Sauvons nos policiers

Dans mon dernier livre[1] Gilets Jaunes j’ai, au dire de lecteurs, été particulièrement sévère envers les policiers. Erreur je ne parlais guère des policiers moins encore de la personne « policier ». Mon propos concernait la police en tant qu’elle est une institution et une force de l’État. Toutefois à la relecture du chapitre et au fil des samedis il m’apparaît qu’un approfondissement de mon propos est nécessaire.

Lorsqu’on écrit sur un sujet on pense global et on laisse de côté la singularité, ce qui amène à laisser croire que toute partie du sujet serait identique au tout. En outre tout écrit à propos d’un sujet sociétal reflète un système. Jacques Ellul définissait le système « comme un ensemble d’éléments en relation les uns avec les autres de telle façon que toute évolution de la provoc l’évolution de l’ensemble et que toute modification de l’ensemble se répercute sur chaque élément. » La « police » est un système dont les éléments sont indissociables et, surtout, interagissent les uns avec les autres. Ne sera-ce pas un truisme que d’écrire que les ordres donnés par la hiérarchie de la police ont des incidences sur chacun des policiers qui, d’ailleurs, vont au-delà de la simple exécution des ordres. Ainsi, un ministre et une hiérarchie qui ordonnent la mise en œuvre d’actions violentes comme on l’a vu lors des manifestations des Gilets Jaunes ne risquent-ils pas ‑à moins que ce soit un objectif‑ de rendre violent chacun des policiers ? De la même façon des policiers (en tant que personnes) violents ne peuvent-ils pas rendre la police violente ? L’incident de Toulon où un policier, gradé, a fait usage de violences envers un passant (peut‑être un manifestant) ou le cas des policiers qui ont gazé des personnes handicapées sans que leurs collègues interviennent pour les empêcher de commettre ces actes de violence, n’est-ce pas l’illustration possible d’un effet de contamination interéléments dans un système ?

C’est donc bien dans cet esprit que je parlais de la Police qui visiblement appliquait avec une conscience méticuleuse les directives ministérielles qui n’avaient pas d’autre but que de discréditer puis de détruire le mouvement des Gilets Jaunes. Au-delà du cas des Gilets Jaunes cette situation amène à poser la question de ce qu’est la police, de son utilité et de ses finalités. Laurent López[2] pose bien la question dans un article riche qui bien que traitant du 19e siècle n’a rien d’anachronique et doit nous amener à réfléchir à propos du rôle social de la police et donc de son fonctionnement : « Au sortir du 2nd Empire, les serviteurs honnis de Badinguet qu’incarnent les policiers et les gendarmes envisagent avec pessimisme leur avenir après les déclarations vengeresses des nouveaux hommes forts. Et pourtant, comment assurer dans cette République renaissante la sûreté des citoyens, ce troisième droit imprescriptible de l’Homme, sans une force publique qui légitimait aux yeux des hommes de 1789 l’institution d’une « contribution commune » ? Mais que doivent alors défendre les forces de l’ordre : un régime et ses lois ? Un peuple et ses citoyens ? Un système et ses libertés ? Et cette force publique est au centre de préoccupations considérant, dans la 2nde moitié des années 1880, que « les malfaiteurs croissent nombre et en audace ; il faut au plus tôt endiguer le torrent qui menace la sécurité de tous ». » Aujourd’hui, la police est-elle chargée de protéger les personnes, d’empêcher coûte que coûte une parole d’opposition au pouvoir, de contraindre les citoyens jusqu’à obtenir leur soumission ?

J’avais donc tenté de montrer que l’action de la police, offensive, contre les Gilets Jaunes est bien l’expression d’un pouvoir qui ne veut laisser aucune place à quelque contestation que ce soit. La Justice a également été instrumentalisée pour faire taire les dissidents, le pouvoir étant amplement et solidement aidé par les syndicats de policiers qui ne manquent jamais une occasion de fustiger la Justice et son supposé laxisme. Le public aussi a été soumis par le pouvoir, grâce à une propagande bien orchestrée ; il a retourné sa position puisque de samedi en samedi de 84 % de soutien aux Gilets Jaunes les soutiens se sont étiolés jusqu’à quasiment disparaître. La propagande, largement diffusée par les médias télévisuels notamment BFM TV, a joué sur le cœur de la pensée philosophique du quidam : la consommation et l’accès aux loisirs mercantiles ; les Gilets Jaunes empêchaient de faire des achats le samedi et attentaient aux temples modernes : les commerces. La nasse était refermée.

On ne manquera pas de me rappeler les terribles Black Bloc. Ils existent, qui pourrait le contester. Cependant n’est-il pas curieux que du 17 novembre 2018 au mois de mars 2019 on ne les ait jamais vus ailleurs que dans les manifestations des Gilets Jaunes, y compris à Le Pouzin en Ardèche, petite ville de 2800 habitants, où moins de 200 Gilets Jaunes s’étaient rassemblés sur un rond-point ? Quand on apprend par FR3 que des policiers ont intégré, en civil et sans insigne, un cortège, que d’autres ont infiltré les groupes anti‑G7, nous sommes en devoir de nous demander si les Black Bloc des manifestations de Gilets Jaunes n’étaient pas des policiers chargés de provoquer des incidents ou pour le moins quelques « indics » chargés de la même besogne contre une promesse de remise de peine ; ce serait là une pratique ni nouvelle ni totalement inhabituelle.

Dans un tel contexte que reste-t-il au policier intègre pour survivre : la foi dans le cœur de sa vocation qu’il voit se déliter ? La très grande majorité des policiers a embrassé ce métier par goût de servir les gens. Aujourd’hui ils souffrent de ne plus pouvoir faire le métier qu’ils ont choisi faute de moyens matériels et humains, faute de formation et subissant toujours plus de pression de la part du pouvoir et de demandes de la part des usagers. Il y a peu de temps je me suis entré dans un petit commissariat dans le 2e arrondissement de Paris : un lieu sombre, quasi-une alcôve et pas très propre, il y a quelques semaines je suis allé au commissariat de Poitiers pour déposer une plainte : un ascenseur en panne ce qui me rendit difficile l’accès à l’accueil, un policier affable me reçut dans son bureau minuscule et encombré, dépourvu d’imprimante ce qui l’obligeait à « foncer » au bout du couloir… Quant aux effectifs ! Inutile de requérir l’aide de la police à Poitiers pour calmer des fêtards au centre-ville, il y a à peine suffisamment de personnels pour assurer un semblant de sécurité dans les quartiers « sensibles » et répondre aux appels d’urgence sur « police secours », malgré cela mes appels ont toujours été très bien reçus avec politesse et gentillesse. Ces policiers je les connais, j’ai, jadis, travaillé avec eux et quand je vois la misère matérielle dans laquelle ils travaillent j’ai honte pour mon pays, ne parlons pas des salaires.

Alors dans le contexte de haine attisé par le pouvoir contre les Gilets Jaunes que reste-t-il au policier intègre pour conserver son identité professionnelle et sans doute personnelle ? L’individu n’a que trois choix : se conformer à l’identité d’une police violente au risque de devenir soit violent soit « schizophrène », sans doute les deux à la fois, ou démissionner ou se suicider.


[1] Jean-Jacques LATOUILLE, Gilets Jaunes, Iggybook, en librairie ou pour la version numérisée FNAC, Amazon ou directement sur le site de l’auteur https://jean-jacques-latouille.iggybook.com/fr/

[2] Laurent López , Sauver la France, défendre la République, protéger les citoyens : les forces de l’ordre et les injonctions sécuritaire de la belle époque, dans « La République à l’épreuve des peurs , de la Révolution à nos jours », Presses Universitaires de Rennes, p179.

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