Le mépris comme stratégie politique.

La vidéo postée par le service de presse du Président Macron dans laquelle il fustige les sommes dingues consacrées à aider les pauvres, a fait du bruit dans le landerneau médiatique toujours tellement avide de sujet à scandale. L’establishment politique, mis à part l’inénarrable Marlène Schiappa, s’est relativement peu mobilisé sur cette affaire. Pourtant elle est bien plus grave que ne l’a dit Daniel Cohn Bendit. Sur France Info celui-ci déclarait : « il ne faut pas faire une montagne d’une vidéo ». Sans doute si nous étions dans un contexte banal, mais ici où le président Macron surcommunique sans cesse cette vidéo est importante ; elle l’est en matière de volonté et de stratégie politique, elle ne peut pas être considérée comme un accident. Alors, contrairement à ce que disait Cohn Bendit la forme est tout aussi importante que le contenu.

Détacher l’une de l’autre permet de minimiser l’impact de la parole de Mr Macron. Peu importe qu’il ait dit « on met trop d’argent » ou « on met beaucoup d’argent », l’important c’est qu’il ait autorisé la diffusion de la vidéo d’une séance de travail au cours de laquelle il critique la gestion financière de l’aide en faveur des pauvres. Il aurait diffusé une séquence au cours de laquelle il aurait indiqué des pistes d’amélioration que le ressenti en eut été autre. Car c’est bien de ressenti dont il s’agit.

Les Français qui vivent dans les difficultés financières ne peuvent pas avoir ressenti cette phrase autrement que comme un reproche. Pour le moins il s’agit ici d’une erreur de communication. Mais, chacun qui observe la pratique gouvernementale voit bien qu’il s’agit, une fois encore, de déstabiliser « l’adversaire ». La stratégie qui consiste à dire qu’on fait mal quelque chose pour le remplacer par « on fait moins » est le lot quotidien de ce gouvernement. Par exemple la ministre du travail vient expliquer dans les médias qu’il faut aider les personnes handicapées à se former, qu’il faut les accompagner dans la recherche d’emploi alors que dans le même temps les députés En Marche piétinent le droit au logement des personnes handicapées et que le ministre de l’éducation nationale a réduit de 13 % les budgets des instituts de jeunes sourds et de jeunes aveugles…

Cette stratégie, machiavélique, passe relativement inaperçue parce qu’elle s’inscrit dans une habitude langagière où le mépris des faibles est le modèle relationnel des néobourgeois de ce 21e siècle. Il est devenu habituel voire normal de considérer les humbles comme étant des gens sans sentiments, sans intelligence et sans dignité. Par exemple, sur le plateau du JT de France2 un dimanche à 20 heures, l’ancienne joueuse de tennis Amélie Mauresmo vient raconter l’extrême courage d’une de ses consœurs qui a repris le chemin des cours de tennis peu de temps après son accouchement, ce à quoi l’ineffable Laurent Delahousse vante le courage de cette personne permettant ainsi à A. Mauresmo d’ajouter : « les gens ne se rendent pas compte ». Mais si Madame Mauresmo les gens se rendent compte du courage qu’il faut pour retourner, sans attendre, au travail quand on est une maman avec déjà plusieurs enfants, qu’on gagne le SMIC, qu’on se lève à 4h du matin pour se rendre à pied et en RER à un travail dont on ne reviendra qu’à 20h ou plus.

Ces « mots » sont humiliants, ceux de Mauresmo, de Macron de Cohn Bendit comme ceux de Jean-Marie Rouard qui reprochait, sur France 5, à Edouard Louis d’avoir écrit que Macron n’aime pas les pauvres : « un intellectuel n’écrit pas ça ». Heureusement que par le passé des intellectuels ont écrit « ça » sinon Rouard serait à serrer une houe plutôt qu’un stylo à plume en or. Et Macron a montré dans sa vidéo qu’il n’aime pas les pauvres, s’il les aimait il ne privilégierait pas une critique de l’argent qu’on met dans le social, il mettrait en avant les réformes. Et quel Tartuffe qui ne propose que des marchés de dupes comme la baisse des loyers en compensation de la baisse de l’APL. Je viens de lire l’attestation de paiement CAF d’un locataire : baisse de loyer 27,74€, baisse de l’APL 27,19€, ce qui entraîne une augmentation du pouvoir d’achat de 55 centimes par mois soit 6,6€ par an. Ouah ! Ça s’appelle un jeu à somme nulle où le seul objectif était de faire payer par les offices d’HLM une partie des aides sociales en soulageant les CAF ; cette stratégie permettra d’annoncer qu’on a fait baisser le montant des aides sociales et donnera une bonne figure au budget de l’Etat.

Les gens prennent tous ces mots, qui vite deviennent des maux, comme autant de gifles et demeurent impassibles car ils ont compris que le pouvoir conquis par les Révolutionnaires de 1789 leur a échappé et qu’ils ne le reconquerront pas tant l’ennemie est diffus, sans image, sans présence comme l’écrit Yuval Harari dans « Homo Deus » : « Les électeurs ordinaires commencent à pressentir que le mécanisme démocratique ne leur donne plus le pouvoir. Le monde change tout autour d’eux, et ils ne comprennent ni pourquoi ni comment. Le pouvoir leur échappe, mais ils ne savent pas trop où il est passé. » Faute de reconquérir le pouvoir les électeurs pourraient choisir des figures politiques dont ils leur apparaîtraient qu’elles sont « rassurantes ». A trop mépriser les pauvres on les pousse vers les extrêmes.

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