Réforme des retraites, enfumage et médias.

Comment peut-on croire que le bon peuple va adhérer à un projet de réforme des retraites sans que les tenants et aboutissants ainsi que les composantes détaillées ne lui aient été communiqués ? Le gouvernement à la suite du discours de Macron pendant sa campagne n’argumente son projet que sur deux points : l’universalité et l’épargne par points.

Les médias, et bon nombre d’éditorialistes des chaînes de télévision, en particuliers celles du service public et BFMTV, acquis au discours macronien ne questionnent pas « le point » : comment sera-t-il acquis, combien « rapportera-t-il », qui fixera la règle acquisition-rapport ? Dans une réunion récente à Poitiers Jean-Paul Delevoye a indiqué que l’acquisition se ferait sur la base de 1 point pour 10€ cotisés et que la restitution se ferait sur la base de 0,55€ le point. Cependant il ajoutait que rien n’est fixé, tout en garantissant que la loi garantirait la valeur du point qui serait fixé paritairement par les partenaires sociaux mais in fine la valeur serait soumise au vote des parlementaires. Donc, si le président de la république décide de baisser la valeur du point il le peut par l’intermédiaire d’une majorité qui lui est acquise et soumise. N’est-il pas du devoir moral (déontologique ou éthique) des journalistes d’éclairer l’opinion sur un élément aussi essentiel de la réforme ?

On voit à travers cet exemple comment les journalistes de ces médias manipulent l’opinion pour qu’elle adhère au plan macronien : pas de mise en discussion des différents éléments de la réforme, interviews en micro-trottoir très majoritairement de personnes favorables à une réforme dont elles seraient bien incapables d’en dire le fondement et les répercussions comme ce reportage samedi 7 décembre au JT de 20h sur France2. Je laisse aux spécialistes de la communication et aux sociologues le soin d’analyser le contenu des réponses des retraités de la Côte d’Azur interrogés dans ce reportage. Et, ce matin lundi 9, sur France Info on nous annonce que des ministres sont chargés de discréditer la CGT, notamment l’ineffable Djibari qui accuse le syndicat de n’assister à aucune réunion et de « faire de la politique », on pourrait s’attendre à ce que les journalistes enquêtent et nous disent la réalité de la situation, mais non, loin de ce travail honnête une journaliste parlant des blocages de dépôts de bus nous dit que ce sont des syndicalistes qui organisent ces blocages « notamment ceux de la CGT » !

Dans la même ligne il faut souligner la forte propension de ces médias pour interroger les salariés des transports (SNCF et RATP) qui bien entendu parlent des problèmes qui leur sont spécifiques. En même temps ces journalistes oublient de signaler que les finances publiques comblent très largement le déficit de la caisse de retraite des agriculteurs. Non satisfaits de leurs oublis ces journalistes donnent dans le fake-new ou plutôt dans le bullshit : pas faux, mais pas totalement vrai. Récemment, à propos des enseignants, sur France2 on indiquait que pour les fonctionnaires les primes représentent 20 % de leur revenu ; mais comment peut-on se satisfaire de cela qui cache une disparité énorme ? Un professeur des écoles ne perçoit qu’à peine 4 % de prime (en moyenne notamment si on exerce en zone sensible ou pas), un fonctionnaire de catégorie C, c’est-à-dire les plus petits salaires, n’a la plupart des fois même pas 4 % de prime, ce qui est bien différent des primes des Hauts Fonctionnaires… En n’appuyant leur démonstration que sur ce système de bullshit les journalistes sont bien là dans une manœuvre évidente pour montrer qu’il existe bien des « privilégiés » et ce faisant ces mêmes journalistes manifestent ainsi un soutien inconditionnel au gouvernement.

De toute évidence ces médias et ces journalistes sont le bras armé de la propagande gouvernementale. Ils le sont tellement qu’ils ne posent même pas la question du futur maintien de certains régimes spéciaux comme pour les militaires et les policiers. Qu’est-ce qui justifie que ces deux catégories bénéficient d’avantages dont les sapeurs-pompiers et le personnel hospitalier seront exclus ? Pas plus que les journalistes ne réagissent aux déclarations de Darmanin lorsqu’il annonce que la hausse de compensation des cotisations des agriculteurs sera compensée par une baisse de leur CSG ; on s’attend à ce que soient questionnées les conséquences sur l’assurance maladie de ce cadeau fiscal.

Donc le nouveau système de retraite n’aura rien d’universel. À ceux qui bénéficieront des avantages d’un régime particulier par compensation (baisse de la CSG, moindre cotisation pour la part de revenu supérieur à 10000 €…) je vais rappeler un conte indien[1] qui raconte l’histoire d’un roi dont la mère avant de mourir souhaitait une dernière fois déguster des mangues. Ce n’était pas la saison alors le roi dépêcha des messagers qui revinrent trop tard. Inquiet que son fantôme vienne le tourmenter, il demanda conseil aux prêtres qui lui suggérèrent qu’il leur donnât une mangue d’or à chacun en remplacement afin de satisfaire à l’offrande. Les prêtres s’en furent, chacun portant sa mangue d’or, et passèrent devant la maison du clown Tenali Rama qui tenait des barres de fers rougies au feu en leur extrémité. Il interpella les prêtres : « Saviez-vous que chaque prêtre marqué par ces fers deux fois ou trois fois recevra deux ou trois mangues d’or ? » Lorsque les prêtres qui avaient accepté d’être marqués au fer demandèrent au roi des mangues supplémentaires celui-ci s’emporta et alla quérir le bouffon qui s’expliqua : « Quand ma mère était souffrante le docteur me dit de chauffer des fers et de les placer sur ses articulations douloureuses, mais je n’ai pu le faire avant son décès. Alors j’ai suivi votre exemple face à la crainte que l’esprit de ma mère ne vienne me tourmenter. » Chacun, notamment les agriculteurs, interprétera cette histoire à l’aune des cadeaux que le prince Jupiter leur fera pour garantir sa propre quiétude.

Incroyable comme ce système universel non seulement ne le sera pas mais à quel point il opposera les Français entre eux. Sous prétexte de réduire les inégalités il va augmenter les injustices et précipiter vers une retraite par capitalisation quand Jupiter aura, comme en Suède, montré que le système ne fonctionne pas bien. Sans doute est-ce pour cette raison que Macron a choisi Delevoye, conseiller de l’institut des assurances, pour conduire ce projet : un projet qui vise à rendre inopérant la retraite par répartition pour diriger les gens vers les assurances privées. C’est là une stratégie toute macronienne : rendre inefficace pour imposer ce qu’il a choisi. C’est ce qu’il fallait entendre quand il s’égosillait à dire « Je veux transformer la France ! », or transformer ce n’est pas améliorer par réforme, transformer c’est faire passer d’une forme à une autre ; ainsi il ne s’agit pas pour lui d’améliorer le système de retraite par répartition mais de le remplacer progressivement par un système par capitalisation. Pour qu’une transformation soit bien accueillie, il ne faut pas utiliser les outils du passé, il faut sans doute se déconnecter du passé pour s’inscrire dans un projet, ici un projet de société, nouveau. Ce projet nouveau Macron ne l’a pas, ne l’a jamais eu, son seul projet est ultralibéral au sens des sciences économiques basiques et vieillottes qui négligent le facteur humain ; sans doute faut-il voir ici ce qui a permis de construire une image de « président des riches ». Son image de « disrupteur » est exacte mais il n’est pas certain que la disruption puisse s’appliquer à la politique, un pays ce n’est pas un start-up. Il aurait dû savoir qu’on ne construit pas une unité sociétale en distribuant quelques miettes aux plus pauvres au détriment des moins riches et en préservant les plus riches. Il aurait dû savoir qu’on ne construit pas une unité sociétale en méprisant les gens et en rejetant les « corps intermédiaires » qui ne sont, si on me permet l’expression, qu’un prolongement des gens, des citoyens.

Alors, à Jupiter, mais il est trop narcissique pour entendre cette leçon, et à ses sbires, trop infatués et soumis pour en comprendre les subtilités, je livrerai ce conte chinois[2] : « Le Souverain Jaune évoluait librement au nord de l’Eau Rouge, il s’éleva sur les collines des monts Kulun et regarda vers le sud. Sur le chemin du retour, il perdit sa perle obscure. Il demanda successivement à Intelligence, à Vue Perçante et à Analyses de la chercher sans qu’ils la trouvassent. Il dépêcha alors Oubli des Images qui la découvrir. « Étrange que ce soit Oubli des Images qui l’ait trouvée. » Remarqua le souverain. » La puissance s’acquiert et se maintient ni par des signes extérieurs, comme la perle du conte, de pseudo-débats ou un autoritarisme forcené, ni par l’étalage d’un savoir qui imposerait une vérité ; la puissance s’acquiert en oubliant toute intention de puissance et en écoutant les autres, ça s’appelle alors de la légitimité et de l’autorité au sens moral. Dans le cas présent et en matière de gestion politique la légitimité se construit en écoutant les Autres, surtout ceux qui n’ont pas adhéré au programme électoral et qui étaient bien plus nombreux que ceux qui ont voté pour E. Macron en mai 2017. C’est là un paradoxe mais aussi une perversité du système électoral français qui peut transformer une minorité en majorité, et l’on s’étonnera que les citoyens se détournent des élections ; un tel système ne peut qu’alimenter le « voter ça ne sert à rien ».


[1] A.Goreau Ponceaud, E. Ponceaud Goreau, Mythologie indienne et connerie d’aujourd’hui, in Histoire universelle de la connerie, ed Sciences Humaines.

[2] S. Feuillas, Que faire de notre bêtise ? Réflexions sur l’idiotie en Chine ancienne, in Histoire universelle de la connerie, ed Sciences Humaines.

Gilets Jaunes, Macron et stratégie de la peur

Si la violence n’est pas excusable, elle peut toujours être expliquée et n’apparaît jamais sans raison. Ces causes peuvent être rationnelles ou irrationnelles, si elles ne sont pas toujours visibles elles sont discernables pour peu qu’on veuille bien y réfléchir, qu’il s’agisse de la violence des Gilets Jaunes ou de celle de la police.

La violence de certains des Gilets Jaunes est aussi rationnelle qu’irrationnelle, tout dépend du point à partir duquel on la regarde. Lorsque la parole ne porte pas, lorsqu’on n’est pas entendu, lorsqu’on subit des violences et qu’il faut faire face au mépris que reste-t-il à part la violence ? On comprendra que cette violence a une origine rationnelle comme pouvait l’être celle des anarchistes du 19ème siècle qui elle, reposant sur une base idéologique forte, ne répondait pas, bien évidemment, à la même « raison ». C’est cette rationalité qui est l’irrationnel, quand la raison n’aboutit à rien reste la déraison ; chez les Gilets Jaunes on perçoit plus de réactions à une situation alors que chez les anarchistes l’idéologie conduisait à la violence par un choix pensé. Je vois dans ces deux manifestations de violence deux analogies qui m’ont amené à les mettre en miroir. D’abord le fait que leur parole n’était pas entendue et la réponse que l’État donnait insuffisante ou insatisfaisante.

Quoi qu’il en soit la violence issue de mouvements sociaux amène toujours une réponse de l’État et c’est moins sur la légitimité de la réponse vis-à-vis des Gilets Jaunes qu’il faut s’interroger aujourd’hui que sur la forme qu’a prise cette réponse. À cette violence l’État répond aujourd’hui comme il répondit aux attentats anarchistes : par la violence. Les Gilets Jaunes dans leurs demandes comme les anarchistes dans leur idéologie sont montrés comme des agents de destruction de l’ordre établi et comme mettant en péril les privilèges des classes « bourgeoises », plutôt que « bourgeois » peut-être pourrait-on évoquer « les possédants » qui donne une vue plus large ; effectivement un couple d’employés au revenu moyen ou un petit commerçant ne peuvent pas être, par rapport à l’imaginaire habituel, qualifiés de « bourgeois » au sens classique mais rentrent bien dans la catégorie des « possédants » parce qu’ils sont souvent propriétaires et qu’ils sont amplement installés dans la société de consommation et de loisir. Ceux‑là exigent que l’État les protège, eux et leurs « biens », donc protège leurs privilèges. Les Gilets Jaunes sont vus par la majeure partie des « classes moyennes » (les « possédants », bien évidemment aussi par les plus riches de Français, comme des agents d’un péril qui pourraient remettre en cause leurs privilèges. On retrouve bien cela dans le discours de représentants des petites entreprises et des commerçants, ceux-là qui par ailleurs seront bénéficiaires des allègements de charges sociales sur les salaires décidées suite à l’action des Gilets Jaunes. Là s’arrête l’analogie entre le mouvement anarchiste et celui des Gilets Jaunes ; si le premier manifestait bien la volonté de renverser l’ordre établi et plus particulièrement l’État tel qu’il existait, chez les Gilets Jaunes on est moins dans cette dimension politique (même si elle existe sourdement) que dans une volonté de revendications sociales qui peuvent se synthétiser par une demande d’augmentation du pouvoir d’achat et d’une revitalisation des zones désertées par les services de l’État et par les commerces.

Comment dans une République qui se veut démocratique, mettre en avant que l’État aille défendre les intérêts des privilégiés contre ceux des déshérités, contre ceux qui ne retirent aucun ou trop peu de bienfait de l’évolution de la société voire en sont victimes ? Comment un président de la République auquel colle, comme le sparadrap sur la chaussure du capitaine Haddock, l’étiquette suivant laquelle il serait le président des riches, comment, en termes d’images et de communication, pourrait-il mettre en avant qu’il ne défendrait que « les possédants » ? Le gouvernement évoque alors la défense de la République notamment après les incidents de l’Arc de Triomphe dont la salle d’exposition fut dégradée et une copie d’un buste de Marianne brisé : la République est attaquée entendra-t-on de toutes parts, et on sortit les anciens combattants tels des oriflammes ! On comprendra que se puisse avoir été le cas au regard de la déclaration de Gautier, un anarchiste, lors de son procès[1] : « J’entends que je ne crois pas que l’émancipation du prolétariat puisse s’accomplir autrement que par la force insurrectionnelle. C’est déplorable sans doute, et je suis le premier à le déplorer, mais c’est ainsi. » Peut-on le croire s’agissant des Gilets Jaunes ? Il n’était apparu à personne en 2018 que les Gilets Jaunes s’attaquaient à la République, même la rébellion face aux forces de l’ordre ne peut pas être considérée comme une atteinte à la République sinon comme faudrait‑il considérer nos pères et mères qui résistèrent violemment aux forces vichystes en 1940, sans parler de la répression souvent sanglante de mouvements sociaux au 20ème siècle. Le gouvernement dont toute l’action est orientée par et vers la satisfaction et la confortation du monde de la finance et en faveur de la « mondialisation » dont Macron ne cesse de vanter les mérites et dont il dit qu’on n’y peut rien modifier, devait adopter une stratégie visant à discréditer le mouvement des Gilets Jaunes et placer sa stratégie sur la défense des valeurs de la République. Le pouvoir dispose alors de trois armes : la propagande, la loi et la police.

La première : la propagande comprend deux volets. Le premier consista à montrer que les Gilets Jaunes avaient comme objectifs la destruction de la République, j’y reviendrais lorsque j’évoquerai la police et les violences policières. Le second volet de la propagande gouvernementale fut tardivement mis en œuvre puisqu’il fallut attendre le 10 décembre, alors que le mouvement avait débuté le 17 novembre, pour qu’elle connaisse un début de commencement. Dans un premier temps, comme l’anecdote qu’on prête à Marie-Antoinette : « puisqu’il n’y a plus de pain qu’on leur donne de la brioche » il s’est agi de distribuer quelques « biscuits ». Il fallait donner à voir que le pouvoir avait entendu et qu’il sait être généreux nonobstant « le pognon de dingue » dépensé pour lutter contre la pauvreté. La brioche avait un goût amer. D’abord « la brioche » n’apaisa guère la faim, ensuite elle ne fut qu’un cache-misère. Qui, à part les affidés du gouvernement, a pu croire à la fable des 10 milliards (17 disent certains) débloqués par Emmanuel Macron ? Une bonne partie de cette somme n’était pas un cadeau, elle était le fait de l’augmentation réglementaire du SMIC, et d’autres semblaient trop provisoires et aléatoires, certaines étaient le fait du bon vouloir des entreprises, certains furent laissés de côté par ces mesures, surtout cette annonce ressemblait trop à de l’aumône avec son caractère conjoncturel, éphémère et signifiant de mépris et d’indignité pour que ce soit accepté. Seuls les « possédants » s’en satisfaisaient même si ce sont eux qui payent, et ils ne comprirent pas, comme ils n’avaient pas compris les raisons du mouvement, que les « pauvres » ne savent pas s’en contenter. Depuis il ne fut pas un jour sans que les députés LREM ne viennent sur les plateaux de télévision et devant les micros des radios chanter la chanson à la gloire d’un gouvernement qui débloquait tellement de « pognon de dingue », il n’y eut pas de journalistes pour démonter cette aumône notamment en rappelant qu’une grande partie venait de l’augmentation automatique, parce que réglementaire, du SMIC. Il s’agissait de montrer que les « vilains » Gilets Jaunes en ne se contentant pas de l’aumône présidentielle sont d’horribles voyous qui n’ont comme objectifs que la remise en cause de l’ordre social et la destruction de la République.

S’il en fut ainsi c’est autant par stratégie chez le président de la République qui a visiblement bien appris du livre Propagande d’Edward Bernays inventeur du markéting et de la propagande moderne. Si la propagande a fonctionné dans un premier temps, bon nombre de Gilets Jaunes des débuts ont rejoint leur foyer se contentant de cette aumône. Cette propagande manquait de substrat pour attirer ceux qui n’étaient pas convaincus par les annonces du 10 décembre et moins encore pour retourner les opposants. Pour qu’une propagande réussisse il faut que le produit possède un minimum de qualité qui réponde à un maximum d’attentes des gens à qui elle s’adresse. Or, en 2018, personnes ne comprit, ni Macron du haut de son Olympe narcissique, ni la plupart des parlementaires, notamment de droite engoncés dans leur principe de défense des « bourgeois » au nom de la République comme ceux du mouvement présidentiel marqués du sceau d’une cécité absolue du fait social, ni les membres du gouvernement soumis à la parole présidentielle, ni la plupart des journalistes, personne de ceux au pouvoir ou étant des relais d’opinion ne comprit que les Gilets Jaunes ne demandaient pas la charité mais des mesures concrètes et pérennes de réformes qui amélioreraient leur vie, qui leur apporterait le bien-être auquel légitiment tout citoyen a droit, et personne n’a compris que les annonces du 10 décembre n’effaceraient ni les discours ignobles des députés macroniens et de la presse bien‑pensante ni les violences policières des premières manifestations, notamment celle du 1er décembre. Le « Débat national », pièce maîtresse de cette propagande, n’a pas apporté les fruits espérés, peut‑être faut-il considérer qu’il a été un échec ; il a été vécu par une majorité de Français comme un effet de manche, voire une bouffonnerie car rien de palpable en est sorti. Même si le gouvernement continue sa propagande et sa stratégie de communication : les rencontres citoyennes pour la réforme des retraites, la Convention citoyenne pour le climat, les déambulations somnambuliques du Président, Macron sait autant qu’il voit que ça ne suffira pas à « calmer » le jeu. Alors il met en œuvre ses deux autres armes : la loi et la police.

Le pouvoir dispose d’un arsenal juridique important qui n’a pas cessé de s’accroître depuis le dernier tiers du 19ème siècle, Raphaël Kempf[2] en rend compte dans son livre. Comme chaque fois qu’une situation sociale amène une opposition ferme, même si elle n’a rien d’insurrectionnel, de la part de citoyens ou que des évènements comme les attentats terroristes, ces situations  peuvent être l’occasion de museler les oppositions de quelle que nature qu’elles soient, le pouvoir réagit par la mise en place d’un arsenal juridique d’exception. Ce gouvernement, bien que du « nouveau monde », n’a pas fait exception à ce principe de gouvernement, ainsi fut votée et promulguée la LOI n° 2019-290 du 10 avril 2019 visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations dans laquelle certains articles confinent au comique : « Art. 431-9-1.-Est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende le fait pour une personne, au sein ou aux abords immédiats d’une manifestation sur la voie publique, au cours ou à l’issue de laquelle des troubles à l’ordre public sont commis ou risquent d’être commis, de dissimuler volontairement tout ou partie de son visage sans motif légitime. ». En soi cet article n’a rien d’extraordinaire sauf qu’il faudra prouver le motif légitime : un rhume, une rage de dents…, et comment le quidam pourra-t-il savoir ou percevoir qu’un trouble à l’ordre public risque d’être commis ? Cette loi offre de nouvelles armes à la police pour effrayer, humilier et réprimer les citoyens en complétant l’arsenal mis en place au 19ème siècle, augmenté au fil des vicissitudes de l’histoire notamment durant le quinquennat de François Hollande. Cet arsenal juridique a permis de sanctionner de peines d’amende et d’incarcération de très nombreux « Gilets Jaunes » et même des passants et des journalistes sans pour autant calmer le mouvement ; sans doute faut-il accorder à la répression judiciaire un succès : celui du retour au foyer des moins téméraires des Gilets Jaunes, tout le monde ne peut pas supporter le paiement des amendes et des frais de justice, la perte de salaire lors d’une incarcération. Reste les irréductibles.

Pour réduire les irréductibles il ne reste que la force, du moins est-ce une pensée bien ancrée chez les gens de pouvoir, notamment s’ils ont lu Machiavel ; quand ça fonctionne ça ne le fait que de façon transitoire car la colère demeure, la force crée un refoulement chez les contestataires mais ne tue pas la rancœur. Emmanuel Macron qui a en horreur toute expression d’une pensée dissidente et critique, a utilisé la police, bras armé du gouvernement (plus que de l’État) avec un double objectif : répressif bien sûr, mais aussi offensif pour créer de la violence. Les images des manifestations montrent comment la stratégie de contact a transformé la police en force d’agression à laquelle les « irréductibles » Gilets Jaunes répondent, peut-être de façon irrationnelle, par la violence. Dans mon livre[3] je fais une longue analyse d’un cas précis : celui de la manifestation du 1er décembre sur les Champs Élysées, où je montre que l’offensive est venue de la police. Au-delà on s’interrogera sur le discours à propos des blacks blocs dont aucun n’est jamais interpellé, il n’y en a pas dans d’autres manifestations, comme ils étaient inexistants au moment du G7 qui est pourtant leur cible de prédilection. Comment ne pas se poser la question de l’infiltration des manifestations par des policiers ou des auxiliaires de la police chargés de procéder à des destructions. La police ne le nie pas et explique qu’il n’y a rien d’exceptionnel à ce que des policiers en civil se mêlent aux manifestants. Ainsi, nous pouvons lire sur le site de France Info (18 novembre 2019) : « Pour Jean-Marc Bailleul[4], il est malgré tout « paradoxal » de penser que les policiers en civil « seraient là pour faire le mal ». « C’est pour le bien des manifestants. Il faut distinguer les casseurs qui se mêlent à eux », exposait le syndicaliste l’an dernier. Pour y parvenir, la « solution », pour les forces de l’ordre, c’est d’être « noyées » parmi eux. « Ce n’est pas pour nuire aux ‘gilets jaunes’ : c’est pour faire le tri entre vrais et faux », poursuivait-il. » Vu l’inexistence d’arrestation de black bloc la question est donc de savoir ce qui est faux et ce qui est vrai. Cette pratique de l’infiltration ou de la provocation n’est pas nouvelle, Raphaël Kempf cite celle du 1er mai 18891 où la police fit irruption dans l’établissement d’un marchand de vin où s’étaient réfugiés des manifestants ce qui provoqua un mouvement de panique, une bagarre et des coups de feu furent tirés. Bien entendu pour le pouvoir de l’époque et pour les juges (était-ce dissociable en 1891) les fautifs ne pouvaient être que les anarchistes mêlés aux manifestants, la police n’avait fait que son devoir. Ça rappelle un peu l’incident de la fête de la musique à Nantes ou la manifestation à Nice où une manifestante âgée fut gravement blessée lors d’une charge de police. D’ailleurs dans le même état d’esprit la première réaction du président Macron à propos de Nice fut de nous expliquer que quand on a un âge certain il ne faut pas aller manifester. Le pauvre a toujours tort face à la police, ce que peut illustrer la phrase imbécile du Préfet de police de Paris répondant à une manifestante : « « Oui, je suis ‘gilet jaune' », lui dit-elle. Didier Lallement passe alors son chemin et lance en s’éloignant : « Et bien, nous ne sommes pas dans le même camp madame ». » La police, bras armé du pouvoir, est là pour défendre les dominants et les privilèges sous prétexte de défendre la République comme si on ne pouvait pas avoir une république sans privilège, il me semble même que c’était le fondement voulu par les premiers républicains exprimés par la Nuit du 4 août 1789 mettant en acte l’abolition des privilèges. Depuis les privilèges se sont déportés de la noblesse vers ceux du monde de l’argent et leurs affidés comme l’indiquent les propos[5], lus à la Convention, de ceux qui demandaient, en 1793, la création d’une armée révolutionnaire : « Les hommes qui ont de l’argent, ont succédé à ceux qui avaient des parchemins ; les riches ne valent guère mieux que les nobles ; comme eux, ils sont les ennemis du pauvre et désirent la contre-révolution pour l’opprimer. » Bien sûr, aujourd’hui pas question d’armée contre‑révolutionnaire d’ailleurs la demande ci‑dessus ne voulait pas s’opposer à une armée spécifique mais à l’armée qui existait et à laquelle le pouvoir de l’époque demandait de mener l’offensive contre « les ennemis de l’intérieur ». De nos jours, après qu’eurent lieu de nombreux débats au cours du 19ème siècle, c’est bien à la police que le pouvoir confie la mission de maintien de l’ordre. Dans sa conception moderne le maintien de l’ordre c’est à la fois préserver l’État et protéger les citoyens en préservant leurs biens. Clémenceau présentait « les forces de l’ordre comme des instruments de préservation sociale, « comme la garantie de tous les citoyens dont la liberté est opprimée par autrui. C’est pour le maintien du droit que la police et la force publique doivent être mises en mouvement.[6] » Le gouvernement de Clémenceau en même temps qu’il promouvait la police judiciaire ne supprimait pas la police politique mise en place sous le Second Empire et renforcée à partir de 1870, période où la République s’est souvent sentie menacée. On voit bien comment dans le cas des anarchistes qui perpétrèrent des attentats, ou dans celui des attentats terroristes depuis 1995, les citoyens peuvent adhérer à l’idée d’une police politique, il est plus difficile de les faire adhérer à une force de maintien de l’ordre dévolue à la police. Alors, il faut un évènement marqueur d’un danger pour que le citoyen accepte que la police « protectrice » devienne une police « offensive » pour protéger. Le public et la police sont alors dans une sorte d’injonction paradoxale : être offensif pour protéger. Pour que le public accepte ce caractère offensif il faut qu’il ait peur et l’État joue sur cette peur pour asseoir son action, il l’utilise pour gouverner ; certains ont écrit que la peur peut être vue comme une idée politique et, en tout cas, comme un levier essentiel pour un pouvoir en position de domination, une domination pour partie consentie, notamment pas « les possédants ».

Macron a créé une peur comme on le fit avec la Bande Noire en 1882[7]. Comme en 1882, la presse fut sinon complice du moins l’agent de propagation de ce processus mais la majorité des journalistes n’appartiennent-ils pas à la catégorie de ceux qui consentent à être dominés, ne sont-ils pas de la catégorie des « possédants » donc privilégiés ? Montrer les Gilets Jaunes comme ceux qui mettent en péril l’ordre social, la République, pire comme des agents du désordre économique en empêchant le bon déroulement du commerce, c’est les diaboliser et les amener au même niveau que les terroristes. Macron n’est-il pas allé, lors de sa déambulation à Amiens le 22 novembre, jusqu’à fustiger les oppositions[8] : « Les uns et les autres parfois agités par une logique politicienne ou des considérations que je ne partage pas cherchent chaque occasion de semer le désordre. » Cela rappelle cruellement la politique judiciaire du 19ème siècle où pour contrer l’anarchisme, et au passage le socialisme, on en vint à créer un délit « d’idée », des gens furent condamnés au seul fait qu’ils étaient abonnés à un journal favorable au mouvement anarchiste. Macron n’oublie pas de discréditer une fois de plus le mouvement des Gilets Jaunes : « Je ne néglige pas ce qu’on a appelé le mouvement des Gilets jaunes, je dis “ce qu’on a appelé” car je ne suis pas sûr que les manifestants soient les mêmes aujourd’hui qu’il y a un an, le réveil de cette France qui travaille, de ces mères seules. Cette France se sentait déclassée. Et ça, ça a été un coup de semonce. »

Dans un tel contexte où toute parole d’opposition au pouvoir est discréditée, la police, sur ordre du pouvoir, joue un rôle essentiel : maintenir l’ordre et conforter la peur que le pouvoir instille. Ne nous étonnons donc pas que le préfet Michel Delpuech ait été rlimogé et qu’on ait mis à la tête de la préfecture de police un préfet à la fois obéissant jusqu’à être servile ; le journal l’Opinion[9] le décrivait comme autoritaire et efficace, Libération[10] écrivait « Qualifié de « fou furieux » par certains collègues, il devrait appliquer une stratégie de fermeté lors de « l’acte XIX » des gilets jaunes. » Macron a trouvé son « homme », homme de main. La stratégie de la peur voulue par Macron est désormais installée, malgré tout 55 % des Français[11] approuvent encore, en novembre 2019, le mouvement des Gilets Jaunes. En même temps, si l’image de la police demeure bonne dans l’opinion[12] (74 %), cette image en baisse sensible par rapport à 2018. Mais ce sont plutôt les chiffres relatifs à son action lors des manifestations qu’il faut analyser : « Interrogés sur l’usage de la force par la police depuis le début des manifestations dans le cadre de la mobilisation des « gilets jaunes », 39 % des Français considèrent qu’il a été excessif, 32 % insuffisant et 29 % adapté. » Le sondage de l’institut Elabe montre bien la dispersion selon la catégorie à laquelle appartiennent les sondés qui confirme l’existence d’une profonde cassure dans la société française entre « les possédants » et les autres, les privilégiés et les autres…

Le pouvoir, dirigé par Macron, a voulu une politique de la peur servit par une police, bien entendu, aux ordres jusqu’à être servile ; l’histoire nous montre que la police en tant qu’institution est avant tout, dans de telles situations, le bras armé du pouvoir jusqu’à renier les idéaux républicains qui l’ont fondée, on l’a vu en 1942, on l’a vu les 2 et 3 avril, puis les 7 et 18 octobre 1961, et Metz les 23 et 24 juillet 1961. Toutefois la police ce n’est pas le policier qui demeure un individu, une femme ou un homme, ais alors jusqu’où une femme, un homme, un policier, peut-il s’asservir à un pouvoir ? Là se trouve l’explication des violences policières : elles sont dans la raison puisqu’elles correspondent à une commande d’un gouvernement et répondent aux ordres de la hiérarchie. Le paradoxe c’est que les violences policières finissent par répondre à la violence qu’elles ont suscitées. Elles essaient de se masquer derrière un voile de pudibonderie ou d’honnêteté républicaine quand, par exemple, on punit un policier qui a jeté un pavé dont la violence ne peut être qualifiée que d’irrationnelle.

Macron, à Amiens, déclarait : « Il n’y a pas de démocratie s’il n’y a pas de respect ». Le respect de quoi, de qui, et doit-il être à sens unique ? Il devrait sans doute méditer cette phrase de Clémenceau défendant la loi sur la presse en 1881 : « Si la République vit de la liberté, elle pourrait mourir de la répression ! ». Tous les Gilets Jaunes finiront par rentrer chez eux, mais gare à ce que la France ne se tourne pas vers un extrême peu avenant.


[1] Raphaël Kempf, Ennemis d’État, La Fabrique.

[2] Raphaël Kempf, Ennemis d’État, La Fabrique.

[3] Jean-Jacques Latouille, Gilets Jaunes, Iggybook.

[4] Jean-Marc Bailleul, du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI-CFDT).

[5] Maxime Kaci, « portez sur les traîtres la lumière et le glaive »…, in La République à l’épreuve des peurs,, Presses Universitaires de Rennes.

[6] Laurent Lopez, Sauver la France, défendre la République, protéger les citoyens : les forces de l’ordre et les injonctions sécuritaires de la Belle Époque, in La République à l’épreuve des peurs, Presses Universitaires de Rennes.

[7] Lisa Bogani, Sébastien Soulier, péril social et société assaillie, quand la Bande Noire de Montceau-les-Mines a fait trembler la justice républicaine, in La République à l’épreuve des peurs, Presses Universitaires de Rennes.

[8] Site de BFMTV consulté le 23/11/2019 https://www.bfmtv.com/politique/en-direct-emmanuel-macron-en-visite-a-amiens-les-ex-whirpool-veulent-lui-demander-des-comptes/

[9] https://www.lopinion.fr/edition/politique/autoritaire-efficace-prefet-police-paris-didier-lallement-applique-185889

[10] https://www.liberation.fr/france/2019/03/23/lallement-le-nouveau-prefet-qui-fait-flipper-les-flics_1716932q

[11] LCI https://www.lci.fr/social/en-direct-gilets-jaunes-sondage-un-an-apres-en-novembre-2019-55-des-francais-approuvent-le-mouvement-2103673.html

[12] Sondage ELABE, https://elabe.fr/police-nationale/

Présomption d’innocence que deviens-tu ?

Je n’aurais pas l’outrecuidance d’écrire que j’ai lu les 111 commentaires qui ont précédé le mien suite à l’article de Médiapart intitulé « Affaire Polanski: l’équipe du film tente de censurer des questions de la presse », mais je les ai parcourus avec beaucoup d’attention. Il y a de tout : le vomi de la doxa populaire, les extrémismes de tous bords, quelques écrits raisonnés même s’ils ne sont pas toujours raisonnables… Au bout on a quoi ? L’image d’une société déboussolée qui vit une crise majeure sinon de ses valeurs (en a-t-elle encore) du moins un grand bazar dans ses principes.

Issu des Lumières, repris à la Révolution et maintenu jusqu’à aujourd’hui une des grandes évolutions de l’humanité est que toute personne accusée d’un crime a droit à un procès équitable. De là sont nés : le rejet de la vindicte populaire (on ne lynche plus en France) et le principe de la présomption d’innocence.

Voilà qu’aujourd’hui un groupe de personnes (quand ce n’est pas une personne seule jouant de sa notoriété) peut décider de lyncher médiatiquement et socialement quelqu’un sans qu’il y ait eu de jugement, ni même d’enquête. C’est ce qui se passe pour Polanski dont les féministes (on se demandera lesquelles) empêchent la sortie de son film, c’est le réalisateur mis en cause par Adèle Haenel que la société des réalisateurs exclue de son cénacle sine die sur la simple déclaration de madame Haenel qui refusait de porter plainte, ce fut Jean-Pierre Baro et Guillaume Dujardin, ce dernier a été exclu de l’université où il intervenait avant qu’un tribunal se soit prononcé et  JP Baro n’a pas été poursuivi… et nous pourrions ajouter d’autres histoires analogues.

Il ne s’agit pas de dire que les plaignantes (ts) mentent, il s’agit de rappeler les droits fondamentaux de toute femme et de tout homme à avoir un procès équitable et à ne pas être jeté en pâture à la vindicte populaire.

À partir de là il faudra bien qu’on interroge le rôle des médias dans ce processus de lynchage car s’il est une chose que de donner une information, il en est une autre que de se faire l’écho quand ce n’est pas le promoteur d’un véritable lynchage. 

Sans doute ma myopie m’a-t-elle empêché de voir que Médiapart rappelait le principe de la présomption d’innocence dans ses articles consacrés aux dénonciations citées plus haut. Faut-il que la presse, Médiapart en particulier, ne rende pas compte des manifestations de groupuscules féministes devant des cinémas qui projettent le film de Polanski ? Certainement pas, mais avec quelle mesure, quelle tempérance et quelle précaution oratoire de rappel du droit doit-elle le faire ?

Hier on envoyait en « camp » sur une simple dénonciation, aujourd’hui on peut tuer socialement sur une simple dénonciation ; les articles remplacent-ils le gaz ?

Élections : adieu les étiquettes !

Le Nutriscore nous permet de connaître la qualité nutritionnelle des denrées que nous achetons, les étiquettes politiques en montrant le rattachement ou non (sans étiquette ou non‑inscrit) à un parti politique nous permettaient de savoir quel est le substrat idéologique ou philosophique sur lequel un homme politique, candidat à une élection, fondera son action sachant qu’en philosophie on définit le substrat comme étant ce qui sert de support, ce sans quoi une réalité ne saurait exister (Le Grand Robert) ou en biologie le substrat est la substance sur laquelle agit un enzyme en déterminant sa transformation. Voilà deux définitions qui trouvent pleinement une place dans la pensée politique notamment si on regarde celle-ci dans son essence : organiser la société dans la perspective du bien-être des hommes et des femmes qui composent cette société, sur quoi se fonde la pensée politique et sur quoi agit l’action politique.

Or, voilà qu’aujourd’hui « l’État ne va plus attribuer de couleur politique aux candidats des petites communes » annonçait Le Parisien et d’autres médias. La mesure s’appliquera aux communes de moins de 3500 habitants mais le Ministre de l’Intérieur envisage dans l’avenir d’étendre la mesure jusqu’aux communes de 9000 habitants « Nous pourrions parfaitement envisager de fixer un seuil, à 3 500 à 9 000 habitants, en deçà duquel l’appartenance politique aux grands courants politiques que nous connaissons n’est pas indispensable ». Cette mesure est présentée comme un acte d’assainissement de la vie politique dans la droite ligne purificatrice voulue par Emmanuel Macron dans son « ni droite, ni gauche ». Il est vrai que la pratique pouvait parfois être curieuse dans la mesure où, lorsqu’un candidat ne déclarait pas d’appartenance au moment du dépôt de sa candidature, le préfet pouvait de sa propre initiative lui attribuer une étiquette : « Aujourd’hui, “il y a la capacité pour le préfet de rechercher un certain nombre d’éléments qui permet de donner une attribution politique” aux candidats même si ces derniers ne le souhaitent pas, a rappelé Christophe Castaner. Par exemple “divers gauche” ou “divers droite” ou “centre” pour un candidat qui pourtant souhaiterait se déclarer ”sans étiquette” ».

Que l’État n’attribue pas d’étiquette aux élus semble tomber dans la marmite du bon sens de la démocratie, le contraire reposant sur un acte autoritaire de la part d’un État qui voudrait cacher son « autoritarisme ». Chacun va donc se réjouir de la décision gouvernementale : voilà la démocratie retrouvée ! Cependant est-ce que se présenter à une élection, quelle qu’elle soit, sans montrer clairement son « attachement idéologique » n’est pas tenter de tromper les électeurs ?

La déclaration faite par le candidat de son « attachement idéologique » devrait être obligatoire pour toutes les élections et pour tous les citoyens, cet « attachement » comprenant la mention « sans étiquette ». On voit bien que la déclaration « d’attachement » a peu d’importance et sans doute aucune incidence pour les élections municipales dans les très petites communes, du moins pour ce qui est de la gestion municipale. Toutefois, nonobstant le chiffre de la population, qu’est-ce qu’une petite commune ? Dans le « bassin de vie » de Poitiers Mignaloux-Beauvoir (4449 habitants), Biard (1803 habitants) sont-elles plus des petites communes que Couhé (1899 habitants) ou Gençay (1793 habitants) éloignés respectivement de Poitiers de 40 km et de 26 km ? Le ministère de l’Intérieur détermine la notion de « petite commune » en ne s’appuyant que sur le chiffre de la population qui ne rend pas compte de la vie communale et de l’importance des choix que doivent faire les élus municipaux et de l’impact de décisions qui en découlent. Les deux premières communes citées appartiennent à la communauté de communes du Grand Poitiers et leur vie municipale est largement impactée par les décisions « communautaires » réduisant d’autant la place et l’importance des décisions locales, les deux autres communes sont des « bourgs centre » qui concentrent outre la vie purement municipale des activités, notamment commerciales mais aussi de services générés par des demandes venant d’habitants d’autres communes qui viennent dans ces bourgs chercher des services absents de leur commune dont la population est souvent inférieure à 1 000 habitants. Ceci amène à mettre en question la notion de petite commune au regard de la réalité de la vie communale : un maire à sensibilité d’extrême droite aura-t-il le même regard (donc la même décision) vis-à-vis du développement de certaines associations qu’un maire de sensibilité de gauche ? Ici nous pourrions citer les polémiques qui éclatèrent à Hénin Beaumont et à Bézier mais des exemples similaires pourraient être mis au compte d’autres courants politiques, et concernant Mignaloux-Beauvoir, cité en exemple plus haut, la couleur politique de son maire n’est pas étrangère aux orientations de gestion prises dans cette commune. Revenant à l’analogie de départ avec le Nutriscore, j’avancerai sans réticence que supprimer la déclaration d’appartenance politique, pire ne pas la rendre obligatoire, c’est comme ne pas dire clairement au consommateur de quoi se compose l’aliment qu’il achète : avancée ou recul ?

Dans la volonté disruptive d’Emmanuel Macron cette décision est une avancée puisqu’il s’agit de ne plus gérer comme avant, de gérer autrement. Macron veut la rupture d’avec « l’ancien monde », pourquoi pas, en tout cas 20 % des Français électeurs ont vu la disruption macronienne comme porteuse d’un avenir radieux ; cependant la disruption est une remise en cause des conventions qui freineraient la créativité dans les entreprises et empêcheraient l’émergence d’innovations. L’histoire, plutôt récente de la disruption en matière de gestion des entreprises n’a pas montré beaucoup d’efficacité, en tout cas sur le long terme, parce que la disruption repose sur un postulat suivant lequel l’innovation et le changement seraient positifs en soi. Soulignons que le changement ne se décrète pas comme l’a expliqué le sociologue Michel Crozier, surtout pas par décret ; aucune décision n’a jamais provoqué de changement qui, lui, relève d’un long processus. Il s’agit donc d’accompagner le changement souhaité qui est aussi nécessaire aux sociétés que les lois de la nature pout le vivant. Le rôle du politique n’est pas de créer des ruptures brutales mais d’installer les conditions de l’évolution. Ici, dans la gouvernance macronienne, la disruption est prise dans son aspect le plus négatif où elle remplace, et recouvre leur sens vital voire l’intérêt qu’elles existent, de la rupture, de la fracture et de la perturbation. Bien sûr ces mots, contrairement à ce qui est souhaité avec la disruption, portent une charge négative, mais ils sont signifiants d’un existant social et sociétal comme l’avait (peut-être) vu Jacques Chirac qui souhaitait réduire la fracture sociale. Ces mots sont le plus souvent le signe d’un dysfonctionnement auquel il faut remédier. Ainsi, les « disrupteurs » optent pour la méthode forte qui consiste à mettre en place du nouveau plutôt que d’accompagner le changement, c’est comme s’ils choisissaient de soigner une fracture de la cuisse non pas en la réduisant et en accompagnant le malade mais en réalisant une amputation haute et en sommant le malade de se débrouiller seul avec la douleur et le symptôme du membre fantôme. C’est ce que souhaite le gouvernement avec cette décision relative à la non-déclaration d’appartenance politique : créer un choc dont il espère dans une sorte de prophétie autoréalisatrice qu’il sera irréversible et que les citoyens, même s’ils n’acceptent pas les termes du contrat, s’habitueront à la situation nouvelle. Au‑delà de la méthode il faut s’interroger sur la raison de cette décision.

Pourquoi Emmanuel Macron souhaite-t-il que l’appartenance politique soit effacée des actes de candidature ? Derrière chaque élu local se cache un « grand électeur » qui vote à l’élection sénatoriale. Ce point se confronte à une insuffisance de la macronie : l’absence de majorité au Sénat et on a pu voir le Sénat mettre en difficulté certains projets de loi ou comme dans l’affaire Benalla le président lui-même, et la macronie est confrontée avec le relatif échec à la récente élection européenne jointe au rejet, par les députés européens, de la candidate d’Emmanuelle Macron aux fonctions de commissaire européen. Cela montre que le pari disruptif de Macron qui reposait sur le postulat (ça n’a pas été formellement démontré) suivant lequel la distinction gauche droite était devenue inopérante pour un certain nombre d’électeurs ne fonctionne pas si bien qu’il l’espérait ; la prophétie ne s’est pas réalisée. Alors, Emmanuel Macron est contraint d’installer un Cheval de Troie dans le camp des électeurs en faisant élire des affidés sous une couleur neutre. C’est ainsi qu’Anthony Brottier, candidat à la mairie de Poitiers, « se contente de la mention “candidat à la mairie de Poitiers”. À croire que le Marcheur est gêné aux entournures par l’étiquette La République en Marche, mouvement qui l’a investi. L’intéressé s’en défend et plaide pour la nécessité d’une “dynamique de rassemblement” pour justifier la discrétion du logo LREM[1]. » Rassembler, mais pourquoi, mais pour quoi, et peut-être autour de qui ?

La réponse à la troisième question est évidente : il faut rassembler autour d’Emmanuel Macron pour lui assurer une majorité, comme jadis l’avait fait Napoléon III lors de son « coup d’État » de 1851. Voilà le pour qui et le pourquoi, mais le « pour quoi » quel est-il ? Exprimé autrement, dans quel but Emmanuel Macron veut-il une majorité absolue et sans faille ce qui revient à tuer toutes les oppositions ? La disruption, si tant est qu’elle fonctionne, comme une dictature ne peut pas fonctionner s’il y a des oppositions, aussi minimes soient‑elles. Sans doute faut-il voir là un des paradoxes de la disruption qui est son tendon d’Achille (ce qui n’est pas banal pour Jupiter). Macron n’a sans doute pas lu le théoricien de la disruption, Clayton Christensen, pour qui la disruption se manifeste essentiellement par un accès massif et simple à des produits et services auparavant peu accessibles ou coûteux. La disruption ne change pas un marché avec un meilleur produit -c’est le rôle de l’innovation pure-, elle se limite à l’ouvrir au plus grand nombre. C’est sans doute ce qui explique la pléthore de novices en politique qui ont constitué la masse des adhérents de En Marche (mais qui se sont évanouis aujourd’hui) et surtout de députés aussi ignares en matière politique qu’insuffisants en matière de lecture et de compréhension de la société qui ont suivi E. Macron. À ceux-là il faut ajouter les députés qui appartenaient à des partis politiques et qui, sentant le vent frais du « dégagisme » ou qui n’avaient aucun espoir de promotion dans leur formation politique, ont renié leurs convictions premières pour rejoindre l’illusion Macron.

Cette pratique perdure car l’illusion ne s’est pas éteinte. Ainsi, nombreux sont les maires sortants qui sans rejoindre LREM font mines voir avouent vouloir s’associer avec des candidats En Marche comme le maire de Nice[2] ou celui de Toulouse[3] et tant d’autres comme le signale £e Monde dans son édition du 6 novembre sous la plume de Sylvia Zappi « Le soutien des macronistes au niveau local fait désordre au PS ». À ceux-là il faut ajouter ceux qui ne savent plus s’il est convenable d’afficher son appartenance idéologique et ceux qui ont tellement peur (comme les députés en 2017) de perdre « leur mairie » qu’ils sont prêts à n’afficher aucune couleur politique ; l’actuel maire de Poitiers ou celui de Châtellerault sont‑ils à classer dans l’une ou l’autre de ces catégories : « À Châtellerault, le maire sortant Jean-Pierre Abelin promeut lui aussi une « candidature non partisane ». Aucun risque de le voir apposer le logo UDI ou Agir sur ses affiches de campagne. Tout comme Alain Claeys d’ailleurs qui, en 2014, s’était affranchi de la rose socialiste sur son document programmatique[4]. »

Manifestement ne pas signifier son appartenance politique, quelle que soit l’importance de la commune, au moment de la déclaration de candidature, et cela pour chacun des membres de la liste, constitue un espace voire une volonté de duperie ; il s’agit de tromper et d’égarer l’électeur. C’est ce qu’a fait Emmanuel Macron avec son « je ne suis ni de droite ni de gauche » or il est très vite apparu qu’il pense et agit sur la base d’une idéologie de droite, d’une droite extrêmement ultralibérale dans toutes les acceptions du terme, et aujourd’hui en matière de gestion de l’immigration il nous montre son attachement aux valeurs d’une extrême droite radicale anti‑immigrés et parfois islamophobe (on se rappellera Macron invitant à exterminer l’hydre islamiste). Alors, la disruption ne serait-elle qu’un paravent, un cache sexe occultant la volonté des pires vilénies ?

À travers cette affaire de la non‑déclaration de l’appartenance politique on voit que l’usage politique de la disruption est problématique si l’idée du « faire mieux » se confond avec celle du « faire moins cher », et surtout si l’idée de « faire du mieux » exige de « faire seul » et amène à installer une pensée unique, voire une parole unique. On a vu pendant le Grand Débat National « Jupiter » parler seul, entendre mais ne pas écouter, aujourd’hui on le voit plus que jamais voulant éteindre les oppositions allant même jusqu’à faire « du Marine Le Pen » mieux que la présidente du RN pour montrer que « tout n’est que lui ». Quand la disruption conduit à l’instauration d’une pensée unique allant jusqu’à l’interdiction de penser (comme l’ont montré les lois liberticides contre la presse et les journalistes), alors la disruption constitue une menace pour l’intérêt général et pour la démocratie.


[1] Le 7, hebdomadaire gratuit de Poitiers, page 3, https://le7.info/uploads/archives/4465ab6d6b1f27872e692ca72de798f86c155c40.pdf

[2] « vers une candidature d’Estrosi sous l’étiquette LREM? » dans France Soir, http://www.francesoir.fr/politique-france/municipales-2020-vers-une-candidature-destrosi-sous-letiquette-lrem

[3] « Municipales 2020 à Toulouse : LREM rallie le maire sortant Jean-Luc Moudenc (LR) » dans 20 Minutes, https://www.20minutes.fr/toulouse/2638739-20191028-municipales-2020-toulouse-lrem-rallie-maire-sortant-jean-luc-moudenc-lr

[4] Le 7, déjà cité.

Amazonie : Macron se moque de nous

Voilà E. Macron de plus en plus écologiste, au point de se fâcher avec le président du Brésil et à ne pas signer le traité du Mercosur qu’il encensait en juin dernier. C’est sûr, le CETA est bien mieux même si Trudeau encourage l’extraction du gaz de schiste.

Alors, on annonce la création d’un fond « Amazonie » pour que les pays concernés achètent des bombardiers d’eau, des équipements pour leurs sapeurs‑pompiers, etc. En même temps les membres du G7 qui ne représentent qu’une infime partie de la population mondiale et moins de la moitié des ressources économiques sont prêts renier le droit à la souveraineté du Brésil en traitant directement avec les gouverneurs de province. La première ministre du Danemark l’a pourtant bien dit à Trump à propos du Groenland, l’époque où une minorité de pays pouvait acheter « terres nationales et les habitants » est révolue. Mais, Macron démocrate en chef rêve d’être à la tête d’un vaste empire.

Revenons, à la forêt en feu. Les propositions du G7, inspirées par l’incroyable intelligence de Jupiter 1er, sont une fois de plus un cataplasme sur une jambe de bois et en même temps une remarquable entreprise d’enfumage… Finalement Macron récupère la fumée amazonienne pour nous endormir comme si nous étions des insectes.

Une fois encore on ne traitera pas la cause des incendies. Bien entendu qu’il est hors de question de s’attaquer aux propriétaires terriens qui veulent augmenter leurs territoires pour produire encore plus de soja puisque les éleveurs des pays du G7 et notamment la France l’achètent en quantités démesurées mais à coût faible. En même temps les mêmes éleveurs se réjouissent de la volte-face de Macron sur le Mercosur, ils seront ainsi protégés d’un surplus d’importation de viande de bœufs brésiliens.

Donc le ministre brésilien de l’Éducation n’a pas totalement tord quand il écrit : « Macron n’est pas à la hauteur de ce débat [sur l’Amazonie]. C’est juste un crétin opportuniste qui cherche le soutien du lobby agricole français ». Le mot « crétin » n’est peut-être pas approprié car Macron est un stratège comme beaucoup de narcissiques autoritaires.

Et nous, pôvres français franchouillards, nous sommes ravis et prêts à croire en la révolution écologiste de Jupiter.

Affaire De Rugy et l’intellectuel caudataire : réponse de Matthieu CARON

Cher Jean-Jacques Latouille,

Je reviens de vacances et voici que je découvre votre billet du 23 juillet dernier consacré à ma tribune parue dans le Monde. 

Quel honneur vous me faites. Je trouve votre billet très stimulant car, l’intérêt d’une tribune est précisément de susciter le débat et vous êtes manifestement un amoureux du débat démocratique.

Avant d’entrer plus avant dans la discussion, je dois vous livrer d’emblée deux petites confidences. De prime abord, quand j’ai lu votre titre, je me suis dit : « mon dieu, que c’est dur ! ‘‘Intellectuel caudataire’’, moi ? ». J’ai repensé à l’étudiant que j’étais il y a vingt ans. Au préparationnaire qui avait pour livres de chevet Les nouveaux chiens de gardede Serge Halimi et Sur la télévision de Bourdieu. Une fois achevée la lecture de votre billet, je me suis fait ensuite la réflexion suivante : « à l’issue de cette affaire Rugy, si seulement il savait comme j’ai davantage de questions que de réponses, en particulier au sujet des questions de déontologie journalistique… ».

Si votre billet me ravit c’est qu’il me permet de prolonger fort utilement ma tribune. En un sens, il en constitue une sorte d’invitation à écrire un paragraphe oublié. Le nez dans le guidon de l’écriture nocturne, j’ai essayé de démontrer les contradictions de François de Rugy, de la classe politique, des médias et des citoyens sans penser un seul instant à évoquer les contradictions du chercheur que je suis. 

Mea culpa sur ce point. Mea culpa également sur le fait d’avoir osé exprimer ma pensée de manière réductrice dans une tribune (Difficile, effectivement, comme vous le soulignez à juste titre, d’exprimer une pensée complexe en l’espace de 5 000 signes).

Venons-en au fond. 

Pour les chercheurs en sciences sociales qui s’intéressent à la question de la transparence de la vie publique, il y a effectivement plusieurs risques épistémologiques. Premièrement, il y a le piège de l’approche par les valeurs consistant à réduire la transparence de la vie publique à la question du bien et du mal. Deuxièmement, il y a la facilité de l’approche par le verbiage consistant à gloser de la transparence en s’appuyant sur des connaissances techniques trop approximatives au point de raconter des erreurs qui abîment notre démocratie déjà si mal en point. Troisièmement, il y a le risque d’une approche conservatrice consistant à dire qu’il faut freiner le mouvement en faveur de la transparence de la vie publique qui est déjà allé trop loin. Quatrièmement, il y a le danger d’une approche endogamique consistant à être trop complaisant envers le personnel politique, cette indulgence pouvant nourrir le fantasme de l’entre-soi, l’idée que le chercheur défend « la caste » et qu’il appartient d’ailleurs lui-même à « la caste ». 

Il me semble que, pour ce qui me concerne, c’est ce quatrième risque que vous pointez, cher Jean-Jacques. D’après vous, je serais trop bienveillant car hors sol et caudataire. Peut-être. Après tout, je ne suis pas mon meilleur juge…

Aux quatre risques que je viens d’évoquer, j’essaye pourtant d’échapper, tant bien que mal.

J’essaie de me départir d’une approche par les valeurs, de parvenir à une certaine « neutralité axiologique » pour parler comme Max Weber. Je sais que ce pari intellectuel est intenable car tout chercheur est porteur, nolens volens, d’une certaineweltanschauung. J’explique à mes étudiants, depuis que j’enseigne, que tous les chercheurs sont porteurs d’une vision du monde et qu’ils doivent se méfier d’eux, à commencer par moi (sans parler de nos influences psychologiques ou psychanalytiques, toute recherche étant « un aveu autobiographique » comme l’a écrit si à propos Vincent de Gauléjac). En somme, si j’essaie de ne pas me situer sur le terrain du bien et du mal s’agissant de la question de la transparence, il ne s’agit que d’une posture. La première tribune que j’ai publiée dans la presse sur le sujet tentait d’incarner cette tentative d’agnosticisme intellectuel mais, à l’évidence, en concluant mon article sur l’idée de « transparence tranquille », j’ai forcément pris, que je le veuille ou non, parti (« La transparence névrotique sur le divan », Les Echos, 24 juillet 2015). Je l’assume car la transparence tranquille n’est pas la « transparence passive » ; elle signifie dans mon esprit « transparence utile » et « transparence constructive » : ne rendre transparent que ce qui est utile pour refonder la confiance dans notre démocratie.

Des débats sereins au sujet de la transparence de la vie publique exigent des connaissances de haut niveau. Nombreux sont ceux qui, chez les chercheurs, les journalistes ou nos concitoyens, écrivent et parlent sans savoir, sans connaître. Les « sachants » qui travaillent avec sérieux sur ces questions devraient-ils rougir de mieux savoir ? Personnellement, je rougis surtout de ne pas savoir ou, de professer des erreurs. Et il y a beaucoup de choses que je ne maîtrise pas ou dont je parle encore sans assez savoir. Toutefois, je travaille à mieux faire savoir, avec mes amis de L’Observatoire, comme lorsque nous écrivons une tribune dans Le Monde intitulée « Nos élus ne cherchent pas systématiquement à s’enrichir ». A s’en tenir au titre, l’on pourrait penser que l’on défend « la caste » ; à la lecture, l’on pourra constater, qu’à l’appui de la technique, l’on s’en tient aux faits et rien qu’aux faits. 

Je puis vous dire, en tout cas, que mon approche ne se veut pas conservatrice. Sans l’ombre d’une hésitation, je fais partie de ceux qui estiment qu’il faut aller plus loin dans la transparence de la vie publique car il existe encore beaucoup trop de zones grises. Le titre de la tribune programmatique qui a présidé au lancement de L’Observatoire, ne disait pas autre chose : « Transparence de la vie publique : beaucoup reste à faire » (Libération du 31 mai 2018). C’est d’ailleurs amusant de constater que certains collègues ou amis me disent parfois : « tu vas trop loin avec ta transparence » lors même que d’autres me reprochent d’être sur la ligne de la « transparence tranquille »…

Alors, parce que j’essaie d’être mesuré, suis-je finalement un chien de garde du personnel politique ? Je le concède : je crois en la démocratie représentative et j’aime profondément la politique. Je figure parmi ceux qui veulent la réhabiliter. Or, si vous lisez ce que j’écris, vous pourrez constater que je défends toujours les fonctions et les institutions démocratiques et républicaines, avant les hommes qui les incarnent (Cf . ma tribune : « Finissons-en avec la République des conjoints » in Le Monde). Si vous me lisez, vous verrez qu’avec le temps, j’ai essayé d’être le plus factuel, le plus clinique possible dans l’appréhension des questions de transparence de la vie publique. Si vous me lisez, vous verrez que je suis loin d’être complaisant ou courtisan. Durant mon travail de thèse, j’ai saisi la CADA puis le tribunal administratif de Paris car le Gouvernement ne voulait pas me transmettre le budget de fonctionnement des cabinets ministériels. Récemment, avec les parlementaires Christine Pires-Beaune et Régis Juanico, nous n’avons rappelé au Premier ministre qu’il était de son devoir de réponde complètement aux questions écrites qui lui ont été posées (« Matignon : secret dépense ! », Libération du 18 juin 2019). De même venons-nous de rédiger une tribune qui paraîtra dans les prochains jours, qui s’intitule : « Pour un déontologue du Gouvernement ». Du reste, L’Observatoire a-t-il été en pointe des propositions pour rendre plus transparent le train de vie du Parlement et du Gouvernement consécutivement à l’affaire Rugy en publiant deux notes que vous trouverez sur notre site Internet. Qui a proposé autant de choses innovantes que nous ? Ou quand la transparence constructive se met au service de la transparence tranquille et inversement…

Après m’avoir lu, vous allez sans doute vous dire, cher Jean-Jacques, que je reste bien conceptuel et vous aurez probablement raison. De ce point de vue, vous avez une phrase superbe que je voudrais relire avec vous : « Si Matthieu Caron fréquentait les bars-PMU des cités et des villages, il n’écrirait pas que les individus se désintéressent de la politique. Les discussions politiques sont fréquentes, denses et sensée dans ces lieux autant qu’au Fouquet’s ». Mais d’où tenez-vous donc cette information sur ma non-fréquentation des PMU ? :). En êtes-vous si sûr ? 🙂 Et si j’étais un intellectuel qui venait de nulle part et d’ailleurs…

Si vous me lisez jusqu’au bout, vous verrez que je fais confiance au peuple et que j’ai les pieds bien dans le sol quand je propose par exemple le recours à la démocratie directe en matière de fixation de la rémunération de nos élus (Cf. Cinq propositions pour rendre plus transparente la rémunération de nos élus, in Huffington Post).

Comme vous l’avez conceptualisé avec élégance : « Penser le complexe c’est penser le noir en même temps que le blanc, la chose en même temps que son contraire, le tout en même temps que le singulier, en somme c’est disséquer la situation puis rassembler les épars et envisager une sorte d’égrégore des éléments ».

Tout comme vous Jean-Jacques, je suis noir et blanc. Comme le peuple, comme l’élite, comme François de Rugy. C’est juste ce que voulait exprimer ma tribune ; cette idée que nous ne sommes que des hommes.

J’aurais aimé répondre à chacune de vos interrogations subtiles mais le temps me manque. Nous aurons, je l’espère, d’autres occasions.

Merci pour ce bon billet au parfum de démocratie Jean-Jacques.

Au plaisir de vous rencontrer.  

Bien respectueusement,

Matthieu

Affaire De Rugy et l’intellectuel caudataire

Je pensais que dans l’affaire de Rugy seulement deux points d’analyse devaient être questionnés : les dépenses des membres de l’État et la méthode journalistique. La lecture de la tribune de Matthieu Caron[1], directeur de l’observatoire de l’éthique publique, publiée dans £e Monde du 18 juillet m’a amené à m’interroger sur la posture épistémique des intellectuels et plus particulièrement des chercheurs en sciences humaines et sociales. Ne sont-ils pas les officiers caudataires d’une méthode et d’une pensée dominantes ?

Le caudataire était le dignitaire qui portait « la queue » de la robe des prélats, et dans une acception figurée il s’agit d’une personne soumise. Loin de penser un seul instant que Matthieu Caron puisse être soumis à la pensée politique d’Emmanuel Macron, ce qui m’interroge dans sa tribune c’est l’approche extrêmement restrictive de la complexité alors qu’il écrit « dans une société de la culture de l’instantanéité, où nous ne prenons plus le temps de penser le complexe. » Cette phrase arrive en clôture d’un paragraphe dans lequel il semble absoudre la presse après l’avoir vilipendée au paragraphe précédent, et plus généralement dans son texte il réduit son analyse autour de faits ‑vrais‑ mais dissociés de leur origine et de leur conséquence. Il borne son analyse à quelques antiennes concernant ce que seraient les citoyens : inciviles, désengagés, rejetant injustement les élus… Bien sûr je dois reconnaître que l’espace extrêmement limité pour une tribune dans £e Monde[2] oblige à être réducteur dans son propos, mais il n’en demeure pas moins que plus chez les journalistes que chez les chercheurs et les « experts », la tendance est forte de parler des citoyens comme s’il s’agissait d’un ensemble unifié, quasiment un corps, où les éléments seraient liés par une doxa moyenne. Or, en matière humaine la diversité est omniprésente et doit être prise en compte dans sa réalité de terrain, de vécu, de vie et pas seulement à travers des catégories statistiques qui ne rendent pas compte, notamment, de la façon dont réagissent les personnes face à un enquêteur. Depuis longtemps, au moins depuis Pierre Bourdieu, les sociologues savent que chacun répond à l’aune de son capital social et culturel, sans doute aussi de son capital économique. Florence Aubenas et François Rufin, Balzac en son temps, et d’autres, sont sans nul doute de meilleurs connaisseurs de la société et surtout des personnes qui la composent que bien des sociologues de « bureau » et des journalistes de « plateau ». Je ne redirai pas ici toute l’histoire des pratiques sociologiques, je rappellerai simplement à l’usage des journalistes, des « sondeurs » et des politologues l’intérêt d’aller confronter sa science au terrain, et de prendre en compte le biais du chercheur dans la façon de conduire une enquête. L’analyse des conditions de l’arrivée de Donald Trump au pouvoir montre comment et combien leur éloignement du terrain a entrainé sondeurs et journalistes sur la voie de l’erreur. On ne peut pas aujourd’hui, pour connaître une situation sociale, se limiter aux catégories conceptuelles et ne travailler qu’à partir de sondages et d’enquêtes hors sol. C’est un peu ce que je reproche à la tribune de Matthieu Caron : être trop conceptuelle et insuffisamment proche des réalités de terrain et de ce que pensent les gens pris en tant que personnes.

Si je suis en très grande partie sur une ligne d’analyse similaire à celle de Matthieu Caron en ce qui concerne les pratiques de la presse et des médias, je me distinguerai par rapport à ce qu’il écrit à propos du journaliste d’enquête dont il dit que le rôle est « de chercher la vérité par l’exposé des faits, de tous les faits, rien que les faits » Je ne vois pas que Médiapart ait fait autre chose dans cette affaire, pas plus que ne le fit Le Canard Enchaîné dans l’affaire Fillon en 2017. Peut-être son regard de juriste se distingue-t-il de celui du journaliste pour lequel le fait est une action ou une situation existantes qui n’ont pas forcément à voir avec le droit au sens juridique du terme. Ce que l’on peut reprocher aux journalistes dans l’une comme l’autre de ces affaires ce serait de n’avoir peut-être pas suffisamment étayé leur argumentaire de façon contradictoire, pour autant Médiapart publiait le 18 juillet un article intitulé « François de Rugy est-il passible de poursuites judiciaires ? » dans lequel sont clairement énoncées les limites judiciaires auxquelles Monsieur de Rugy est confronté. Partant, prenant en compte la date du premier article et celle de l’article précédemment cité, on peut poser la question du feuilletonnage. Cette question m’a beaucoup accaparé lors de la rédaction d’un livre à paraître sur l’affaire Fillon. Cette question n’est pas nouvelle, j’invite notre tribun à se pencher sur l’histoire de la presse et celle des affaires comme l’affaire des décorations qui entraîna en 1887 la chute du gouvernement Jules Grévy le 2 décembre 1887, alors que les premiers articles étaient parus début octobre et les derniers le furent fin décembre après la démission de Jules Grévy. Plus proche de nous il faut rappeler l’affaire des « Pentagon Papers » qui occupa la une de la presse des USA pendant plusieurs semaines : « Le 13 juin 1971, le New York Times entame une série d’articles sur les Pentagon Papers. »[3] Faut-il dès lors qu’il y a une série d’articles parler de feuilletonnage ? Puisque nous sommes dans les faits, là il y en a deux primordiaux à toute compréhension du fait journalistique qui sont à prendre en compte : soit les journalistes disposent de la totalité des informations et que serait de les publier en une seule fois : un livre, soit les informations arrivent petit à petit au fil des investigations et sont publiées au même rythme. Finalement j’en viens à penser que le feuilletonnage est consubstantiel au travail du journaliste d’investigation.

La question est donc moins celle du feuilletonnage, ni même celle des chaînes en boucle, que celle de la définition « du fait ». Là nous nous trouvons confrontés à deux points : le choix de ce qui va mal plutôt que ce que va bien, et le goût du public pour le sinistre et le spectaculaire : « Mais au fond, en agissant ainsi la presse ne répond-elle pas à la demande de corrida de ses lecteurs et de ses auditeurs ?[4] » Ce dernier point relève de l’histoire de la poule et de l’œuf ; depuis Gabriel Tarde et Edward Bernays on sait que c’est plutôt la presse qui fait l’opinion plutôt que l’inverse, d’ailleurs une enquête du journal La Croix[5] indique que pour la public les journalistes ont trop tendance à privilégier les faits divers et le sensationnalisme. Effectivement les journaux préfèrent parler de ce qui va mal et c’est un point important sinon essentiel en politique. Imaginerions-nous une démocratie dans laquelle les journaux n’informeraient pas le public de ce qui va mal dans le gouvernement du pays ? Cela ne va pas sans conditions ni sans contraintes comme l’indique l’article de Henri Maler [6]« Le droit à l’information, ses conditions et ses conséquences ».

Ne sommes-nous pas là à un moment où se pose la question de savoir ce qu’est « penser le complexe » ? Penser le complexe ce n’est pas seulement envisager l’ensemble des questions que pose une situation, c’est aussi se séparer des concepts et ne les utiliser qu’au moment de la conclusion car les concepts ne sont que le mécanisme qui permet à l’esprit d’isoler certaines réalités de l’expérience pour construire un ensemble intellectualiser dominant et stable pour désigner une situation : ils dénaturent ou pour le moins amoindrissent la complexité d’une situation. Penser le complexe c’est penser le noir en même temps que le blanc, la chose en même temps que son contraire, le tout en même temps que le singulier, en somme c’est disséquer la situation puis rassembler les épars et envisager une sorte d’égrégore des éléments. Parmi ces éléments il en est un primordial lorsqu’on parle de politique : l’Homme.

« Surveiller et punir François de Rugy et consorts : n’est-ce pas le vœu d’une majorité de nos concitoyens ? Nous sommes entrés dans une société de l’incivisme, les élus n’étant plus considérés et les citoyens étant de plus en plus désengagés ; dans une société de l’individualisme, où les individus se détournent de la politique au prétexte qu’elle ne leur apporte plus rien de personnel ; dans une société de la culture de l’instantanéité, où nous ne prenons plus le temps de penser le complexe ; dans une société du désenchantement, convaincus que nous payons chèrement le train de vie d’élus qui ne peuvent même plus changer le monde. »[7] Si je suis d’accord avec Matthieu Caron sur ce constat, ici nous ne pouvons ni en rester au constat, froid, désincarné et sans humanité, ni se limiter aux conclusions « juridiques » qu’il en tire. Ici ce sont les Hommes : les femmes et les hommes, qui sont interpelés.

Je ne vais pas reprendre chaque point de ce paragraphe, ce serait vouloir refaire l’histoire et le développement de l’action politique et des comportements politiciens depuis 1789, plus particulièrement depuis 1969 et le départ du Général de Gaulle qui lui payait ses factures. Jamais il ne lui serait venu à l’idée de se faire payer une piscine à Brégançon pour le confort de sa famille ni de faire dépenser à l’État 63 000€ pour rénover son appartement. Où voulez-vous chercher les raisons de la liste à la Prévert énoncée par Matthieu Caron ailleurs que dans la façon dont les politiciens ont traité les femmes et les hommes de ce pays ? Ont-ils essayé de changer le monde : les pauvres même s’ils vivent mieux sont toujours pauvres alors que les riches sont, incroyablement, toujours de plus en plus riches ? Dans notre société technologisée et de loisirs peut-on se contenter d’une lecture restreinte (et restrictive) de la pauvreté suivant laquelle est pauvre celui dont les ressources sont insuffisantes, celui qui possède à peine le strict nécessaire ? Des gens dans cette situation il y en a encore en grand nombre dans notre pays, mais outre ces malheureux, il faut aussi prendre ne compte tous ceux qui sont de plus en plus en difficulté pour s’acheter une voiture « aux nouvelles normes environnementales » pourtant indispensable pour aller travailler, ceux qui n’ont pas accès aux loisirs, ceux pour qui 63 000€ représentent un peu plus de 4 ans de salaire[8] ! Méphisto nous rétorquerait sans doute que ceux‑là ne payent pas d’impôt alors peu leur chaut de l’usage que l’on en fait ; mais ils sont aussi ou d’abord citoyens à part entière et il se sentent ainsi tellement méprisés par l’arrogance de trop nombreux élus qui adhèrent au « dans les gares se croisent qui réussissent et ceux qui ne sont rien » et par les comportements d’ancien régime (du temps de la royauté) qui consistent à se construire une vie confortable au frais de l’État, alors ils ne voient aucune raison d’aller voter. Si je pousse un peu plus loin l’analyse dans cette complexité humaine je me dois de relever que ceux‑ci sont aussi bénéficiaires d’aides sociales et que par conséquent la gestion dispendieuse des gouvernants les prive sans doute d’une augmentation de ces aides. Que penser, dans ce contexte, des « financiers » et des « patrons » plus soucieux de voir augmenter leur capital que d’augmenter les salaires de leurs employés ?

Sans doute les chercheurs m’objecteront qu’on ne peut pas comparer le SMIC avec les dépenses d’un ministre puisque conceptuellement, en économie et sans doute aussi en sociologie, ils ne relèvent pas de la même catégorie. Mais, si on raisonne dans le « complexe » de la vie des personnes ce qui n’est semble-t-il pas la « science actuelle », le smicard doit penser que les prédécesseurs de François de Rugy devaient être bien sales pour obliger ainsi à 63 000€ de travaux dans l’appartement, d’ordinaire c’est le locataire sortant qui doit remettre en état l’appartement qu’il laisse et à ses frais. S’il s’agissait de travaux d’agrément pour satisfaire le couple de Rugy, auquel cas les faire payer pas l’État serait du dédain pour les citoyens ; leurs aïeux n’ont pas pris les armes en 1789 pour voir, deux siècles et demi plus tard, ressurgir des pratiques du temps de la royauté. Faut-il chercher ailleurs les raisons qui amènent nos concitoyens à penser qu’ils payent « chèrement le train de vie des élus qui ne peuvent pas changer le monde »[9], car il ne faut pas oublier que François de Rugy n’est que l’arbre qui cache une forêt ; s’il n’en est pas ainsi ‑et je connais des élus d’une grande probité‑ pourquoi les élus, président de la République en tête de cordée, viennent-ils en cohorte dénoncer la république de la délation, ne sont-ce pas eux qui les premiers lorsqu’ils votent une loi répressive viennent nous dire que quand on est honnête on ne peut pas craindre la répression. Quant à changer le monde, il y a longtemps que les citoyens, dans les cités et les villages, pensent que les élus ne veulent pas le changer, trop contents qu’ils sont de s’ébattre dans le confort matériel que leur offre ce monde de la politique. Les citoyens, notamment les plus humbles, savent bien que les élus ne veulent pas changer le monde, tout au plus ils essaient de le gérer ; les citoyens le savent d’autant mieux que la plupart des élus, à commencer par l’actuel président de la République, mentent effrontément. On livre la situation de François de Rugy à l’analyse de deux enquêtes : une à l’Assemblée nationale, l’autre au sein des services du gouvernement. Quelle peut être la validité de ces deux enquêtes internes ? Celle concernant les travaux de l’appartement a été conduite par une fonctionnaire dont la carrière est liée aux décisions du premier ministre, et que dira‑t‑elle ? L’enquête conclura que les travaux ont été commandés dans le strict respect des normes de la commande publique alors qu’une analyse dans le « complexe » obligerait à voir la légitimité et le bienfondé de ces travaux, de leur ampleur et la nature des devis. Il en va de même pour l’enquête demandée par l’actuel président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, lui‑même sous le coup d’une procédure judiciaire diligentée par le parquet national financier pour prise illégale d’intérêt, recel et complicité de ce délit ; Richard Ferrand a obtenu que le parquet de Paris soit dessaisi au profit de celui de Lille en juillet 2018, depuis l’affaire traine en longueur jusqu’à, vraisemblablement, l’oubli, mais les citoyens n’oublient pas. Outre la personnalité et les déboires judiciaires du président de l’Assemblée nationale, cette enquête, une fois encore, est une enquête interne et chaque citoyen sait comment ces enquêtes font toujours long feu. Ces enquêtes ne sont que des cache‑sexe pour faire croire à la pudeur et à la virginité de Priape et des Satyres. Ces enquêtes sont un leurre, un de plus, et ne font qu’introduire du flou générateur de défiance chez les citoyens. Delphine Batho, députée des Deux-Sèvres, explique bien l’illégitimité de ces deux enquêtes dans une interview à France‑Info le 22 juillet. Ainsi, pour redorer l’image des élus, on met de l’opacité et du mensonge pour traiter d’un manque de transparence, c’est comme peindre en noir une glace sans tain qui serait rayée. D’ailleurs s’agit-il vraiment d’un problème de transparence ? Si nous restons dans l’axe de penser le « complexe » il faut sortir du concept de transparence qui conduit à une impasse. La transparence serait moins interpelée si, comme le préconise Delphine Batho, les frais des élus n’étaient remboursés que sur présentation d’une facture et non plus payés par « avance », tout ça dans la limité d’un budget raisonnable. En tout état de cause la transparence n’est jamais que l’aboutissement de deux comportements : le respect des citoyens et une pratique morale de la fonction par les élus et les ministres.

Le respect du citoyen c’est de l’écouter et de lui rendre compte des moindre actions et dépenses engagées. Médiapart comme le Canard Enchainé dans l’affaire Fillon n’ont fait que faire ce que les élus auraient dû faire. Si les organes de contrôle interne de l’Assemblée nationale avaient bien fonctionné ils auraient repéré et rendu public les errements de François Fillon et de François de Rugy, c’est le moins qu’on doit au citoyen dans une république. Et il ne faut pas prendre les citoyens pour des demeurés profondément déficients intellectuels comme l’a fait, par exemple, Jean-Sébastien Ferjou sur BFM‑TV à propos du vélo d’appartement acheté par F. de Rugy au frais de l’Assemblée nationale. J‑S. Ferjou[10] qu’il est difficile pour le président de l’Assemblée nationale d’aller dans la salle de sport aux horaires d’ouverture, ce que chacun d’entre nous peut comprendre contrairement à ce qu’il affirmait péremptoirement : « il y a plein de gens qui travaillent 35 heures par semaine qui ne se posent pas la question de savoir comment font ceux qui travaillent 70 heures. » On se demandera ici dans une analyse qui prend en compte le « complexe » si ceux qui travaillent 70 heures se posent des questions sur la vie de ces femmes de ménage qui, habitant loin des centres villes, se lèvent à 5 heure du matin, font 1 heure ou plus de transport avant d’être dans des bureaux où elles nettoient les cochonneries laissées par ceux qui travaillent 70 heures ; le soir quand elles rentrent chez elles, tard, il y a les enfants, le ménage, le repassage, les courses… travaillent‑elles seulement 35 heures ? Celles‑là ne se font pas payer un vélo par l’État ! Monsieur Ferjou a raison, le coût de ce vélo est dérisoire par rapport à plein de choses, mais vis-à-vis des citoyens et moralement c’est ignoble. Si Monsieur de Rugy veut un vélo d’appartement ses émoluments lui permettent de s’en offrir un sans difficulté.

On voit ainsi, chaque jour que l’égrégore dont je parlais plus haut, entre les éléments d’une situation sociale est plus fort entre les politiciens et les journalistes qu’entre eux, même pris séparément, et les citoyens, notamment les plus humbles. Faute de liens entre les personnes on ne peut pas les considérer comme un Autre, un Autre soi‑même au sens de Lévinas. A défaut de considérer l’Autre comme un possible soi‑même on finit par ne parler de lui qu’à travers des concepts et des stéréotypes, or l’Homme dans son humanité sociale et personnelle n’est pas réductible à une « catégorie ». Si Matthieu Caron fréquentait les bars‑PMU des cités et des villages il n’écrirait pas que « les individus se désintéressent de la politique ». Les discussions politiques sont fréquentes, denses et sensées dans ces lieux autant qu’au Fouquet’s. Certes le vocabulaire et la syntaxe y sont moins châtiés mais les idées développées toutes aussi intéressantes à écouter et à méditer. Par exemple, on y apprend que ne pas aller voter ce n’est pas se désintéresser de la politique, c’est simplement ne pas perdre son temps dans une action inutile ; pareillement voter blanc ce n’est que dire un désaccord global. Bien sûr, le fondement de ces comportements électoraux se trouve dans une attitude vis-à-vis de la politique et des élus : l’absence de confiance car les citoyens savent comme l’écrit Matthieu Caron que la politique « ne leur apporte plus rien à titre personnel. » Qui osera dire le contraire ?  Depuis Jacques Chirac, aggravé par les quinquennats suivants, accéléré et amplifié par l’actuel président de la République, la politique n’est plus un projet de société ayant comme objectif l’amélioration du bien‑être des personnes. Depuis 1995 la politique n’est plus que gestionnaire avec les méthodes d’une comptabilité de caisse où seuls les mieux nantis prospèrent. La stratégie gestionnaire de l’État ne repose que sur la mise en œuvre de concepts des sciences économiques dont on sait à quel point ils sont aléatoires et peu fiables. Dans ce système de penser, le « complexe » est absent, l’Homme dans son humanité aussi, seul compte l’individu en tant qu’agent économique.

Le respect dû aux citoyens est donc absent de la pensée politique actuelle comme du monde des experts (intellectuels) et des journalistes.  Si le respect n’est plus de mise, bien plus que l’incivisme cité par Matthieu Caron qui entraînerait à ne plus respecter les élus, c’est l’absence de morale chez les élus qui est la cause majeure de la situation actuelle. Là, soyons ferme : aucune loi n’empêchera que se reproduise les « séisme » médiatico‑politique comme celui que nous vivons aujourd’hui, pas même le passage comme l’indique M. Caron d’une « transparence infantile à une transparence adolescente », même pas si elle devenait adulte. Bien sûr la loi, la règle aident mais elles sont loin d’être suffisantes. Seule la morale, seule une attitude éthique permettront que le citoyen soit respecté et que les deniers publics soient justement employés. L’enquête de l’Assemblée nationale conclue que F. de Rugy n’a pas dérogé à la loi et que les « dîners » avaient bien un caractère professionnel, on s’étonne lorsqu’on lit : « l’éditorialiste politique de L’Obs Serge Raffy, qui quant à lui souligne que « c’était des gens du milieu de la culture, je ne connaissais personne. Il n’y avait pas de homards, même pas de grands vins ». « Convaincre les autres » Interrogée sur notre antenne (BFM‑TV), l’avocate Yael Mellul, qui a aussi fait partie des convives, souligne « qu’en tant que militant féministe, mon travail était de convaincre les autres du bien fondé de mes combats. Et c’est précisément ce que j’ai fait« . » Drôle de professionnalisme où la table du président de l’Assemblée nationale sert de rencontre avec et entre des journalistes et des artistes et de tribune (choisie) pour des militants ; si ces dîners étaient professionnels c’est sans doute plus en rapport avec le poste de journaliste à Gala de madame de Rugy. Voilà donc que les deniers de l’État servent à financer les frais de représentation d’une journaliste d’un journal hautement people. Quant bien même il n’y aurait eu ni homards ni grands crus, seulement des pommes chips et du vin mousseux, de telles pratiques ne peuvent que choquer les citoyens à qui ont demandent toujours plus de sacrifices : la hausse de la CSG, les kilomètres à parcourir pour rejoindre la maternité ou l’école, l’augmentation de l’électricité et du gaz… autant de dépenses qui croissent et que la poignée de cacahuètes lancée à la volée par Emmanuel Macron en décembre 2018 ne compense pas.

Mais, politique et morale ne font pas bon ménage, ne cohabitent pas vraiment. En politique c’est le mensonge qui est roi comme l’écrivait Hannah Arendt[11] : « La véracité n’a jamais figuré au nombre des vertus politiques, et le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié dans les affaires politiques », pour elle le mensonge semble consubstantiel à la politique parce qu’il présente, dans la stratégie du politicien, un avantage supérieur à la réalité[12] : « La tromperie n’entre jamais en conflit avec la raison, car les choses auraient très bien pu se passer de la manière dont le menteur le prétend. Le mensonge est souvent plus plausible, plus tentant pour la raison que la réalité, car le menteur a le grand avantage de savoir d’avance ce que le public souhaite ou s’attend à entendre. Sa version a été préparée à l’intention du public, en prêtant une attention toute particulière à sa crédibilité, tandis que la réalité a cette habitude déconcertante de nous confronter à l’inattendu, auquel nous n’étions nullement préparés ». Mais aujourd’hui la distance et la cassure entre les élus et les citoyens sont si grandes que le politicien ne sait plus ce qu’attend le public, alors le mensonge fait flop !

Faire une analyse de la société, faire une analyse de l’impact de l’action politique, faire une analyse du fonctionnement politique et des médias d’un pays oblige à se distancier des concepts pour écouter, observer les gens ; il s’agit de penser à tous et à chacun dans leur individualité avant de penser un groupe artificiellement et statistiquement construit. C’est bien cette incapacité à penser le « complexe », c’est-à-dire le regroupement conjoncturel de singularités qui a rendu impossible une véritable analyse du mouvement des Gilets Jaunes. Les politiciens, les gouvernants, les journalistes, les chercheurs n’avaient pas en face d’eux telle ou telle catégorie reconnue par la science, mais un égrégore de singularités à peine liées au début par l’affaire de la taxe sur les carburants. Peut-être faudra‑t-il, pour que les chercheurs puissent pour échanger entre eux inventer de nouveaux concepts et ne les utiliser que pour ce qu’ils sont : des outils au service de la recherche, pas une explication.


[1] Matthieu Caron, L’affaire Rugy, ou la transparence de nos contradictions, £e Monde, 18 juillet 2019.

[2] La tribune de Matthieu Caron s’imprime sur deux pages, mon article occupe 6 pages.

[3] Radio Canada, aujourd’hui l’histoire, https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/aujourd-hui-l-histoire/segments/chronique/75942/pentagon-papers-guerre-vietnam-new-york-times consulté le 21/07/2019

[4] Matthieu Caron, op cit.

[5] La Croix, Médias, crise de confiance, 24 janvier 2019.

[6] Maler H., Le droit à l’information, ses conditions et ses conséquences, Savoir/Agir, 2014-4, n°20, pp113-119.

[7] Matthieu Caron, op cit.

[8] Le SMIC net est à 14450 € par an, https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F2300

[9] Matthieu Caron, op cit.

[10] https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/bfm-story-du-vendredi-12-juillet-2019-1174958.html

[11] Hannah Arendt, « Lying in Politics, Reflections on the Pentagon Papers », in Crises of the Republic, Harvest Books, 1972, p. 4.

[12] Hannah Arendt, op cit, p6.