjà le 15 du mois ne peuvent plus se nourrir convenablement ! Que ne voient-ils pas qu’il ne suffit pas de distribuer des poignets de cacahuètes pour calmer cette douleur, d’autant plus vive que pendant qu’ils souffrent d’autres (7% de la population et le président de la République) vont au ski, pendant qu’ils déjeunent dans des assiettes ébréchées d’autres achètent pour le Palais des services de table à des prix exorbitants tout en demandant des économies et des sacrifices aux gens les plus humbles. Je pourrais continuer la liste longtemps tant les causes de la désespérance des humbles sont nombreuses, sans compter le mépris dans lequel, politiciens et journalistes, les tiennent.

Alors, il arrive un moment où la souffrance devient d’autant plus insupportable que les espoirs d’un jour meilleur sont inexistants, pas invisibles mais inexistants. Vient la violence comme seul remède au désespoir : marche ou crève ! Chacun dira que la violence est inexcusable, qu’elle n’est la solution à rien, c’est d’ailleurs les raisons pour lesquelles le gouvernement l’a choisie pour régler cette crise sociale, mais la violence permet d’exister. Dans les situations extrêmes la violence donne un visage à celui qui souffre, rappelons‑nous ce Gilets Jaunes qui répondait à un journaliste : « s’il n’y avait pas eu de violences, auriez-vous parlé de nous ? ». Peut-être la violence du pauvre n’est-elle qu’un gasp mais durant l’instant de cette respiration désordonnée et inefficace l’être se donne l’illusion de pouvoir encore prendre son destin en main. Edgar Morin écrivait (en décembre dans £e Monde) que le mouvement des Gilets Jaunes pouvait analogiquement faire penser à ne crise de foie, et il courrait la métaphore en montrant combien les Français n’avaient plus foi dans la politique, ni sans doute dans la société, ajouterai‑je, et ne parlons pas des médias. Ont-ils d’ailleurs encore foi en l’Homme ? Les rassemblements sur les ronds‑points ont montré comment et combien des Femmes et des Hommes se sont retrouvés en construisant une Humanité, alors qu’ils vivaient et ressentaient durement l’isolement engendré par les conditions modernes de la vie ; ils se sont rassemblés, ils se sont retrouvés, ils ont recollé les morceaux de leur identité, ils se sont créé une dignité.

C’est dans cette crise de foi et dans cette nouvelle Humanité que s’origine le mouvement des Gilets Jaunes. Le gouvernement, Jupiter à sa tête, a cru calmer la crise de foi en distribuant quelques bonbons au miel, et ne veut pas reconnaître cette nouvelle Humanité qui met tellement en cause le « haut du panier » de la société. Face à cette moquerie et à ce mépris que reste-t-il aux humbles pour exister, pour ne pas perdre la face devant leurs enfants ? Seule reste la violence. Sachons entendre cet homme algérien (d’un âge certain) interviewé sur France Info ce mardi 19 mars qui racontait combien il était heureux que les jeunes manifestent aujourd’hui, qui disait : « Ils font ce que je n’ai pas eu le courage de faire jadis ». Dans la crise actuelle qui dure depuis quatre mois (du jamais vu) que reste-t-il aux humbles à part la violence pour exister aux yeux du reste de la société et pour que plus tard leurs enfants ne disent pas : « ils n’ont rien fait » !

Maintenant, chacun choisira ses responsables de la violence : le gouvernement, les nantis (je n’ose pas écrire les bourgeois) ou les élites (financiers, intellectuels, stars du show-business et journalistes). Peu importe le responsable mais, aujourd’hui, pour les pleureuses, seul est en cause le responsable de la gestion du pays, celui qui est garant du calme et de la sécurité : j’ai nommé le gouvernement. Celui-ci essaye-t-il de répondre à la crise par une analyse de la situation et par des solutions pertinentes ? Nenni, il ne répond à la violence que par la violence, certes légitime puisque c’est celle de l’Etat, encore que cette légitimité soit discutable au regard du discours qui ressasse que la violence est inexcusable. Comment peut-on trouver illégitime la violence en Turquie, en Russie et la flatter en France ? On se croirait dans une cour d’école : “ce n’est pas moi, c’est l’autre”. C’est que quand les bourgeois ont peur ils font donner de l’artillerie. Ont-ils peur de perdre leurs privilèges ? Peut-être pas, encore qu’il faudrait voir au cas par cas. Les bourgeois ont peur de perdre leur argent comme l’ont montré les pleureuses des Champs Elysées confortées par le ministre de l’économie : les violences qui mettent à mal l’économie, qui assassinent le PIB ! Alors l’Etat vient, avec une rare célérité, au secours des commerçants martyrisés alors que les sinistrés de l’Aude attendent depuis plus de six mois des aides. Que des gens perdent leur emploi, qu’ils ne mangent pas correctement, qu’ils ne puissent pas se soigner, qu’il n’y ait plus de services publics pour les recevoir, qu’on les oblige à souscrire des abonnements à internet pour faire leurs démarches alors qu’ils n’ont pas d’argent, tout cela et le reste ça n’intéresse pas le bourgeois et ça n’émeut pas les journalistes qui ne parlent que de la violence, renforçant la trouille du bourgeois. Alors le boxeur (pas celui des Gilets Jaunes mais celui de Matignon) sort les canons. Il faut exterminer les manifestants ; n’a-t-il pas déclaré sur France2 lundi 18 que l’usage des armes dites non‑létales (mais invalidantes) est une nécessité et peu importe si des gens sont blessés (on sentait dans son discours que “mort” pourrait aussi être à l’ordre du jour) après tout ils n’ont qu’à ne pas manifester. Dans cette vague autoritaire et mortifère, il est rejoint par la cohorte de ceux qui non content d’affamer les humbles. Voilà que les tenants de l’ordre appelés du doux nom de Les Républicains jouissent de voir leur proposition de loi dite « anticasseurs » devenir une loi votée à l’unissons par les perroquets enrubannés de la République en Marche. Elle est belle la République avec des individus qui ont à peu prêt autant d’humanité dans le regard qu’un régiment de cancrelats ! République, tes valeurs sont bafouées, tu es violée par ceux qui n’ont comme intelligence que ton nom galvaudé ; ils ont créé une monarchie républicaine avec ses courtisan et ses coureurs de charges (ou de fonctions) avides d’honneurs, de décorations et de compliments de la part du prince.

Pendant que les brutes s’agitent Jupiter pour donner le change enfume avec un débat qui n’en n’est pas un, un ersatz de concertation, un faux‑semblant de démocratie. Que sont des réunions noyautées par ses perroquets enrubannés et ses ministres ? Que sont-elles quand elles ne consistent qu’à laisser un court temps de parole aux gens puis, ensuite, à débiter pendant de longues minutes la propagande gouvernementale ? J’oubliai : Jupiter a la solution. Il ne sait pas quels sont les problèmes à traiter mais il arrive avec une solution, sa solution, on l’a vu à l’œuvre avec les négociateurs de l’assurance chômage. Ce mode de gouvernance, narcissique, me rappelle l phrase de Woddy Alen : « C’est bien la solution, mais quel était le problème ».  Plus sérieusement, à propos des ingénieurs, le sociologue Michel Crozier écrivait dans « La crise de l’intelligence » : « Certes, ils savent travailler et trouver des solutions mais ils sont, sauf exception et à cause de leur propension à tout traduire en ces termes, incapables de repenser la logique d’un système », avec le cas Macron on voit combien l’analyse de Michel Crozier s’applique aux « énarques », d’autant qu’il ajoute : « Promus très jeunes ils n’ont pas eu la chance de connaître l’échec et de puiser dans leurs expériences ; on retrouve ainsi dans les entreprises des problèmes identiques à ceux des cabinets ministériels. Ces mécanismes ne sont pas réservés aux ingénieurs. On les retrouve chez les financiers, les juristes et les administrateurs. » On comprend alors que lorsque ces gens croisent le chemin des bourgeois nantis qui ont tellement peur de perdre leurs maigres avantages ou ceux qui se satisfont d’un semblant de confort, il y ait une collusion des inintelligences et que la violence d’Etat, dont la prétendue légitimité permet de se dispenser de toute humanité au nom de l’Ordre, soit le recours et puisse revêtir les oripeaux de solution à une crise sociale.

Aujourd’hui, la France n’est que violence, légitime ou pas, et que haine. La France n’est plus une république une et indivisible, la France est « deux ». Jupiter a réussi la plus belle opération de clivage qui n’ait jamais existée. Il comparait, il y a quelques mois, la situation du pays à celle vécue dans les années 1930, il se trompait : il a réussi à ramener le pays au clivage de 1940‑1945. Dans cette période il y avait ceux qui résistaient au nom de l’honneur et de la liberté, et il y avait ceux peureux de la peur viscérale qui fait réclamer la protection et la sérénité et ceux peureux de voir leurs biens et leur argent engloutis qui réclament l’ordre, ceux‑là, les peureux, non contents de se soumettre ont fait vivre la France dans la délation. Voilà que nous retrouvons l’air de la délation avec un « citoyen » (mais on peut être citoyen et dépourvu d’humanité et d’honneur) qui entendant dans un train cinq pauvres bougres raconter comment ils s’étaient emparés de quelques bibelots à la suite des saccages de magasins à Paris, s’est cru obligé d’alerter la police qui s’est empressée d’interpeller les « voleurs » à leur descente du train. Triste sire, triste pays !

Voilà, d’un côté on essaie d’exister, de défendre sa peau, et de l’autre on dénonce, on frappe, on blesse et on tue (il ne faudrait pas oublier la vieille dame assassinée par une cartouche de gaz lacrymogène lancée par un policier) pendant que les chefs font du ski ou se trémoussent dans une boîte de nuit. Alors, faut-il rejoindre le camp des pleureuses ou celui des résistants ? Mais, les Gilets Jaunes vont finir non pas par rentrer chez eux mais n’en plus sortir effrayés des conséquences de manifester et du risque d’être molesté, blessé ou tué par les sbires du ministre de l’intérieur. Certains ont déjà déserté, comme une des plus célèbres Gilets Jaunes sans doute assurées d’une place sur une liste électorale. Que restera-t-il : une France divisée par la haine où plus personne n’osera bouger. Jupiter aura gagné : il sera de fait Imperator, blet mais Imperator jusqu’au jour inévitable où un nouveau mouvement social le déboulonnera.

Me revient le chant des Partisans que nous apprenions à l’école, de mon temps, il y a 60 ans, quand la France se souvenait des combats de ses Mères et de ses Pères :

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ?

Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme.

Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes.

Montez de la mine, descendez des collines, camarades !

Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades.

Ohé, les tueurs à la balle et au couteau, tuez vite !

Ohé, saboteur, attention à ton fardeau : dynamite…

Macron instrumentalise l’antisémitisme.

Heureusement que Alain Finkielkraut est passé devant des manifestants le 16 février dernier. Cherchait-il la provocation comme semble-t-il il aime le faire ? Peu importe, les insultes dont il a été l’objet sont intolérables comme le furent celles lancées par la Ligue de Défense Juive à l’encontre de Jean-Luc Mélenchon le 28 mars 2018 lors de la marche en souvenir de Mireille Knoll. Là, nous relevons une action à géométrie variable pour les procureurs macroniens : le Parquet de Paris ouvre une enquête alors qu’il n’y a pas eu de plainte de la part de Monsieur Finkielkraut alors que dans le cas « Mélenchon » ce fut le silence, mais Alain Finkielkraut n’est pas un opposant politique de Monsieur Macron quant bien même seraient-ils en désaccord. Alors, en cette période de crise pour la monarchie macronienne ce n’était pas le cas en mars 2018 tout semble bon pour faire croire que la France est unie, qu’elle fait bloc, notamment derrière son « monarque », alors que depuis le mois de novembre nous ne voyons que de l’éclatement, du clivage, de la haine. Monsieur Macron, comme François Hollande en 2015, a été dans l’obligation de se saisir de cet évènement et de s’adresser à la société, en jouant sur l’émotion qu’un tel évènement suscite, comme le Père protecteur, comme le garant des valeurs morales de la République aurait le devoir de le faire… Toutefois les insultes adressées à Alain Finkielkraut ne sont pas clairement antisémites : « Grosse merde sioniste », « nous sommes le peuple », « la France elle est à nous ». Pourquoi les qualifier d’antisémites comme le fait la revue L’Arche sur son site : « Les violentes injures antisémites lancées samedi par des « gilets jaunes » contre le philosophe Alain Finkielkraut ont suscité ce week-end une vague de condamnations, avant des rassemblements mardi à Paris et Lyon contre l’antisémitisme, à l’appel de 14 partis politiques. »

Dans un pays où l’antisémitisme peut être vu comme une sorte d’hérédité sociale mais masqué par le sceau de maladie honteuse qu’il est, personne ne s’avoue antisémite mis à part quelques fous. Pourtant les antisémites -à tous les degrés de la connerie et de la certitude sont nombreux et souvent pas là où on le croit. Cette fois ce ne sont pas des insultes avec un vocabulaire clairement antisémite qui ont été proférées, Alain Finkielkraut a été traité de sioniste. Alors, faute d’insultes clairement antisémites Emmanuel Macron vint nous expliquer que l’antisionisme est désormais une forme moderne ou modernisée de l’antisémitisme, avant lui, en 2016 au banquet du CRIF, Manuel Valls avait fait de même comme le rapporte et le commente la revue L’Arche : « Il y a l’antisémitisme et il y a l’antisionisme, c’est-à-dire tout simplement le synonyme de l’antisémitisme et de la haine d’Israël », a-t-il déclaré, soulignant la frontière ultra ténue entre la détestation d’Israël à l’hostilité aux Français juifs : « En France, particulièrement à l’extrême gauche, mais pas seulement, Israël est souvent soumis à une grille de lecture déformante et injuste. » S’agit-il d’une confusion sémantique bien arrangeante ? Sionisme n’est pas synonyme d’antisémitisme, ou alors comment comprendre les propos d’Alain Finkielkraut dans le Figaro où à la question « Etes-vous sioniste ? » il répondait : « Si je l’étais, je vivrais en Israël. Puisque le projet sioniste fait de l’État Hébreu le destin unique du peuple juif. Je crois qu’il peut y avoir des Juifs en diaspora. », plus loin il ajoutait : « Je suis un intellectuel juif, certes, je ne renie pas cette identité, mais pas exclusivement. » Que comprendre ?

Aujourd’hui il est admis qu’être antisioniste c’est être antisémite, plus exactement que l’antisionisme serait la forme moderne de l’antisémitisme. Le sionisme c’est un mouvement politique et religieux né d’une nostalgie permanente dans les consciences juives depuis l’exil et la dispersion, ce mouvement a pris une vigueur particulière, et légitime, au 19ème siècle en raison de l’antisémitisme russe et polonais, l’affaire Dreyfus a bien entendu renforcé ce mouvement. Donc être antisioniste ce serait s’opposer à ce mouvement politique et religieux mais pas aux juifs en tant que personnes ; c’est la thèse que soutient le journaliste et historien Dominique Vidal dans son livre paru le 1er février 2018 dont la présentation dit : « Le 16 juillet 2017, Emmanuel Macron s’apprête à terminer son discours lors de la commémoration du 75e anniversaire de la rafle du Vél’ d’hiv’. Et soudain, se tournant vers Benyamin Netanyahou, qu’il a appelé « cher Bibi », il lance : « Nous ne céderons rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme. » Jamais un chef de l’État n’avait commis une telle erreur historique doublée d’une telle faute politique. Voilà ce que ce livre entend démontrer, sur un mode non polémique et pédagogique en traitant successivement de l’histoire du sionisme, de la diversité de l’antisionisme, de l’antisémitisme hier et aujourd’hui, enfin de la politique proche-orientale de la France. » Comme rien n’est simple dans notre bas monde les thèses s’opposent plus qu’elles ne se complètent et il faut remonter aux années 1970 1980 pour voir l’antisionisme recouvrir, pour certains, l’antisémitisme jusqu’à devenir quasiment une chose unique qu’évoque Emmanuel Macron.

Dans les années 1960 l’antisémitisme étant, depuis le nazisme, teinté d’encore plus d’ignominie que son essence lui en faisait porter, devenu impossible à montrer, les antisémites auraient, en quelque sorte, inventé l’antisionisme que le Centre Nationale de Ressources Textuelles et Lexicale (CNRS) définit de la façon suivante : « L’antisémitisme est l’expression consacrée pour désigner exclusivement la haine des juifs à travers les siècles. Les années 60 ont forgé un autre mot pour désigner une forme déguisée de cette haine gratuite : l’antisionisme. » L’article de Yohanan Manor , L’antisionisme, paru en 1984 dans la Revue française de science politique, apporte des éclairages forts sur cette conceptualisation de l’évolution de la représentation langagière de l’antisémitisme : « L’antisémitisme a changé de forme depuis la seconde guerre mondiale. Il a perdu une partie des caractéristiques de l’antisémitisme moderne qui cherchait à priver les Juifs des droits civiques que leur avait reconnus l’Etat national moderne. Ce n’est plus cet antisémitisme virulent et brutal qui, ouvertement par des moyens officiels et légaux, cherchait à saper la position des Juifs, violer leurs droits, confisquer leurs biens et menacer leur existence. Ce n’est plus l’antisémitisme justifié par une idéologie à fondement social ou raciste. » Ce changement intervient dans un mouvement social que relate Yohanan Manor : « Depuis 1946 l’IFOP interroge par sondages les Français pour savoir s’ils considèrent que les Juifs sont des Français comme les autres. La progression régulière des réponses positives à cette question peut être interprétée comme une baisse notable des préjugés à l’égard des Juifs : 37% en 1946, 60% en 1966, 65ù en 1967, 83% en 1978, 87% en 1980. » […] Toutefois depuis quelque temps un changement notable est survenu Au lieu du mouvement en dents de scie d’explosions sporadiques, d’incidents sur fond antisémitisme latent, on enregistre un peu partout dans le monde occidental, depuis le milieu des années 1970, un accroissement régulier de ces incidents. » Manor parle alors « d’un antisémitisme sans idéologie antisémite » et d’une « nouvelle idéologie antijuive » à propos de laquelle il écrit : « Pourtant on se refuse souvent encore qualifier ces développements d’antisémitisme. Certains inclinent à n’y voir que manœuvre destinée à ressusciter les conditions d’un large front démocratique, à l’image du front antifascite des années 1930, dont un des éléments de cohésion était la lutte contre l’antisémitisme. D’autres en minimisent la portée, ne voulant y voir qu’une des retombées du conflit moyen oriental, et s’agrippent à de laborieux distingos entre antisionisme et antisémitisme. On a souvent du mal à trouver quelque cohérence dans un phénomène aux tendances aussi déroutantes et ne s’appuyant pas, semble-t-il, sur une idéologie tendant à le justifier. » Toutefois il justifie le rapprochement de l’antisémitisme et de l’antisionisme par le refus de certains à reconnaître aux Juifs le droit à un « territoire », à un Etat indépendant : « De ce point de vue l’antisionisme traduit-il une démarche discriminatoire au même titre que l’antisémitisme. Il semble que tel soit effectivement le cas En effet une telle démarche n’est pas conforme au principe quasi universellement partagé de l’auto détermination des peuples. […] Enfin tous les Juifs qu’ils soient sionistes non sionistes ou antisionistes seront englobés dans la réprobation de l’Etat juif notre sens est alors que l’antisionisme versera dans l’antisémitisme. » C’est cette thèse que reprend le philosophe André Targuief en y ajoutant l’existence d’une idéologie fondatrice : « Quant à l’idéologie propre à cette grande vague judéophobe, elle est centrée sur la diabolisation d’Israël et l’amalgame qui va de pair entre « Juifs », « Israéliens », « sionistes » et « racistes », voire « nazis ». Le mythe répulsif du crime rituel est réinvesti dans l’image intrinsèquement négative de Tsahal comme armée tueuse d’enfants palestiniens, ainsi que dans la construction d’un Sharon comme « boucher » et vampire, assoiffé de sang arabe ou musulman. Voilà qui suffit à entretenir une haine illimitée. »

Que des antisémites se cachent derrière l’antisionisme ne fait aucun doute tout comme, toutes proportions gardées, les opposants aux lois visant à restreindre la consommation de tabac se réfugient derrière les quelques fumeurs qui échappent au cancer, mais il y a aussi des antimusulmans qui se dissimulent derrière la montée du salafisme ou le port du « foulard ». Finalement qu’est-ce aujourd’hui l’antisionisme, ce concept ne sert-il pas à masquer autant qu’à dire des choses diverses voire antagoniques : l’antisémitisme, le refus du sionisme, la critique de la politique de l’Etat d’Israël ? Le rôle du politique, des médias sans doute aussi, est alors d’éclairer les citoyens plutôt que de propager une conception critiquable parce que réductionniste et en tout cas pas universelle. Ce n’est pas ce qu’a fait Monsieur Macron sans doute trop heureux de pouvoir se saisir de cet incident et des actions de réprobation mises en œuvre par les partis politiques, ils sont dès lors coupables d’entretenir la confusion et d’instrumentaliser, une fois encore, une fois de plus, l’émotion. Mais, comme l’écrivait Albert Camus à « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. », une loi définissant l’antisionisme « acceptable » nommerait-elle correctement les choses ou limiterait-elle, outre la liberté d’expression, la possibilité de penser les choses ?

Ainsi, au lieu de tenter de comprendre les sources de l’antisémitisme, comme c’est l’habitude dans notre pays on va du côté de la coercition, de l’autorité punitive comme le réclamait Sylvain Maillard, tellement en quête de notoriété, qui proposait de pénaliser « l’antisionisme ». Provisoirement Monsieur Macron avait rejeté cette proposition qui disait-il pose un certain nombre de problèmes mais, rattrapé par la profanation d’un cimetière juif, il s’est engagé mardi 19 février à agir, légiférer et « punir » : « Ceux qui ont fait ça ne sont pas dignes de la République et elle les punira », suivant en ça le Premier Ministre qui souhaite qu’une loi pour punir les « paroles haineuses en ligne » soit votée avant l’été. La plupart des partis politiques sont sur cette ligne autoritaire. A moins d’avoir une hauteur de vue et une stature politique comme un Charles de Gaulle ou un Winston Churchill avaient, comment nos politiciens actuels pourraient ne pas céder aux appels des communautés du style de celui de Sacha Ghozlan, président de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), dans une tribune au « Monde » , qui estime que les Français juifs ne veulent plus des paroles de compassion ou de soutien, ils exigent des actes concrets dans la lutte contre l’antisémitisme, appelant « Ce gouvernement doit déclarer un état d’urgence de l’antisémitisme ». On passera sur toutes les déclarations du monde de la bien-pensance opportuniste comme sur les appels larmoyants de François Hollande ou ceux tonitruants de Nicolas Sarkosy, tous ont une même et double caractéristique : être opportunistes, ressasser les mêmes propositions et demander à ce que soit fait ce qu’ils n’ont pas fait. Déjà en d’avril 2002, Jacques Chirac déclarait : « Lorsqu’un Juif est agressé, c’est la France qui est agressée. » Etait ce autre chose qu’une déclaration de principe que le président Chirac répéta lors d’un discours solennellement prononcé le 8 juillet 2004 au Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire), lieu hautement symbolique ? Il faut lutter contre l’antisémitisme mais comme pour toute maladie on ne peut pas espérer l’éradiquer si on s’écarte de la connaissance de ses causes et leur traitement.

Ne pas prendre ne compte ce que sont les causes, toutes les causes anciennes et actuelles, de l’antisémitisme nous condamne à l’inefficacité. Pire, aujourd’hui en se confortant sur la théorie de la fusion entre antisionisme et antisémitisme nous prenons le risque d’amalgames excluants. Il semblerait que Monsieur Macron ne veuille pas punir l’antisionisme ce qui est incohérent avec la déclaration dans laquelle il confondait dans un même mouvement antisionisme et antisémitisme mais c’est en pleine conformité avec celle où il disait que punir l’antisionisme ça poserait d’autres problèmes, car l’antisionisme c’est aussi une opinion comme l’écrit Dominique Vidal : « l’antisémitisme est un délit, tandis que l’antisionisme est une opinion politique, que chacun est libre d’approuver ou non. », de plus souvent on considère comme antisioniste, par une extension malheureuse, toute critique de la politique de l’Etat d’Israël. Outre la discussion autour du fait d’opinion, faut-il encore une loi alors que déjà la loi du 1er juillet 1972 définit le racisme comme toute discrimination, haine ou violence à l’encontre d’un individu ou d’un groupe d’individus en raison de leur origine, appartenance ou non-appartenance un groupe ethnique, national, racial ou religieux, et sanctionne les actes qui ne respecteraient pas ce respect dû à chacun et qu’existent des lois sanctionnant l’injure et la diffamation ? Les insultes à l’encontre d’Alain Finkielkraut relèvent du cadre existant de la loi, c’est d’ailleurs à ce titre que le Procureur a ouvert une enquête. Trop de lois tue la loi, mais c’est une maladie du monde politique moderne que de « pondre » des lois, plus que les poules pondent des œufs, pour résoudre les problèmes ou plus souvent pour masquer leur échec ou leur incompétence. Ce n’est peut-être pas le cas de Monsieur Macron encore qu’à l’aulne du Mouvement des Gilets Jaunes, surtout de sa durée, nous pouvons nous interroger au moins sur l’échec de sa stratégie ; aussi, l’aubaine était bonne pour lui qui lui permettrait de dévier le regard des citoyens par médias entreposés vers cette peste sociale qui n’en finit pas (peut-être parce qu’elle ne dérange pas autant qu’on pourrait le penser voire elle arrangerait certains) et ainsi amener l’opinion à se détourner de la crise sociale, de l’affaire Benalla (entre autres problèmes d’aujourd’hui) et d’amener l’opinion à considérer que la Gilets Jaunes ne sont qu’un groupuscule malfaisant. Que n’a-t-on entendu comme critiques des Gilets Jaunes lors du rassemblement du 19 février place de la République à Paris ? Ce rassemblement était une initiative du Parti Socialiste plus mort que moribond qui espère se « refaire une santé » ; comble de l’instrumentalisation de l’antisémitisme alors que tous les partis étaient invités à rejoindre le mouvement, le secrétaire national du PS, Olivier Faure, en a exclu le Rassemblement National qui pourtant représentait un nombre remarquablement élevé d’électeurs lors de l’élection présidentielle de 2017, Marine Le Pen était face à Emmanuel Macron au deuxième tour alors que le PS n’avait obtenu que 6% de voix au premier tour.

Jouant sur l’émotion, sans doute plus que sur la raison, les politiciens instrumentalisent depuis des décennies l’antisémitisme d’une façon disproportionnée par rapport à d’autres causes. A l’appel du NPA et d’associations antiracistes, il y a eu un rassemblement alternatif à celui de République que Libération relate : « Madjid Messaoudene, conseiller municipal (Front de gauche) à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), annonce la couleur. « Il y a une flambée des actes antisémites : il fallait donc marquer le coup en les dénonçant fermement ce soir, insiste-t-il. J’ai d’ailleurs tout de suite condamné la façon dont Alain Finkielkraut a été alpagué samedi par des gilets jaunes. Mais il ne faut pas oublier les autres discriminations. » En ce sens, le Séquano-Dionysien rejoint les centaines de personnes attroupées place Jean-Ferrat, dans le XXe arrondissement de Paris, « contre l’antisémitisme et son instrumentalisation ». »

On ne peut espérer sinon éradiquer du moins étouffer l’antisémitisme qu’en évitant de construire et de propager les amalgames fumeux qui rétrécissent les champs de pensées et vouent aux gémonies des opinions honnêtes, qu’en acceptant de regarder en face ce que sont les causes de l’antisémitisme qu’elles appartiennent au quidam mais aussi aux Juifs eux-mêmes, qu’elles soient anciennes ou actuelles, qu’en renonçant à en appeler sans cesse à l’émotion et qu’en ne « particularisant » plus l’histoire. Nous sommes, notamment du fait de la mondialisation culturelle et de l’information dans une ère où plus que l’histoire de telle ou telle nation, tel ou tel pays ou telle ou telle population, c’est l’histoire de l’humanité, l’histoire globale qui doit être enseignée ; dans une tribune publiée dans £e Monde un professeur suggérait que la lutte contre l’antisémitisme passerait par l’enseignement de l’histoire du Peuple Juif, que serait un tel enseignement disjoint de celui de la civilisation arabe, de l’histoire et de la géopolitique du Moyen-Orient ? Au-delà de l’histoire il y a le quotidien qui devrait obliger à l’enseignement du respect des personnes et de leur dignité.

L’antisémitisme est une horreur absolue, pas pire que d’autres mais comme tous les racismes et toutes les formes de discriminations. Je ne pense pas qu’on puisse si facilement qu’on le fait dissocier les formes de manque de respect dû personnes et à leur dignité ; contrairement à ce qu’écrit Edwy Plenel je ne pense pas que l’antisémitisme soit le noyau dur du racisme. L’antisémitisme est avec les autres formes de discriminations une même abomination qui provient de la particularisation et de la singularisassions des situations et de personnes, seules ou en groupe, qui conduisent à la stigmatisation et au rejet de l’autre amenant de facto à trouver des excuses à ne pas faire, à ne faire que pour un tel ou pour tel problème pris dans ses effets plus que dans son essence et donc à instrumentaliser à des fins politiciennes électoralistes voire clientélistes. Fondamentalement y a-t-il plus d’indignité à peindre des croix gammées sur le portrait de Simone Veil (on pourrait se demander s’il n’y avait pas meilleure place pour lui rendre hommage) qu’à ne pas mettre en œuvre l’accessibilité en faveur des personnes handicapées prévues par la loi de 2005, le ministre du logement et Monsieur Macron qui ont effacé que la totalité des appartements désormais construits soient accessibles ne sont-ils pas aussi abjectes que les crétins qui ont peint la boîte aux lettres, pour paraphraser Edwy Plenel, en agissant ainsi n’instaurent-ils pas une « hiérarchie des humanités »?

A travers l’incident, extrêmement grave des insultes à l’encontre d’Alain Finkielkraut, une fois encore on instrumentalise l’antisémitisme, et on le fait autant chez les politiciens que dans les médias au risque d’affaiblir la cause défendue et d’être inefficace, comme l’écrit Edwy Plenel (Médiapart le 19 février) : « Toute instrumentalisation politicienne de cette cause suprême l’affaiblit, au risque de la discréditer. », et sans doute renforcer la cause opposée, les rancœurs et les haines.