CoViD-19 : une épidémie entre orgueil et bêtise

Comme l’a dit récemment sur une chaîne de télévision la porte-parole de EELV « l’heure n’est pas aux règlements de comptes », d’autant moins qu’il est certain que les deux gouvernements précédents n’auraient pas mieux fait, d’ailleurs ne sont-ils pas largement responsables de l’état de décrépitude dans lequel se trouve le système de santé français. Toutefois l’heure est à l’analyse des « paroles » et des comportements, ceux du gouvernement, ceux des médecins, ceux des journalistes ainsi que ceux des citoyens.

Jeudi 19 mars, Elisabeth Lemoine et Patrick Cohen (de C à vous sur France 5) recevaient Michel Cymes, le médecin le plus médiatisé, qui revint sur son mea culpa de lundi 16 mars qui déclarait :  « J’ai juste dit que je regrettais peut-être une chose, c’est de ne pas avoir alarmé suffisamment et inquiété suffisamment les Français, puisque le fait de dire la vérité scientifique du moment – et chaque spécialiste/expert qui vient sur votre plateau vous donne la vérité scientifique au moment où on la dit. […] Il y a quinze jours ou trois semaines, quand je m’exprimais, je le faisais avec la vérité scientifique du moment. J’étais pas dans l’intuition, j’étais dans la vérité scientifique. Et effectivement, à l’époque, personne, aucun scientifique, ne pensait que ça allait prendre cette ampleur. Donc, je rassurais les gens en disant : « Oui, c’est compliqué, oui, on ne sait pas ce qui va se passer, mais quand on attrape le coronavirus, a priori, on attrape une grippe un peu cognée. Voilà c’est tout ». Et je me dis que finalement, je rassurais beaucoup les gens. Qu’est-ce que ça a eu comme conséquence, le fait de rassurer ? Et bien que personne n’est resté chez soi. »

Pauvre docteur Cymes, plein de science mais pas de celle de la communication ni de la gouvernance qui inclus l’anticipation. Lorsqu’on rassure les gens en leur racontant que la maladie n’est pas grave, que 98 % des malades guérissent, il ne faut pas s’étonner que les gens réagissent et agissent en conséquence. Ils se disent que si ce n’est pas grave il n’y a aucune précaution à prendre. Pour moi, pendant une période assez courte j’étais dans cette tendance, mais d’une part je suis un grand sceptique et d’autre part je lis beaucoup la presse et la littérature médicale ce qui m’a permis de m’interroger sur le décalage entre la situation en Chine, les alertes de l’OMS et ce que j’appellerai la sérénité du monde médical français du moins celui médiatisé.

De quelle vérité scientifique parle Michel Cymes quand on voit que la Fondation Bill Gates a donné 100 millions de dollars à l’OMS pour lutter contre le CoViD-19 : « SEATTLE, February 5, 2020 – The Bill & Melinda Gates Foundation today announced that it will immediately commit up to $100 million for the global response to the 2019 novel coronavirus (2019-nCoV). » (site de l’OMS) C’était le 5 février et déjà depuis janvier la situation en Chine alertait sur la dangerosité de la maladie : « Si la Chine a tardé à reconnaître la dangerosité de l’épidémie, n’hésitant pas à arrêter des médecins qui tentaient de donner l’alerte fin décembre 2019, ses premières mesures ont été radicales. Le 20 janvier, le président chinois, Xi Jinping, déclarait que la situation était « grave », et l’épidémiologiste de renom Zhong Nanshan expliquait à la télévision nationale que le virus était bien contagieux entre humains. » (Le Monde) Si les Chinois mentent sur les chiffres, ils ne prennent de telles mesures pour faire de l’image médiatique !

Alors, qu’on ne sache pas tout de la nature du virus, de son mode de transmission et de sa dangerosité est compréhensible à la lumière des difficultés à embrasser ce que sont les virus. Pourtant la lecture d’un petit livre simple écrit par des chercheurs (Les virus – ennemis ou alliés, éditions Quae) qui, en même temps que le livre montre l’immensité du monde des virus, fait éclater en pleine lumière leur dangerosité potentielle et les aléas de raisonnement auxquels ils confrontent les chercheurs et les médecins. La vérité scientifique, en présence d’un nouveau virus, c’est de dire qu’on ne connaît pas grand-chose de son identité, de sa capacité de mutation, de la façon dont il rejoint et attaque les cellules hôtes et peut-être même qu’on ne sait pas vraiment qu’elles sont ces cellules, partant on ne minimise pas la dangerosité, on prévient (dans toutes les acceptions du terme).

Les médecins, dans ce moment d’ignorance, nous disaient : « vous ne savez pas nager, mais allez‑y, quand l’eau vous chatouillera les narines vous ferez demi‑tour. » Nous sommes partis nous amuser dans la rivière, nous pensions qu’en sachant nager ou avec une bouée (le paracétamol) quoiqu’il arrive nous nous en sortirions sains‑et‑sauf ; sauf qu’il y avait un trou et du remous ignorés par notre conseilleur ! La sagesse eût été de dire « j’ignore s’il y a un trou et du remous, alors ne t’aventure pas ».

L’excès d’optimisme ou de confiance n’est-il pas un signe d’orgueil ?

Oui, l’attitude des « sachants » début mars comme déjà en février relevait plus de l’orgueil que de la pure ignorance ou de la bêtise ; il s’agissait de cacher son ignorance et de faire montre d’un optimisme débordant qui devait montrer que nous, en France, on saurait mieux faire que les Chinois. Or, comme écrivait Sophocle dans son Antigone : « La sagesse est de beaucoup la première des conditions du bonheur. […] Les orgueilleux voient leurs grands mots payés de grands coups du sort, et ce n’est qu’avec les années qu’ils apprennent à être sages. » Nous sommes en train de vivre un grand coup du sort et il n’est absolument pas certain que la sagesse vienne aux « sachants » ni aux politiciens. Déjà Molière dans le « Médecin malgré lui » avait cette réplique merveilleuse : « Les bévues ne sont point pour nous, et c’est toujours la faute de celui qui meurt. » Cette réplique est en exergue du livre d’Alexandre Minkowski (Le mandarin aux pieds nus, 1975) où j’espérais trouver de l’aide pour étayer ma thèse présente, mais je ne l’ai pas relu et je me suis arrêté sur le titre d’un chapitre : « Où le mandarin rappelle qu’il vaut mieux prévenir que guérir » !

Pendant les quinze années durant lesquelles j’ai été cadre dans un organisme de secours en étroite collaboration avec la Protection Civile (aujourd’hui la Sécurité Civile) j’ai été confronté à cette incapacité des uns et des autres à prévenir, mais nous étions remarquablement performants en matière d’intervention post-incident et en gestion de crise, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui semble-t-il, mais l’anticipation était encore à l’ordre du jour ; nous n’étions que trente après la Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide était là. La coordination des secours était réelle et efficace, les querelles d’ego attendaient le débriefing pour éclater. Aujourd’hui on se demande qui pilote l’avion. Comment se fait-il que dans une situation épidémique, désormais avérée, toutes les forces, civiles et militaires, ne soient pas entièrement mobilisées et sous les ordres d’un seul commandement ? Il aura fallu attendre le 16 mars pour que le président de la République fasse appel au service de santé de l’armée dont on s’aperçoit qu’il est bien démuni, en d’autre occasion ‑mais les dirigeants du pays avaient un autre envergure‑ il fallut moins de temps pour faire intervenir les véhicules de l’armée pour pallier l’absence de transports en commun ou prendre en charge le ramassage des ordures suite à une grève massive.

Après l’orgueil, en France nous sommes meilleurs, voilà que vient la bêtise, autre élément d’un couple infernal qui refuse de voir la réalité, qui s’enferme dans ses « doctrines » et son dogmatisme, et qui méprise l’Autre, mais qui, de nos jours, communique.

Les gouvernants ne gouvernent plus, ils gèrent et ils communiquent. Macron et ses ministres dans un vaste mouvement de « business is first » se préoccupent prioritairement de l’économie et si peu de la santé, les gens, les personnes ne les intéressent pas. Certes les mesures économiques sont importantes pour limiter une trop grande chute après l’épidémie mais présentement elles se font, trop nombreuses, au détriment des plus humbles à qui on enjoint d’aller au travail sans se soucier de leur santé ni de leurs conditions de travail. La porte‑parole du gouvernement, n’a-t-elle pas déclaré que le travail est meilleur pour la santé que le masque ? Le gouvernement soumis aux financiers n’hésite pas à rogner sur les droits des salariés, comme le montre, par exemple, le projet de loi relatif à l’État d’urgence sanitaire, voté à l’unanimité par les sénateurs notamment de droite trop contents de faire la peau au droit du travail ; ce projet contient dans son article 7 cet alinéa qui par ordonnance du gouvernement permettra aux chefs d’entreprise : « de modifier les conditions d’acquisition de congés payés et permettre à tout employeur d’imposer ou de modifier unilatéralement les dates de prise d’une partie des congés payés dans la limite de six jours ouvrables, des jours de réduction du temps de travail et des jours de repos affectés sur le compte épargne-temps du salarié, en dérogeant aux délais de prévenance et aux modalités d’utilisation définis au livre Ier de la troisième partie du Code du travail, les conventions et accords collectifs ainsi que par le statut général de la fonction publique. » Ainsi, les « héros du quotidien » comme dit Macron sont taillables et corvéables à souhait et sans compensation ; l’ineffable Bruno Le Maire craignant une levée de bouclier social a invité « toutes les fédérations et les grandes entreprises à verser cette prime de 1.000 euros défiscalisée. Nous devons faire mieux pour toutes ces personnes dont nous avons impérativement besoin », bien sûr il est soutenu par le Medef qui soulignait, dans Les Échos, l’importance de récompenser « les héros du quotidien ».

Qui sont ces héros du quotidien ? Ceux qui sont en télétravail au chaud chez eux bien que très ennuyés par les enfants qu’il faut occuper et auxquels il faut « faire classe » ? Ceux-là sont majoritairement des cadres, des informaticiens, des membres de professions intellectuelles, et plus rarement des employés de bureau ou des commerciaux… en tout cas ils ne sont pas des salariés soumis aux métiers les plus pénibles qui subissent le bruit intense, portent de lourdes charges, peinent sous les intempéries… Ces métiers-là sont dévolus aux humbles, ceux qui n’ont pas bien travaillé à l’école comme l’a dit une députée LREM dans une émission de télé consacrée à la réforme des retraites. Ces travailleurs sont les grands oubliés des « applaudissements de 20 heures » : caissières, livreurs, coursiers, ouvriers du bâtiment, chauffeurs de bus et de taxi, ouvriers des opérateurs de téléphonie et des fournisseurs d’énergie… facteurs et manutentionnaires, non seulement ils sont d’autant plus oubliés que ceux qui applaudissent sont ceux qui utilisent leur service. Si on peut comprendre que certaines activités industrielles doivent continuer parce qu’elles sont indispensables au maintien d’un bon état sanitaire et aux besoins premiers (alimentaires et d’hygiène) des personnes, on comprend mal en quoi fabriquer des soutiens-gorges ou des voitures qui iront gonfler des stocks dormants présente un intérêt majeur pour le pays en ce moment.

Là on atteint le point de la bêtise de certains citoyens. Christophe Castaner a eu raison de qualifier d’imbéciles ceux qui ne respectent pas les consignes liées au confinement mais il pourrait faire de même à l’endroit de certains « savants » comme le sociologue Jean Viard qui déclarait, face à l’inquiétude d’un coursier, que les entreprises doivent mettre en œuvre les consignes mais qu’il n’est pas possible d’arrêter l’activité du pays, alors les coursiers doivent travailler coûte que coûte. On ne pouvait pas s’attendre à un autre discours de la part d’un « macronien » ; extrait du journal la Provence : « Jean-Philippe Agresti se lance à son tour dans la course aux municipales. Le doyen de la faculté de droit d’Aix, né à Marseille il y a 45 ans, annoncera ce soir sa candidature à ses soutiens, parmi lesquels la députée LREM Claire Pitollat et le sociologue Jean Viard. », Jean Viard fut le candidat, battu, investit par LREM dans la 5e circonscription de Vaucluse en 2017. Si Jean Viard est un affidé de Macron et que son discours relève de la bêtise la plus profonde et du mépris à l’égard des humbles (j’en resterai là sur la façon de qualifier ce personnage), c’est aussi le comportement des gens, de ceux qui restent chez eux, qui est en cause et qui met à mal la santé des « héros du quotidien ». Castaner aurait aussi pu adresser son compliment à la « conne », vue dans un reportage, qui laissait éclater sa joie de pouvoir encore recevoir des vêtements commandés « en ligne » ; « ça fait du bien » disait-elle dans un vaste élan altruiste car à n’en pas douter elle participe à la séance d’applaudissement de 20h.

La séance d’applaudissement de 20h sera à analyser, plus tard comme le fut l’amalgame de janvier 2015, pour ce qu’elle est : une séance de conjuration des peurs, et pour ce qu’elle n’est pas : une prise de conscience de la situation épidémique et de sa dangerosité. Si cette prise de conscience était là les gens seraient capables de surseoir à leurs envies de consommation ; qui a un besoin si pressant de vêtements et de chaussures neuves, qui n’est pas capable de se préparer à manger et ne peut se passer des pizzas et autres repas livrés ? Outre l’absence de prise de conscience de la situation, ce comportement manifeste le mépris dans lequel ces gens tiennent les humbles qui les servent, car il s’agit bien d’un service qui vire à une forme d’esclavage : demain on entendra à propos de la mort d’un coursier, « ce n’était qu’un coursier » et pourvu qu’il ne soit pas d’origine africaine sinon quels seront les mots…

À qui profite le crime ? Comme d’habitude, et l’épidémie exacerbe le phénomène et n’y changera rien, à l’élite : un premier groupe avec les financiers, les soiffards du fric comme Amazon, les riches comme certains chefs d’entreprise et les politiciens trop heureux de trouver une occasion de rejeter la faute de leurs insuffisances sur ceux qui vont mourir, et un deuxième groupe avec les bobos installés dans un confort de discours intellectuo-politiques alimentés par les éditocrates qui ont le cul plus usé par un usage effréné de leur chaise que ne le sont leurs yeux par l’observation de la vie sociale « profonde », et les « insuffisants mentaux » intoxiqués à la consommation comme le cas cité plus haut .

Ainsi, nous vivons coincés entre l’orgueil et l’avidité du premier groupe et la bêtise et la béatitude du second. Les sachants dont je parlais plus haut choisiront en conscience leur camp : celui de l’élite ou celui des humbles, des « héros du quotidien » ; « La première qualité d’un héros, c’est d’être mort et enterré. » écrivait Marcel Pagnol, et un mort ne réclame rien à personne même pas à son assassin.

Les Français ne sont pas habités par le courage : Polanski et le 49-3

Alors, que c’est en catimini que Macron et son escouade de perroquets enrubannés ont décidé d’avoir recours à l’article 49-3 de la Constitution pour couper court à toute opposition au projet de réforme des retraites.

On comprendra l’intérêt d’une telle manœuvre qui permet à Macron de reprendre la main sur le calendrier. Alors, Macron a gagné le texte (du moins un des deux qu’il présente) va être adopté car on n’imagine pas les perroquets enrubannés de LREM votant la défiance au gouvernement, l’occasion est trop belle de montrer à quel point ils sont soumis au gourou, incapables d’idées personnelles et d’entendre les Français.

Les Français, d’après les sondages qui se maintiennent depuis plusieurs mois au même niveau, sont pour 72 d’entre eux opposés à ce projet. Où sont-ils ces Français : uniquement dans les sondages ? Sont-ce des Français virtuels qu’aurait créé Macron pour mieux pouvoir illustrer son mépris du peuple ? Non, ils existent bien ces Français mais depuis toujours ils vivent dans une résignation pessimiste qui souvent, trop souvent, ressemble à de la lâcheté. Ils vivent, petitement, chichement, entre leurs habitudes et l’accès au plaisir, ils se contentent et advienne que pourra.

Ou alors ils se cachent derrière des mouvements éphémères fortement médiatisés et entraînés par quelques « stars » du show-business. On l’a vu lors de la 45e cérémonie des Césars où une flopée d’artistes sont venus en moralisateurs et en censeurs. Je ne prendrai pas ici parti quant à Roman Polanski dont j’ignore tout de l’histoire, mais je ne me retrancherai pas derrière « il n’y a qu’à laisser faire la justice » parce que j’entends bien la douleur des femmes (et des hommes aussi) qui ont été victimes de violences sexuelles. Ce qui m’interroge dans le cas de cette soirée c’est l’attitude de ces gens (ils comme elles) comme Gérard Daroussin, Aïssa Maïga, Florence Foresti qui profitent d’une telle soirée pour venir se purifier ; ils tentent alors de paraître en parangon de vertu alors qu’au quotidien ils/elles ne militent dans rien. Qu’est-ce que ça veut dire « Après l’attribution du César à Roman Polanski, Florence Foresti a refusé de remonter sur scène avec l’ensemble des lauréats. Sur son compte Instagram, elle s’est dite « écœurée » par cette récompense. », elle était bien la seule à ignorer que Polanski et son film étaient en lice. Pourquoi sont-ils venus à la Cérémonie et sur scène, peut-être pour un chèque, ou comme l’a déclaré Aïssa Maïga ils avaient des choses à dire ; sauf qu’à part elle qui nous a servi une soupe insipide dénuée de toute pensée constructive, les autres se sont contentés de facéties accusant à la volée.

Qui sont-ils/elles pour se poser en censeurs de la société et de la morale ? Il me souvient alors cet extrait du Monde d’hier de Stephan Zweig où il parle de la célébrité et des gens célèbres : « Un titre, une situation, une décoration et à plus forte raison la notoriété de leur nom, ont le pouvoir de faire naître en eux une plus grande sécurité, une plus grande confiance en eux‑mêmes, et peuvent inspirer le sentiment d’avoir en partage une importance particulière dans la société, dans l’état et dans leur époque ; dès lors ils se gonflent involontairement afin d’atteindre, par leur personne, au volume de leur influence extérieure. » C’est cela, ils se gonflent pensant que leur notoriété leur donnerait de la culture, de l’intelligence et surtout un droit et un pouvoir moral sur les autres. Que nenni, ils/elles ne sont que l’expression de la lâcheté commune et banale mais qui, dans leur cas, peut se déguiser avec les oripeaux de la célébrité.

Les gens « ordinaires » sont résignés. Les facéties des unes et l’afféterie de l’autre ne les intéressent guère ; ils laissent tout cela aux séances de pince-fesses mondains où chacun trompe chacun tout en pesant dans son for intérieur qu’il finira bien par baiser l’autre. Ça ne fait pas une société que ces carabistouilles et ces calembredaines du microcosme mondain.

Les gens ordinaires sont résignés face à la politique et aux politiciens, sans doute parce qu’ils sont atteints par le biais de l’habitude et qu’ils savent trop que quoiqu’ils fassent ça ne change rien : les pauvres seront toujours pauvres et les riches toujours de plus en plus riches.

Sauf que là les Français pourraient sortir de leur torpeur et dire, dans la rue, que les règlements de comptes ne peuvent en aucun cas servir à penser la morale et à construire la société, moins encore du lien social. Ils peuvent aussi se souvenir que ce qu’ils ont aujourd’hui encore comme maigres avantages ils le doivent à leurs aïeux qui avaient accepté et voulu laisser de côté leur vie, certains l’ont perdue, pour crier leur désaccord à la face des politiciens et des patrons. Ils peuvent demain aller voter pour faire barrage aux crapules politiciennes actuellement au pouvoir, ils peuvent renverser le gouvernement en empêchant les députés affidés à Jupiter d’aller voter contre les motions de censure laissant la voie libre à l’expression de l’ensemble des députés d’opposition.

Mais, voilà les Français sont sans doute lâches !

Politique, vie privée, sexe et démocratie

Vendredi 14 février 2020, jour de la Saint Valentin.

La vie privée des hommes politiques en règle générale m’interpelle relativement peu voire pas du tout, toutefois nous ne pouvons pas rester indifférents à ce qui vient d’arriver à Benjamin Griveaux car, au-delà de l’homme, au-delà même de l’homme politique, cette affaire interroge la vie politique et la démocratie dans leur globalité et la façon dont on en rend compte.

Nous assistons depuis ce matin à des interventions sur les médias audiovisuels toutes orientées vers la réprobation de la diffusion des vidéos mettant en cause la vie privée de Benjamin Griveaux, tous fustigent l’atteinte à la vie privée, mais très rarement sont interrogées d’une part la genèse de ces comportements qui amènent à diffuser des scènes de la vie privée des hommes politiques et d’autre part personne ne semble se préoccuper de l’effet produit sur les citoyens. Nous pourrions aussi nous étonner qu’une fois encore les médias n’interrogent pas, mis à part quelque micros-trottoirs, ce que les citoyens peuvent ressentir d’une telle affaire, une fois encore le « parlement des invisibles » est tenu à l’écart de sa propre vie. Alors que dire face à ce déchaînement de commentaires qui tous proviennent d’hommes et de femmes politiques, de journalistes et quelquefois d’intellectuels boboïsés appartenant au microcosme ?

Tous s’insurgent pour dire qu’une affaire comme celle-ci serait inédite, mais que chacun veuille bien se retourner et relire l’histoire de notre pays plus généralement du monde politique pour voir que des dénonciations de cette nature ont émaillé la vie des sociétés. Que ce soit à l’époque de l’Ancien Régime avec les pamphlets ou à partir de la Révolution avec une presse naissante qui s’est développée rapidement, la vie privée, intime, ne barguinons pas : la vie sexuelle des édiles a toujours fait les choux gras des critiques médiatiques, alimenté les quolibets populaires et a servi, plus que de raison, d’outil de vengeance ou de règlements de comptes politiques. Benjamin Griveaux n’est pas le premier homme politique dont la vie extraconjugale est jetée en pâture, il y a fort à parier qu’il ne sera pas le dernier.

Dans le cadre de l’affaire Griveaux ce qui pourrait être choquant c’est qu’il semble bien qu’il s’agisse effectivement d’un règlement de compte politique. C’est bas mais pourquoi s’en étonner alors que nous avons une gouvernance étatique plus inspirée par Machiavel que par Érasme ? Pourquoi s’en étonner alors que, sans être monnaie courante, la pratique du règlement de compte politique n’est pas une innovation ? Peut-être faudrait-il ici replacer l’affaire Fillon : si l’on ne peut pas soupçonner le premier article du Canard enchaîné d’avoir été inspiré autrement que ce qu’en a dit l’auteur à savoir la lecture des déclarations de patrimoine et d’intérêts, nous pouvons légitimement nous interroger sur la façon dont par la suite les journaux ont été alimentés en informations et la façon dont ceux-ci ont mis en place un système qui a pris la dimension d’un feuilleton ; l’affaire Fillon a vraisemblablement été un règlement de comptes politiques. Fillon, Griveaux et d’autres par le passé, les règlements de comptes politiques émaillent la vie de toutes les sociétés et il serait tout à fait étonnant que cela cesse aujourd’hui.

L’étonnement du microcosme politique et journalistique parisien ainsi que la façon dont certains intellectuels s’insurgent contre ce qui ne serait qu’une atteinte à la vie privée montre à quel point cette oligarchie est incapable de réfléchir à ce qu’elle est et à ce qu’elle fait ! Or la question première qui devrait être posée est celle de savoir ce que la société peut admettre ou refuser des comportements de ceux qui la dirigent.

Il n’apparaît pas à la lecture de l’histoire que les comportements adultères aient jamais été admis, tout au plus étaient-ils tolérés, marquant ainsi un écart très net entre la pensée morale et la pratique des hommes. Qui jadis ne se moquait pas un tel qui entretenait une danseuse, de telle femme du boulanger qui partait avec un jeune berger, relisons les romans du XIXe siècle, relisons la vie d’Honoré de Balzac, relisons Madame Bovary de Gustave Flaubert, et nous pourrions ainsi égrener un ensemble d’exemples qui marquent cet écart entre la morale et la pratique des hommes. Toutefois, une société pourrait-elle être vivante si elle était dépourvue de ces paradoxes. Stefan Zweig[1] décrit bien ce paradoxe lorsqu’il évoque la prostitution, incluant dans ce fait social les demi-mondaines et les maîtresses attitrées, à Vienne à la fin du IXXe siècle : « Elle [la prostitution] canalisait la gênante sexualité extraconjugale. » Pour autant ce qui pouvait être toléré n’était pas tout à fait admis, en tous les cas pas complètement admis et chacun pouvait alors se servir d’une telle situation pour nuire. Cependant il est évident que les rares articles de presse et les lettres anonymes de corbeaux n’avaient pas la même ampleur que les diffusions sur Internet et sur les réseaux sociaux. Là aussi il faut prendre en compte l’importance du développement des médias ; déjà au début du XXe siècle le sociologue Gabriel Tarde[2] signalait l’importance qu’avait la vitesse de diffusion de l’information depuis le développement des journaux devenus quotidiens et l’accélération de leur diffusion grâce au développement du chemin de fer. Toutefois la vraie question n’est pas la rapidité avec laquelle l’information arrive vers des publics variés et lointains, la vraie question c’est celle de la nature même de l’information qui est diffusée. On pourra toujours vilipender l’auteur de la diffusion, interdite par la loi comme l’a rappelé le ministre de l’intérieur, mais pourquoi cette « chose » peut-elle devenir un objet constituer une information que les journalistes portent vers le public ?

Il faudra bien un jour que l’on se penche avec rigueur et raison sur deux axes de réflexion : qu’est-ce que la vie privée d’un homme ou d’une femme « publics », qu’est-ce que la société attend en termes de morale de la part des gens qui la gouvernent ?

Si la morale de chacun n’appartient qu’à ce chacun, contrairement à ce qu’a dit Gaspard Gantzer, dès lors qu’une personne a une position dite publique elle a à rendre compte de ses comportements au regard la morale par rapport à ce que la société tolère ou admet. Dans le cas présent si chacun est à même de pouvoir supporter voire tolérer des conduites extraconjugales de Contrairement à ce qu’a dit Gaspard Gantzer, est-ce que la société accepte qu’un homme politique qui met en scène médiatiquement son attachement au couple et à la famille, ait des pratiques adultères ? N’attendons‑nous pas d’un homme politique, surtout lorsqu’il est représentant d’un mouvement qui voulait mettre en place « une république exemplaire », qu’il mette en cohérence ses paroles et ses actes ? L’incohérence entre les propos de Benjamin Griveaux et ce qu’il a donné à voir de sa conduite ne peut que générer l’ire populaire à partir du moment où elle est filmée et donc susceptible d’être diffusées sur les réseaux sociaux. Cette incohérence qui va au-delà de ce que certains ont appelé l’amateurisme politique, peut laisser à penser à un fonctionnement mental peu propice avec la capacité à gouverner une ville comme Paris ou la société.

D’aucuns relevaient le fait que ce qu’avait fait Benjamin Griveaux n’était pas illégal, mais tout ce qui est légal n’est pas forcément moral. Relevons à ce niveau que « le légal » arrive toujours après la réprobation « du moral ». On l’a vu à propos des différentes affaires récentes de pédophilie ou de comportements sexuels vis-à-vis d’adolescentes ; il fut une époque où ces comportements pouvaient être tolérés ou du moins mis sous silence, et il est aujourd’hui une époque où il est tout à fait insupportable que de tels comportements puissent exister. Entre ces deux périodes le social a créé la loi d’interdiction après que le silence ne fut plus admis lui-même après que le toléré ne soit plus supportable. Cette évolution s’est produite essentiellement parce que l’on a reconnu à l’enfant le statut de personne donc doué d’une dignité et d’une sensibilité que l’on doit respecter, et en même temps reconnaissait un rapport de possible domination entre l’adulte et l’enfant. Ce rapport de domination est extrêmement important et essentiel à prendre en compte dans l’analyse des situations qui occupent la scène politique aujourd’hui. Prenons l’exemple de l’affaire, classée sans suite, du ministre de l’économie Gérald Darmanin. D’évidence la relation qu’il a eue avec une dame à qui il rendait un service afin qu’elle obtienne un logement, pose la question du rapport de domination. Même si cette relation a lieu entre adultes consentants donc ne relève pas des foudres de la loi, quel rapport de domination a pu la permettre ou du moins la susciter. Cette dame qui offre un service sexuel, sous la forme d’une fellation, pour remercier Gérald Darmanin de lui avoir rendu service, l’aurait-elle fait en d’autres circonstances notamment si elle avait eu une position sociale plus importante ? Quels sont l’état psychologique et l’état moral de cet élu de la république qui accepte une « gâterie sexuelle » en remerciement des services qu’il peut rendre ? Inutile d’aller plus loin et de trop vilipender car les exemples de cette nature sont nombreux dans notre pauvre société où les dominants abusent de leur force au détriment des dominés, le monde du cinéma et celui de l’édition viennent de nous en donner quelques exemples cruels. Toutefois, toute personne en position de domination, surtout s’il s’agit d’une personne publique et plus particulièrement un gouvernement, doit rendre compte de son comportement moral. Bien sûr, comme l’a dit Sébastien Chenut, membre du Rassemblement National, il ne s’agit pas ici d’élire un curé, pour autant peut-on élire quelqu’un qui est suffisamment sot pour laisser filmer ses ébats sexuels au risque que ceux-ci puissent être diffusés par des personnes malveillantes ? Une sottise portée à ce niveau relève d’un crétinisme le plus profond qui ne laisse pas augurer que la personne ait une quelconque capacité à gouverner dans la sérénité et dans l’intelligence. Après, rien ne sert de pleurer et de rappeler la loi qui interdit de diffuser des scènes de la vie privée de quelqu’un sans son consentement, d’ailleurs comme l’a dit Christophe Barbier sur BFM TV « Griveaux n’a qu’à s’en prendre à lui‑même ». Les juristes ne manqueront pas de mettre en opposition dialogique le fait d’avoir filmé et le fait de diffuser, surtout si la victime était consentante à ce que ses ébats soient filmés.

La presse s’est tenue à l’écart de la diffusion de la sextape de Benjamin Griveaux, mais d’évidence il faut s’interroger sur le rôle des journalistes dans la propagation de l’information. S’interroger sur le rôle et le fonctionnement des journalistes, ça a été fait et ce sera fait, ce sera décliné dans tous les axes de la pensée sociologique et politique possible ; ont-ils tort ou ont-ils raison de publier des informations de cette nature, la réponse est difficile à donner car elle est tellement fonction de la position dans laquelle on est, ici le biais de l’analyste est essentiel et plus impliquant que jamais. Ce matin la quasi-totalité des hommes politiques qui sont intervenus sur les médias ont critiqué les journalistes en tant qu’ils seraient complices d’une atteinte à la vie privée, mais le quidam dans sa posture de citoyens remercie les journalistes de l’éclairer sur la personnalité des hommes politiques pour lesquelles il peut être amené à voter. C’est bien là le rôle fondamental de la presse. Est-ce que cette façon de critiquer la presse ne montrerait pas à quel point le monde politique se considérerait comme un monde à part, comme jadis les aristocrates et les nobles qui se pensaient au-dessus de la société où tout leur était permis ?

Le quidam n’attend pas des hommes politiques qu’ils incarnent la vertu. Il attend d’eux d’être respecté, en ça l’histoire de Gérald Darmanin illustre le mépris que les dominants peuvent avoir pour les humbles. Cet homme, devenu ministre, aurait montré une grandeur d’âme s’il avait été capable de refuser la proposition de cette dame. Nous rabâcher le respect de la vie privée et ratiociner à son propos ne sert à rien, tout le monde est bien d’accord là-dessus, sauf que concernant les hommes politiques le quidam attend de la vérité, de la clarté et de l’honnêteté dans les discours et les comportements. Le quidam ne veut que rien soit caché qui concerne la vie des gens qui le gouverne, cela constitue le primum movens de l’établissement de la confiance qui doit exister dans le contrat moral qui lie, en démocratie, le citoyen à son gouvernant.

Ensuite, le quidam attend des hommes politiques qu’ils lui proposent un projet de société alors qu’aujourd’hui la politique se réduit à une peopolisation et à de la communication marketing. Benjamin Griveaux n’a pas échappé, le souhaitait-il, à cette pratique politicienne comme le montre l’article de Paris-Match[3] : « Julia et Paris, les deux amours de Benjamin Griveaux » où sa vie familiale est mise en scène. On ne peut pas sans cesse créer du storytelling, s’afficher dans des hebdomadaires glamours et se plaindre d’être traité à la hauteur de cette insuffisance intellectuelle. L’on retrouve à travers ce comportement politique l’ensemble de l’évolution de la société qui depuis presqu’une centaine d’années est en plein dans le consumérisme et dans la société du spectacle, elle a abandonné, rejeté au plus profond des oubliettes, la réflexion et la raison. Aujourd’hui il est plus important de paraître que d’être. Ainsi, même à l’Élysée en reçoit plus facilement un rappeur de seconde zone qu’un prix Nobel ou qu’un vrai philosophe, à la limité on côtoie les intellectuels boboïsés et à la mode. Ainsi, aujourd’hui on fait facilement descendre les champs Élysées par la dépouille d’un chanteur, certes de talent et célèbre, que par celle d’un prix Nobel. Ainsi, la place donnée sur les médias télévisuels aux « savants » ou aux « intellectuels » et non seulement bien inférieure à celle donnée à la parole des saltimbanques, la plupart du temps pour traiter des sujets politiques et sociologiques on préfère interroger un acteur qu’un sociologue. Alors ne nous étonnons pas que l’information politique puisse se réduise au comportement sexuel des hommes et des femmes politiques. Peut-être, si ces hommes et ces femmes politiques étaient capables de porter un véritable projet de société le quidam s’intéresserait autrement à eux et en dehors des fosses à purin des espaces politiciens.

La chose est crûment dite, et on m’en fera le reproche, mais cette façon de dire veut montrer à quel point les humbles sont fatigués de ne jamais être entendus. Les journalistesportent une grande part de responsabilité dans la mise à l’écart des gens du « parlement des invisibles », mais « l’autisme » des hommes et des femmes politiques actuelles, notamment du gouvernement et du président de la République, devient intolérable. La société française vit sous le joug d’un narcissisme politique absolument délétère comme l’ont montré tout au long de cette journée les interventions des hommes politiques, de tous bords, qui n’avaient de cesse de nous expliquer que l’on n’a rien à savoir de la vie des hommes et des femmes publiques alors que ceux-ci nous gouvernent : je limite votre champ de liberté mais moi je fais ce que je veux parce que je suis un « gouvernant ». Que l’on ne vienne pas nous dire comme l’a fait Rachida Dati qu’un homme politique a une famille : une femme et des enfants qui n’ont rien demandé, car alors nous ne répondrons que les manifestants qu’ils soient Gilets Jaunes ou grévistes contre la réforme des retraites à qui la police a éclaté un œil ou un pied ont aussi une femme et des enfants mais qui eux demandaient simplement à vivre dignement alors que les autres « qui n’ont rien demandé » se gobergent sous les ors de notre République. Qu’on ne vienne pas nous faire pleurer sur le sort des hommes politiques indélicats alors que la police fait agenouiller mains sur la tête, comme aux pires époques de l’histoire de l’humanité, des lycéens pendant plusieurs heures, qu’on met en garde à vue des lycéens qui manifestaient et qui n’ont brûlé que deux ou trois poubelles.

Alors, le plus détestable dans cette affaire ce n’est pas ce qu’a fait Benjamin Griveaux même si moralement ce n’est pas spécialement reluisant, le plus ignoble dans cette affaire c’est qu’il ait été assez sot pour se faire filmer, le plus épouvantable c’est que la classe politique unanimement retrouvait une cohésion pour se mettre à l’écart du peuple sur un piédestal. La meilleure communication que les politiciens auraient pu faire ce jour-là aurait été de ne pas commenter cette affaire et de pas nous resservir la sempiternelle ritournelle suivant laquelle les hommes politiques ont une vie privée et qu’elle n’a pas à être connue par le peuple.

Au final nous sommes bien obligés de constater que le « Nouveau Monde » est sans doute plus épouvantable que « l’Ancien Monde » et qu’il ressemble à s’y méprendre au monde d’avant la Révolution de 1789. Alors, ne nous étonnons pas qu’il y ait tant de violences dans la société ; lorsque le peuple est ainsi méprisé, ainsi tenu à l’écart de la vie publique que lui reste-t-il à part la violence pour se faire entendre voire pour simplement se dire qu’il a encore un peu de dignité ?


[1] Stephan Zweig, Le monde d’hier, Livre de poche.

« Ce monde, qui défendait si pathétiquement la pureté de la femme, souffrait de cet abominable trafic de soi‑même, l’organisant et même en tirant profit. »

[2] Tarde G., L’opinion et la foule, PUF, 1901, 1989.

[3] https://www.parismatch.com/Actu/Politique/Le-pari-de-Benjamin-Griveaux-1617775

Carlos GHOSN : complicité de la France ?

Ce 31 décembre 2019 les télévisions en boucle n’ont que l’évasion de Carlos Ghosn à la bouche, reléguant ainsi la grève et les manifestations contre la réforme des retraites au second plan. Comment ne pas penser qu’une telle affaire arrange bien un président de la République et un gouvernement empêtrés dans une communication et une stratégie de répression policière nullissimes. Voilà qu’à la stratégie du pourrissement vient s’ajouter, grâce aux nouveaux chiens de garde que sont les chaînes de télévision en boucle, la stratégie de l’enfouissement. Or, chacun sait bien que dès lors que les médias ne parlent plus de quelque chose, l’opinion publique se délite et la chose sombre dans les oubliettes de l’histoire. Donc, pour un temps au moins, exit la contestation contre la réforme des retraites, vive l’évasion d’un milliardaire.

Au-delà de la question médiatique, se pose celle du lien possible entre un gouvernement aux abois et l’évasion d’un individu adulé, protégé, par ce gouvernement et visiblement soutenu par les députés LR. On se souviendra de l’extrême lenteur de la réaction de Bruno Le Maire, Ministre de l’Économie, qui a attendu près de quatre mois avant de permettre à Renault de décider de remplacer son PDG et bien entendu il a comme, il se doit, tartiné ses propos d’une bonne couche de présomption d’innocence : « “ J’ai toujours indiqué, en rappelant la présomption d’innocence de Carlos Ghosn, que s’il devait être durablement empêché, nous devrions passer à une nouvelle étape. Nous y sommes”, a déclaré le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, sur LCI (Le Monde 17/02/2019). Et, réagissant à la demande de députés LR qui souhaitaient que la France demande le rapatriement de Carlos Ghosn, Bruno Le Maire « a néanmoins assuré avoir fait « tout ce qui était nécessaire pour que Carlos Ghosn ait la protection consulaire » et « pour que sa présomption d’innocence soit défendue ». (BFM TV 17/11/2019) »

S’il n’y a pas à critiquer le rappel de la présomption d’innocence, une fois de plus on remarquera que c’est un principe à géométrie variable, point n’est besoin de rappeler aux lecteurs le nombre fantastique d’affaire où elle n’a pas été respectée que ce soit par les médias ou par les gouvernements y compris l’actuel. Toutefois on s’étonnera que la France ait besoin de s’assurer que cette présomption d’innocence soit défendue, est-ce que la France croirait que le Japon ne serait pas un État de droit ou que, comme le clame Carlos Ghosn, l’État japonais n’instruirait qu’à charge ? On voit bien là l’envie du gouvernement, donc du président de la République, d’accorder à Monsieur Ghosn une protection particulière. Il se mobilise moins et le Consulat de France au Mali est moins actif à l’endroit de Sophie Pétronin otage depuis le 24 décembre 2016. Que « pèse » une femme médecin fondatrice et animatrice d’une association humanitaire à Gao face à un roi de la finance ?

Vient alors une deuxième question : quelle implication la France a-t-elle pu avoir dans l’organisation et la réalisation de l’évasion de Carlos Ghosn ? Chacun va s’insurger contre une telle interrogation : comment imaginer que ce gouvernement si peu machiavélique, si peu menteur, si peu manipulateur, pourrait-il être impliqué dans une telle opération ? Toutefois, face à cette rocambolesque évasion une foultitude de questions se présente.

Les médias, qui ne sont pas à une approximation près, demandent comment Carlos Ghosn a pu quitter le Japon puis atterrir en Turquie alors que ses passeports lui ont été retirés. C’est une question sans intérêt tant il est évident que dans une telle opération c’est la clandestinité qui prévaut sur tout. Supposons toutefois qu’il ait voyagé au vu de tous, alors soit les autorités japonaises ont consenti à le laisser partir et on se demandera quelles tractations auraient pu avoir lieu entre la France et le Japon pour que subitement le Japon cède. Cette hypothèse n’est pas la plus vraisemblable au regard de la mentalité nippone et surtout à l’impact politique que cela aurait au Japon.

Une autre hypothèse serait que les services de renseignements français, leurs agents en possèdent les compétences et les capacités, aient organisé cette évasion. Depuis l’affaire du Rainbow Warrior[1] la presse ne nous a pas fait connaître d’autres « exploits » de nos services secrets, quoi qu’il en soit des compétences de ces services, il est peu vraisemblable qu’ils soient directement intervenus dans cette évasion. Le Liban, alors ? On sait les liens entre Carlos Ghosn et le Liban, on sait aussi les liens historiques et politiques entre la France et le Liban et notamment ceux qu’entretient Emmanuel Macron avec l’ancien Premier ministre Saad Hariri et à travers lui avec la communauté de la finance libanaise[2].

Il est bien possible que la communauté financière libanaise qui avait organisé une campagne de soutien à Carlos Ghosn, ait organisé son évasion. Toutefois une telle organisation et sa mise en œuvre nécessitent des compétences que n’ont pas les malfrats « ordinaires », peut‑être peut-on les trouver chez quelques mercenaires, mais plus vraisemblablement, parce que cette évasion les arrange, c’est auprès d’États et de leurs services secrets que la clique de la finance aurait pu trouver de l’aide et du savoir‑faire.

Ce n’est pas la famille de Carlos Ghosn toute seule qui a pu prendre en charge cette évasion, les relations entre la famille Ghosn et le locataire de l’Élysée sont suffisamment méconnues pour qu’on ne s’aventure pas à impliquer la France dans cette évasion, du moins par cette implication‑là. Peut-être peut-on avoir un autre regard, et plus de suspicions, pour ce qui serait d’une aide apportée par la France à l’État libanais pour mettre en œuvre l’évasion d’un de leurs plus riches citoyens.

Tout ça n’est que supputations ou hypothèses ; l’histoire seule dira un jour le vrai de cette affaire, dans deux jours, dans dix jours, dans trente ans ou jamais. Il serait surprenant que la presse nous informe vraiment ou seulement pose des hypothèses sérieuses sur les conditions et les commanditaires de cette évasion. Rappelons-nous comment, et cela n’a pas changé bien au contraire sous le règne de Macron, les autorités françaises avaient guidé la presse et manipulé les informations dans l’affaire de Rainbow Warrior[3] : « Dans un premier temps, les autorités françaises tentent de manipuler les médias en multipliant les écrans de fumée. Les ondes et la presse diffusent une litanie de fausses pistes : agents provocateurs, services secrets britanniques ou russes, militants d’extrême droite, barbouzes calédoniennes, etc. ».

En attendant de connaître la vérité sur l’organisation de cette évasion, cette affaire montre ce que le monde de la finance, celui dont est issu Macron et qu’il veut « étatiser » en France, a de plus puant, rappelant la citation de La Fontaine : « Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». Carlos Ghosn ne sera pas jugé en France, malgré les enquêtes en cours ; s’il devait l’être le gouvernement français prendrait le risque d’une demande d’extradition de la part du Japon, comment Emmanuel Macron répondrait-il à une telle demande ? Déjà, sur la page Wikipédia qui lui est consacrée, consultée le 31 décembre à 15h30 peut-on lire : « Il a en outre déclaré pouvoir enfin communiquer librement avec les médias. », une fois encore la justice, ou ce qu’il en reste, va se déplacer des salles d’audience vers les journaux.

En attendant, cette évasion qui semble avoir eu lieu le dimanche 29 décembre[4], est annoncée par les médias français seulement ce mardi 31, jour où le président Macron doit délivrer ses vœux à une France endolorie par 27 jours de grèves contre une réforme inique ; de quoi mettre du sucre dans la potion amère et calmer la toux de l’opinion publique !


[1] Alors que le navire était en route en 1985 vers Mururoa afin d’entraver ces essais, et qu’il mouillait dans le port d’Auckland en Nouvelle-Zélande, il fut coulé par des agents des services secrets français, déclenchant l’affaire du Rainbow Warrior.

[2] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2019/09/20/declaration-du-president-emmanuel-macron-avec-saad-hariri-president-du-conseil-des-ministres-du-liban

https://www.20minutes.fr/politique/2171831-20171119-crise-moyen-orient-pourquoi-emmanuel-macron-saisi-cas-saad-hariri

Saad Hariri et ses arriérés français, https://www.liberation.fr/planete/2017/11/16/saad-hariri-et-ses-arrieres-francais_1610615

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_du_Rainbow_Warrior

[4] « Carlos Ghosn est arrivé lundi 30 décembre à l’aéroport de Beyrouth. Selon le journal libanais al-Joumhouriya, qui a dévoilé l’information, le patron déchu de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi est arrivé à Beyrouth dans un avion en provenance de Turquie. », selon RTL https://www.rtl.fr/actu/justice-faits-divers/les-infos-de-7h30-fuite-de-carlos-ghosn-la-seule-possibilite-qui-lui-restait-dit-un-ami-7799806126

Adieu Delevoye

le haut commissaire chargé de la réforme des retraites démissionne

Acteur majeur de la réforme des retraites voulue par E. Macron, Jean-Paul Delevoye démissionne à la suite des révélations par la presse de ses nombreuses omissions dans sa déclaration d’intérêt auprès de la Haute Autorité de la Transparence de la Vie Publique.

Au passage on se demande à quoi sert cette Haute Autorité mis à part être un dépôt d’archives des déclarations rendues obligatoires par la loi. Visiblement elle n’exerce aucun contrôle sur le contenu des déclarations et leur véracité ; donc elle ne sert à rien sinon à faire illusion que les politiciens seraient tous honnêtes !

Toutefois, faut-il qu’une autorité quelconque vienne dire à un politicien blanchi sous le harnais comme JP Delevoye ce qu’il doit déclarer ? À qui peut-on faire croire que JP Delevoye, le Premier ministre et le président de la République pourraient être ignorants de la loi ? Le soutien qu’E. Macron continue d’apporter à son ancien ministre montre combien il aime naviguer dans l’à‑peu‑près réglementaire ; rappelons-nous les affaires Kholer, Benalla, Ferrand, et d’autres qu’il peine désormais à cacher et qui, un jour, terniront forcément son image de promoteur d’une « République exemplaire ». Dans le cas de JP Delevoye, E. Macron aurait pu se contenter d’enregistrer la démission et s’abstenir de tout commentaire.

On peut concevoir que cette affaire ne dissolve pas les liens de sympathie ou d’amitié qui unissent les deux hommes, mais ici il ne s’agit pas de cela. Ce dont il s’agit ici c’est de la probité d’un gouvernant, qui plus est d’un gouvernant qui proposait aux citoyens de faire des sacrifices. En outre, comment des gens qui gagnent peu d’argent, qui peinent à boucler les fins de mois peuvent-ils comprendre un tel cumul de rémunérations ?

Quant aux mandats bénévoles chacun sait qu’ils créent des liens au sein de réseau et que souvent ils amènent des cadeaux et autres avantages.

Or l’article 23 de la Constitution est clair : « Les fonctions de membre du gouvernement « sont incompatibles avec l’exercice de tout mandat parlementaire, de toute fonction de représentation professionnelle à caractère national et de tout emploi public ou de toute activité professionnelle ». » Et, depuis la loi de transparence de la vie politique de 2013 tout ministre doit déclarer ses responsabilités présentes et passées, si celles-ci sont susceptibles de présenter un risque de conflits d’intérêts et d’influencer sa prise de décisions futures. Elle oblige même à déclarer ses activités rémunérées actuelles ou exercées dans les cinq ans avant la déclaration d’intérêts. À part être au conseil d’administration d’un club de belote, il n’y a guère d’activités qui ne soient pas visées par le contenu de la loi.

Déclarer ses activités, a fortiori ses rémunérations, relève du bon sens et de l’honnêteté la plus élémentaire. À charge de la Haute Autorité de mesurer le degré d’incompatibilité entre ces activités, passées ou présentes, et la fonction attribuée. Notons que ce n’est, séparation des pouvoirs oblige, ni au Premier ministre ni au président de la République d’apprécier cette compatibilité.

Peut-on admettre les propos de Edouard Philippe qui estimait samedi « « « que la bonne foi de Jean-Paul Delevoye [était] totale »« Il a fait une erreur, il l’a corrigée, il l’a reconnue. Il ne cherche absolument pas à dissimuler quoi que ce soit » », car relevons deux choses : si la presse n’avait pas révélé les faits la magouille continuait, et qu’il ne suffit pas de rembourser pour effacer la faute. Force est ici de reconnaître qu’en 2017 François Bayrou et les deux autres ministres issues du MODEM ont fait montre de plus d’intégrité en démissionnant immédiatement dès lors que la presse avait fait état de soupçons quant à l’utilisation des « assistants parlementaires européens ». Le fait que JP Delevoye, contrairement à ce qui se fait dans les pays nordiques, n’est pas immédiatement démissionné contredit fortement les propos, sur Europe 1 lundi 16 décembre, de Jean-Baptiste Djebbari, le secrétaire d’État aux Transports, pour qui « Jean-Paul Delevoye était quelqu’un d’extrêmement responsable, extrêmement engagé pour l’intérêt général ».

L’appréciation de la valeur « responsabilité » par les membres de ce gouvernement, y compris le président de la République, est bien à la dimension de l’inculture politique, historique et sociale des membres de La République en Marche. N’a-t-on pas entendu un de ses députés pleurnicher que l’opposition et les médias instrumentalisent cet « évènement malheureux » ? La presse, une fois encore et heureusement pour la démocratie, a mis en évidence une faute commise par un homme politique ; elle n’a fait que cela et c’est son rôle. L’opposition s’est emparée de l’évènement ce qui est naturel (politiquement parlant) et si ce député avait ne serait-ce qu’une once de culture historique et politique il saurait que depuis la nuit des temps il en est ainsi et c’est heureux sinon nous serions dans une dictature. Qu’il se penche sur un livre d’histoire et il apprendra ce que fut l’affaire des décorations : « le scandale des décorations est un scandale politico-financier de trafic de décorations qui éclaboussa le président de la République Jules Grévy et le contraignit à la démission le 2 décembre 1887. »

Comment ne pas être en colère face à l’attitude de JP Delevoye et face à la désinvolture des membres du gouvernement et des parlementaires LREM. Dans d’autre pays que le nôtre le président aurait exigé la démission du gouvernement et, peut-être, dissout l’Assemblée nationale. En France, nouveau monde oblige, on continue comme dans l’ancien à bafouer les principes démocratiques et républicains et à mépriser les citoyens.

Réforme des retraites, enfumage et médias.

Comment peut-on croire que le bon peuple va adhérer à un projet de réforme des retraites sans que les tenants et aboutissants ainsi que les composantes détaillées ne lui aient été communiqués ? Le gouvernement à la suite du discours de Macron pendant sa campagne n’argumente son projet que sur deux points : l’universalité et l’épargne par points.

Les médias, et bon nombre d’éditorialistes des chaînes de télévision, en particuliers celles du service public et BFMTV, acquis au discours macronien ne questionnent pas « le point » : comment sera-t-il acquis, combien « rapportera-t-il », qui fixera la règle acquisition-rapport ? Dans une réunion récente à Poitiers Jean-Paul Delevoye a indiqué que l’acquisition se ferait sur la base de 1 point pour 10€ cotisés et que la restitution se ferait sur la base de 0,55€ le point. Cependant il ajoutait que rien n’est fixé, tout en garantissant que la loi garantirait la valeur du point qui serait fixé paritairement par les partenaires sociaux mais in fine la valeur serait soumise au vote des parlementaires. Donc, si le président de la république décide de baisser la valeur du point il le peut par l’intermédiaire d’une majorité qui lui est acquise et soumise. N’est-il pas du devoir moral (déontologique ou éthique) des journalistes d’éclairer l’opinion sur un élément aussi essentiel de la réforme ?

On voit à travers cet exemple comment les journalistes de ces médias manipulent l’opinion pour qu’elle adhère au plan macronien : pas de mise en discussion des différents éléments de la réforme, interviews en micro-trottoir très majoritairement de personnes favorables à une réforme dont elles seraient bien incapables d’en dire le fondement et les répercussions comme ce reportage samedi 7 décembre au JT de 20h sur France2. Je laisse aux spécialistes de la communication et aux sociologues le soin d’analyser le contenu des réponses des retraités de la Côte d’Azur interrogés dans ce reportage. Et, ce matin lundi 9, sur France Info on nous annonce que des ministres sont chargés de discréditer la CGT, notamment l’ineffable Djibari qui accuse le syndicat de n’assister à aucune réunion et de « faire de la politique », on pourrait s’attendre à ce que les journalistes enquêtent et nous disent la réalité de la situation, mais non, loin de ce travail honnête une journaliste parlant des blocages de dépôts de bus nous dit que ce sont des syndicalistes qui organisent ces blocages « notamment ceux de la CGT » !

Dans la même ligne il faut souligner la forte propension de ces médias pour interroger les salariés des transports (SNCF et RATP) qui bien entendu parlent des problèmes qui leur sont spécifiques. En même temps ces journalistes oublient de signaler que les finances publiques comblent très largement le déficit de la caisse de retraite des agriculteurs. Non satisfaits de leurs oublis ces journalistes donnent dans le fake-new ou plutôt dans le bullshit : pas faux, mais pas totalement vrai. Récemment, à propos des enseignants, sur France2 on indiquait que pour les fonctionnaires les primes représentent 20 % de leur revenu ; mais comment peut-on se satisfaire de cela qui cache une disparité énorme ? Un professeur des écoles ne perçoit qu’à peine 4 % de prime (en moyenne notamment si on exerce en zone sensible ou pas), un fonctionnaire de catégorie C, c’est-à-dire les plus petits salaires, n’a la plupart des fois même pas 4 % de prime, ce qui est bien différent des primes des Hauts Fonctionnaires… En n’appuyant leur démonstration que sur ce système de bullshit les journalistes sont bien là dans une manœuvre évidente pour montrer qu’il existe bien des « privilégiés » et ce faisant ces mêmes journalistes manifestent ainsi un soutien inconditionnel au gouvernement.

De toute évidence ces médias et ces journalistes sont le bras armé de la propagande gouvernementale. Ils le sont tellement qu’ils ne posent même pas la question du futur maintien de certains régimes spéciaux comme pour les militaires et les policiers. Qu’est-ce qui justifie que ces deux catégories bénéficient d’avantages dont les sapeurs-pompiers et le personnel hospitalier seront exclus ? Pas plus que les journalistes ne réagissent aux déclarations de Darmanin lorsqu’il annonce que la hausse de compensation des cotisations des agriculteurs sera compensée par une baisse de leur CSG ; on s’attend à ce que soient questionnées les conséquences sur l’assurance maladie de ce cadeau fiscal.

Donc le nouveau système de retraite n’aura rien d’universel. À ceux qui bénéficieront des avantages d’un régime particulier par compensation (baisse de la CSG, moindre cotisation pour la part de revenu supérieur à 10000 €…) je vais rappeler un conte indien[1] qui raconte l’histoire d’un roi dont la mère avant de mourir souhaitait une dernière fois déguster des mangues. Ce n’était pas la saison alors le roi dépêcha des messagers qui revinrent trop tard. Inquiet que son fantôme vienne le tourmenter, il demanda conseil aux prêtres qui lui suggérèrent qu’il leur donnât une mangue d’or à chacun en remplacement afin de satisfaire à l’offrande. Les prêtres s’en furent, chacun portant sa mangue d’or, et passèrent devant la maison du clown Tenali Rama qui tenait des barres de fers rougies au feu en leur extrémité. Il interpella les prêtres : « Saviez-vous que chaque prêtre marqué par ces fers deux fois ou trois fois recevra deux ou trois mangues d’or ? » Lorsque les prêtres qui avaient accepté d’être marqués au fer demandèrent au roi des mangues supplémentaires celui-ci s’emporta et alla quérir le bouffon qui s’expliqua : « Quand ma mère était souffrante le docteur me dit de chauffer des fers et de les placer sur ses articulations douloureuses, mais je n’ai pu le faire avant son décès. Alors j’ai suivi votre exemple face à la crainte que l’esprit de ma mère ne vienne me tourmenter. » Chacun, notamment les agriculteurs, interprétera cette histoire à l’aune des cadeaux que le prince Jupiter leur fera pour garantir sa propre quiétude.

Incroyable comme ce système universel non seulement ne le sera pas mais à quel point il opposera les Français entre eux. Sous prétexte de réduire les inégalités il va augmenter les injustices et précipiter vers une retraite par capitalisation quand Jupiter aura, comme en Suède, montré que le système ne fonctionne pas bien. Sans doute est-ce pour cette raison que Macron a choisi Delevoye, conseiller de l’institut des assurances, pour conduire ce projet : un projet qui vise à rendre inopérant la retraite par répartition pour diriger les gens vers les assurances privées. C’est là une stratégie toute macronienne : rendre inefficace pour imposer ce qu’il a choisi. C’est ce qu’il fallait entendre quand il s’égosillait à dire « Je veux transformer la France ! », or transformer ce n’est pas améliorer par réforme, transformer c’est faire passer d’une forme à une autre ; ainsi il ne s’agit pas pour lui d’améliorer le système de retraite par répartition mais de le remplacer progressivement par un système par capitalisation. Pour qu’une transformation soit bien accueillie, il ne faut pas utiliser les outils du passé, il faut sans doute se déconnecter du passé pour s’inscrire dans un projet, ici un projet de société, nouveau. Ce projet nouveau Macron ne l’a pas, ne l’a jamais eu, son seul projet est ultralibéral au sens des sciences économiques basiques et vieillottes qui négligent le facteur humain ; sans doute faut-il voir ici ce qui a permis de construire une image de « président des riches ». Son image de « disrupteur » est exacte mais il n’est pas certain que la disruption puisse s’appliquer à la politique, un pays ce n’est pas un start-up. Il aurait dû savoir qu’on ne construit pas une unité sociétale en distribuant quelques miettes aux plus pauvres au détriment des moins riches et en préservant les plus riches. Il aurait dû savoir qu’on ne construit pas une unité sociétale en méprisant les gens et en rejetant les « corps intermédiaires » qui ne sont, si on me permet l’expression, qu’un prolongement des gens, des citoyens.

Alors, à Jupiter, mais il est trop narcissique pour entendre cette leçon, et à ses sbires, trop infatués et soumis pour en comprendre les subtilités, je livrerai ce conte chinois[2] : « Le Souverain Jaune évoluait librement au nord de l’Eau Rouge, il s’éleva sur les collines des monts Kulun et regarda vers le sud. Sur le chemin du retour, il perdit sa perle obscure. Il demanda successivement à Intelligence, à Vue Perçante et à Analyses de la chercher sans qu’ils la trouvassent. Il dépêcha alors Oubli des Images qui la découvrir. « Étrange que ce soit Oubli des Images qui l’ait trouvée. » Remarqua le souverain. » La puissance s’acquiert et se maintient ni par des signes extérieurs, comme la perle du conte, de pseudo-débats ou un autoritarisme forcené, ni par l’étalage d’un savoir qui imposerait une vérité ; la puissance s’acquiert en oubliant toute intention de puissance et en écoutant les autres, ça s’appelle alors de la légitimité et de l’autorité au sens moral. Dans le cas présent et en matière de gestion politique la légitimité se construit en écoutant les Autres, surtout ceux qui n’ont pas adhéré au programme électoral et qui étaient bien plus nombreux que ceux qui ont voté pour E. Macron en mai 2017. C’est là un paradoxe mais aussi une perversité du système électoral français qui peut transformer une minorité en majorité, et l’on s’étonnera que les citoyens se détournent des élections ; un tel système ne peut qu’alimenter le « voter ça ne sert à rien ».


[1] A.Goreau Ponceaud, E. Ponceaud Goreau, Mythologie indienne et connerie d’aujourd’hui, in Histoire universelle de la connerie, ed Sciences Humaines.

[2] S. Feuillas, Que faire de notre bêtise ? Réflexions sur l’idiotie en Chine ancienne, in Histoire universelle de la connerie, ed Sciences Humaines.

Gilets Jaunes, Macron et stratégie de la peur

Si la violence n’est pas excusable, elle peut toujours être expliquée et n’apparaît jamais sans raison. Ces causes peuvent être rationnelles ou irrationnelles, si elles ne sont pas toujours visibles elles sont discernables pour peu qu’on veuille bien y réfléchir, qu’il s’agisse de la violence des Gilets Jaunes ou de celle de la police.

La violence de certains des Gilets Jaunes est aussi rationnelle qu’irrationnelle, tout dépend du point à partir duquel on la regarde. Lorsque la parole ne porte pas, lorsqu’on n’est pas entendu, lorsqu’on subit des violences et qu’il faut faire face au mépris que reste-t-il à part la violence ? On comprendra que cette violence a une origine rationnelle comme pouvait l’être celle des anarchistes du 19ème siècle qui elle, reposant sur une base idéologique forte, ne répondait pas, bien évidemment, à la même « raison ». C’est cette rationalité qui est l’irrationnel, quand la raison n’aboutit à rien reste la déraison ; chez les Gilets Jaunes on perçoit plus de réactions à une situation alors que chez les anarchistes l’idéologie conduisait à la violence par un choix pensé. Je vois dans ces deux manifestations de violence deux analogies qui m’ont amené à les mettre en miroir. D’abord le fait que leur parole n’était pas entendue et la réponse que l’État donnait insuffisante ou insatisfaisante.

Quoi qu’il en soit la violence issue de mouvements sociaux amène toujours une réponse de l’État et c’est moins sur la légitimité de la réponse vis-à-vis des Gilets Jaunes qu’il faut s’interroger aujourd’hui que sur la forme qu’a prise cette réponse. À cette violence l’État répond aujourd’hui comme il répondit aux attentats anarchistes : par la violence. Les Gilets Jaunes dans leurs demandes comme les anarchistes dans leur idéologie sont montrés comme des agents de destruction de l’ordre établi et comme mettant en péril les privilèges des classes « bourgeoises », plutôt que « bourgeois » peut-être pourrait-on évoquer « les possédants » qui donne une vue plus large ; effectivement un couple d’employés au revenu moyen ou un petit commerçant ne peuvent pas être, par rapport à l’imaginaire habituel, qualifiés de « bourgeois » au sens classique mais rentrent bien dans la catégorie des « possédants » parce qu’ils sont souvent propriétaires et qu’ils sont amplement installés dans la société de consommation et de loisir. Ceux‑là exigent que l’État les protège, eux et leurs « biens », donc protège leurs privilèges. Les Gilets Jaunes sont vus par la majeure partie des « classes moyennes » (les « possédants », bien évidemment aussi par les plus riches de Français, comme des agents d’un péril qui pourraient remettre en cause leurs privilèges. On retrouve bien cela dans le discours de représentants des petites entreprises et des commerçants, ceux-là qui par ailleurs seront bénéficiaires des allègements de charges sociales sur les salaires décidées suite à l’action des Gilets Jaunes. Là s’arrête l’analogie entre le mouvement anarchiste et celui des Gilets Jaunes ; si le premier manifestait bien la volonté de renverser l’ordre établi et plus particulièrement l’État tel qu’il existait, chez les Gilets Jaunes on est moins dans cette dimension politique (même si elle existe sourdement) que dans une volonté de revendications sociales qui peuvent se synthétiser par une demande d’augmentation du pouvoir d’achat et d’une revitalisation des zones désertées par les services de l’État et par les commerces.

Comment dans une République qui se veut démocratique, mettre en avant que l’État aille défendre les intérêts des privilégiés contre ceux des déshérités, contre ceux qui ne retirent aucun ou trop peu de bienfait de l’évolution de la société voire en sont victimes ? Comment un président de la République auquel colle, comme le sparadrap sur la chaussure du capitaine Haddock, l’étiquette suivant laquelle il serait le président des riches, comment, en termes d’images et de communication, pourrait-il mettre en avant qu’il ne défendrait que « les possédants » ? Le gouvernement évoque alors la défense de la République notamment après les incidents de l’Arc de Triomphe dont la salle d’exposition fut dégradée et une copie d’un buste de Marianne brisé : la République est attaquée entendra-t-on de toutes parts, et on sortit les anciens combattants tels des oriflammes ! On comprendra que se puisse avoir été le cas au regard de la déclaration de Gautier, un anarchiste, lors de son procès[1] : « J’entends que je ne crois pas que l’émancipation du prolétariat puisse s’accomplir autrement que par la force insurrectionnelle. C’est déplorable sans doute, et je suis le premier à le déplorer, mais c’est ainsi. » Peut-on le croire s’agissant des Gilets Jaunes ? Il n’était apparu à personne en 2018 que les Gilets Jaunes s’attaquaient à la République, même la rébellion face aux forces de l’ordre ne peut pas être considérée comme une atteinte à la République sinon comme faudrait‑il considérer nos pères et mères qui résistèrent violemment aux forces vichystes en 1940, sans parler de la répression souvent sanglante de mouvements sociaux au 20ème siècle. Le gouvernement dont toute l’action est orientée par et vers la satisfaction et la confortation du monde de la finance et en faveur de la « mondialisation » dont Macron ne cesse de vanter les mérites et dont il dit qu’on n’y peut rien modifier, devait adopter une stratégie visant à discréditer le mouvement des Gilets Jaunes et placer sa stratégie sur la défense des valeurs de la République. Le pouvoir dispose alors de trois armes : la propagande, la loi et la police.

La première : la propagande comprend deux volets. Le premier consista à montrer que les Gilets Jaunes avaient comme objectifs la destruction de la République, j’y reviendrais lorsque j’évoquerai la police et les violences policières. Le second volet de la propagande gouvernementale fut tardivement mis en œuvre puisqu’il fallut attendre le 10 décembre, alors que le mouvement avait débuté le 17 novembre, pour qu’elle connaisse un début de commencement. Dans un premier temps, comme l’anecdote qu’on prête à Marie-Antoinette : « puisqu’il n’y a plus de pain qu’on leur donne de la brioche » il s’est agi de distribuer quelques « biscuits ». Il fallait donner à voir que le pouvoir avait entendu et qu’il sait être généreux nonobstant « le pognon de dingue » dépensé pour lutter contre la pauvreté. La brioche avait un goût amer. D’abord « la brioche » n’apaisa guère la faim, ensuite elle ne fut qu’un cache-misère. Qui, à part les affidés du gouvernement, a pu croire à la fable des 10 milliards (17 disent certains) débloqués par Emmanuel Macron ? Une bonne partie de cette somme n’était pas un cadeau, elle était le fait de l’augmentation réglementaire du SMIC, et d’autres semblaient trop provisoires et aléatoires, certaines étaient le fait du bon vouloir des entreprises, certains furent laissés de côté par ces mesures, surtout cette annonce ressemblait trop à de l’aumône avec son caractère conjoncturel, éphémère et signifiant de mépris et d’indignité pour que ce soit accepté. Seuls les « possédants » s’en satisfaisaient même si ce sont eux qui payent, et ils ne comprirent pas, comme ils n’avaient pas compris les raisons du mouvement, que les « pauvres » ne savent pas s’en contenter. Depuis il ne fut pas un jour sans que les députés LREM ne viennent sur les plateaux de télévision et devant les micros des radios chanter la chanson à la gloire d’un gouvernement qui débloquait tellement de « pognon de dingue », il n’y eut pas de journalistes pour démonter cette aumône notamment en rappelant qu’une grande partie venait de l’augmentation automatique, parce que réglementaire, du SMIC. Il s’agissait de montrer que les « vilains » Gilets Jaunes en ne se contentant pas de l’aumône présidentielle sont d’horribles voyous qui n’ont comme objectifs que la remise en cause de l’ordre social et la destruction de la République.

S’il en fut ainsi c’est autant par stratégie chez le président de la République qui a visiblement bien appris du livre Propagande d’Edward Bernays inventeur du markéting et de la propagande moderne. Si la propagande a fonctionné dans un premier temps, bon nombre de Gilets Jaunes des débuts ont rejoint leur foyer se contentant de cette aumône. Cette propagande manquait de substrat pour attirer ceux qui n’étaient pas convaincus par les annonces du 10 décembre et moins encore pour retourner les opposants. Pour qu’une propagande réussisse il faut que le produit possède un minimum de qualité qui réponde à un maximum d’attentes des gens à qui elle s’adresse. Or, en 2018, personnes ne comprit, ni Macron du haut de son Olympe narcissique, ni la plupart des parlementaires, notamment de droite engoncés dans leur principe de défense des « bourgeois » au nom de la République comme ceux du mouvement présidentiel marqués du sceau d’une cécité absolue du fait social, ni les membres du gouvernement soumis à la parole présidentielle, ni la plupart des journalistes, personne de ceux au pouvoir ou étant des relais d’opinion ne comprit que les Gilets Jaunes ne demandaient pas la charité mais des mesures concrètes et pérennes de réformes qui amélioreraient leur vie, qui leur apporterait le bien-être auquel légitiment tout citoyen a droit, et personne n’a compris que les annonces du 10 décembre n’effaceraient ni les discours ignobles des députés macroniens et de la presse bien‑pensante ni les violences policières des premières manifestations, notamment celle du 1er décembre. Le « Débat national », pièce maîtresse de cette propagande, n’a pas apporté les fruits espérés, peut‑être faut-il considérer qu’il a été un échec ; il a été vécu par une majorité de Français comme un effet de manche, voire une bouffonnerie car rien de palpable en est sorti. Même si le gouvernement continue sa propagande et sa stratégie de communication : les rencontres citoyennes pour la réforme des retraites, la Convention citoyenne pour le climat, les déambulations somnambuliques du Président, Macron sait autant qu’il voit que ça ne suffira pas à « calmer » le jeu. Alors il met en œuvre ses deux autres armes : la loi et la police.

Le pouvoir dispose d’un arsenal juridique important qui n’a pas cessé de s’accroître depuis le dernier tiers du 19ème siècle, Raphaël Kempf[2] en rend compte dans son livre. Comme chaque fois qu’une situation sociale amène une opposition ferme, même si elle n’a rien d’insurrectionnel, de la part de citoyens ou que des évènements comme les attentats terroristes, ces situations  peuvent être l’occasion de museler les oppositions de quelle que nature qu’elles soient, le pouvoir réagit par la mise en place d’un arsenal juridique d’exception. Ce gouvernement, bien que du « nouveau monde », n’a pas fait exception à ce principe de gouvernement, ainsi fut votée et promulguée la LOI n° 2019-290 du 10 avril 2019 visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations dans laquelle certains articles confinent au comique : « Art. 431-9-1.-Est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende le fait pour une personne, au sein ou aux abords immédiats d’une manifestation sur la voie publique, au cours ou à l’issue de laquelle des troubles à l’ordre public sont commis ou risquent d’être commis, de dissimuler volontairement tout ou partie de son visage sans motif légitime. ». En soi cet article n’a rien d’extraordinaire sauf qu’il faudra prouver le motif légitime : un rhume, une rage de dents…, et comment le quidam pourra-t-il savoir ou percevoir qu’un trouble à l’ordre public risque d’être commis ? Cette loi offre de nouvelles armes à la police pour effrayer, humilier et réprimer les citoyens en complétant l’arsenal mis en place au 19ème siècle, augmenté au fil des vicissitudes de l’histoire notamment durant le quinquennat de François Hollande. Cet arsenal juridique a permis de sanctionner de peines d’amende et d’incarcération de très nombreux « Gilets Jaunes » et même des passants et des journalistes sans pour autant calmer le mouvement ; sans doute faut-il accorder à la répression judiciaire un succès : celui du retour au foyer des moins téméraires des Gilets Jaunes, tout le monde ne peut pas supporter le paiement des amendes et des frais de justice, la perte de salaire lors d’une incarcération. Reste les irréductibles.

Pour réduire les irréductibles il ne reste que la force, du moins est-ce une pensée bien ancrée chez les gens de pouvoir, notamment s’ils ont lu Machiavel ; quand ça fonctionne ça ne le fait que de façon transitoire car la colère demeure, la force crée un refoulement chez les contestataires mais ne tue pas la rancœur. Emmanuel Macron qui a en horreur toute expression d’une pensée dissidente et critique, a utilisé la police, bras armé du gouvernement (plus que de l’État) avec un double objectif : répressif bien sûr, mais aussi offensif pour créer de la violence. Les images des manifestations montrent comment la stratégie de contact a transformé la police en force d’agression à laquelle les « irréductibles » Gilets Jaunes répondent, peut-être de façon irrationnelle, par la violence. Dans mon livre[3] je fais une longue analyse d’un cas précis : celui de la manifestation du 1er décembre sur les Champs Élysées, où je montre que l’offensive est venue de la police. Au-delà on s’interrogera sur le discours à propos des blacks blocs dont aucun n’est jamais interpellé, il n’y en a pas dans d’autres manifestations, comme ils étaient inexistants au moment du G7 qui est pourtant leur cible de prédilection. Comment ne pas se poser la question de l’infiltration des manifestations par des policiers ou des auxiliaires de la police chargés de procéder à des destructions. La police ne le nie pas et explique qu’il n’y a rien d’exceptionnel à ce que des policiers en civil se mêlent aux manifestants. Ainsi, nous pouvons lire sur le site de France Info (18 novembre 2019) : « Pour Jean-Marc Bailleul[4], il est malgré tout « paradoxal » de penser que les policiers en civil « seraient là pour faire le mal ». « C’est pour le bien des manifestants. Il faut distinguer les casseurs qui se mêlent à eux », exposait le syndicaliste l’an dernier. Pour y parvenir, la « solution », pour les forces de l’ordre, c’est d’être « noyées » parmi eux. « Ce n’est pas pour nuire aux ‘gilets jaunes’ : c’est pour faire le tri entre vrais et faux », poursuivait-il. » Vu l’inexistence d’arrestation de black bloc la question est donc de savoir ce qui est faux et ce qui est vrai. Cette pratique de l’infiltration ou de la provocation n’est pas nouvelle, Raphaël Kempf cite celle du 1er mai 18891 où la police fit irruption dans l’établissement d’un marchand de vin où s’étaient réfugiés des manifestants ce qui provoqua un mouvement de panique, une bagarre et des coups de feu furent tirés. Bien entendu pour le pouvoir de l’époque et pour les juges (était-ce dissociable en 1891) les fautifs ne pouvaient être que les anarchistes mêlés aux manifestants, la police n’avait fait que son devoir. Ça rappelle un peu l’incident de la fête de la musique à Nantes ou la manifestation à Nice où une manifestante âgée fut gravement blessée lors d’une charge de police. D’ailleurs dans le même état d’esprit la première réaction du président Macron à propos de Nice fut de nous expliquer que quand on a un âge certain il ne faut pas aller manifester. Le pauvre a toujours tort face à la police, ce que peut illustrer la phrase imbécile du Préfet de police de Paris répondant à une manifestante : « « Oui, je suis ‘gilet jaune' », lui dit-elle. Didier Lallement passe alors son chemin et lance en s’éloignant : « Et bien, nous ne sommes pas dans le même camp madame ». » La police, bras armé du pouvoir, est là pour défendre les dominants et les privilèges sous prétexte de défendre la République comme si on ne pouvait pas avoir une république sans privilège, il me semble même que c’était le fondement voulu par les premiers républicains exprimés par la Nuit du 4 août 1789 mettant en acte l’abolition des privilèges. Depuis les privilèges se sont déportés de la noblesse vers ceux du monde de l’argent et leurs affidés comme l’indiquent les propos[5], lus à la Convention, de ceux qui demandaient, en 1793, la création d’une armée révolutionnaire : « Les hommes qui ont de l’argent, ont succédé à ceux qui avaient des parchemins ; les riches ne valent guère mieux que les nobles ; comme eux, ils sont les ennemis du pauvre et désirent la contre-révolution pour l’opprimer. » Bien sûr, aujourd’hui pas question d’armée contre‑révolutionnaire d’ailleurs la demande ci‑dessus ne voulait pas s’opposer à une armée spécifique mais à l’armée qui existait et à laquelle le pouvoir de l’époque demandait de mener l’offensive contre « les ennemis de l’intérieur ». De nos jours, après qu’eurent lieu de nombreux débats au cours du 19ème siècle, c’est bien à la police que le pouvoir confie la mission de maintien de l’ordre. Dans sa conception moderne le maintien de l’ordre c’est à la fois préserver l’État et protéger les citoyens en préservant leurs biens. Clémenceau présentait « les forces de l’ordre comme des instruments de préservation sociale, « comme la garantie de tous les citoyens dont la liberté est opprimée par autrui. C’est pour le maintien du droit que la police et la force publique doivent être mises en mouvement.[6] » Le gouvernement de Clémenceau en même temps qu’il promouvait la police judiciaire ne supprimait pas la police politique mise en place sous le Second Empire et renforcée à partir de 1870, période où la République s’est souvent sentie menacée. On voit bien comment dans le cas des anarchistes qui perpétrèrent des attentats, ou dans celui des attentats terroristes depuis 1995, les citoyens peuvent adhérer à l’idée d’une police politique, il est plus difficile de les faire adhérer à une force de maintien de l’ordre dévolue à la police. Alors, il faut un évènement marqueur d’un danger pour que le citoyen accepte que la police « protectrice » devienne une police « offensive » pour protéger. Le public et la police sont alors dans une sorte d’injonction paradoxale : être offensif pour protéger. Pour que le public accepte ce caractère offensif il faut qu’il ait peur et l’État joue sur cette peur pour asseoir son action, il l’utilise pour gouverner ; certains ont écrit que la peur peut être vue comme une idée politique et, en tout cas, comme un levier essentiel pour un pouvoir en position de domination, une domination pour partie consentie, notamment pas « les possédants ».

Macron a créé une peur comme on le fit avec la Bande Noire en 1882[7]. Comme en 1882, la presse fut sinon complice du moins l’agent de propagation de ce processus mais la majorité des journalistes n’appartiennent-ils pas à la catégorie de ceux qui consentent à être dominés, ne sont-ils pas de la catégorie des « possédants » donc privilégiés ? Montrer les Gilets Jaunes comme ceux qui mettent en péril l’ordre social, la République, pire comme des agents du désordre économique en empêchant le bon déroulement du commerce, c’est les diaboliser et les amener au même niveau que les terroristes. Macron n’est-il pas allé, lors de sa déambulation à Amiens le 22 novembre, jusqu’à fustiger les oppositions[8] : « Les uns et les autres parfois agités par une logique politicienne ou des considérations que je ne partage pas cherchent chaque occasion de semer le désordre. » Cela rappelle cruellement la politique judiciaire du 19ème siècle où pour contrer l’anarchisme, et au passage le socialisme, on en vint à créer un délit « d’idée », des gens furent condamnés au seul fait qu’ils étaient abonnés à un journal favorable au mouvement anarchiste. Macron n’oublie pas de discréditer une fois de plus le mouvement des Gilets Jaunes : « Je ne néglige pas ce qu’on a appelé le mouvement des Gilets jaunes, je dis “ce qu’on a appelé” car je ne suis pas sûr que les manifestants soient les mêmes aujourd’hui qu’il y a un an, le réveil de cette France qui travaille, de ces mères seules. Cette France se sentait déclassée. Et ça, ça a été un coup de semonce. »

Dans un tel contexte où toute parole d’opposition au pouvoir est discréditée, la police, sur ordre du pouvoir, joue un rôle essentiel : maintenir l’ordre et conforter la peur que le pouvoir instille. Ne nous étonnons donc pas que le préfet Michel Delpuech ait été rlimogé et qu’on ait mis à la tête de la préfecture de police un préfet à la fois obéissant jusqu’à être servile ; le journal l’Opinion[9] le décrivait comme autoritaire et efficace, Libération[10] écrivait « Qualifié de « fou furieux » par certains collègues, il devrait appliquer une stratégie de fermeté lors de « l’acte XIX » des gilets jaunes. » Macron a trouvé son « homme », homme de main. La stratégie de la peur voulue par Macron est désormais installée, malgré tout 55 % des Français[11] approuvent encore, en novembre 2019, le mouvement des Gilets Jaunes. En même temps, si l’image de la police demeure bonne dans l’opinion[12] (74 %), cette image en baisse sensible par rapport à 2018. Mais ce sont plutôt les chiffres relatifs à son action lors des manifestations qu’il faut analyser : « Interrogés sur l’usage de la force par la police depuis le début des manifestations dans le cadre de la mobilisation des « gilets jaunes », 39 % des Français considèrent qu’il a été excessif, 32 % insuffisant et 29 % adapté. » Le sondage de l’institut Elabe montre bien la dispersion selon la catégorie à laquelle appartiennent les sondés qui confirme l’existence d’une profonde cassure dans la société française entre « les possédants » et les autres, les privilégiés et les autres…

Le pouvoir, dirigé par Macron, a voulu une politique de la peur servit par une police, bien entendu, aux ordres jusqu’à être servile ; l’histoire nous montre que la police en tant qu’institution est avant tout, dans de telles situations, le bras armé du pouvoir jusqu’à renier les idéaux républicains qui l’ont fondée, on l’a vu en 1942, on l’a vu les 2 et 3 avril, puis les 7 et 18 octobre 1961, et Metz les 23 et 24 juillet 1961. Toutefois la police ce n’est pas le policier qui demeure un individu, une femme ou un homme, ais alors jusqu’où une femme, un homme, un policier, peut-il s’asservir à un pouvoir ? Là se trouve l’explication des violences policières : elles sont dans la raison puisqu’elles correspondent à une commande d’un gouvernement et répondent aux ordres de la hiérarchie. Le paradoxe c’est que les violences policières finissent par répondre à la violence qu’elles ont suscitées. Elles essaient de se masquer derrière un voile de pudibonderie ou d’honnêteté républicaine quand, par exemple, on punit un policier qui a jeté un pavé dont la violence ne peut être qualifiée que d’irrationnelle.

Macron, à Amiens, déclarait : « Il n’y a pas de démocratie s’il n’y a pas de respect ». Le respect de quoi, de qui, et doit-il être à sens unique ? Il devrait sans doute méditer cette phrase de Clémenceau défendant la loi sur la presse en 1881 : « Si la République vit de la liberté, elle pourrait mourir de la répression ! ». Tous les Gilets Jaunes finiront par rentrer chez eux, mais gare à ce que la France ne se tourne pas vers un extrême peu avenant.


[1] Raphaël Kempf, Ennemis d’État, La Fabrique.

[2] Raphaël Kempf, Ennemis d’État, La Fabrique.

[3] Jean-Jacques Latouille, Gilets Jaunes, Iggybook.

[4] Jean-Marc Bailleul, du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI-CFDT).

[5] Maxime Kaci, « portez sur les traîtres la lumière et le glaive »…, in La République à l’épreuve des peurs,, Presses Universitaires de Rennes.

[6] Laurent Lopez, Sauver la France, défendre la République, protéger les citoyens : les forces de l’ordre et les injonctions sécuritaires de la Belle Époque, in La République à l’épreuve des peurs, Presses Universitaires de Rennes.

[7] Lisa Bogani, Sébastien Soulier, péril social et société assaillie, quand la Bande Noire de Montceau-les-Mines a fait trembler la justice républicaine, in La République à l’épreuve des peurs, Presses Universitaires de Rennes.

[8] Site de BFMTV consulté le 23/11/2019 https://www.bfmtv.com/politique/en-direct-emmanuel-macron-en-visite-a-amiens-les-ex-whirpool-veulent-lui-demander-des-comptes/

[9] https://www.lopinion.fr/edition/politique/autoritaire-efficace-prefet-police-paris-didier-lallement-applique-185889

[10] https://www.liberation.fr/france/2019/03/23/lallement-le-nouveau-prefet-qui-fait-flipper-les-flics_1716932q

[11] LCI https://www.lci.fr/social/en-direct-gilets-jaunes-sondage-un-an-apres-en-novembre-2019-55-des-francais-approuvent-le-mouvement-2103673.html

[12] Sondage ELABE, https://elabe.fr/police-nationale/