Réforme des retraites, enfumage et médias.

Comment peut-on croire que le bon peuple va adhérer à un projet de réforme des retraites sans que les tenants et aboutissants ainsi que les composantes détaillées ne lui aient été communiqués ? Le gouvernement à la suite du discours de Macron pendant sa campagne n’argumente son projet que sur deux points : l’universalité et l’épargne par points.

Les médias, et bon nombre d’éditorialistes des chaînes de télévision, en particuliers celles du service public et BFMTV, acquis au discours macronien ne questionnent pas « le point » : comment sera-t-il acquis, combien « rapportera-t-il », qui fixera la règle acquisition-rapport ? Dans une réunion récente à Poitiers Jean-Paul Delevoye a indiqué que l’acquisition se ferait sur la base de 1 point pour 10€ cotisés et que la restitution se ferait sur la base de 0,55€ le point. Cependant il ajoutait que rien n’est fixé, tout en garantissant que la loi garantirait la valeur du point qui serait fixé paritairement par les partenaires sociaux mais in fine la valeur serait soumise au vote des parlementaires. Donc, si le président de la république décide de baisser la valeur du point il le peut par l’intermédiaire d’une majorité qui lui est acquise et soumise. N’est-il pas du devoir moral (déontologique ou éthique) des journalistes d’éclairer l’opinion sur un élément aussi essentiel de la réforme ?

On voit à travers cet exemple comment les journalistes de ces médias manipulent l’opinion pour qu’elle adhère au plan macronien : pas de mise en discussion des différents éléments de la réforme, interviews en micro-trottoir très majoritairement de personnes favorables à une réforme dont elles seraient bien incapables d’en dire le fondement et les répercussions comme ce reportage samedi 7 décembre au JT de 20h sur France2. Je laisse aux spécialistes de la communication et aux sociologues le soin d’analyser le contenu des réponses des retraités de la Côte d’Azur interrogés dans ce reportage. Et, ce matin lundi 9, sur France Info on nous annonce que des ministres sont chargés de discréditer la CGT, notamment l’ineffable Djibari qui accuse le syndicat de n’assister à aucune réunion et de « faire de la politique », on pourrait s’attendre à ce que les journalistes enquêtent et nous disent la réalité de la situation, mais non, loin de ce travail honnête une journaliste parlant des blocages de dépôts de bus nous dit que ce sont des syndicalistes qui organisent ces blocages « notamment ceux de la CGT » !

Dans la même ligne il faut souligner la forte propension de ces médias pour interroger les salariés des transports (SNCF et RATP) qui bien entendu parlent des problèmes qui leur sont spécifiques. En même temps ces journalistes oublient de signaler que les finances publiques comblent très largement le déficit de la caisse de retraite des agriculteurs. Non satisfaits de leurs oublis ces journalistes donnent dans le fake-new ou plutôt dans le bullshit : pas faux, mais pas totalement vrai. Récemment, à propos des enseignants, sur France2 on indiquait que pour les fonctionnaires les primes représentent 20 % de leur revenu ; mais comment peut-on se satisfaire de cela qui cache une disparité énorme ? Un professeur des écoles ne perçoit qu’à peine 4 % de prime (en moyenne notamment si on exerce en zone sensible ou pas), un fonctionnaire de catégorie C, c’est-à-dire les plus petits salaires, n’a la plupart des fois même pas 4 % de prime, ce qui est bien différent des primes des Hauts Fonctionnaires… En n’appuyant leur démonstration que sur ce système de bullshit les journalistes sont bien là dans une manœuvre évidente pour montrer qu’il existe bien des « privilégiés » et ce faisant ces mêmes journalistes manifestent ainsi un soutien inconditionnel au gouvernement.

De toute évidence ces médias et ces journalistes sont le bras armé de la propagande gouvernementale. Ils le sont tellement qu’ils ne posent même pas la question du futur maintien de certains régimes spéciaux comme pour les militaires et les policiers. Qu’est-ce qui justifie que ces deux catégories bénéficient d’avantages dont les sapeurs-pompiers et le personnel hospitalier seront exclus ? Pas plus que les journalistes ne réagissent aux déclarations de Darmanin lorsqu’il annonce que la hausse de compensation des cotisations des agriculteurs sera compensée par une baisse de leur CSG ; on s’attend à ce que soient questionnées les conséquences sur l’assurance maladie de ce cadeau fiscal.

Donc le nouveau système de retraite n’aura rien d’universel. À ceux qui bénéficieront des avantages d’un régime particulier par compensation (baisse de la CSG, moindre cotisation pour la part de revenu supérieur à 10000 €…) je vais rappeler un conte indien[1] qui raconte l’histoire d’un roi dont la mère avant de mourir souhaitait une dernière fois déguster des mangues. Ce n’était pas la saison alors le roi dépêcha des messagers qui revinrent trop tard. Inquiet que son fantôme vienne le tourmenter, il demanda conseil aux prêtres qui lui suggérèrent qu’il leur donnât une mangue d’or à chacun en remplacement afin de satisfaire à l’offrande. Les prêtres s’en furent, chacun portant sa mangue d’or, et passèrent devant la maison du clown Tenali Rama qui tenait des barres de fers rougies au feu en leur extrémité. Il interpella les prêtres : « Saviez-vous que chaque prêtre marqué par ces fers deux fois ou trois fois recevra deux ou trois mangues d’or ? » Lorsque les prêtres qui avaient accepté d’être marqués au fer demandèrent au roi des mangues supplémentaires celui-ci s’emporta et alla quérir le bouffon qui s’expliqua : « Quand ma mère était souffrante le docteur me dit de chauffer des fers et de les placer sur ses articulations douloureuses, mais je n’ai pu le faire avant son décès. Alors j’ai suivi votre exemple face à la crainte que l’esprit de ma mère ne vienne me tourmenter. » Chacun, notamment les agriculteurs, interprétera cette histoire à l’aune des cadeaux que le prince Jupiter leur fera pour garantir sa propre quiétude.

Incroyable comme ce système universel non seulement ne le sera pas mais à quel point il opposera les Français entre eux. Sous prétexte de réduire les inégalités il va augmenter les injustices et précipiter vers une retraite par capitalisation quand Jupiter aura, comme en Suède, montré que le système ne fonctionne pas bien. Sans doute est-ce pour cette raison que Macron a choisi Delevoye, conseiller de l’institut des assurances, pour conduire ce projet : un projet qui vise à rendre inopérant la retraite par répartition pour diriger les gens vers les assurances privées. C’est là une stratégie toute macronienne : rendre inefficace pour imposer ce qu’il a choisi. C’est ce qu’il fallait entendre quand il s’égosillait à dire « Je veux transformer la France ! », or transformer ce n’est pas améliorer par réforme, transformer c’est faire passer d’une forme à une autre ; ainsi il ne s’agit pas pour lui d’améliorer le système de retraite par répartition mais de le remplacer progressivement par un système par capitalisation. Pour qu’une transformation soit bien accueillie, il ne faut pas utiliser les outils du passé, il faut sans doute se déconnecter du passé pour s’inscrire dans un projet, ici un projet de société, nouveau. Ce projet nouveau Macron ne l’a pas, ne l’a jamais eu, son seul projet est ultralibéral au sens des sciences économiques basiques et vieillottes qui négligent le facteur humain ; sans doute faut-il voir ici ce qui a permis de construire une image de « président des riches ». Son image de « disrupteur » est exacte mais il n’est pas certain que la disruption puisse s’appliquer à la politique, un pays ce n’est pas un start-up. Il aurait dû savoir qu’on ne construit pas une unité sociétale en distribuant quelques miettes aux plus pauvres au détriment des moins riches et en préservant les plus riches. Il aurait dû savoir qu’on ne construit pas une unité sociétale en méprisant les gens et en rejetant les « corps intermédiaires » qui ne sont, si on me permet l’expression, qu’un prolongement des gens, des citoyens.

Alors, à Jupiter, mais il est trop narcissique pour entendre cette leçon, et à ses sbires, trop infatués et soumis pour en comprendre les subtilités, je livrerai ce conte chinois[2] : « Le Souverain Jaune évoluait librement au nord de l’Eau Rouge, il s’éleva sur les collines des monts Kulun et regarda vers le sud. Sur le chemin du retour, il perdit sa perle obscure. Il demanda successivement à Intelligence, à Vue Perçante et à Analyses de la chercher sans qu’ils la trouvassent. Il dépêcha alors Oubli des Images qui la découvrir. « Étrange que ce soit Oubli des Images qui l’ait trouvée. » Remarqua le souverain. » La puissance s’acquiert et se maintient ni par des signes extérieurs, comme la perle du conte, de pseudo-débats ou un autoritarisme forcené, ni par l’étalage d’un savoir qui imposerait une vérité ; la puissance s’acquiert en oubliant toute intention de puissance et en écoutant les autres, ça s’appelle alors de la légitimité et de l’autorité au sens moral. Dans le cas présent et en matière de gestion politique la légitimité se construit en écoutant les Autres, surtout ceux qui n’ont pas adhéré au programme électoral et qui étaient bien plus nombreux que ceux qui ont voté pour E. Macron en mai 2017. C’est là un paradoxe mais aussi une perversité du système électoral français qui peut transformer une minorité en majorité, et l’on s’étonnera que les citoyens se détournent des élections ; un tel système ne peut qu’alimenter le « voter ça ne sert à rien ».


[1] A.Goreau Ponceaud, E. Ponceaud Goreau, Mythologie indienne et connerie d’aujourd’hui, in Histoire universelle de la connerie, ed Sciences Humaines.

[2] S. Feuillas, Que faire de notre bêtise ? Réflexions sur l’idiotie en Chine ancienne, in Histoire universelle de la connerie, ed Sciences Humaines.

Paysan mon ami, agriculteur mon ennemi.

« Ce matin Philippe fauche. Il a posé dans un coin son gilet, et, vêtu de sa chemise déboutonnée et de sa culotte, qui tient toute seule, coiffé d’un vieux chapeau, il coupe aujourd’hui l’herbe de son pré, qu’il trouve assez fleurie. […] Philippe est un Faucheur expérimenté. Il n’attaque pas le pré avec une ardeur imprudente. Il donne le premier coup de faux sans précipitations, comme il donnera le dernier. Il s’efforce d’abattre l’herbe par coutelées régulières, de raser net le tapis, ‑ car le meilleur du foin c’est le pied de la tige‑, de faire des andains de la même longueur et non de finir son ouvrage avant de l’avoir commencé. Il ne laisse pas un seul gendarme, c’est à dire un seul brin d’herbe debout, échappé à la faux[1]. »

« Si nous voulons connaître la pensée intime, la passion du paysan de France, cela est fort aisé. Promenons-nous le dimanche dans la campagne, suivons‑le. Il est deux heures ; il est endimanché ; où va-t-il ? Il va voir sa terre. Je ne dis pas qu’il aille tout droit. Non, il est libre ce jour-là, il est maître d’y aller ou de n’y pas aller. N’y a-t-il pas assez tous les jours de la semaine ?…. Aussi, il se détourne, il va ailleurs, il a affaire ailleurs… Et pourtant il y va. Il est vrai qu’il passait bien près ; c’était une occasion. Il la regarde, mais il n’y entrera pas ; qu’y ferait‑il ? […] Alors, il croise ses bras et s’arrête regarde, sérieux, soucieux. Il regarde longtemps, et semble s’oublier. À la fin, il s’éloigne à pas lents. À trente pas encore, il s’arrête se retourne et jette sur sa terre en dernier regard, regard profond et sombre ; mais pour qui sait bien voir, il est tout passionné ce regard, trop de cœur, plein de dévotion. […] Oui, l’homme fait la terre ; on peut le dire, même des pays moins pauvres. Ne l’oublions jamais, si nous voulons comprendre combien il l’aime et de quelle passion. Songeons que, des siècles durant, les générations ont mis là la sueur des vivants, les os des morts, leur épargne, leur nourriture… Cette terre, où l’homme a si longtemps déposé le meilleur de l’homme, son suc et sa substance, son effort, sa vertu, il sent bien que c’est une terre humaine, et il l’aime comme une personne[2]. »

Voilà ce que nous lisions dans notre livre de lecture en classe de CM2, une image de paysans qui ne faisaient qu’un avec leur terre et qui nous donnaient à en partager les fruits. Quand j’étais enfant, dans la décennie 1950 à 1960, dans la campagne de cette plaine au pied du Vercors où l’Isère coule paisiblement, les vaches allaient au pré, l’herbe sentait l’herbe, les blés étaient moissonnés après que le foin fut rentré. À l’automne les camarades paysans venaient à l’école avec les mains noircies par la brou[3] de noix, à l’époque on ramassait encore les noix à la main. Des paysans apportaient du lait, des fromages, du gibier parfois au restaurant familial, d’ailleurs jusque vers 1965 le restaurant possédait une ferme avec un fermier chargé d’alimenter la cuisine en légumes, en volaille et en porc.

Puis vinrent les normes : interdits les produits directement transformés au restaurant, exit la ferme. À la même époque apparue dans le village la première stabulation libre où les vaches ne voyaient plus beaucoup l’herbe des prés. Dans un souci de modernisme, et sans doute de rentabilité, le paysan qui nous livrait le lait décida d’alimenter ses vaches avec de la luzerne ensilée et le lait eut alors un goût tel qu’il devenait imbuvable pour nos palais sans doute restés de monde ancien.

Paysan qu’es-tu devenu ?

Je ne me lancerai pas dans une exégèse de l’évolution de l’agriculture, ni je n’expliquerai, car chacun d’un peu âgé le sait, comment le paysan et de venu agriculteur et aujourd’hui entrepreneur ; je me limiterai à citer Louis Garavel[4] qui écrivait en 1959 : « Le noyer faisait autrefois partie du paysage rural de presque toutes les régions de France. Il est maintenant devenu rare dans la plupart de nos campagnes. […] Quelles sont les causes d’un tel déclin ? » L’auteur cite : les hivers exceptionnellement froids, « qui ne suffisent pas à justifier la décadence du noyer », les maladies, « mais il est permis de se demander si ce dépérissement n’est pas le plus souvent la conséquence de la désaffection des populations pour le noyer » ; mais « La cause profonde est d’ordre plus général. Elle résulte au premier chef du recul de l’autarcie domestique qui fut si longtemps de rigueur dans nos campagnes. Le noyer était autrefois cultivé essentiellement pour l’huile que l’on tirait de ses noix. Le noyer est maintenant concurrencé dans ce domaine par les oléagineux d’outre-mer au point que, même dans les régions où la culture du noyer est encore en honneur, les pressoirs à huile se raréfient et ne travaillent plus que quelques semaines par an. […] De plus, par suite de la motorisation et de la mécanisation la présence de noyers dans les champs devient de plus en plus gênante. […] Enfin, le remembrement, opération si souhaitable par ailleurs, a trop souvent pour conséquence des réalisations[5] massives de noyers qui ne sont pas remplacées. […] Le noyer apparaît ainsi comme la victime du progrès technique. »

L’agriculture est devenue une industrie, une « usine » à fabriquer de la nourriture avec ses impératifs de rentabilité et de productivité. Le paysan a disparu, l’agriculteur est advenu, la disparition du premier a entraîné la disparition du lien affectif qui l’unissait aux gens. Alors, pourquoi les gens aimeraient-ils mieux ou plus les entrepreneurs de l’agriculture qu’ils aiment les adhérents du MEDEF ou pire les membres du CAC40 ?

Quelque chose s’est cassée : les agriculteurs ne sont pas les paysans[6], ils le sont d’autant moins que leur mode de travail les a conduits à détruire la campagne comme l’écrit Louis Garavel, et à utiliser des produits dont on sait aujourd’hui qu’ils sont hautement toxiques. Je veux bien reconnaître que ce « modernisme » a plus été imposé qu’il n’est le résultat d’une volonté forte des agriculteurs sauf que la FNSEA qui a adhéré très tôt, facilement, et avec enthousiasme à ce « modernisme » continue à en faire la promotion et exerce un fort lobby auprès des gouvernements et des parlementaires. Les propos du vice-président de la FNSEA, Monsieur Smessaert, interviewé par le journal le Monde[7] : « Les zones de non-traitement [ZNT] [par les pesticides], c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase » et d’ajouter « Les céréaliers sont mis en cause dans leur emploi des pesticides. Leur expertise est niée. Et des mouvements végans s’attaquent à des élevages. Le sentiment sur le terrain est extrêmement négatif. On pensait que la question économique réglerait le problème. Mais il y a des endroits où l’économie fonctionne et où le ressenti reste négatif. Les agriculteurs s’interrogent sur leur place dans la société. » L’expertise des céréaliers peut et doit être mise en cause au regard des études scientifiques et épidémiologiques, on ne peut pas s’ériger en expert quand le seul objectif que l’on a est de gagner toujours plus d’argent quitte à empoisonner la terre entière. Si je ne suis pas végan et trouve ce mouvement un peu immature et déraisonnable pour ne pas dire franchement con, je soutiens leurs actions de force parce qu’elle rejoint celle de tous les défenseurs de la cause animale, même si je n’aime pas la violence ; parfois la violence, et c’est le cas ici, est la seule façon de se faire entendre. Le porc qui souvent courrait dans la cour ou dans un pré nous donnait une viande bien meilleure que celle de ces pauvres porcs élevés sur des caillebotis, serrés les uns contre les autres sans espace. Comment peut-on, aujourd’hui, répondre autrement que par la violence à cet éleveur qu’un reportage à la télévision nous a montré pour qu’il nous explique qu’il fallait qu’il apprenne aux veaux à devenir des ruminants : bien sûr puisqu’il les sépare de leur mère alors qu’ils ne sont pas sevrés. L’agriculture marche sur la tête, comme diraient les enfants.

Oui, Monsieur le vice-président « le ressenti est négatif », il l’est parce que 45 500 agriculteurs nous montrent qu’une exploitation est viable lorsqu’on fait du « bio », que la permaculture permet sans risque de faillite économique de supprimer la totalité des herbicides et la majeure partie des pesticides. Oui, le ressenti est négatif face à ces élevages monstrueux, par la taille des installations et par les conditions de vie des animaux, alors qu’on sait qu’il faut réduire la consommation de viande, et pour ce qui est du lait parlons des surplus. Parlons des surplus de lait transformés en poudre de lait exportée vers l’Afrique ce qui a ruiné l’économie locale de l’élevage comme vos exportations de poulets ont tué l’élevage de bien des pays d’Afrique.

Oui, Monsieur le vice-président la place de ces agriculteurs-là se pose dans le monde que nous voulons : propre où nos enfants et petits-enfants devraient pouvoir grandir sans être empoisonnés, parfois alors qu’ils ne sont encore qu’un fœtus.

Nous voudrions entendre des agriculteurs nous dire que les pratiques n’étaient pas bonnes, qu’ils sont prêts à changer de modalités de production. Loin de nous dire cela, Monsieur le vice-président, alors que la France sera en grève contre la réforme du système de retraite vous déclarez dans l’interview : « Pas question, donc, de s’associer au mouvement social du 5 décembre, d’autant que, comme le souligne M. Smessaert, les agriculteurs sont « favorables à la réforme des retraites et à la suppression des régimes spéciaux » ». Il est temps que l’agriculture revoie son modèle économique et qu’elle cesse, elle-même, de s’isoler du reste de la société en ne vivant que dans une sorte d’autarcie intellectuelle. Le monde change et l’agriculture doit s’adapter à ce monde nouveau comme elle l’a fait après la deuxième guerre mondiale bien qu’en se trompant de chemin mais elle ne fut pas seule à se tromper et à se soumettre aux sirènes d’un capitalisme en folie et à la financiarisation du monde. Aujourd’hui, il faut, sans revenir au Moyen-Âge changer de pratique et sans doute de paradigme !

Mon ami paysan qu’es-tu devenu pour qu’aujourd’hui je te vois comme mon ennemi ? Quand redeviendras-tu celui qui produit une nourriture saine, celui qui entretient la nature, celui qui respecte et fait respecter les animaux, les cours d’eau, les forêts, les arbres, les fleurs, les papillons, les abeilles… Quand redeviendras-tu celui dont le pays et ses citoyens pouvaient être tellement fiers ? Quand nous dirons-nous à nouveau : « AMIS » ?


[1] Jules Renard, Le vigneron dans sa vigne.

[2] Jules Michelet, Le peuple.

[3] Enveloppe verte qui entoure la noix.

[4] Louis Garavel La culture du noyer, JB Baillière et Fils, Paris, 1959.

[5] Transformation en bois pour l’ébénisterie, la menuiserie ou autre usages domestiques. La première guerre mondiale fut une cause importante de destruction du noyer dont le bois servit à la fabrication de crosse de fusil ; j’en parle plus longuement dans mon livre publié sous pseudonyme Jean-Jacques de Corcelles « la noix et le noyer » chez Edisud.

[6] Même s’il en reste quelques‑uns.

[7] Le Monde, « “Macron, entends-nous !” : Les agriculteurs de la FNSEA accentuent la pression sur le gouvernement », le 26 novembre 2019.

Quand foufoune devient censeur.

Dans une époque où personne ne sait plus quel mot employer de peur de tomber sous le coup d’une loi ‑ judiciaire ou sociétale ‑ peut-on sans risque écrire un titre qui veut être un peu d’humour dans une société de plus en plus sinistre où les libertés disparaissent chaque jour au gré des actions des groupuscules d’influence ? Je n’ai jamais reculé devant la difficulté ni la prise de risque, ma carrière s’en est ressentie, alors je risque ce titre. À moins que je ne sois devenu un con (suivant Jacques Brel je suis assez âgé pour l’être), mais si un con est quelqu’un ou quelqu’une qui ne raisonne pas ou qui n’a pas de capacité à raisonner je ne sais pas où est la connerie dans les attaques contre le film « J’accuse » de Roman Polanski. Allez, dans la foufoune je me sens bien sans doute par un effet de régression infantile mais aussi par souvenir d’un engagement.

Derrière les mots il n’y a pas de tentative de décrédibiliser la cause du combat actuel des femmes contre le viol et plus globalement contre les violences, psychiques et physiques, qu’elles peuvent subir du seul fait de leur féminité ; ces combats, je les ai connus et j’y ai participé dès les années 1970. J’adhérais pleinement au combat « La Cause des Femmes » conduit par Gisèle Halimi dans les années 1980. Cet engagement suivait celui pris dix ans plus tôt en faveur de la contraception et de l’avortement qui me valut de croiser Pierre Fugain (médecin, résistant et socialiste militant) un soir où nous occupions les locaux du Planning Familial à Grenoble pour éviter que la police ne vînt les fermer. À l’époque nous luttions pour la cause des femmes : criminalisation du viol, décriminalisation de l’avortement, libre accès à toutes les formes de contraception… Les actions ont payé sur le plan législatif, leur succès dans certains domaines a été plus modeste dans les faits et la loi a encore trop de mal à être appliquée. Nos actions étaient raisonnées et ne discréditaient l’œuvre et la notoriété de personne.

Aujourd’hui, parce que nos actions n’ont que peu fait changer les mentalités, en tout cas pas assez, le combat doit continuer, peut-être faudrait-il dire reprendre. Il n’y a aucun doute à ce propos, mais nous devons nous interroger sur la forme du combat. Peut-on accepter que des sociétés d’auteurs, des directeurs de musées ou de salles de cinéma s’autorisent à être juges à la place des magistrats ? L’éventuelle insuffisance de ces derniers ne peut en aucun cas justifier que le jugement revienne à la rue ; si ça devait être le cas nous vivrions un recul social et humain terrifiant : le retour de la vindicte populaire comme seule justice ! Qui ou quoi nous préserverait, demain, d’une dénonciation par un voisin ? En outre, la discréditation de l’institution judiciaire et des magistrats ne fait pas avancer la cause qu’on croit servir, mais c’est une sorte de sport national dont, d’ailleurs, ne se privent pas certains syndicats de policiers. La justice et les juges ne sont pas parfaits, tant s’en faut, mais comme disait un de mes amis : « ce n’est pas en disant à un con qu’il est con que tu fais avancer les choses, soit il l’est vraiment et il ne te comprend pas, soit il ne l’est pas et tu le fâcheras ».

Le plus curieux de cela est que la question vient de l’action de gens d’un milieu qui, qualifié de culturel et d’intellectuel, veut montrer la voie de la raison au peuple : ceux-là savent, les autres ne seraient-ils que des cons incapables de raisonner et qui ne se complairaient auprès des foufounes que pour les martyriser ? Alors, qu’une société de réalisateurs de cinéma qui ne voyant pas arriver la démission d’un réalisateur dénoncé comme criminel, le radie c’est grave mais ça n’appartiendrait qu’à elle s’il n’y avait pas la médiatisation de la décision, et tant pis pour les miroirs qui recevront leurs visages. Bien plus grave est l’attitude d’une direction de cinéma qui déprogramme un film dont l’auteur a été dénoncé comme criminel. Si la parole des victimes est d’or elle ne peut pas se substituer à la justice, surtout quand on discrédite la justice et qu’en conséquence on ne dépose pas plainte. Comme diraient des enfants : « c’est trop facile ». Edgar Morin l’a dit dans une récente interview : la vie c’est un risque. Il faut être capable de risquer le regard de la police, de l’enquête et de la justice, sinon est-on une femme ou un homme au sens social du mot ? Quant à ceux qui suivent benoîtement les dénonciateurs, par soumission à un pseudo-intellectualisme qui conduit à un ersatz de militantisme, que faut-il en penser ?

Ainsi, le théâtre d’art et d’essai de Poitiers (le TAP Castille) a décidé de déprogrammer le film de Polanski : « Sensible au trouble provoqué par les accusations portées contre l’auteur et convaincu de la nécessité de la médiatisation contre les violences faites aux femmes le TAP a choisi, dans un souci d’apaisement, d’arrêter la programmation du film de Roman Polanski « J’accuse » à partir du mardi 26 novembre. » De quel trouble parle-t-on : celui des victimes celui des militantes (ts), celui de l’ordre public ? S’il s’agit de ce dernier qui le constitue : le film ou les militantes (ts) qui se placent en position de censeur en interdisant qu’on puisse voir ce film, en toute liberté et suivant le libre arbitre de chacun ? Peut-on soi-même se décider ainsi garant de la bien‑pensance et de la morale ?

N’en vient-on pas à questionner le bien-fondé d’une exposition des œuvres de Gauguin au prétexte (vrai) qu’il eut des relations sexuelles avec de jeunes tahitiennes, ou à vilipender Michel Drucker parce qu’il a reçu dans son émission un chanteur sous le coup de dénonciations. Demain on interdira la lecture des œuvres de Rousseau parce qu’il eut une maîtresse de 12 ans, et de celles de Victor Hugo qui baissait à couilles rabattues ; en même temps on ne demande pas la démission d’un ministre sous le coup de semblables accusations et on ne met pas en accusation une professeure installée dans le microcosme qui pourtant eut des relations sexuelles avec un de ses élèves alors mineur. Comme je suis con et que ce con-là ne peut être confondu avec une foufoune, je pourrais exhumer une foultitude d’exemples comme ceux‑là, qu’y gagnerions‑nous ?

Le con finissant toujours, même si l’éclair est fugace, par rencontrer la lumière je ne peux m’empêcher de me souvenir de La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (qui devrait être rebaptisée des droits humains) du 26 août 1789 qui proclame que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi » (article 10) et que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire et imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi » (article 11). On ne peut pas déroger à ce principe fondateur de la liberté d’expression de chacun au prétexte qu’on serait victime et moins encore au prétexte qu’on soutiendrait les victimes. Si l’œuvre de Polanski contrevient à la loi comme il est dit dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, alors l’État doit l’interdire, mais il n’est du pouvoir de personne au seul fait de sa vie et de son opinion de s’opposer à la diffusion d’une œuvre. L’action militante doit éclairer chacun qui, en toute liberté et en raison (je n’aime guère en son âme et conscience) choisira de voir ou pas cette œuvre.

Je conclurai en empruntant à Madame Simone Brunet, avocate honoraire, qui déclarait dans un article[1] dans la Nouvelle République : « Alors, oui, la domination subie par les femmes est un fléau planétaire depuis des millénaires. Oui, il était plus que grand temps qu’un soulèvement massif des femmes fasse émerger ce scandale permanent et universel. Oui, mais pas avec le rétablissement de tribunaux populaires, sans enquête, sans instruction, sans avocat, et sans juge. Au surplus, 56 % des avocats sont des femmes et 66 % des magistrats sont des femmes. Le triomphe de la morale et du bien dans la rue et les ruisseaux nauséabonds des réseaux sociaux constituent une déviance totalitaire, sans garantie pour personne, victime comprise. Mais enfin, qui s’est vu imposer dans ce pays de voir un film ? »


[1] https://www.lanouvellerepublique.fr/poitiers/deprogrammation-de-j-accuse-a-poitiers-deeive-tres-dangereuse-estime-me-simone-brunet

Gilets Jaunes, Macron et stratégie de la peur

Si la violence n’est pas excusable, elle peut toujours être expliquée et n’apparaît jamais sans raison. Ces causes peuvent être rationnelles ou irrationnelles, si elles ne sont pas toujours visibles elles sont discernables pour peu qu’on veuille bien y réfléchir, qu’il s’agisse de la violence des Gilets Jaunes ou de celle de la police.

La violence de certains des Gilets Jaunes est aussi rationnelle qu’irrationnelle, tout dépend du point à partir duquel on la regarde. Lorsque la parole ne porte pas, lorsqu’on n’est pas entendu, lorsqu’on subit des violences et qu’il faut faire face au mépris que reste-t-il à part la violence ? On comprendra que cette violence a une origine rationnelle comme pouvait l’être celle des anarchistes du 19ème siècle qui elle, reposant sur une base idéologique forte, ne répondait pas, bien évidemment, à la même « raison ». C’est cette rationalité qui est l’irrationnel, quand la raison n’aboutit à rien reste la déraison ; chez les Gilets Jaunes on perçoit plus de réactions à une situation alors que chez les anarchistes l’idéologie conduisait à la violence par un choix pensé. Je vois dans ces deux manifestations de violence deux analogies qui m’ont amené à les mettre en miroir. D’abord le fait que leur parole n’était pas entendue et la réponse que l’État donnait insuffisante ou insatisfaisante.

Quoi qu’il en soit la violence issue de mouvements sociaux amène toujours une réponse de l’État et c’est moins sur la légitimité de la réponse vis-à-vis des Gilets Jaunes qu’il faut s’interroger aujourd’hui que sur la forme qu’a prise cette réponse. À cette violence l’État répond aujourd’hui comme il répondit aux attentats anarchistes : par la violence. Les Gilets Jaunes dans leurs demandes comme les anarchistes dans leur idéologie sont montrés comme des agents de destruction de l’ordre établi et comme mettant en péril les privilèges des classes « bourgeoises », plutôt que « bourgeois » peut-être pourrait-on évoquer « les possédants » qui donne une vue plus large ; effectivement un couple d’employés au revenu moyen ou un petit commerçant ne peuvent pas être, par rapport à l’imaginaire habituel, qualifiés de « bourgeois » au sens classique mais rentrent bien dans la catégorie des « possédants » parce qu’ils sont souvent propriétaires et qu’ils sont amplement installés dans la société de consommation et de loisir. Ceux‑là exigent que l’État les protège, eux et leurs « biens », donc protège leurs privilèges. Les Gilets Jaunes sont vus par la majeure partie des « classes moyennes » (les « possédants », bien évidemment aussi par les plus riches de Français, comme des agents d’un péril qui pourraient remettre en cause leurs privilèges. On retrouve bien cela dans le discours de représentants des petites entreprises et des commerçants, ceux-là qui par ailleurs seront bénéficiaires des allègements de charges sociales sur les salaires décidées suite à l’action des Gilets Jaunes. Là s’arrête l’analogie entre le mouvement anarchiste et celui des Gilets Jaunes ; si le premier manifestait bien la volonté de renverser l’ordre établi et plus particulièrement l’État tel qu’il existait, chez les Gilets Jaunes on est moins dans cette dimension politique (même si elle existe sourdement) que dans une volonté de revendications sociales qui peuvent se synthétiser par une demande d’augmentation du pouvoir d’achat et d’une revitalisation des zones désertées par les services de l’État et par les commerces.

Comment dans une République qui se veut démocratique, mettre en avant que l’État aille défendre les intérêts des privilégiés contre ceux des déshérités, contre ceux qui ne retirent aucun ou trop peu de bienfait de l’évolution de la société voire en sont victimes ? Comment un président de la République auquel colle, comme le sparadrap sur la chaussure du capitaine Haddock, l’étiquette suivant laquelle il serait le président des riches, comment, en termes d’images et de communication, pourrait-il mettre en avant qu’il ne défendrait que « les possédants » ? Le gouvernement évoque alors la défense de la République notamment après les incidents de l’Arc de Triomphe dont la salle d’exposition fut dégradée et une copie d’un buste de Marianne brisé : la République est attaquée entendra-t-on de toutes parts, et on sortit les anciens combattants tels des oriflammes ! On comprendra que se puisse avoir été le cas au regard de la déclaration de Gautier, un anarchiste, lors de son procès[1] : « J’entends que je ne crois pas que l’émancipation du prolétariat puisse s’accomplir autrement que par la force insurrectionnelle. C’est déplorable sans doute, et je suis le premier à le déplorer, mais c’est ainsi. » Peut-on le croire s’agissant des Gilets Jaunes ? Il n’était apparu à personne en 2018 que les Gilets Jaunes s’attaquaient à la République, même la rébellion face aux forces de l’ordre ne peut pas être considérée comme une atteinte à la République sinon comme faudrait‑il considérer nos pères et mères qui résistèrent violemment aux forces vichystes en 1940, sans parler de la répression souvent sanglante de mouvements sociaux au 20ème siècle. Le gouvernement dont toute l’action est orientée par et vers la satisfaction et la confortation du monde de la finance et en faveur de la « mondialisation » dont Macron ne cesse de vanter les mérites et dont il dit qu’on n’y peut rien modifier, devait adopter une stratégie visant à discréditer le mouvement des Gilets Jaunes et placer sa stratégie sur la défense des valeurs de la République. Le pouvoir dispose alors de trois armes : la propagande, la loi et la police.

La première : la propagande comprend deux volets. Le premier consista à montrer que les Gilets Jaunes avaient comme objectifs la destruction de la République, j’y reviendrais lorsque j’évoquerai la police et les violences policières. Le second volet de la propagande gouvernementale fut tardivement mis en œuvre puisqu’il fallut attendre le 10 décembre, alors que le mouvement avait débuté le 17 novembre, pour qu’elle connaisse un début de commencement. Dans un premier temps, comme l’anecdote qu’on prête à Marie-Antoinette : « puisqu’il n’y a plus de pain qu’on leur donne de la brioche » il s’est agi de distribuer quelques « biscuits ». Il fallait donner à voir que le pouvoir avait entendu et qu’il sait être généreux nonobstant « le pognon de dingue » dépensé pour lutter contre la pauvreté. La brioche avait un goût amer. D’abord « la brioche » n’apaisa guère la faim, ensuite elle ne fut qu’un cache-misère. Qui, à part les affidés du gouvernement, a pu croire à la fable des 10 milliards (17 disent certains) débloqués par Emmanuel Macron ? Une bonne partie de cette somme n’était pas un cadeau, elle était le fait de l’augmentation réglementaire du SMIC, et d’autres semblaient trop provisoires et aléatoires, certaines étaient le fait du bon vouloir des entreprises, certains furent laissés de côté par ces mesures, surtout cette annonce ressemblait trop à de l’aumône avec son caractère conjoncturel, éphémère et signifiant de mépris et d’indignité pour que ce soit accepté. Seuls les « possédants » s’en satisfaisaient même si ce sont eux qui payent, et ils ne comprirent pas, comme ils n’avaient pas compris les raisons du mouvement, que les « pauvres » ne savent pas s’en contenter. Depuis il ne fut pas un jour sans que les députés LREM ne viennent sur les plateaux de télévision et devant les micros des radios chanter la chanson à la gloire d’un gouvernement qui débloquait tellement de « pognon de dingue », il n’y eut pas de journalistes pour démonter cette aumône notamment en rappelant qu’une grande partie venait de l’augmentation automatique, parce que réglementaire, du SMIC. Il s’agissait de montrer que les « vilains » Gilets Jaunes en ne se contentant pas de l’aumône présidentielle sont d’horribles voyous qui n’ont comme objectifs que la remise en cause de l’ordre social et la destruction de la République.

S’il en fut ainsi c’est autant par stratégie chez le président de la République qui a visiblement bien appris du livre Propagande d’Edward Bernays inventeur du markéting et de la propagande moderne. Si la propagande a fonctionné dans un premier temps, bon nombre de Gilets Jaunes des débuts ont rejoint leur foyer se contentant de cette aumône. Cette propagande manquait de substrat pour attirer ceux qui n’étaient pas convaincus par les annonces du 10 décembre et moins encore pour retourner les opposants. Pour qu’une propagande réussisse il faut que le produit possède un minimum de qualité qui réponde à un maximum d’attentes des gens à qui elle s’adresse. Or, en 2018, personnes ne comprit, ni Macron du haut de son Olympe narcissique, ni la plupart des parlementaires, notamment de droite engoncés dans leur principe de défense des « bourgeois » au nom de la République comme ceux du mouvement présidentiel marqués du sceau d’une cécité absolue du fait social, ni les membres du gouvernement soumis à la parole présidentielle, ni la plupart des journalistes, personne de ceux au pouvoir ou étant des relais d’opinion ne comprit que les Gilets Jaunes ne demandaient pas la charité mais des mesures concrètes et pérennes de réformes qui amélioreraient leur vie, qui leur apporterait le bien-être auquel légitiment tout citoyen a droit, et personne n’a compris que les annonces du 10 décembre n’effaceraient ni les discours ignobles des députés macroniens et de la presse bien‑pensante ni les violences policières des premières manifestations, notamment celle du 1er décembre. Le « Débat national », pièce maîtresse de cette propagande, n’a pas apporté les fruits espérés, peut‑être faut-il considérer qu’il a été un échec ; il a été vécu par une majorité de Français comme un effet de manche, voire une bouffonnerie car rien de palpable en est sorti. Même si le gouvernement continue sa propagande et sa stratégie de communication : les rencontres citoyennes pour la réforme des retraites, la Convention citoyenne pour le climat, les déambulations somnambuliques du Président, Macron sait autant qu’il voit que ça ne suffira pas à « calmer » le jeu. Alors il met en œuvre ses deux autres armes : la loi et la police.

Le pouvoir dispose d’un arsenal juridique important qui n’a pas cessé de s’accroître depuis le dernier tiers du 19ème siècle, Raphaël Kempf[2] en rend compte dans son livre. Comme chaque fois qu’une situation sociale amène une opposition ferme, même si elle n’a rien d’insurrectionnel, de la part de citoyens ou que des évènements comme les attentats terroristes, ces situations  peuvent être l’occasion de museler les oppositions de quelle que nature qu’elles soient, le pouvoir réagit par la mise en place d’un arsenal juridique d’exception. Ce gouvernement, bien que du « nouveau monde », n’a pas fait exception à ce principe de gouvernement, ainsi fut votée et promulguée la LOI n° 2019-290 du 10 avril 2019 visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations dans laquelle certains articles confinent au comique : « Art. 431-9-1.-Est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende le fait pour une personne, au sein ou aux abords immédiats d’une manifestation sur la voie publique, au cours ou à l’issue de laquelle des troubles à l’ordre public sont commis ou risquent d’être commis, de dissimuler volontairement tout ou partie de son visage sans motif légitime. ». En soi cet article n’a rien d’extraordinaire sauf qu’il faudra prouver le motif légitime : un rhume, une rage de dents…, et comment le quidam pourra-t-il savoir ou percevoir qu’un trouble à l’ordre public risque d’être commis ? Cette loi offre de nouvelles armes à la police pour effrayer, humilier et réprimer les citoyens en complétant l’arsenal mis en place au 19ème siècle, augmenté au fil des vicissitudes de l’histoire notamment durant le quinquennat de François Hollande. Cet arsenal juridique a permis de sanctionner de peines d’amende et d’incarcération de très nombreux « Gilets Jaunes » et même des passants et des journalistes sans pour autant calmer le mouvement ; sans doute faut-il accorder à la répression judiciaire un succès : celui du retour au foyer des moins téméraires des Gilets Jaunes, tout le monde ne peut pas supporter le paiement des amendes et des frais de justice, la perte de salaire lors d’une incarcération. Reste les irréductibles.

Pour réduire les irréductibles il ne reste que la force, du moins est-ce une pensée bien ancrée chez les gens de pouvoir, notamment s’ils ont lu Machiavel ; quand ça fonctionne ça ne le fait que de façon transitoire car la colère demeure, la force crée un refoulement chez les contestataires mais ne tue pas la rancœur. Emmanuel Macron qui a en horreur toute expression d’une pensée dissidente et critique, a utilisé la police, bras armé du gouvernement (plus que de l’État) avec un double objectif : répressif bien sûr, mais aussi offensif pour créer de la violence. Les images des manifestations montrent comment la stratégie de contact a transformé la police en force d’agression à laquelle les « irréductibles » Gilets Jaunes répondent, peut-être de façon irrationnelle, par la violence. Dans mon livre[3] je fais une longue analyse d’un cas précis : celui de la manifestation du 1er décembre sur les Champs Élysées, où je montre que l’offensive est venue de la police. Au-delà on s’interrogera sur le discours à propos des blacks blocs dont aucun n’est jamais interpellé, il n’y en a pas dans d’autres manifestations, comme ils étaient inexistants au moment du G7 qui est pourtant leur cible de prédilection. Comment ne pas se poser la question de l’infiltration des manifestations par des policiers ou des auxiliaires de la police chargés de procéder à des destructions. La police ne le nie pas et explique qu’il n’y a rien d’exceptionnel à ce que des policiers en civil se mêlent aux manifestants. Ainsi, nous pouvons lire sur le site de France Info (18 novembre 2019) : « Pour Jean-Marc Bailleul[4], il est malgré tout « paradoxal » de penser que les policiers en civil « seraient là pour faire le mal ». « C’est pour le bien des manifestants. Il faut distinguer les casseurs qui se mêlent à eux », exposait le syndicaliste l’an dernier. Pour y parvenir, la « solution », pour les forces de l’ordre, c’est d’être « noyées » parmi eux. « Ce n’est pas pour nuire aux ‘gilets jaunes’ : c’est pour faire le tri entre vrais et faux », poursuivait-il. » Vu l’inexistence d’arrestation de black bloc la question est donc de savoir ce qui est faux et ce qui est vrai. Cette pratique de l’infiltration ou de la provocation n’est pas nouvelle, Raphaël Kempf cite celle du 1er mai 18891 où la police fit irruption dans l’établissement d’un marchand de vin où s’étaient réfugiés des manifestants ce qui provoqua un mouvement de panique, une bagarre et des coups de feu furent tirés. Bien entendu pour le pouvoir de l’époque et pour les juges (était-ce dissociable en 1891) les fautifs ne pouvaient être que les anarchistes mêlés aux manifestants, la police n’avait fait que son devoir. Ça rappelle un peu l’incident de la fête de la musique à Nantes ou la manifestation à Nice où une manifestante âgée fut gravement blessée lors d’une charge de police. D’ailleurs dans le même état d’esprit la première réaction du président Macron à propos de Nice fut de nous expliquer que quand on a un âge certain il ne faut pas aller manifester. Le pauvre a toujours tort face à la police, ce que peut illustrer la phrase imbécile du Préfet de police de Paris répondant à une manifestante : « « Oui, je suis ‘gilet jaune' », lui dit-elle. Didier Lallement passe alors son chemin et lance en s’éloignant : « Et bien, nous ne sommes pas dans le même camp madame ». » La police, bras armé du pouvoir, est là pour défendre les dominants et les privilèges sous prétexte de défendre la République comme si on ne pouvait pas avoir une république sans privilège, il me semble même que c’était le fondement voulu par les premiers républicains exprimés par la Nuit du 4 août 1789 mettant en acte l’abolition des privilèges. Depuis les privilèges se sont déportés de la noblesse vers ceux du monde de l’argent et leurs affidés comme l’indiquent les propos[5], lus à la Convention, de ceux qui demandaient, en 1793, la création d’une armée révolutionnaire : « Les hommes qui ont de l’argent, ont succédé à ceux qui avaient des parchemins ; les riches ne valent guère mieux que les nobles ; comme eux, ils sont les ennemis du pauvre et désirent la contre-révolution pour l’opprimer. » Bien sûr, aujourd’hui pas question d’armée contre‑révolutionnaire d’ailleurs la demande ci‑dessus ne voulait pas s’opposer à une armée spécifique mais à l’armée qui existait et à laquelle le pouvoir de l’époque demandait de mener l’offensive contre « les ennemis de l’intérieur ». De nos jours, après qu’eurent lieu de nombreux débats au cours du 19ème siècle, c’est bien à la police que le pouvoir confie la mission de maintien de l’ordre. Dans sa conception moderne le maintien de l’ordre c’est à la fois préserver l’État et protéger les citoyens en préservant leurs biens. Clémenceau présentait « les forces de l’ordre comme des instruments de préservation sociale, « comme la garantie de tous les citoyens dont la liberté est opprimée par autrui. C’est pour le maintien du droit que la police et la force publique doivent être mises en mouvement.[6] » Le gouvernement de Clémenceau en même temps qu’il promouvait la police judiciaire ne supprimait pas la police politique mise en place sous le Second Empire et renforcée à partir de 1870, période où la République s’est souvent sentie menacée. On voit bien comment dans le cas des anarchistes qui perpétrèrent des attentats, ou dans celui des attentats terroristes depuis 1995, les citoyens peuvent adhérer à l’idée d’une police politique, il est plus difficile de les faire adhérer à une force de maintien de l’ordre dévolue à la police. Alors, il faut un évènement marqueur d’un danger pour que le citoyen accepte que la police « protectrice » devienne une police « offensive » pour protéger. Le public et la police sont alors dans une sorte d’injonction paradoxale : être offensif pour protéger. Pour que le public accepte ce caractère offensif il faut qu’il ait peur et l’État joue sur cette peur pour asseoir son action, il l’utilise pour gouverner ; certains ont écrit que la peur peut être vue comme une idée politique et, en tout cas, comme un levier essentiel pour un pouvoir en position de domination, une domination pour partie consentie, notamment pas « les possédants ».

Macron a créé une peur comme on le fit avec la Bande Noire en 1882[7]. Comme en 1882, la presse fut sinon complice du moins l’agent de propagation de ce processus mais la majorité des journalistes n’appartiennent-ils pas à la catégorie de ceux qui consentent à être dominés, ne sont-ils pas de la catégorie des « possédants » donc privilégiés ? Montrer les Gilets Jaunes comme ceux qui mettent en péril l’ordre social, la République, pire comme des agents du désordre économique en empêchant le bon déroulement du commerce, c’est les diaboliser et les amener au même niveau que les terroristes. Macron n’est-il pas allé, lors de sa déambulation à Amiens le 22 novembre, jusqu’à fustiger les oppositions[8] : « Les uns et les autres parfois agités par une logique politicienne ou des considérations que je ne partage pas cherchent chaque occasion de semer le désordre. » Cela rappelle cruellement la politique judiciaire du 19ème siècle où pour contrer l’anarchisme, et au passage le socialisme, on en vint à créer un délit « d’idée », des gens furent condamnés au seul fait qu’ils étaient abonnés à un journal favorable au mouvement anarchiste. Macron n’oublie pas de discréditer une fois de plus le mouvement des Gilets Jaunes : « Je ne néglige pas ce qu’on a appelé le mouvement des Gilets jaunes, je dis “ce qu’on a appelé” car je ne suis pas sûr que les manifestants soient les mêmes aujourd’hui qu’il y a un an, le réveil de cette France qui travaille, de ces mères seules. Cette France se sentait déclassée. Et ça, ça a été un coup de semonce. »

Dans un tel contexte où toute parole d’opposition au pouvoir est discréditée, la police, sur ordre du pouvoir, joue un rôle essentiel : maintenir l’ordre et conforter la peur que le pouvoir instille. Ne nous étonnons donc pas que le préfet Michel Delpuech ait été rlimogé et qu’on ait mis à la tête de la préfecture de police un préfet à la fois obéissant jusqu’à être servile ; le journal l’Opinion[9] le décrivait comme autoritaire et efficace, Libération[10] écrivait « Qualifié de « fou furieux » par certains collègues, il devrait appliquer une stratégie de fermeté lors de « l’acte XIX » des gilets jaunes. » Macron a trouvé son « homme », homme de main. La stratégie de la peur voulue par Macron est désormais installée, malgré tout 55 % des Français[11] approuvent encore, en novembre 2019, le mouvement des Gilets Jaunes. En même temps, si l’image de la police demeure bonne dans l’opinion[12] (74 %), cette image en baisse sensible par rapport à 2018. Mais ce sont plutôt les chiffres relatifs à son action lors des manifestations qu’il faut analyser : « Interrogés sur l’usage de la force par la police depuis le début des manifestations dans le cadre de la mobilisation des « gilets jaunes », 39 % des Français considèrent qu’il a été excessif, 32 % insuffisant et 29 % adapté. » Le sondage de l’institut Elabe montre bien la dispersion selon la catégorie à laquelle appartiennent les sondés qui confirme l’existence d’une profonde cassure dans la société française entre « les possédants » et les autres, les privilégiés et les autres…

Le pouvoir, dirigé par Macron, a voulu une politique de la peur servit par une police, bien entendu, aux ordres jusqu’à être servile ; l’histoire nous montre que la police en tant qu’institution est avant tout, dans de telles situations, le bras armé du pouvoir jusqu’à renier les idéaux républicains qui l’ont fondée, on l’a vu en 1942, on l’a vu les 2 et 3 avril, puis les 7 et 18 octobre 1961, et Metz les 23 et 24 juillet 1961. Toutefois la police ce n’est pas le policier qui demeure un individu, une femme ou un homme, ais alors jusqu’où une femme, un homme, un policier, peut-il s’asservir à un pouvoir ? Là se trouve l’explication des violences policières : elles sont dans la raison puisqu’elles correspondent à une commande d’un gouvernement et répondent aux ordres de la hiérarchie. Le paradoxe c’est que les violences policières finissent par répondre à la violence qu’elles ont suscitées. Elles essaient de se masquer derrière un voile de pudibonderie ou d’honnêteté républicaine quand, par exemple, on punit un policier qui a jeté un pavé dont la violence ne peut être qualifiée que d’irrationnelle.

Macron, à Amiens, déclarait : « Il n’y a pas de démocratie s’il n’y a pas de respect ». Le respect de quoi, de qui, et doit-il être à sens unique ? Il devrait sans doute méditer cette phrase de Clémenceau défendant la loi sur la presse en 1881 : « Si la République vit de la liberté, elle pourrait mourir de la répression ! ». Tous les Gilets Jaunes finiront par rentrer chez eux, mais gare à ce que la France ne se tourne pas vers un extrême peu avenant.


[1] Raphaël Kempf, Ennemis d’État, La Fabrique.

[2] Raphaël Kempf, Ennemis d’État, La Fabrique.

[3] Jean-Jacques Latouille, Gilets Jaunes, Iggybook.

[4] Jean-Marc Bailleul, du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI-CFDT).

[5] Maxime Kaci, « portez sur les traîtres la lumière et le glaive »…, in La République à l’épreuve des peurs,, Presses Universitaires de Rennes.

[6] Laurent Lopez, Sauver la France, défendre la République, protéger les citoyens : les forces de l’ordre et les injonctions sécuritaires de la Belle Époque, in La République à l’épreuve des peurs, Presses Universitaires de Rennes.

[7] Lisa Bogani, Sébastien Soulier, péril social et société assaillie, quand la Bande Noire de Montceau-les-Mines a fait trembler la justice républicaine, in La République à l’épreuve des peurs, Presses Universitaires de Rennes.

[8] Site de BFMTV consulté le 23/11/2019 https://www.bfmtv.com/politique/en-direct-emmanuel-macron-en-visite-a-amiens-les-ex-whirpool-veulent-lui-demander-des-comptes/

[9] https://www.lopinion.fr/edition/politique/autoritaire-efficace-prefet-police-paris-didier-lallement-applique-185889

[10] https://www.liberation.fr/france/2019/03/23/lallement-le-nouveau-prefet-qui-fait-flipper-les-flics_1716932q

[11] LCI https://www.lci.fr/social/en-direct-gilets-jaunes-sondage-un-an-apres-en-novembre-2019-55-des-francais-approuvent-le-mouvement-2103673.html

[12] Sondage ELABE, https://elabe.fr/police-nationale/

Présomption d’innocence que deviens-tu ?

Je n’aurais pas l’outrecuidance d’écrire que j’ai lu les 111 commentaires qui ont précédé le mien suite à l’article de Médiapart intitulé « Affaire Polanski: l’équipe du film tente de censurer des questions de la presse », mais je les ai parcourus avec beaucoup d’attention. Il y a de tout : le vomi de la doxa populaire, les extrémismes de tous bords, quelques écrits raisonnés même s’ils ne sont pas toujours raisonnables… Au bout on a quoi ? L’image d’une société déboussolée qui vit une crise majeure sinon de ses valeurs (en a-t-elle encore) du moins un grand bazar dans ses principes.

Issu des Lumières, repris à la Révolution et maintenu jusqu’à aujourd’hui une des grandes évolutions de l’humanité est que toute personne accusée d’un crime a droit à un procès équitable. De là sont nés : le rejet de la vindicte populaire (on ne lynche plus en France) et le principe de la présomption d’innocence.

Voilà qu’aujourd’hui un groupe de personnes (quand ce n’est pas une personne seule jouant de sa notoriété) peut décider de lyncher médiatiquement et socialement quelqu’un sans qu’il y ait eu de jugement, ni même d’enquête. C’est ce qui se passe pour Polanski dont les féministes (on se demandera lesquelles) empêchent la sortie de son film, c’est le réalisateur mis en cause par Adèle Haenel que la société des réalisateurs exclue de son cénacle sine die sur la simple déclaration de madame Haenel qui refusait de porter plainte, ce fut Jean-Pierre Baro et Guillaume Dujardin, ce dernier a été exclu de l’université où il intervenait avant qu’un tribunal se soit prononcé et  JP Baro n’a pas été poursuivi… et nous pourrions ajouter d’autres histoires analogues.

Il ne s’agit pas de dire que les plaignantes (ts) mentent, il s’agit de rappeler les droits fondamentaux de toute femme et de tout homme à avoir un procès équitable et à ne pas être jeté en pâture à la vindicte populaire.

À partir de là il faudra bien qu’on interroge le rôle des médias dans ce processus de lynchage car s’il est une chose que de donner une information, il en est une autre que de se faire l’écho quand ce n’est pas le promoteur d’un véritable lynchage. 

Sans doute ma myopie m’a-t-elle empêché de voir que Médiapart rappelait le principe de la présomption d’innocence dans ses articles consacrés aux dénonciations citées plus haut. Faut-il que la presse, Médiapart en particulier, ne rende pas compte des manifestations de groupuscules féministes devant des cinémas qui projettent le film de Polanski ? Certainement pas, mais avec quelle mesure, quelle tempérance et quelle précaution oratoire de rappel du droit doit-elle le faire ?

Hier on envoyait en « camp » sur une simple dénonciation, aujourd’hui on peut tuer socialement sur une simple dénonciation ; les articles remplacent-ils le gaz ?

Élections : adieu les étiquettes !

Le Nutriscore nous permet de connaître la qualité nutritionnelle des denrées que nous achetons, les étiquettes politiques en montrant le rattachement ou non (sans étiquette ou non‑inscrit) à un parti politique nous permettaient de savoir quel est le substrat idéologique ou philosophique sur lequel un homme politique, candidat à une élection, fondera son action sachant qu’en philosophie on définit le substrat comme étant ce qui sert de support, ce sans quoi une réalité ne saurait exister (Le Grand Robert) ou en biologie le substrat est la substance sur laquelle agit un enzyme en déterminant sa transformation. Voilà deux définitions qui trouvent pleinement une place dans la pensée politique notamment si on regarde celle-ci dans son essence : organiser la société dans la perspective du bien-être des hommes et des femmes qui composent cette société, sur quoi se fonde la pensée politique et sur quoi agit l’action politique.

Or, voilà qu’aujourd’hui « l’État ne va plus attribuer de couleur politique aux candidats des petites communes » annonçait Le Parisien et d’autres médias. La mesure s’appliquera aux communes de moins de 3500 habitants mais le Ministre de l’Intérieur envisage dans l’avenir d’étendre la mesure jusqu’aux communes de 9000 habitants « Nous pourrions parfaitement envisager de fixer un seuil, à 3 500 à 9 000 habitants, en deçà duquel l’appartenance politique aux grands courants politiques que nous connaissons n’est pas indispensable ». Cette mesure est présentée comme un acte d’assainissement de la vie politique dans la droite ligne purificatrice voulue par Emmanuel Macron dans son « ni droite, ni gauche ». Il est vrai que la pratique pouvait parfois être curieuse dans la mesure où, lorsqu’un candidat ne déclarait pas d’appartenance au moment du dépôt de sa candidature, le préfet pouvait de sa propre initiative lui attribuer une étiquette : « Aujourd’hui, “il y a la capacité pour le préfet de rechercher un certain nombre d’éléments qui permet de donner une attribution politique” aux candidats même si ces derniers ne le souhaitent pas, a rappelé Christophe Castaner. Par exemple “divers gauche” ou “divers droite” ou “centre” pour un candidat qui pourtant souhaiterait se déclarer ”sans étiquette” ».

Que l’État n’attribue pas d’étiquette aux élus semble tomber dans la marmite du bon sens de la démocratie, le contraire reposant sur un acte autoritaire de la part d’un État qui voudrait cacher son « autoritarisme ». Chacun va donc se réjouir de la décision gouvernementale : voilà la démocratie retrouvée ! Cependant est-ce que se présenter à une élection, quelle qu’elle soit, sans montrer clairement son « attachement idéologique » n’est pas tenter de tromper les électeurs ?

La déclaration faite par le candidat de son « attachement idéologique » devrait être obligatoire pour toutes les élections et pour tous les citoyens, cet « attachement » comprenant la mention « sans étiquette ». On voit bien que la déclaration « d’attachement » a peu d’importance et sans doute aucune incidence pour les élections municipales dans les très petites communes, du moins pour ce qui est de la gestion municipale. Toutefois, nonobstant le chiffre de la population, qu’est-ce qu’une petite commune ? Dans le « bassin de vie » de Poitiers Mignaloux-Beauvoir (4449 habitants), Biard (1803 habitants) sont-elles plus des petites communes que Couhé (1899 habitants) ou Gençay (1793 habitants) éloignés respectivement de Poitiers de 40 km et de 26 km ? Le ministère de l’Intérieur détermine la notion de « petite commune » en ne s’appuyant que sur le chiffre de la population qui ne rend pas compte de la vie communale et de l’importance des choix que doivent faire les élus municipaux et de l’impact de décisions qui en découlent. Les deux premières communes citées appartiennent à la communauté de communes du Grand Poitiers et leur vie municipale est largement impactée par les décisions « communautaires » réduisant d’autant la place et l’importance des décisions locales, les deux autres communes sont des « bourgs centre » qui concentrent outre la vie purement municipale des activités, notamment commerciales mais aussi de services générés par des demandes venant d’habitants d’autres communes qui viennent dans ces bourgs chercher des services absents de leur commune dont la population est souvent inférieure à 1 000 habitants. Ceci amène à mettre en question la notion de petite commune au regard de la réalité de la vie communale : un maire à sensibilité d’extrême droite aura-t-il le même regard (donc la même décision) vis-à-vis du développement de certaines associations qu’un maire de sensibilité de gauche ? Ici nous pourrions citer les polémiques qui éclatèrent à Hénin Beaumont et à Bézier mais des exemples similaires pourraient être mis au compte d’autres courants politiques, et concernant Mignaloux-Beauvoir, cité en exemple plus haut, la couleur politique de son maire n’est pas étrangère aux orientations de gestion prises dans cette commune. Revenant à l’analogie de départ avec le Nutriscore, j’avancerai sans réticence que supprimer la déclaration d’appartenance politique, pire ne pas la rendre obligatoire, c’est comme ne pas dire clairement au consommateur de quoi se compose l’aliment qu’il achète : avancée ou recul ?

Dans la volonté disruptive d’Emmanuel Macron cette décision est une avancée puisqu’il s’agit de ne plus gérer comme avant, de gérer autrement. Macron veut la rupture d’avec « l’ancien monde », pourquoi pas, en tout cas 20 % des Français électeurs ont vu la disruption macronienne comme porteuse d’un avenir radieux ; cependant la disruption est une remise en cause des conventions qui freineraient la créativité dans les entreprises et empêcheraient l’émergence d’innovations. L’histoire, plutôt récente de la disruption en matière de gestion des entreprises n’a pas montré beaucoup d’efficacité, en tout cas sur le long terme, parce que la disruption repose sur un postulat suivant lequel l’innovation et le changement seraient positifs en soi. Soulignons que le changement ne se décrète pas comme l’a expliqué le sociologue Michel Crozier, surtout pas par décret ; aucune décision n’a jamais provoqué de changement qui, lui, relève d’un long processus. Il s’agit donc d’accompagner le changement souhaité qui est aussi nécessaire aux sociétés que les lois de la nature pout le vivant. Le rôle du politique n’est pas de créer des ruptures brutales mais d’installer les conditions de l’évolution. Ici, dans la gouvernance macronienne, la disruption est prise dans son aspect le plus négatif où elle remplace, et recouvre leur sens vital voire l’intérêt qu’elles existent, de la rupture, de la fracture et de la perturbation. Bien sûr ces mots, contrairement à ce qui est souhaité avec la disruption, portent une charge négative, mais ils sont signifiants d’un existant social et sociétal comme l’avait (peut-être) vu Jacques Chirac qui souhaitait réduire la fracture sociale. Ces mots sont le plus souvent le signe d’un dysfonctionnement auquel il faut remédier. Ainsi, les « disrupteurs » optent pour la méthode forte qui consiste à mettre en place du nouveau plutôt que d’accompagner le changement, c’est comme s’ils choisissaient de soigner une fracture de la cuisse non pas en la réduisant et en accompagnant le malade mais en réalisant une amputation haute et en sommant le malade de se débrouiller seul avec la douleur et le symptôme du membre fantôme. C’est ce que souhaite le gouvernement avec cette décision relative à la non-déclaration d’appartenance politique : créer un choc dont il espère dans une sorte de prophétie autoréalisatrice qu’il sera irréversible et que les citoyens, même s’ils n’acceptent pas les termes du contrat, s’habitueront à la situation nouvelle. Au‑delà de la méthode il faut s’interroger sur la raison de cette décision.

Pourquoi Emmanuel Macron souhaite-t-il que l’appartenance politique soit effacée des actes de candidature ? Derrière chaque élu local se cache un « grand électeur » qui vote à l’élection sénatoriale. Ce point se confronte à une insuffisance de la macronie : l’absence de majorité au Sénat et on a pu voir le Sénat mettre en difficulté certains projets de loi ou comme dans l’affaire Benalla le président lui-même, et la macronie est confrontée avec le relatif échec à la récente élection européenne jointe au rejet, par les députés européens, de la candidate d’Emmanuelle Macron aux fonctions de commissaire européen. Cela montre que le pari disruptif de Macron qui reposait sur le postulat (ça n’a pas été formellement démontré) suivant lequel la distinction gauche droite était devenue inopérante pour un certain nombre d’électeurs ne fonctionne pas si bien qu’il l’espérait ; la prophétie ne s’est pas réalisée. Alors, Emmanuel Macron est contraint d’installer un Cheval de Troie dans le camp des électeurs en faisant élire des affidés sous une couleur neutre. C’est ainsi qu’Anthony Brottier, candidat à la mairie de Poitiers, « se contente de la mention “candidat à la mairie de Poitiers”. À croire que le Marcheur est gêné aux entournures par l’étiquette La République en Marche, mouvement qui l’a investi. L’intéressé s’en défend et plaide pour la nécessité d’une “dynamique de rassemblement” pour justifier la discrétion du logo LREM[1]. » Rassembler, mais pourquoi, mais pour quoi, et peut-être autour de qui ?

La réponse à la troisième question est évidente : il faut rassembler autour d’Emmanuel Macron pour lui assurer une majorité, comme jadis l’avait fait Napoléon III lors de son « coup d’État » de 1851. Voilà le pour qui et le pourquoi, mais le « pour quoi » quel est-il ? Exprimé autrement, dans quel but Emmanuel Macron veut-il une majorité absolue et sans faille ce qui revient à tuer toutes les oppositions ? La disruption, si tant est qu’elle fonctionne, comme une dictature ne peut pas fonctionner s’il y a des oppositions, aussi minimes soient‑elles. Sans doute faut-il voir là un des paradoxes de la disruption qui est son tendon d’Achille (ce qui n’est pas banal pour Jupiter). Macron n’a sans doute pas lu le théoricien de la disruption, Clayton Christensen, pour qui la disruption se manifeste essentiellement par un accès massif et simple à des produits et services auparavant peu accessibles ou coûteux. La disruption ne change pas un marché avec un meilleur produit -c’est le rôle de l’innovation pure-, elle se limite à l’ouvrir au plus grand nombre. C’est sans doute ce qui explique la pléthore de novices en politique qui ont constitué la masse des adhérents de En Marche (mais qui se sont évanouis aujourd’hui) et surtout de députés aussi ignares en matière politique qu’insuffisants en matière de lecture et de compréhension de la société qui ont suivi E. Macron. À ceux-là il faut ajouter les députés qui appartenaient à des partis politiques et qui, sentant le vent frais du « dégagisme » ou qui n’avaient aucun espoir de promotion dans leur formation politique, ont renié leurs convictions premières pour rejoindre l’illusion Macron.

Cette pratique perdure car l’illusion ne s’est pas éteinte. Ainsi, nombreux sont les maires sortants qui sans rejoindre LREM font mines voir avouent vouloir s’associer avec des candidats En Marche comme le maire de Nice[2] ou celui de Toulouse[3] et tant d’autres comme le signale £e Monde dans son édition du 6 novembre sous la plume de Sylvia Zappi « Le soutien des macronistes au niveau local fait désordre au PS ». À ceux-là il faut ajouter ceux qui ne savent plus s’il est convenable d’afficher son appartenance idéologique et ceux qui ont tellement peur (comme les députés en 2017) de perdre « leur mairie » qu’ils sont prêts à n’afficher aucune couleur politique ; l’actuel maire de Poitiers ou celui de Châtellerault sont‑ils à classer dans l’une ou l’autre de ces catégories : « À Châtellerault, le maire sortant Jean-Pierre Abelin promeut lui aussi une « candidature non partisane ». Aucun risque de le voir apposer le logo UDI ou Agir sur ses affiches de campagne. Tout comme Alain Claeys d’ailleurs qui, en 2014, s’était affranchi de la rose socialiste sur son document programmatique[4]. »

Manifestement ne pas signifier son appartenance politique, quelle que soit l’importance de la commune, au moment de la déclaration de candidature, et cela pour chacun des membres de la liste, constitue un espace voire une volonté de duperie ; il s’agit de tromper et d’égarer l’électeur. C’est ce qu’a fait Emmanuel Macron avec son « je ne suis ni de droite ni de gauche » or il est très vite apparu qu’il pense et agit sur la base d’une idéologie de droite, d’une droite extrêmement ultralibérale dans toutes les acceptions du terme, et aujourd’hui en matière de gestion de l’immigration il nous montre son attachement aux valeurs d’une extrême droite radicale anti‑immigrés et parfois islamophobe (on se rappellera Macron invitant à exterminer l’hydre islamiste). Alors, la disruption ne serait-elle qu’un paravent, un cache sexe occultant la volonté des pires vilénies ?

À travers cette affaire de la non‑déclaration de l’appartenance politique on voit que l’usage politique de la disruption est problématique si l’idée du « faire mieux » se confond avec celle du « faire moins cher », et surtout si l’idée de « faire du mieux » exige de « faire seul » et amène à installer une pensée unique, voire une parole unique. On a vu pendant le Grand Débat National « Jupiter » parler seul, entendre mais ne pas écouter, aujourd’hui on le voit plus que jamais voulant éteindre les oppositions allant même jusqu’à faire « du Marine Le Pen » mieux que la présidente du RN pour montrer que « tout n’est que lui ». Quand la disruption conduit à l’instauration d’une pensée unique allant jusqu’à l’interdiction de penser (comme l’ont montré les lois liberticides contre la presse et les journalistes), alors la disruption constitue une menace pour l’intérêt général et pour la démocratie.


[1] Le 7, hebdomadaire gratuit de Poitiers, page 3, https://le7.info/uploads/archives/4465ab6d6b1f27872e692ca72de798f86c155c40.pdf

[2] « vers une candidature d’Estrosi sous l’étiquette LREM? » dans France Soir, http://www.francesoir.fr/politique-france/municipales-2020-vers-une-candidature-destrosi-sous-letiquette-lrem

[3] « Municipales 2020 à Toulouse : LREM rallie le maire sortant Jean-Luc Moudenc (LR) » dans 20 Minutes, https://www.20minutes.fr/toulouse/2638739-20191028-municipales-2020-toulouse-lrem-rallie-maire-sortant-jean-luc-moudenc-lr

[4] Le 7, déjà cité.

Pauvre police, pauvre peuple

L’assassinat perpétré dans l’enceinte de la Préfecture de Police de Paris le 3 octobre nous enjoint au recueillement et à la compassion pour les familles des policiers assassinés ainsi que pour la famille de l’assassin. Si la vie devient difficile lorsqu’un des nôtres est assassiné, elle n’est pas mieux les parents et les enfants d’un assassin qui non seulement doivent porter le chagrin de la disparition de celui qui a contrevenu à la loi (qu’il soit mort ou emprisonné) ainsi que le poids du regard des autres.

Une fois encore les médias en continu n’ont eu que peu de respect pour les victimes, ce qui importait c’était de faire de l’image et du bruit. Les interviews se sont succédé pendant deux journées durant lesquels étaient répétés sans cesse les mêmes discours bien que sous des aspects et avec des mots différents. Parmi les fadaises, particulièrement inopportunes et déplacées dans une telle situation, on a entendu que l’assassin était un employé modèle à la restriction qu’il était en situation de handicap, que l’assassinat est d’autant plus dramatique que tout le monde se connaît à la « préfecture » où tout de même il y a plusieurs centaines de personnes qui y travaillent. Suivant les premiers reportages l’assassin semblait n’être qu’un « banal » agent administratif, puis coup de théâtre il disposait d’une habilitation « secret-défense », puis second coup de théâtre il se serait « radicalisé » ainsi l’assassinat sur un coup de folie devenait un acte terroriste.

L’attitude de la presse qui n’est pas sans incidence sur l’opinion des citoyens et surtout l’évolution de la communication officielle devront être analysées, car, comme pour l’incendie de Rouen, il faut remarquer que les personnes n’ont que peu (c’est un euphémisme) prises en compte. Ce battage médiatique a-t-il été de nature à rassurer les citoyens et à réconforter les policiers durement meurtris ? Ne vaut-il pas mieux faire « profil bas » quand on est dans l’ignorance des causes et des conséquences d’un évènement plutôt que d’annoncer n’importe quoi au risque, déstabilisateur et anxiogène pour les personnes concernées, d’être démenti au fil des heures par des informations contradictoires.

Une fois encore ni la communication du gouvernement ni les médias « en continu » n’ont installé un climat rassurant, bien au contraire et le public comme les policiers doivent faire avec leurs angoisses, leur tristesse, leur douleur Certains citoyens essais d’être proches des policiers tellement malmenés du fait de la stratégie de maintien de l’ordre mise en place par le gouvernement, comme cette pétition sur MesOpinions.com : « Je suis un simple citoyen, comme tout à chacun je ne suis pas toujours d’accord avec les lois. Mais il y a des lois et nous nous devons de les respecter. Au regard des événements actuels, qui sont proprement honteux mais qui malheureusement sont en passe de devenir des « banalités ». Je vous propose par cette pétition d’affirmer votre soutien à nos forces de l’ordre qui sans leur action et leur présence de chaque instant nous plongerions dans le chaos. Il est absolument inadmissible que l’on attente à la vie de policiers par quelque moyen que ce soit. » Même si elle peut apparaître un peu simpliste cette pétition est hautement respectable et sans doute apportera-t-elle un peu de baume sur les douleurs réelles des policiers. Pour autant elle ne prend ni en compte la réalité des causes profondes de l’origine du malaise de la police et élude bien sûr celles de la radicalisation djihadiste.

Je ne vais réécrire ici ce que d’autres, plus savants que moi sur le sujet, ont écrit à propos de la montée de la radicalisation djihadiste et de l’adhésion à ces mouvements extrémistes. Les causes mêlent des questions sociales de déclassement, de replis communautaires et des causes individuelles intellectuelles et psychiques. Croire que des lois (souvent discutables) et un arsenal policier réglera la question du terrorisme et de la radicalisation relève d’une erreur d’appréciation et de gestion des situations ainsi que d’un aveuglement des gouvernants (si ce n’est de la bêtise) et vraisemblablement d’une stratégie de gouvernance à la tartuffe qui permet de masquer par l’étiquette terroriste une foultitude de situations où ce sont les gouvernants qui ont besoin de cacher leur responsabilité ; qui serait surpris si à l’issue de l’enquête sur l’incendie de l’usine Lubrizol on apprenait qu’il s’agit d’un acte terroriste, le directeur de l’entreprise n’a-t-il pas clamé haut et fort que l’origine serait extérieur à l’usine. Faire croire qu’une action policière réglera le terrorisme et la radicalisation c’est leurrer les citoyens et plus encore les policiers. Là, dans l’affaire de la Préfecture de Police, quelle que soit la réalité de la radicalisation de l’assassin, vraie ou subite construction officielle, la police se trouve affaiblie, elle montre qu’elle n’est même pas en capacité de détecter des « radicalisé » en son sein, alors de là à protéger le pays.

Voilà un double coup dur pour des policiers durement touchés par le désamour important que leur porte une grande partie de la population. Il est temps que le gouvernement, les élus de la nation et surtout les syndicats de policiers se penchent (sereinement et sans corporatisme) sur une situation qui empire de jour en jour à tel point qu’un policier n’ose plus dire qu’il est policier, aujourd’hui il est « fonctionnaire ». A titre d’illustration de ce malaise entre la police et la population il faut regarder ce documentaire sur Public Sénat https://www.publicsenat.fr/emission/documentaires/police-illegitime-violence-144937. Il s’agit d’un film écrit et réalisé par Marc Ball. Une coproduction Talweg Production – France Télévisions France 3 Paris Île de France que Public Sénat présente de la façon suivante : « Police, illégitime violence : Dans les quartiers populaires de France, la confiance est rompue entre les jeunes et la police. Le moindre contrôle d´identité porte en lui les germes d´un possible dérapage, une rébellion ou une bavure. Une affaire est emblématique de cette impasse. Pour la première fois en France, des adolescents ont porté plainte collectivement pour violences volontaires contre une brigade de police du 12e arrondissement de Paris. Au cours de ce procès, c´est la mission même de la police qui sera mise en accusation. Citoyens, éducateurs, avocats ou encore policiers, cherchent une issue et dénoncent le recours systématique à une violence qu´ils considèrent comme illégitime. En suivant leur combat, ce film lève le voile sur les mécanismes de cette violence et les silences qui l´entourent. »

Ce film lève le voile sur les mécanismes de cette violence et les silences qui l´entourent, c’est cette violence qu’il faut analyser. Elle est le résultat d’un interdit de parole autant chez les policiers que dans les populations : qui ose se dresser contre les trublions de tous ordres ? Une anecdote pour illustre ce point ; il y a quelques jours mon épouse passait devant le collège du centre-ville de Poitiers lorsqu’elle vit un gamin de 13 ou 14 ans avec sa copine, il était en train de dévisser la plaque du collège. « Pourquoi fais-tu ça ?, Je ne sais pas », et le gamin est parti laissant la plaque en place, mais une dizaine de personnes sont passées sans s’arrêter, sans interpeller ce gamin, qui sait ce que cette indifférence pourrait provoquer chez lui, quel regard aura-t-il sur l’autorité des adultes d’abord puis celle des policiers et des enseignants ? Ceci étant dit ne méconnaissons pas qu’il existe des voyous face auxquels les policiers se sentent abandonnés par une nation qui ne leur donne pas les moyens en effectifs et en matériels suffisants, et pas une justice elle-même bien en mauvaise posture : ni moyens, ni effectifs (magistrats, greffiers, éducateurs de prévention. Face à ces situations sociales et professionnelles qu’elle est la portée de la parole des policiers ?

Alors il y a de la violence qui peut s’installer chez eux mais qui ose reconnaître la violence policière tellement occultée par une manipulation politique de la notion de « violence légitime de l’État » qui autoriserait tout, y compris de mutiler des manifestants. Je comprends la violence policière en tant qu’elle est la conséquence d’une impasse de la parole : qui écoute, qui entend les policiers ?

J’étais hier à une Assemblée Générale de Gilets Jaunes où ceux-ci expliquaient assez bien la difficulté qu’ils ont à comprendre la violence policière qu’on a pu constater sur les manifestations ou, pire, sur les ronds-points ; après tout, disait l’un d’eux, le problème de la réforme des retraites c’est aussi leur problème, ce que ne dément pas un policier interrogé par le « média libre » QG à l’occasion de la manifestation des policiers le 2 octobre et intitulé : « Police et Gilets Jaunes : encore raté ! ». Ce policier ajoutait : « on comprend les Gilets Jaunes, les problèmes posés par leurs revendications sont aussi les nôtres, nous sommes aussi des citoyens… mais on ne pourra jamais s’associer aux Blacks Blocs et aux Gilets Jaunes radicalisés (ndl il faudra interroger cette notion de radicalisation des Gilets Jaunes) », heureusement car disait-il « on est obligé d’assurer la sécurité. » C’est justement dans la manière d’assurer la sécurité que sont l’origine et l’essence du fossé qui se creuse entre la police et la population. Le reportage de QG, https://www.youtube.com/watch?v=6Z5qBxPiCAU&feature=em-lsp, comme tant d’autres montrent comment et en quoi la stratégie de maintien de l’ordre voulu par le président de la République est à l’origine de ce malaise.

J’avoue, sans forfanterie car le connais bien les policiers avec lesquels j’ai beaucoup travaillé, que je ne comprends pas comment ils tiennent encore le coup. Mis à part quelques va-t-en-guerre de certains syndicats tellement présents sur BFM TV et enflammés par certains spécialistes « sécurité » de la chaîne, les policiers ont un sens du service public chevillé au corps, ils sont généreux et pleins d’abnégation, leur dévouement est sans faille, ils l’ont si souvent montré. Peut-être est-ce qu’au quotidien, en raison des conditions de travail et de l’organisation du travail, la notion de service au public disparaît, ce qui fait écrire que contrairement à d’autre pays où la police est au service du public et vécue comme « aimable », en France elle est vue comme étant exclusivement répressive, et aujourd’hui violente.

Nous citoyens, si nous voulons une police et une justice à la hauteur de nos besoins et de nos espérances, nous devons le manifester, fusse dans la rue. Chaque policier doit aussi participer à ce chemin vers la une modification de l’image de la police par une réflexion sur son engagement et la qualité de sa soumission aux ordres. La démocratie se gagne chaque jour par un engagement politique de chacun de nous, nous pouvons nous exprimer dans les urnes et si besoin est dans la rue, il n’est nullement nécessaire de gadget électoraliste comme la Convention Citoyenne pour le climat. Nous avons un devoir impérieux de réconcilier la police avec la population, ne pas le faire rapidement c’est prendre le risque que s’installe un pouvoir autoritaire antichambre de la dictature.