Deux morts opposées l’une à l’autre : Jacques Chirac / une directrice d’école

J’ai signé une drôle de pétition.

Ici, on prendra le mot drôle dans cette acception où il évoque la bizarrerie d’une chose. La pétition que j’évoque n’a rien d’amusant, en elle-même elle n’est pas bizarre ; ce qui l’est c’est la contradiction dans laquelle elle mettra la plupart des signataires et peut-être aussi des non-signataires. Sans doute ce recours à la bizarrerie permet de poser un voile de pudeur sur de l’incohérence ou une pensée paradoxale.

J’ai rencontré cette pétition grâce au blog de « patchanka » sur Médiapart dont le billet s’intitule « On ne commémore pas la mémoire d’un délinquant dans les écoles » qui reprend le titre de la pétition https://www.change.org/p/blanquer-on-ne-commémore-pas-la-mémoire-d-un-délinquant-public-chirac?recruiter=339753163&utm_source=share_petition&utm_medium=copylink&utm_campaign=share_petition&use_react=false.

Dans ces textes l’hommage à Jacques Chirac est mis en opposition avec le décès, par suicide, d’une directrice d’école à Pantin. Est-ce raisonnable ? Est-ce inévitable ? Est-ce exagéré ?

Je ne sais pas répondre. Si j’ai signé malgré une réticence forte, c’est parce que je connais bien le malaise des enseignants qui comme les policiers, comme les infirmières, comme les agriculteurs se suicident « en masse » tant ils sont déboussolés et fatigués par leurs conditions de travail et l’absence de reconnaissance sociale suffisante. Dans le cas des enseignants, peut‑être aussi pour d’autres, il faut ajouter une absence totale de prise en compte de leurs problèmes, professionnels et personnels, par une hiérarchie obnubilée, elle-même, par sa sauvegarde dans un système de plus en plus déshumanisé, de plus en plus technocratisé, de plus en plus financiarisé.

Au moment où j’allais apposer ma signature je trouvai la charge contre Jacques Chirac exagérée dans ce moment où la mort devrait nous éloigner provisoirement des querelles. Mais, faut-il oublier ? Non, il ne faut pas oublier, ni le bien ni le mal, et il faut le dire. Est-ce le moment opportun ? Là aussi je ne sais pas répondre. Pour, ma part je ne vouais aucune admiration au Président Chirac tout en lui reconnaissant des erreurs mais aussi des actes de courage. Étant en situation de handicap, je lui reconnais les lois relatives au handicap… Mais ça ne suffit pas à faire oublier Malik Oussekine, et le discours du Vel d’Hiv ne peut pas gommer le massacre de la grotte d’Ouvéa. Seulement la politique et la direction des affaires publiques ne sont pas chose simple et l’histoire qu’on en fait ne peut pas se réduire à quelques faits. L’article de Edwy Plenel le montre avec la justesse d’analyse propre à l’auteur (Si faible et si fragile démocratie française, 28 septembre 2019 par Edwy Plenel) : « Devoir patriotique, le chagrin semble devenu obligatoire. Les rares voix qui, à l’instar de Mediapart (lire la nécrologie de Jacques Chirac par notre rédaction), rappellent que la vie publique de l’ancien président ne saurait se réduire à la figure bonhomme des dernières années, au « non » bienvenu opposé à l’aventure américaine en Irak et au choc des civilisations, au nécessaire « discours du Vel d’Hiv » sur la participation de l’État français au génocide des juifs, à l’appel solennel d’urgence écologique face à une planète qui brûle, ces voix dissidentes sont étouffées, inaudibles ou vilipendées.

Elles ne font pourtant que rappeler des faits d’histoire face à un décès qui, s’agissant d’un homme public, n’est pas une affaire de famille, où les secrets dérangeants devraient être éclipsés ou oubliés, mais le moment, au contraire, où une nation devrait avoir la force de se regarder en face. »

C’est sans doute cette phrase « où une nation devrait avoir la force de se regarder en face », lu après que j’ai signé, qui me conforte dans le choix que j’ai fait : rendre hommage pour le travail accompli sans oublier les erreurs, les fautes et, surtout, ne pas utiliser l’hommage à quelqu’un pour masquer les fautes présentes des autres. Il fallait signer cette pétition pour rappeler à la hiérarchie de l’Éducation nationale le poids et les conséquences de ses fautes de gestion des ressources humaines.

L’agrobasching : et, alors !

J’avais envie de titrer ce billet « sauvons les agriculteurs », un peu dans la veine d’un précédent billet « sauvons nos policiers ». Les uns comme les autres se suicident ; les uns comme les autres sont, pour la majorité d’entre eux, victimes (consentantes) d’un système. Certains, dans leur commentaire au billet « sauvons nos policiers » suggéraient qu’ils démissionnent, on pourrait dire la même chose pour les agriculteurs, mais est-ce raisonnable ? Les choses sont plus complexes qu’un lien avec le métier et la rémunération qu’il procure.

Mais j’ai lu l’excellent article « les agriculteurs en ligne de mire » paru dans le numéro 458 de Le 7, un très bon hebdomadaire gratuit distribué dans le département de la Vienne, et j’ai entendu sur France Info ce matin le président de la FDSEA d’île de France. Alors mon sang n’a fait qu’un tour, mon cerveau s’est rempli de colère.

Dans Le7 on peut lire que le nouveau président de la chambre d’agriculture de la Nouvelle Aquitaine propose de « communiquer davantage vis-à-vis d’une population urbaine qui a moins de contact avec le monde agricole », en ça il emboîte le pas d’Emmanuel Macron : parler, toujours parler pour étouffer les problèmes sous un flot de paroles insipides. Qu’est-ce que ça veut dire de communiquer en direction « d’une population urbaine qui a moins de contact avec le monde agricole » alors que ceux qui vivent mal le problème des épandages de produits toxiques ce sont les habitants de la campagne. En fait Monsieur le président veut aller flatter les populations des villes, sans doute pour leur expliquer que sans les pesticides et autres herbicides l’agriculture ne pourrait plus les nourrir ? Il s’agit là d’une basse manœuvre si chère au gouvernement qui consiste à cliver des populations pour les opposer ; le président de la chambre d’agriculture espère sans doute voir des « bourgeois » venir taper sur le nez des « péquenots ». Le magazine nous dit que trois jeunes vendéens ont mis en ligne sur YouTube une vidéo pour « sensibiliser le grand public à la cause des agriculteurs » ; 200 000 vues, mais le journaliste ne dit pas ce qu’en ont pensé ceux qui ont vu cette vidéo. Peu importe car le problème n’est pas celui de la connaissance ou non de la vie professionnelle des agriculteurs, la majorité des Français la connaît peu ou prou. Le problème c’est celui du type (modèle économique et organisationnelle) d’agriculture et celui de l’utilisation des pesticides et des herbicides à proximité des habitations et même plus éloignée.

Le modèle d’agriculture ne peut plus être celui qui existe aujourd’hui où on donne du soja à manger aux vaches, de mon temps elles mangeaient de l’herbe, où comme on l’expliquait dans un reportage sur France2 on doit apprendre aux veaux séparés prématurément de leur mère à devenir des ruminants, où on cultive des étendues déraisonnables de maïs dont la plus grande quantité est exportée ou de colza pour faire du biocarburant au mépris de la consommation en eau. Alors le président de la chambre d’agriculture de Nouvelle Aquitaine déclare (n° 457 de Le 7) : « On ne se fera pas confisquer la gestion de l’eau par les écologistes. Nous travaillons le vivant, 80 à 90 % d’eau. On a besoin d’eau, on ne lâchera pas là-dessus ». Ouh ! Mais, Monsieur le président l’homme est lui aussi du vivant composé de 90 % d’eau, il a besoin d’eau, de nature, de rivière, d’étangs… vous avez confisqué l’eau des Marais Poitevins (pour ne cite qu’eux), vous avez confisqué notre eau, vous asséchez les nappes phréatiques à l’instar des canons à neige or cette eau n’est pas la vôtre. L’eau est un bien commun c’est donc aux assemblées locales de citoyens de décider de ce que l’on en fait. De mon temps il n’y avait pas d’agriculteurs, il y avait des paysans qui vivaient en osmose avec la nature.

Sur l’usage des pesticides et autres herbicides, de ces daubes qui nous empoisonnent, si on peut contester les études de l’OMS et d’autres scientifiques sur leur toxicité on peut aussi contester celles qui modèrent les premières, et remarquons au passage qu’aucune étude aujourd’hui vient dire que ces produits sont inoffensifs. Nous citoyens nous pouvons mettre en doute l’honnêteté des « experts » des organismes français qui nous avaient expliqué que le nuage radioactif de Tchernobyl s’était arrêté à la frontière franco-suisse ou qui ont oublié de nous avertir des méfaits du Médiator. Bref, laissons de côté cette controverse qui bien qu’essentielle n’est pas le principal problème de mon propos d’aujourd’hui. Ce qui pose problème c’est la prise de position des autorités agricoles et notamment de la FNSEA qui par la voix du président de la FDSEA d’Île de France vient nous expliquer que puisque les produits ne sont pas interdits on peut librement les utiliser. Juriste je dirai qu’il a raison, mais est-ce un problème de droit qui est posé ou un problème de précaution ? Transposons ces propos au fusil de chasse, puisque celui-ci n’est pas interdit on pourrait l’utiliser donc tuer tout ce qui bouge : Monsieur le président les « accidents de chasse » ne sont pas autorisés. Pareillement lorsque ce président nous dit que les maires qui ont pris des arrêtés illégaux (il insiste sur « illégaux ») pour situer la limite d’épandage à 150 m des habitations, sont des « irresponsables », en quoi est-ce irresponsable face à un doute que de prendre des précautions ? Ça s’appelle, en droit, le principe de précaution. D’ailleurs Monsieur le président de la FDSEA aura relevé que le président de la République n’a pas contesté le bien-fondé de la décision du Maire de Langouët, il n’a critiqué que le caractère réglementaire de l’arrêté ce qui a été confirmé par le tribunal administratif de Rennes.

Si l’agriculture (celle financière) française ne se réforme pas, si l’État ne prend pas des mesures pour préserver notre santé, alors retournons-nous vers les tribunaux comme les Américains ont su le faire, et allons manifester pacifiquement devant les fermes, dans les champs, devant les réserves d’eau… les agriculteurs oseront-ils sortir les fusils contre nous et nos enfants ?

Sauvons nos policiers

Dans mon dernier livre[1] Gilets Jaunes j’ai, au dire de lecteurs, été particulièrement sévère envers les policiers. Erreur je ne parlais guère des policiers moins encore de la personne « policier ». Mon propos concernait la police en tant qu’elle est une institution et une force de l’État. Toutefois à la relecture du chapitre et au fil des samedis il m’apparaît qu’un approfondissement de mon propos est nécessaire.

Lorsqu’on écrit sur un sujet on pense global et on laisse de côté la singularité, ce qui amène à laisser croire que toute partie du sujet serait identique au tout. En outre tout écrit à propos d’un sujet sociétal reflète un système. Jacques Ellul définissait le système « comme un ensemble d’éléments en relation les uns avec les autres de telle façon que toute évolution de la provoc l’évolution de l’ensemble et que toute modification de l’ensemble se répercute sur chaque élément. » La « police » est un système dont les éléments sont indissociables et, surtout, interagissent les uns avec les autres. Ne sera-ce pas un truisme que d’écrire que les ordres donnés par la hiérarchie de la police ont des incidences sur chacun des policiers qui, d’ailleurs, vont au-delà de la simple exécution des ordres. Ainsi, un ministre et une hiérarchie qui ordonnent la mise en œuvre d’actions violentes comme on l’a vu lors des manifestations des Gilets Jaunes ne risquent-ils pas ‑à moins que ce soit un objectif‑ de rendre violent chacun des policiers ? De la même façon des policiers (en tant que personnes) violents ne peuvent-ils pas rendre la police violente ? L’incident de Toulon où un policier, gradé, a fait usage de violences envers un passant (peut‑être un manifestant) ou le cas des policiers qui ont gazé des personnes handicapées sans que leurs collègues interviennent pour les empêcher de commettre ces actes de violence, n’est-ce pas l’illustration possible d’un effet de contamination interéléments dans un système ?

C’est donc bien dans cet esprit que je parlais de la Police qui visiblement appliquait avec une conscience méticuleuse les directives ministérielles qui n’avaient pas d’autre but que de discréditer puis de détruire le mouvement des Gilets Jaunes. Au-delà du cas des Gilets Jaunes cette situation amène à poser la question de ce qu’est la police, de son utilité et de ses finalités. Laurent López[2] pose bien la question dans un article riche qui bien que traitant du 19e siècle n’a rien d’anachronique et doit nous amener à réfléchir à propos du rôle social de la police et donc de son fonctionnement : « Au sortir du 2nd Empire, les serviteurs honnis de Badinguet qu’incarnent les policiers et les gendarmes envisagent avec pessimisme leur avenir après les déclarations vengeresses des nouveaux hommes forts. Et pourtant, comment assurer dans cette République renaissante la sûreté des citoyens, ce troisième droit imprescriptible de l’Homme, sans une force publique qui légitimait aux yeux des hommes de 1789 l’institution d’une « contribution commune » ? Mais que doivent alors défendre les forces de l’ordre : un régime et ses lois ? Un peuple et ses citoyens ? Un système et ses libertés ? Et cette force publique est au centre de préoccupations considérant, dans la 2nde moitié des années 1880, que « les malfaiteurs croissent nombre et en audace ; il faut au plus tôt endiguer le torrent qui menace la sécurité de tous ». » Aujourd’hui, la police est-elle chargée de protéger les personnes, d’empêcher coûte que coûte une parole d’opposition au pouvoir, de contraindre les citoyens jusqu’à obtenir leur soumission ?

J’avais donc tenté de montrer que l’action de la police, offensive, contre les Gilets Jaunes est bien l’expression d’un pouvoir qui ne veut laisser aucune place à quelque contestation que ce soit. La Justice a également été instrumentalisée pour faire taire les dissidents, le pouvoir étant amplement et solidement aidé par les syndicats de policiers qui ne manquent jamais une occasion de fustiger la Justice et son supposé laxisme. Le public aussi a été soumis par le pouvoir, grâce à une propagande bien orchestrée ; il a retourné sa position puisque de samedi en samedi de 84 % de soutien aux Gilets Jaunes les soutiens se sont étiolés jusqu’à quasiment disparaître. La propagande, largement diffusée par les médias télévisuels notamment BFM TV, a joué sur le cœur de la pensée philosophique du quidam : la consommation et l’accès aux loisirs mercantiles ; les Gilets Jaunes empêchaient de faire des achats le samedi et attentaient aux temples modernes : les commerces. La nasse était refermée.

On ne manquera pas de me rappeler les terribles Black Bloc. Ils existent, qui pourrait le contester. Cependant n’est-il pas curieux que du 17 novembre 2018 au mois de mars 2019 on ne les ait jamais vus ailleurs que dans les manifestations des Gilets Jaunes, y compris à Le Pouzin en Ardèche, petite ville de 2800 habitants, où moins de 200 Gilets Jaunes s’étaient rassemblés sur un rond-point ? Quand on apprend par FR3 que des policiers ont intégré, en civil et sans insigne, un cortège, que d’autres ont infiltré les groupes anti‑G7, nous sommes en devoir de nous demander si les Black Bloc des manifestations de Gilets Jaunes n’étaient pas des policiers chargés de provoquer des incidents ou pour le moins quelques « indics » chargés de la même besogne contre une promesse de remise de peine ; ce serait là une pratique ni nouvelle ni totalement inhabituelle.

Dans un tel contexte que reste-t-il au policier intègre pour survivre : la foi dans le cœur de sa vocation qu’il voit se déliter ? La très grande majorité des policiers a embrassé ce métier par goût de servir les gens. Aujourd’hui ils souffrent de ne plus pouvoir faire le métier qu’ils ont choisi faute de moyens matériels et humains, faute de formation et subissant toujours plus de pression de la part du pouvoir et de demandes de la part des usagers. Il y a peu de temps je me suis entré dans un petit commissariat dans le 2e arrondissement de Paris : un lieu sombre, quasi-une alcôve et pas très propre, il y a quelques semaines je suis allé au commissariat de Poitiers pour déposer une plainte : un ascenseur en panne ce qui me rendit difficile l’accès à l’accueil, un policier affable me reçut dans son bureau minuscule et encombré, dépourvu d’imprimante ce qui l’obligeait à « foncer » au bout du couloir… Quant aux effectifs ! Inutile de requérir l’aide de la police à Poitiers pour calmer des fêtards au centre-ville, il y a à peine suffisamment de personnels pour assurer un semblant de sécurité dans les quartiers « sensibles » et répondre aux appels d’urgence sur « police secours », malgré cela mes appels ont toujours été très bien reçus avec politesse et gentillesse. Ces policiers je les connais, j’ai, jadis, travaillé avec eux et quand je vois la misère matérielle dans laquelle ils travaillent j’ai honte pour mon pays, ne parlons pas des salaires.

Alors dans le contexte de haine attisé par le pouvoir contre les Gilets Jaunes que reste-t-il au policier intègre pour conserver son identité professionnelle et sans doute personnelle ? L’individu n’a que trois choix : se conformer à l’identité d’une police violente au risque de devenir soit violent soit « schizophrène », sans doute les deux à la fois, ou démissionner ou se suicider.


[1] Jean-Jacques LATOUILLE, Gilets Jaunes, Iggybook, en librairie ou pour la version numérisée FNAC, Amazon ou directement sur le site de l’auteur https://jean-jacques-latouille.iggybook.com/fr/

[2] Laurent López , Sauver la France, défendre la République, protéger les citoyens : les forces de l’ordre et les injonctions sécuritaire de la belle époque, dans « La République à l’épreuve des peurs , de la Révolution à nos jours », Presses Universitaires de Rennes, p179.