Griveaux grivois : la démocratie danger ?

Depuis que la presse a porté à la connaissance de tous les raisons pour lesquelles Benjamin Griveaux a renoncé à sa candidature à la mairie de Paris, les politiciens plus particulièrement les députés de La République En Marche et les éditorialistes n’ont de cesse de nous rabâcher que la démocratie est en danger du fait de la diffusion d’images relevant de la vie privée. Si la démocratie devait être en danger parce qu’il est porté à la connaissance du public quelques aspects curieux de la vie et du comportement des politiciens, il y a longtemps qu’elle n’existerait plus. Par ailleurs on pourrait se poser la question de savoir si justement la démocratie, pour exister pleinement, n’appelle pas à la « transparence » de la vie privée des gens de pouvoir pour reprendre un terme politique moderne. En attendant, rappelons que ce genre d’attaque, encore qu’ici il restera à démontrer que la diffusion de ces vidéos avait un but politique précis qui aurait visé à déstabiliser Benjamin Griveaux, ce genre d’attaque n’est pas nouveau. Dans l’histoire on voit comment les gens de pouvoir ont eu à subir les lettres anonymes et les rumeurs, les articles de presse et les dénonciations de toutes sortes, tout comme l’usage du « sexe » pour éliminer un adversaire politique : combien de call-girls ou d’escort-girls n’ont-elles pas été jetées dans le lit d’hommes politiques qu’on voulait éliminer. Sans doute les réseaux sociaux qui ne sont responsables de rien sauf d’être utilisés, donnent à la fois un caractère d’immédiateté et une ampleur particulière à l’attaque. Alors « que révèle l’Affaire Griveaux », pour reprendre le titre du journal La Croix du 17 février 2000.

Sur le plan des techniques les réseaux sociaux plus rapides, plus intenses, plus percutants, offrent de toucher un plus vaste public ce que ne permettaient pas les moyens « traditionnels ». Relevons, pour l’histoire, pour l’anecdote, que déjà en 1901 le sociologue Gabriel Tarde dans son ouvrage L’opinion et la foule mentionnait l’importance qu’avait, pour la constitution de l’opinion publique, la rapidité avec laquelle l’information arrive vers les gens et il soulignait comment la presse qui prenait de plus en plus d’importance jouait là un rôle primordial en arrivant tous les jours dans les villages. Nous pourrions ici analyser comment les techniques ont permis pour la presse comme pour le quidam de diffuser rapidement l’information : ce fut la poste de plus en plus rapide, ce fut le télégraphe puis le télégramme, puis le téléphone est enfin aujourd’hui Internet. Il ne vient évidemment à personne l’idée d’incriminer ces techniques comme pouvant être responsables des attaques et des conséquences de celles-ci envers les gens de pouvoir ; pourtant il semblerait que les réseaux sociaux, sans doute à la fois en raison de leur relative nouveauté mais surtout de l’ampleur de l’écho qu’ils ont sont considérés par les politiciens et les éditorialistes comme responsables des attaques. On voit alors comment il s’agit en incriminant les réseaux sociaux on cherche à détourner l’opinion de la vraie source du scandale, comme si en reprochant aux journaux de publier les lettres d’un corbeau on voulait faire porter la responsabilité aux journaux plutôt qu’au corbeau. Il n’y a pas de lettre sans corbeau, il n’y a pas de vidéo sans « acteurs », et peu importe « le télégraphiste » et « le facteur » !

Ce sont bien les protagonistes de l’histoire qui sont responsables et seuls responsables de l’Affaire. D’abord ceux qui ont diffusé les vidéos qui répondront devant la justice d’avoir diffusé ces scènes de la vie privée sans le consentement de leur auteur. Mais leur faute n’est‑elle pas amoindrie par le fait que c’est l’acteur lui-même qui a filmé et envoyé ces vidéos, comment pouvait-il être assuré qu’elles n’échapperaient pas à la destinataire ? Sans doute non car on peut bien prendre une photo de soi dans la plus totale nudité et l’envoyer à quelqu’un, par la poste ou sur un réseau social, sans que pour autant le destinataire soit autorisé à diffuser cette photo ; la prise de la photo et son envoi relèvent de la vie privée alors que la diffusion, surtout sans l’accord de l’auteur, constitue une infraction. Il apparaît alors que cette affaire soulève moins un problème de droit qu’un problème de morale et un problème de « raison ».

La morale appartient à chacun tant qu’elle reste dans sa sphère totalement privée, mais dès lors que les choix faits en raison de cette morale vont à la rencontre de l’autre nous ne sommes plus dans la sphère du privé notamment lorsque cet autre ce sont les citoyens, plus globalement l’opinion publique, et que l’auteur est un homme politique en exercice. Là, je me souviens de cette anecdote que raconte Stéphane Zweig dans son livre Le monde d’hier. L’auteur narre l’histoire d’un colonel de l’armée autrichienne qui avait la responsabilité du commandement des services secrets. À un moment on s’aperçut que les plans de bataille autrichiens avaient été divulgués. L’enquête montra que ce colonel était l’auteur de la divulgation, il avait vendu les plans sous la menace d’un chantage : il était homosexuel à une époque où l’homosexualité était un crime. Cette histoire rappelle la prise de parole de leader du Parti Socialiste, Olivier Faure, qui rappelait qu’aucun n’attend qu’un politicien soit un parangon de vertu mais que chacun est en droit de s’inquiéter de ce qu’un politicien ait des comportements qui puissent le mettre sous le joug d’un maître chanteur.

Dans l’affaire Griveaux peu importe qu’il se soit mis en scène dans des attitudes sexuelles sans équivoque, cela ne relève que de la sphère de la vie privée même si ça peut dénoter des caractéristiques psychologiques particulières sinon inquiétantes, par contre ce qui est important c’est qu’à aucun moment il n’ait, semble-t-il, pensé que les vidéos envoyées à quelqu’un qu’il ne me connaissait que très peu puissent être copiées et diffusées. Cette attitude révèle soit une grande naïveté et on attend d’un politicien qu’il ne soit pas naïf, soit un degré de crétinisme profond et on attend d’un politicien quelque intelligence, soit un d’un sentiment de toute-puissance qui amène l’auteur à penser qu’il serait au-dessus de tout soupçon, qu’il ne risquerait rien puisqu’il est puissant, qu’il serait tellement au-dessus de tous les autres qu’aucun jugement ne pourrait l’atteindre. L’affaire Griveaux serait-elle révélatrice de l’ambiance jupitérienne de la macronie ?

L’attitude des députés de LREM, auxquels se joignent les éditorialistes des grands médias parisiens, qui poussent des cris d’orfraie et agitent l’épouvantail de la mort de la démocratie, montre à quel point il s’est constitué une oligarchie qui tient à l’écart des Français ; comme jadis sous l’ancien régime, il y a l’entourage et les affidés de la macronie, et de l’autre côté du fossé ceux qui ne doivent que se taire et accepter y compris comme modèle de vie les jeux de zigounette des députés LREM.

Cette pratique oligarchique éloigne de plus en plus les citoyens de la politique en ce qu’elle est la gestion de la cité. La faiblesse de la participation aux élections en atteste. Plus encore l’écart de participation aux élections locales et aux autres élections montre que si les élections locales font sens pour les gens, les autres élections ne présentent plus aucun intérêt pour les gens. Il sera intéressant de voir, plus que le résultat, ce que sera la participation à l’élection municipale de 2020 qu’il faudra corréler avec l’ambiance créée par les chamailleries pour les investitures et la composition des listes, d’autant plus que certains déjà en place à la mandature précédente cachent derrière eux comme un cheval de Troie de nombreux candidats LREM. Quel sens politique les citoyens peuvent-ils donner à un contexte électoral ainsi dessiné ? À cela s’ajoute cette pratique qui veut que l’on donne des résultats qu’à partir du nombre d’électeurs qui ont voté et qui, bien que réglementaire, constitue un mensonge éhonté : comment peut-on se prévaloir d’avoir été élu par une majorité à 66 % alors que moins de la moitié des électeurs inscrits ont voté. Jamais avant cette mandature la majorité présidentielle s’est autant prévalue de représenter la majorité des Français alors qu’elle n’en représente qu’une infime minorité, et jamais la majorité présidentielle n’a autant méprisé « la minorité ».

C’est bien par‑là, à cause de ces pratiques oligarchiques qui mènent à confisquer le pouvoir au peuple, que la démocratie est en danger bien plus que par la révélation et la diffusion sur les réseaux sociaux des jeux de zigounette d’un député ancien porte-parole du gouvernement. Pour autant, il ne faut pas négliger la relation entre l’usage des réseaux sociaux et la pratique démocratique.

La démocratie, et c’est pour cela qu’elle s’est dotée d’institutions de débats, a besoin de temps et de distance avec les faits et les évènements ; la pratique démocratique ne peut pas se satisfaire de l’immédiateté. Alors interrogeons cette politique qui veut promouvoir le digital et le numérique à tous crins, au risque de déshumaniser la société, et surconsomme les réseaux sociaux pour se diffuser : quelle femme et quel homme politique n’ont pas leur page Facebook et Twitter, quelle femme et quel homme politique ne réagissent-ils pas immédiatement à un événement sur les réseaux sociaux ? On ne peut pas promouvoir les réseaux sociaux, en faire un usage effréné et s’étonner qu’un jour le boomerang revienne.

Alors, ce que révèle l’Affaire Griveaux est proche du paroxysme d’une maladie dont la démocratie est atteinte depuis longtemps. La démocratie est malade alors même qu’elle naissait, dès lors que les aristocrates dès le Premier Empire se sont reconstitués en une communauté avec ses règles, ses usages, ses pratiques et son mépris des autres, de ceux du « parlement des invisibles ». Depuis cette époque, des gouvernants et des politiciens ont réussi avec plus ou moins de bonheur à contenir la maladie grâce aux institutions, aux corps intermédiaires et souvent à la presse d’opinion. Mais aujourd’hui, alors qu’un soi-disant Jupiter, plus narcisse qu’humain, n’a de cesse que de casser, avec l’envie de les supprimer, tous les garde-fous qui nous protègent d’une dictature, la démocratie est en danger, la démocratie est proche de la mort.

Quand on change pour changer, en détruisant la société avec un bulldozer, au seul prétexte « que la France d’aujourd’hui ne pas être celle de 1945 », et pour remplacer l’humain par la technique ont fait preuve d’un crétinisme profond, d’une inhumanité totale, ou d’une volonté totalitaire qui ne peut avoir pour conséquence que de mettre en péril la démocratie par l’instauration d’une dictature. Qui, d’intelligent, peut dire que la France d’aujourd’hui ressemble en quoi que ce soit à celle de 1945 ? Sans doute s’agissait-il d’un mot d’esprit, on sait à quel point Jupiter en est friand jusqu’à en être dans une addiction complète. Et si cela peut amuser certains et outrager d’autres, ces mots d’esprit et ses déclarations à l’emporte‑pièce ne font pas sens socialement et surtout politiquement. Cependant, ils font de l’image ce qui est essentiel à une époque où la politique se réduit à du marketing le plus basique. Dans ce contexte il n’est pas surprenant que l’oligarchie macronienne s’empare de la diffusion des vidéos pornographiques d’un de leurs députés, ancien ministre, comme d’un fanion politique, véritable oriflamme qui attirerait l’attention des citoyens sur un vide comme la muleta attire le taureau vers la mort.

Finalement l’Affaire Griveaux ne révèle pas autre chose que l’état de déliquescence dans lequel est la démocratie en France en raison d’une absence totale d’éthique politique. Mais cette Affaire met à jour l’existence des virus qui atteignent la vie politique et avec elle la démocratie, à savoir le remplacement de la pensée par la technique et le remplacement du débat par le marketing et la communication. Peut-être révèle‑t‑elle aussi un malaise social profond, sans doute une crise, sur fond de maladie chronique, dont personne ne peut pronostiquer l’évolution car si les éléments qui la constituent ont parfois des analogues dans le passé, d’autres, plus nombreux, plus présents, sont totalement actuels empêchant ainsi d’avoir, intelligemment, recours à un modèle d’analyse déjà construit ; plus que jamais pour analyser la société il faut changer de paradigme.

Pour ceux des lecteurs qui voudraient réfléchir plus profondément à la limite entre vie privée et vie publique, à la notion de transparence, et à ce que nous attendons en matière de vertu de la part des hommes politiques, je vous conseille la lecture de cet excellent article de Philippe Villemus, Professeur chercheur en marketing et leadership, Montpellier Business School‑UGEI, paru sur le site The Conversation : Affaire Griveaux : un leader doit-il être irréprochable ?, qu’on trouve en suivant le lien suivant.

Fatigue, haine et dictature…

Après un long silence sur mon blog, je ne savais pas dans quel ordre mettre les mots du titre de ce billet, alors j’ai laissé faire le rythme qui circulait dans mon esprit.

Le mot « Fatigue » vint en premier sans doute venu de la lecture du billet de Christophe Bouillaud[1] : « Lassitude 1989-2019 » dans lequel l’auteur décrit et explique pourquoi une lassitude profonde l’a amené à moins écrire sur son blog : « J’ai longtemps hésité avant de rédiger ce post, car, après tout, mes sentiments ne devraient regarder que moi. Or il se trouve que, depuis quelque temps, je ressens une grande lassitude – des collègues de la noble institution où j’enseigne l’ont d’ailleurs remarqué à ma mine parfois défaite. Au moins cela expliquera-t-il sans doute aux lecteurs de ce blog pourquoi j’y me fais rare. »

Pour ma part, étant retraité, je ne suis plus confronté à la répétitivité inhérente à tout exercice professionnel. J’ai connu cela mais à 66 ans j’ai rompu les amarres et les routines qui peuvent organiser la vie d’un retraité n’ont rien d’opprimant ni de contraignant si on les conscientise et que l’on a suffisamment de vigueur pour s’en abstraite autant qu’on le veut ou que les invitations externes nous y invitent. J’ai réussi à garder, et je suis un privilégié, des activités, pas trop nombreuses mais variées, qui me mettent en contact avec des publics de tous âges et de provenance professionnelle et sociale diverse. La retraite a cet avantage sur le temps professionnel obligatoire qu’elle permet des choix, surtout celui de ne pas faire.

Toutefois, comme lui, la rencontre et la discussion avec les jeunes m’amènent très souvent dans une perplexité profonde. Je m’insurge contre leur manque d’engagement, leur choix de satisfaire rapidement trop de plaisirs dont ils croient qu’ils pourraient s’agir de désirs, et d’ailleurs faut‑il toujours satisfaire des désirs qui souvent ne sont pas des besoins. Fi de cela car les jeunes ne sont jeunes que provisoirement et comment leur reprocher d’être de leur époque. Bien sûr j’ai vécu « mai 68 » (j’avais 16 ans le 22 mai), vu l’arrivée d’un astronaute sur la lune parce qu’ayant des parents aisés financièrement nous avions la télévision depuis 1962, la chute du mur de Berlin a retenti dans mon esprit parce que j’avais lu « L’archipel du goulag » et déjà avant j’étais ancré dans une sorte d’anticommunisme, et au final quand je revois mes années entre 15 et 25 ans nous n’étions pas si nombreux dont on pouvait dire que nous étions des « jeunes engagés, militants, politisés, syndiqués ». Nous étions peu nombreux parce que les années qui ont suivi 1968 furent celles d’une explosion tel un feu d’artifice : libération de la sexualité, euphorie économique, développements de technologies ; c’était le déchaînement de la société de consommation et de celle du spectacle. Dans ces années on surconsommait, on achetait au-delà de la satisfaction de ses besoins vitaux

Si la fatigue, aujourd’hui, m’empreint c’est sans doute que, comme Christophe Bouillaud, je pense que si la chute du mur de Berlin a pu marquer notre génération par un regain d’espoir et d’espérance en un monde meilleur, force est de constater que le renouveau n’a pas été au rendez-vous. Combien d’entre-nous ont-ils vu ou simplement cru que cette « chute » marquait la fin possible voire imminente des conflits de toutes natures : entre pays, entre « ethnies », entre religions, entre communautés… Certains n’ont-ils pas été euphoriques au point que même les conflits interpersonnels disparaîtraient ? Et puis rien ! Le monde, les Femmes et les Hommes restent identiques à ce qu’ils étaient, en France comme ailleurs, perpétuant les mêmes conflits comme le rappelle Christophe Bouillaud : « La seconde raison est que ce retour sur 1989, pour le trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, ne peut que souligner la très mauvaise pente de nos sociétés occidentales en général, et de la France en particulier. Entre la énième polémique sur le voile islamique, la énième émeute de banlieue, la énième réforme sécuritaire n’apportant rien à la sécurité des citoyens mais tout à un État autoritaire 2.0 à venir et la énième réforme néolibérale destinée à mettre à mal l’édifice de droits économiques et sociaux construits depuis la fin du XIXe siècle au nom d’une très fantasmatique compétitivité du pays et surtout d’un intérêt de classe, aussi bien compris que désormais restreint à la haute bourgeoisie d’affaires, j’ai vraiment bien du mal à me réjouir. »

La haine vient alors dans mon esprit lorsque je constate cet état d’enlisement dans lequel a sombré notre humanité malgré les fantastiques progrès philosophiques et sociaux faits entre le 18° et la première moitié du 20° siècles. J’ai toujours été passionné par la politique mais je me suis toujours tenu à distance des partis et des idéologies. La première fois que j’ai discuté avec un homme politique c’était en juillet 1978 avec Edgar Faure qui, alors ministre de l’Éducation nationale, m’avait reçu au ministère[2], puis je le rencontrais à nouveau plusieurs fois en diverses occasions, puis il y en eut d’autres dont certains comme Léopold Sédar Senghor n’étaient plus dans la politique lorsque j’eus le bonheur d’échanger avec eux. Il y eut ceux-là mais il y eut les suivants dénués de bon sens social et d’ambition humaniste ; les politiciens sont devenus, petit à petit, des gestionnaires, que des gestionnaires.

La haine est moins, peut-être même pas du tout, contre eux que contre moi qui ne me suis pas battu plus et contre nous ‑ceux de ma génération qui, gavés de bien-être, n’avons pas vu venir ce monde déshumanisé qui s’est mis en place. Aujourd’hui, cette haine s’amplifie devant l’avancée, en France, d’un gouvernement autoritaire antichambre de la dictature. J’entends Macron me crier : « allez essayer la dictature ! ». J’ai vécu et travaillé dans des pays dans lesquels une personne ou un groupe de personnes décidaient de tout, n’est-ce pas ce qui existe aujourd’hui en France où les débats parlementaires ne se font qu’à l’aune de l’accord présidentiel comme ce fut le cas pour le congé octroyé pour le décès d’un enfant, où le président de la République reproche à la Justice de ne pas ouvrir un procès pour une personne reconnue irresponsable conformément à la Loi, etc. Dans les pays autoritaires la police peut commettre des exactions : blesser, tuer, incarcérer à sa guise avec la bénédiction du gouvernement, n’est-ce pas ce qui s’est passé avec les Gilets Jaunes et maintenant avec les lycéens ? Dans un pays autoritaire la presse est menacée quand elle n’est pas muselée, n’a‑t‑on pas vu ces derniers mois des journalistes molestés et mis en garde à vue voire renvoyés devant des tribunaux ? Peut-on dire que la presse est libre quand elle est si unanimement favorable au gouvernement comme ce fut le cas pour la contestation contre la réforme de retraites ?

J’ai la haine, comme on dit chez les jeunes ; j’ai la haine et sans doute suis‑je plus hargneux que Christophe Bouillaud sans doute parce que plus vieux donc plus aigri d’avoir tant échoué. Lui nous dit : « La Présidence d’Emmanuel Macron me semble tellement contraire à tout ce qu’il faudrait faire pour apaiser ce pays qu’il m’est en effet difficile de ne pas penser que tout cela va très mal finir. En fait, cela a déjà très mal fini si l’on pense à tous ces manifestants Gilets jaunes bien amochés par les forces de l’ordre au cours de l’année qui vient de s’écouler, à cette incapacité inouïe à entendre les maux de la société de la part du pouvoir en place. », je pense, semble-t-il au contraire de lui, qu’Emmanuel Macron conduit délibérément la politique qu’il met en œuvre, il sait sa politique délétère pour le pays ; Emmanuel Macron souhaite intimement détruire tout ce que nos aïeux ont construit, parfois dans le sang et toujours dans la douleur, d’ailleurs ne l’a-t-il pas martelé durant sa campagne électorale : l’État providence de 1945 a vécu, je veux transformer la France… Il fait vivre le pays au rythme de la communication et du vide politique ; il lui importe peu que le pays se délite, que le nombre de pauvres augmente puisque ceux-là « ne sont rien » puisqu’ils n’ont pas réussi.

L’important pour Macron c’est de préparer un pays où les prédateurs de la finance pourront s’épanouir et faire croître leur fortune. Macron prépare le pays pour les prédateurs de la finance comme Patrick Le Lay[3] préparait les cerveaux pour recevoir la publicité des marques. Il y a une deuxième chose importante, si ce n’est primordial, pour Emanuel Macron : Lui ! On reconnaît facilement chez lui les traits d’une personne narcissique : arrogant, autosuffisant, goût du pouvoir et besoin d’être admiré, et égoïsme. Cet égoïsme se manifeste par le refus de prendre réellement en compte l’autre et ses besoins, le narcissique tend à n’accorder d’attention à l’autre que tant que celui-ci sert ses ambitions, le narcissique dévalue et exploite les autres. Non seulement sa gouvernance pointe ce trait narcissique mais sa communication le confirme et montre à quel point il cherche, voire a besoin, d’être le chef adulé. Sans doute, mieux que Jupiter, se voit-il en Imperator !

Mais, les empereurs ont tous mal fini et tous ont entraîné leur pays dans le chaos même s’ils ont, parcimonieusement, réalisé des choses intéressantes sur le plan sociétal.

Le contexte social et intellectuel fait le lit du futur empereur. Les écrits des scientifiques sont peu critiques, se limitant à la description de faits. Quand bien même seraient-ils plus engagés qu’ils n’auraient aucun effet tant la masse des éditorialistes et des politiciens ne s’y intéresse pas, d’autant moins que la plupart du temps éditorialistes et politiciens sont incapables de comprendre ces écrits. C’est comme si les politiciens et leurs affidés des médias disaient comme l’écrit Ch. Bouillaud : « Publiez, publiez, braves gens, nous doutons encore et encore de ce que vous avancez si doctement, et, pendant ce temps-là, nous mènerons à bon terme nos petites et grandes affaires. »

Dictature ? Non pas encore, mais comme le dit François Ruffin[4] : « L’oligarchie a une puissance en face de nous qui est énorme. Elle dispose d’appareils en France et à l’échelle internationale : la publicité, les médias, la Banque centrale européenne la commission européenne, le Sénat, le Conseil constitutionnel… Pour secouer ça, il faut un bloc historique. Ma vision de l’histoire c’est que les seuls moments où on a avancé, où les intérêts du peuple ont avancé, c’est le moment où il y a eu la jonction des classes intermédiaires et des classes populaires. » C’est justement cette jonction qu’Emmanuel Macron veut empêcher. Il faut rendre inaudible voire impopulaire les mouvements contestataires : d’où le matraquage médiatique défavorable aux contestataires, renforcé par une violence policière d’abord commandée qui est devenue endémique ; les contestataires et les opposants doivent être montrés comme des parias, des diables de la pire espèce. Alors, on les envoie devant le juge : Fillon, Mélenchon, Marine Le Pen, Bayrou en même temps qu’on protège ceux de sa cour : Collomb, Ferrand, Pénicaud, Kholer… On va même jusqu’à rouvrir les guerres de religions et monter en épingle médiatique et de communication ministérielle la moindre histoire de mœurs (même s’il est justifié de dénoncer et de condamner) pour faire oublier l’essentiel du désastre qui s’abat sur la société avec force communication pour accuser certains là où pour des faits analogues on excuse les affidés ; l’opinion se détourne des causes des maux de la société et reçoit tous les traitements c’est‑à‑dire la parole macronienne (les députés et les journalistes fonctionnant comme des perroquets enrubannés qui répètent la leçon élyséenne) comme elle le ferait d’un placebo. Arrivera le jour où le placebo montera son inefficacité et ce sera l’effondrement parce que trop tard pour réagir.

J’ai la haine contre ces pleutres qui soutenaient (dans les sondages et anonymement) le mouvement des Gilets Jaunes puis les grèves contre la réforme des retraites, mais qui ne s’engagèrent dans rien. Cependant ma haine est tempérée parce qu’il faut bien reconnaître que ces lâches se trouvent confrontés à des obligations telles que le remboursement d’emprunt, certains sont lâches parce que tellement abêtis par le discours médiatique qu’ils ne sont plus capables d’avoir le moindre sens critique et donc de s’engager dans une action de contestation même si celle-ci vise à préserver leur avenir, et puis il y a les « classiques », ceux qui ont la lâcheté dans leur ADN, ceux qui viscéralement ont peur de tout même d’eux.

Nous ne sommes pas (encore) en dictature, cependant je rejoins Christophe Bouillaud lorsqu’il écrit : « En tout cas, pour ce qui est de la France contemporaine, les récents choix d’Emmanuel Macron et de certains de ses ministres sont exactement ceux qu’il faut faire pour encourager encore plus l’électorat à considérer le Rassemblement national comme un choix électoral des plus légitime – plus légitime que cela, à poser toujours et encore les bonnes questions comme disait déjà en son temps un ministre socialiste, il va mourir de sa belle mort. » Face au comportement et à la politique délétère lise en place par E. Macron son opposition purement médiatique au Rassemblement National ne lui garantira pas une victoire à coup sûr en 2020, s’il veut s’assurer de cette victoire il faut qu’il supprime toutes les oppositions et par n’importe quel moyen.

Ainsi, fatigué mais pas épuisé et certainement pas abattu, l’écriture convertissant la haine en saine et revivifiante pensée, je n’abandonne pas « le combat » même si mes propos restent au bord de l’abîme de l’oubli. Peu importe ce qu’il restera de moi mais il restera de mes pensées comme l’écrit Michel Scouarnec dans ce beau poème :

Il restera de toi ce que tu as donné
Au lieu de le garder dans des coffres rouillés…
Ce que tu as donné en d’autres fleurira…

Il restera de toi ce que tu as offert
Entre tes bras ouverts un matin au soleil…
Ce que tu as offert en d’autres revivra…

Il restera de toi un sourire épanoui
Aux bords de tes lèvres comme au bord de ton cœur…
Ce que tu as ouvert en d’autres grandira…

Il restera de toi ce que tu as semé
Que tu as partagé aux mendiants du bonheur…
Ce que tu as semé en d’autres germera…


[1] Christophe Bouillaud, professeur de sciences politiques à l’IEP de Grenoble, https://bouillaud.wordpress.com/

[2] Si un jour, sans doute de grand ennui, j’écrivais mes mémoires je raconterais cette rencontre : sa raison, son déroulement et comment elle m’a marqué.

[3] « Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective ”business”, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (…).

Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (…).

Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise. », dans Les dirigeants face au changement (Editions du Huitième jour) où Patrick Le Lay, PDG de TF1, est interrogé parmi d’autres patrons.

[4] F Ruffin, « le combat, c’est de sortir du productivisme et du consumérisme », La Décroissance, n°165, décembre 2019/janvier 2020.

Politique, vie privée, sexe et démocratie

Vendredi 14 février 2020, jour de la Saint Valentin.

La vie privée des hommes politiques en règle générale m’interpelle relativement peu voire pas du tout, toutefois nous ne pouvons pas rester indifférents à ce qui vient d’arriver à Benjamin Griveaux car, au-delà de l’homme, au-delà même de l’homme politique, cette affaire interroge la vie politique et la démocratie dans leur globalité et la façon dont on en rend compte.

Nous assistons depuis ce matin à des interventions sur les médias audiovisuels toutes orientées vers la réprobation de la diffusion des vidéos mettant en cause la vie privée de Benjamin Griveaux, tous fustigent l’atteinte à la vie privée, mais très rarement sont interrogées d’une part la genèse de ces comportements qui amènent à diffuser des scènes de la vie privée des hommes politiques et d’autre part personne ne semble se préoccuper de l’effet produit sur les citoyens. Nous pourrions aussi nous étonner qu’une fois encore les médias n’interrogent pas, mis à part quelque micros-trottoirs, ce que les citoyens peuvent ressentir d’une telle affaire, une fois encore le « parlement des invisibles » est tenu à l’écart de sa propre vie. Alors que dire face à ce déchaînement de commentaires qui tous proviennent d’hommes et de femmes politiques, de journalistes et quelquefois d’intellectuels boboïsés appartenant au microcosme ?

Tous s’insurgent pour dire qu’une affaire comme celle-ci serait inédite, mais que chacun veuille bien se retourner et relire l’histoire de notre pays plus généralement du monde politique pour voir que des dénonciations de cette nature ont émaillé la vie des sociétés. Que ce soit à l’époque de l’Ancien Régime avec les pamphlets ou à partir de la Révolution avec une presse naissante qui s’est développée rapidement, la vie privée, intime, ne barguinons pas : la vie sexuelle des édiles a toujours fait les choux gras des critiques médiatiques, alimenté les quolibets populaires et a servi, plus que de raison, d’outil de vengeance ou de règlements de comptes politiques. Benjamin Griveaux n’est pas le premier homme politique dont la vie extraconjugale est jetée en pâture, il y a fort à parier qu’il ne sera pas le dernier.

Dans le cadre de l’affaire Griveaux ce qui pourrait être choquant c’est qu’il semble bien qu’il s’agisse effectivement d’un règlement de compte politique. C’est bas mais pourquoi s’en étonner alors que nous avons une gouvernance étatique plus inspirée par Machiavel que par Érasme ? Pourquoi s’en étonner alors que, sans être monnaie courante, la pratique du règlement de compte politique n’est pas une innovation ? Peut-être faudrait-il ici replacer l’affaire Fillon : si l’on ne peut pas soupçonner le premier article du Canard enchaîné d’avoir été inspiré autrement que ce qu’en a dit l’auteur à savoir la lecture des déclarations de patrimoine et d’intérêts, nous pouvons légitimement nous interroger sur la façon dont par la suite les journaux ont été alimentés en informations et la façon dont ceux-ci ont mis en place un système qui a pris la dimension d’un feuilleton ; l’affaire Fillon a vraisemblablement été un règlement de comptes politiques. Fillon, Griveaux et d’autres par le passé, les règlements de comptes politiques émaillent la vie de toutes les sociétés et il serait tout à fait étonnant que cela cesse aujourd’hui.

L’étonnement du microcosme politique et journalistique parisien ainsi que la façon dont certains intellectuels s’insurgent contre ce qui ne serait qu’une atteinte à la vie privée montre à quel point cette oligarchie est incapable de réfléchir à ce qu’elle est et à ce qu’elle fait ! Or la question première qui devrait être posée est celle de savoir ce que la société peut admettre ou refuser des comportements de ceux qui la dirigent.

Il n’apparaît pas à la lecture de l’histoire que les comportements adultères aient jamais été admis, tout au plus étaient-ils tolérés, marquant ainsi un écart très net entre la pensée morale et la pratique des hommes. Qui jadis ne se moquait pas un tel qui entretenait une danseuse, de telle femme du boulanger qui partait avec un jeune berger, relisons les romans du XIXe siècle, relisons la vie d’Honoré de Balzac, relisons Madame Bovary de Gustave Flaubert, et nous pourrions ainsi égrener un ensemble d’exemples qui marquent cet écart entre la morale et la pratique des hommes. Toutefois, une société pourrait-elle être vivante si elle était dépourvue de ces paradoxes. Stefan Zweig[1] décrit bien ce paradoxe lorsqu’il évoque la prostitution, incluant dans ce fait social les demi-mondaines et les maîtresses attitrées, à Vienne à la fin du IXXe siècle : « Elle [la prostitution] canalisait la gênante sexualité extraconjugale. » Pour autant ce qui pouvait être toléré n’était pas tout à fait admis, en tous les cas pas complètement admis et chacun pouvait alors se servir d’une telle situation pour nuire. Cependant il est évident que les rares articles de presse et les lettres anonymes de corbeaux n’avaient pas la même ampleur que les diffusions sur Internet et sur les réseaux sociaux. Là aussi il faut prendre en compte l’importance du développement des médias ; déjà au début du XXe siècle le sociologue Gabriel Tarde[2] signalait l’importance qu’avait la vitesse de diffusion de l’information depuis le développement des journaux devenus quotidiens et l’accélération de leur diffusion grâce au développement du chemin de fer. Toutefois la vraie question n’est pas la rapidité avec laquelle l’information arrive vers des publics variés et lointains, la vraie question c’est celle de la nature même de l’information qui est diffusée. On pourra toujours vilipender l’auteur de la diffusion, interdite par la loi comme l’a rappelé le ministre de l’intérieur, mais pourquoi cette « chose » peut-elle devenir un objet constituer une information que les journalistes portent vers le public ?

Il faudra bien un jour que l’on se penche avec rigueur et raison sur deux axes de réflexion : qu’est-ce que la vie privée d’un homme ou d’une femme « publics », qu’est-ce que la société attend en termes de morale de la part des gens qui la gouvernent ?

Si la morale de chacun n’appartient qu’à ce chacun, contrairement à ce qu’a dit Gaspard Gantzer, dès lors qu’une personne a une position dite publique elle a à rendre compte de ses comportements au regard la morale par rapport à ce que la société tolère ou admet. Dans le cas présent si chacun est à même de pouvoir supporter voire tolérer des conduites extraconjugales de Contrairement à ce qu’a dit Gaspard Gantzer, est-ce que la société accepte qu’un homme politique qui met en scène médiatiquement son attachement au couple et à la famille, ait des pratiques adultères ? N’attendons‑nous pas d’un homme politique, surtout lorsqu’il est représentant d’un mouvement qui voulait mettre en place « une république exemplaire », qu’il mette en cohérence ses paroles et ses actes ? L’incohérence entre les propos de Benjamin Griveaux et ce qu’il a donné à voir de sa conduite ne peut que générer l’ire populaire à partir du moment où elle est filmée et donc susceptible d’être diffusées sur les réseaux sociaux. Cette incohérence qui va au-delà de ce que certains ont appelé l’amateurisme politique, peut laisser à penser à un fonctionnement mental peu propice avec la capacité à gouverner une ville comme Paris ou la société.

D’aucuns relevaient le fait que ce qu’avait fait Benjamin Griveaux n’était pas illégal, mais tout ce qui est légal n’est pas forcément moral. Relevons à ce niveau que « le légal » arrive toujours après la réprobation « du moral ». On l’a vu à propos des différentes affaires récentes de pédophilie ou de comportements sexuels vis-à-vis d’adolescentes ; il fut une époque où ces comportements pouvaient être tolérés ou du moins mis sous silence, et il est aujourd’hui une époque où il est tout à fait insupportable que de tels comportements puissent exister. Entre ces deux périodes le social a créé la loi d’interdiction après que le silence ne fut plus admis lui-même après que le toléré ne soit plus supportable. Cette évolution s’est produite essentiellement parce que l’on a reconnu à l’enfant le statut de personne donc doué d’une dignité et d’une sensibilité que l’on doit respecter, et en même temps reconnaissait un rapport de possible domination entre l’adulte et l’enfant. Ce rapport de domination est extrêmement important et essentiel à prendre en compte dans l’analyse des situations qui occupent la scène politique aujourd’hui. Prenons l’exemple de l’affaire, classée sans suite, du ministre de l’économie Gérald Darmanin. D’évidence la relation qu’il a eue avec une dame à qui il rendait un service afin qu’elle obtienne un logement, pose la question du rapport de domination. Même si cette relation a lieu entre adultes consentants donc ne relève pas des foudres de la loi, quel rapport de domination a pu la permettre ou du moins la susciter. Cette dame qui offre un service sexuel, sous la forme d’une fellation, pour remercier Gérald Darmanin de lui avoir rendu service, l’aurait-elle fait en d’autres circonstances notamment si elle avait eu une position sociale plus importante ? Quels sont l’état psychologique et l’état moral de cet élu de la république qui accepte une « gâterie sexuelle » en remerciement des services qu’il peut rendre ? Inutile d’aller plus loin et de trop vilipender car les exemples de cette nature sont nombreux dans notre pauvre société où les dominants abusent de leur force au détriment des dominés, le monde du cinéma et celui de l’édition viennent de nous en donner quelques exemples cruels. Toutefois, toute personne en position de domination, surtout s’il s’agit d’une personne publique et plus particulièrement un gouvernement, doit rendre compte de son comportement moral. Bien sûr, comme l’a dit Sébastien Chenut, membre du Rassemblement National, il ne s’agit pas ici d’élire un curé, pour autant peut-on élire quelqu’un qui est suffisamment sot pour laisser filmer ses ébats sexuels au risque que ceux-ci puissent être diffusés par des personnes malveillantes ? Une sottise portée à ce niveau relève d’un crétinisme le plus profond qui ne laisse pas augurer que la personne ait une quelconque capacité à gouverner dans la sérénité et dans l’intelligence. Après, rien ne sert de pleurer et de rappeler la loi qui interdit de diffuser des scènes de la vie privée de quelqu’un sans son consentement, d’ailleurs comme l’a dit Christophe Barbier sur BFM TV « Griveaux n’a qu’à s’en prendre à lui‑même ». Les juristes ne manqueront pas de mettre en opposition dialogique le fait d’avoir filmé et le fait de diffuser, surtout si la victime était consentante à ce que ses ébats soient filmés.

La presse s’est tenue à l’écart de la diffusion de la sextape de Benjamin Griveaux, mais d’évidence il faut s’interroger sur le rôle des journalistes dans la propagation de l’information. S’interroger sur le rôle et le fonctionnement des journalistes, ça a été fait et ce sera fait, ce sera décliné dans tous les axes de la pensée sociologique et politique possible ; ont-ils tort ou ont-ils raison de publier des informations de cette nature, la réponse est difficile à donner car elle est tellement fonction de la position dans laquelle on est, ici le biais de l’analyste est essentiel et plus impliquant que jamais. Ce matin la quasi-totalité des hommes politiques qui sont intervenus sur les médias ont critiqué les journalistes en tant qu’ils seraient complices d’une atteinte à la vie privée, mais le quidam dans sa posture de citoyens remercie les journalistes de l’éclairer sur la personnalité des hommes politiques pour lesquelles il peut être amené à voter. C’est bien là le rôle fondamental de la presse. Est-ce que cette façon de critiquer la presse ne montrerait pas à quel point le monde politique se considérerait comme un monde à part, comme jadis les aristocrates et les nobles qui se pensaient au-dessus de la société où tout leur était permis ?

Le quidam n’attend pas des hommes politiques qu’ils incarnent la vertu. Il attend d’eux d’être respecté, en ça l’histoire de Gérald Darmanin illustre le mépris que les dominants peuvent avoir pour les humbles. Cet homme, devenu ministre, aurait montré une grandeur d’âme s’il avait été capable de refuser la proposition de cette dame. Nous rabâcher le respect de la vie privée et ratiociner à son propos ne sert à rien, tout le monde est bien d’accord là-dessus, sauf que concernant les hommes politiques le quidam attend de la vérité, de la clarté et de l’honnêteté dans les discours et les comportements. Le quidam ne veut que rien soit caché qui concerne la vie des gens qui le gouverne, cela constitue le primum movens de l’établissement de la confiance qui doit exister dans le contrat moral qui lie, en démocratie, le citoyen à son gouvernant.

Ensuite, le quidam attend des hommes politiques qu’ils lui proposent un projet de société alors qu’aujourd’hui la politique se réduit à une peopolisation et à de la communication marketing. Benjamin Griveaux n’a pas échappé, le souhaitait-il, à cette pratique politicienne comme le montre l’article de Paris-Match[3] : « Julia et Paris, les deux amours de Benjamin Griveaux » où sa vie familiale est mise en scène. On ne peut pas sans cesse créer du storytelling, s’afficher dans des hebdomadaires glamours et se plaindre d’être traité à la hauteur de cette insuffisance intellectuelle. L’on retrouve à travers ce comportement politique l’ensemble de l’évolution de la société qui depuis presqu’une centaine d’années est en plein dans le consumérisme et dans la société du spectacle, elle a abandonné, rejeté au plus profond des oubliettes, la réflexion et la raison. Aujourd’hui il est plus important de paraître que d’être. Ainsi, même à l’Élysée en reçoit plus facilement un rappeur de seconde zone qu’un prix Nobel ou qu’un vrai philosophe, à la limité on côtoie les intellectuels boboïsés et à la mode. Ainsi, aujourd’hui on fait facilement descendre les champs Élysées par la dépouille d’un chanteur, certes de talent et célèbre, que par celle d’un prix Nobel. Ainsi, la place donnée sur les médias télévisuels aux « savants » ou aux « intellectuels » et non seulement bien inférieure à celle donnée à la parole des saltimbanques, la plupart du temps pour traiter des sujets politiques et sociologiques on préfère interroger un acteur qu’un sociologue. Alors ne nous étonnons pas que l’information politique puisse se réduise au comportement sexuel des hommes et des femmes politiques. Peut-être, si ces hommes et ces femmes politiques étaient capables de porter un véritable projet de société le quidam s’intéresserait autrement à eux et en dehors des fosses à purin des espaces politiciens.

La chose est crûment dite, et on m’en fera le reproche, mais cette façon de dire veut montrer à quel point les humbles sont fatigués de ne jamais être entendus. Les journalistesportent une grande part de responsabilité dans la mise à l’écart des gens du « parlement des invisibles », mais « l’autisme » des hommes et des femmes politiques actuelles, notamment du gouvernement et du président de la République, devient intolérable. La société française vit sous le joug d’un narcissisme politique absolument délétère comme l’ont montré tout au long de cette journée les interventions des hommes politiques, de tous bords, qui n’avaient de cesse de nous expliquer que l’on n’a rien à savoir de la vie des hommes et des femmes publiques alors que ceux-ci nous gouvernent : je limite votre champ de liberté mais moi je fais ce que je veux parce que je suis un « gouvernant ». Que l’on ne vienne pas nous dire comme l’a fait Rachida Dati qu’un homme politique a une famille : une femme et des enfants qui n’ont rien demandé, car alors nous ne répondrons que les manifestants qu’ils soient Gilets Jaunes ou grévistes contre la réforme des retraites à qui la police a éclaté un œil ou un pied ont aussi une femme et des enfants mais qui eux demandaient simplement à vivre dignement alors que les autres « qui n’ont rien demandé » se gobergent sous les ors de notre République. Qu’on ne vienne pas nous faire pleurer sur le sort des hommes politiques indélicats alors que la police fait agenouiller mains sur la tête, comme aux pires époques de l’histoire de l’humanité, des lycéens pendant plusieurs heures, qu’on met en garde à vue des lycéens qui manifestaient et qui n’ont brûlé que deux ou trois poubelles.

Alors, le plus détestable dans cette affaire ce n’est pas ce qu’a fait Benjamin Griveaux même si moralement ce n’est pas spécialement reluisant, le plus ignoble dans cette affaire c’est qu’il ait été assez sot pour se faire filmer, le plus épouvantable c’est que la classe politique unanimement retrouvait une cohésion pour se mettre à l’écart du peuple sur un piédestal. La meilleure communication que les politiciens auraient pu faire ce jour-là aurait été de ne pas commenter cette affaire et de pas nous resservir la sempiternelle ritournelle suivant laquelle les hommes politiques ont une vie privée et qu’elle n’a pas à être connue par le peuple.

Au final nous sommes bien obligés de constater que le « Nouveau Monde » est sans doute plus épouvantable que « l’Ancien Monde » et qu’il ressemble à s’y méprendre au monde d’avant la Révolution de 1789. Alors, ne nous étonnons pas qu’il y ait tant de violences dans la société ; lorsque le peuple est ainsi méprisé, ainsi tenu à l’écart de la vie publique que lui reste-t-il à part la violence pour se faire entendre voire pour simplement se dire qu’il a encore un peu de dignité ?


[1] Stephan Zweig, Le monde d’hier, Livre de poche.

« Ce monde, qui défendait si pathétiquement la pureté de la femme, souffrait de cet abominable trafic de soi‑même, l’organisant et même en tirant profit. »

[2] Tarde G., L’opinion et la foule, PUF, 1901, 1989.

[3] https://www.parismatch.com/Actu/Politique/Le-pari-de-Benjamin-Griveaux-1617775