Carlos GHOSN : complicité de la France ?

Ce 31 décembre 2019 les télévisions en boucle n’ont que l’évasion de Carlos Ghosn à la bouche, reléguant ainsi la grève et les manifestations contre la réforme des retraites au second plan. Comment ne pas penser qu’une telle affaire arrange bien un président de la République et un gouvernement empêtrés dans une communication et une stratégie de répression policière nullissimes. Voilà qu’à la stratégie du pourrissement vient s’ajouter, grâce aux nouveaux chiens de garde que sont les chaînes de télévision en boucle, la stratégie de l’enfouissement. Or, chacun sait bien que dès lors que les médias ne parlent plus de quelque chose, l’opinion publique se délite et la chose sombre dans les oubliettes de l’histoire. Donc, pour un temps au moins, exit la contestation contre la réforme des retraites, vive l’évasion d’un milliardaire.

Au-delà de la question médiatique, se pose celle du lien possible entre un gouvernement aux abois et l’évasion d’un individu adulé, protégé, par ce gouvernement et visiblement soutenu par les députés LR. On se souviendra de l’extrême lenteur de la réaction de Bruno Le Maire, Ministre de l’Économie, qui a attendu près de quatre mois avant de permettre à Renault de décider de remplacer son PDG et bien entendu il a comme, il se doit, tartiné ses propos d’une bonne couche de présomption d’innocence : « “ J’ai toujours indiqué, en rappelant la présomption d’innocence de Carlos Ghosn, que s’il devait être durablement empêché, nous devrions passer à une nouvelle étape. Nous y sommes”, a déclaré le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, sur LCI (Le Monde 17/02/2019). Et, réagissant à la demande de députés LR qui souhaitaient que la France demande le rapatriement de Carlos Ghosn, Bruno Le Maire « a néanmoins assuré avoir fait « tout ce qui était nécessaire pour que Carlos Ghosn ait la protection consulaire » et « pour que sa présomption d’innocence soit défendue ». (BFM TV 17/11/2019) »

S’il n’y a pas à critiquer le rappel de la présomption d’innocence, une fois de plus on remarquera que c’est un principe à géométrie variable, point n’est besoin de rappeler aux lecteurs le nombre fantastique d’affaire où elle n’a pas été respectée que ce soit par les médias ou par les gouvernements y compris l’actuel. Toutefois on s’étonnera que la France ait besoin de s’assurer que cette présomption d’innocence soit défendue, est-ce que la France croirait que le Japon ne serait pas un État de droit ou que, comme le clame Carlos Ghosn, l’État japonais n’instruirait qu’à charge ? On voit bien là l’envie du gouvernement, donc du président de la République, d’accorder à Monsieur Ghosn une protection particulière. Il se mobilise moins et le Consulat de France au Mali est moins actif à l’endroit de Sophie Pétronin otage depuis le 24 décembre 2016. Que « pèse » une femme médecin fondatrice et animatrice d’une association humanitaire à Gao face à un roi de la finance ?

Vient alors une deuxième question : quelle implication la France a-t-elle pu avoir dans l’organisation et la réalisation de l’évasion de Carlos Ghosn ? Chacun va s’insurger contre une telle interrogation : comment imaginer que ce gouvernement si peu machiavélique, si peu menteur, si peu manipulateur, pourrait-il être impliqué dans une telle opération ? Toutefois, face à cette rocambolesque évasion une foultitude de questions se présente.

Les médias, qui ne sont pas à une approximation près, demandent comment Carlos Ghosn a pu quitter le Japon puis atterrir en Turquie alors que ses passeports lui ont été retirés. C’est une question sans intérêt tant il est évident que dans une telle opération c’est la clandestinité qui prévaut sur tout. Supposons toutefois qu’il ait voyagé au vu de tous, alors soit les autorités japonaises ont consenti à le laisser partir et on se demandera quelles tractations auraient pu avoir lieu entre la France et le Japon pour que subitement le Japon cède. Cette hypothèse n’est pas la plus vraisemblable au regard de la mentalité nippone et surtout à l’impact politique que cela aurait au Japon.

Une autre hypothèse serait que les services de renseignements français, leurs agents en possèdent les compétences et les capacités, aient organisé cette évasion. Depuis l’affaire du Rainbow Warrior[1] la presse ne nous a pas fait connaître d’autres « exploits » de nos services secrets, quoi qu’il en soit des compétences de ces services, il est peu vraisemblable qu’ils soient directement intervenus dans cette évasion. Le Liban, alors ? On sait les liens entre Carlos Ghosn et le Liban, on sait aussi les liens historiques et politiques entre la France et le Liban et notamment ceux qu’entretient Emmanuel Macron avec l’ancien Premier ministre Saad Hariri et à travers lui avec la communauté de la finance libanaise[2].

Il est bien possible que la communauté financière libanaise qui avait organisé une campagne de soutien à Carlos Ghosn, ait organisé son évasion. Toutefois une telle organisation et sa mise en œuvre nécessitent des compétences que n’ont pas les malfrats « ordinaires », peut‑être peut-on les trouver chez quelques mercenaires, mais plus vraisemblablement, parce que cette évasion les arrange, c’est auprès d’États et de leurs services secrets que la clique de la finance aurait pu trouver de l’aide et du savoir‑faire.

Ce n’est pas la famille de Carlos Ghosn toute seule qui a pu prendre en charge cette évasion, les relations entre la famille Ghosn et le locataire de l’Élysée sont suffisamment méconnues pour qu’on ne s’aventure pas à impliquer la France dans cette évasion, du moins par cette implication‑là. Peut-être peut-on avoir un autre regard, et plus de suspicions, pour ce qui serait d’une aide apportée par la France à l’État libanais pour mettre en œuvre l’évasion d’un de leurs plus riches citoyens.

Tout ça n’est que supputations ou hypothèses ; l’histoire seule dira un jour le vrai de cette affaire, dans deux jours, dans dix jours, dans trente ans ou jamais. Il serait surprenant que la presse nous informe vraiment ou seulement pose des hypothèses sérieuses sur les conditions et les commanditaires de cette évasion. Rappelons-nous comment, et cela n’a pas changé bien au contraire sous le règne de Macron, les autorités françaises avaient guidé la presse et manipulé les informations dans l’affaire de Rainbow Warrior[3] : « Dans un premier temps, les autorités françaises tentent de manipuler les médias en multipliant les écrans de fumée. Les ondes et la presse diffusent une litanie de fausses pistes : agents provocateurs, services secrets britanniques ou russes, militants d’extrême droite, barbouzes calédoniennes, etc. ».

En attendant de connaître la vérité sur l’organisation de cette évasion, cette affaire montre ce que le monde de la finance, celui dont est issu Macron et qu’il veut « étatiser » en France, a de plus puant, rappelant la citation de La Fontaine : « Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». Carlos Ghosn ne sera pas jugé en France, malgré les enquêtes en cours ; s’il devait l’être le gouvernement français prendrait le risque d’une demande d’extradition de la part du Japon, comment Emmanuel Macron répondrait-il à une telle demande ? Déjà, sur la page Wikipédia qui lui est consacrée, consultée le 31 décembre à 15h30 peut-on lire : « Il a en outre déclaré pouvoir enfin communiquer librement avec les médias. », une fois encore la justice, ou ce qu’il en reste, va se déplacer des salles d’audience vers les journaux.

En attendant, cette évasion qui semble avoir eu lieu le dimanche 29 décembre[4], est annoncée par les médias français seulement ce mardi 31, jour où le président Macron doit délivrer ses vœux à une France endolorie par 27 jours de grèves contre une réforme inique ; de quoi mettre du sucre dans la potion amère et calmer la toux de l’opinion publique !


[1] Alors que le navire était en route en 1985 vers Mururoa afin d’entraver ces essais, et qu’il mouillait dans le port d’Auckland en Nouvelle-Zélande, il fut coulé par des agents des services secrets français, déclenchant l’affaire du Rainbow Warrior.

[2] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2019/09/20/declaration-du-president-emmanuel-macron-avec-saad-hariri-president-du-conseil-des-ministres-du-liban

https://www.20minutes.fr/politique/2171831-20171119-crise-moyen-orient-pourquoi-emmanuel-macron-saisi-cas-saad-hariri

Saad Hariri et ses arriérés français, https://www.liberation.fr/planete/2017/11/16/saad-hariri-et-ses-arrieres-francais_1610615

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_du_Rainbow_Warrior

[4] « Carlos Ghosn est arrivé lundi 30 décembre à l’aéroport de Beyrouth. Selon le journal libanais al-Joumhouriya, qui a dévoilé l’information, le patron déchu de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi est arrivé à Beyrouth dans un avion en provenance de Turquie. », selon RTL https://www.rtl.fr/actu/justice-faits-divers/les-infos-de-7h30-fuite-de-carlos-ghosn-la-seule-possibilite-qui-lui-restait-dit-un-ami-7799806126

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