Fatigue, haine et dictature…

Après un long silence sur mon blog, je ne savais pas dans quel ordre mettre les mots du titre de ce billet, alors j’ai laissé faire le rythme qui circulait dans mon esprit.

Le mot « Fatigue » vint en premier sans doute venu de la lecture du billet de Christophe Bouillaud[1] : « Lassitude 1989-2019 » dans lequel l’auteur décrit et explique pourquoi une lassitude profonde l’a amené à moins écrire sur son blog : « J’ai longtemps hésité avant de rédiger ce post, car, après tout, mes sentiments ne devraient regarder que moi. Or il se trouve que, depuis quelque temps, je ressens une grande lassitude – des collègues de la noble institution où j’enseigne l’ont d’ailleurs remarqué à ma mine parfois défaite. Au moins cela expliquera-t-il sans doute aux lecteurs de ce blog pourquoi j’y me fais rare. »

Pour ma part, étant retraité, je ne suis plus confronté à la répétitivité inhérente à tout exercice professionnel. J’ai connu cela mais à 66 ans j’ai rompu les amarres et les routines qui peuvent organiser la vie d’un retraité n’ont rien d’opprimant ni de contraignant si on les conscientise et que l’on a suffisamment de vigueur pour s’en abstraite autant qu’on le veut ou que les invitations externes nous y invitent. J’ai réussi à garder, et je suis un privilégié, des activités, pas trop nombreuses mais variées, qui me mettent en contact avec des publics de tous âges et de provenance professionnelle et sociale diverse. La retraite a cet avantage sur le temps professionnel obligatoire qu’elle permet des choix, surtout celui de ne pas faire.

Toutefois, comme lui, la rencontre et la discussion avec les jeunes m’amènent très souvent dans une perplexité profonde. Je m’insurge contre leur manque d’engagement, leur choix de satisfaire rapidement trop de plaisirs dont ils croient qu’ils pourraient s’agir de désirs, et d’ailleurs faut‑il toujours satisfaire des désirs qui souvent ne sont pas des besoins. Fi de cela car les jeunes ne sont jeunes que provisoirement et comment leur reprocher d’être de leur époque. Bien sûr j’ai vécu « mai 68 » (j’avais 16 ans le 22 mai), vu l’arrivée d’un astronaute sur la lune parce qu’ayant des parents aisés financièrement nous avions la télévision depuis 1962, la chute du mur de Berlin a retenti dans mon esprit parce que j’avais lu « L’archipel du goulag » et déjà avant j’étais ancré dans une sorte d’anticommunisme, et au final quand je revois mes années entre 15 et 25 ans nous n’étions pas si nombreux dont on pouvait dire que nous étions des « jeunes engagés, militants, politisés, syndiqués ». Nous étions peu nombreux parce que les années qui ont suivi 1968 furent celles d’une explosion tel un feu d’artifice : libération de la sexualité, euphorie économique, développements de technologies ; c’était le déchaînement de la société de consommation et de celle du spectacle. Dans ces années on surconsommait, on achetait au-delà de la satisfaction de ses besoins vitaux

Si la fatigue, aujourd’hui, m’empreint c’est sans doute que, comme Christophe Bouillaud, je pense que si la chute du mur de Berlin a pu marquer notre génération par un regain d’espoir et d’espérance en un monde meilleur, force est de constater que le renouveau n’a pas été au rendez-vous. Combien d’entre-nous ont-ils vu ou simplement cru que cette « chute » marquait la fin possible voire imminente des conflits de toutes natures : entre pays, entre « ethnies », entre religions, entre communautés… Certains n’ont-ils pas été euphoriques au point que même les conflits interpersonnels disparaîtraient ? Et puis rien ! Le monde, les Femmes et les Hommes restent identiques à ce qu’ils étaient, en France comme ailleurs, perpétuant les mêmes conflits comme le rappelle Christophe Bouillaud : « La seconde raison est que ce retour sur 1989, pour le trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, ne peut que souligner la très mauvaise pente de nos sociétés occidentales en général, et de la France en particulier. Entre la énième polémique sur le voile islamique, la énième émeute de banlieue, la énième réforme sécuritaire n’apportant rien à la sécurité des citoyens mais tout à un État autoritaire 2.0 à venir et la énième réforme néolibérale destinée à mettre à mal l’édifice de droits économiques et sociaux construits depuis la fin du XIXe siècle au nom d’une très fantasmatique compétitivité du pays et surtout d’un intérêt de classe, aussi bien compris que désormais restreint à la haute bourgeoisie d’affaires, j’ai vraiment bien du mal à me réjouir. »

La haine vient alors dans mon esprit lorsque je constate cet état d’enlisement dans lequel a sombré notre humanité malgré les fantastiques progrès philosophiques et sociaux faits entre le 18° et la première moitié du 20° siècles. J’ai toujours été passionné par la politique mais je me suis toujours tenu à distance des partis et des idéologies. La première fois que j’ai discuté avec un homme politique c’était en juillet 1978 avec Edgar Faure qui, alors ministre de l’Éducation nationale, m’avait reçu au ministère[2], puis je le rencontrais à nouveau plusieurs fois en diverses occasions, puis il y en eut d’autres dont certains comme Léopold Sédar Senghor n’étaient plus dans la politique lorsque j’eus le bonheur d’échanger avec eux. Il y eut ceux-là mais il y eut les suivants dénués de bon sens social et d’ambition humaniste ; les politiciens sont devenus, petit à petit, des gestionnaires, que des gestionnaires.

La haine est moins, peut-être même pas du tout, contre eux que contre moi qui ne me suis pas battu plus et contre nous ‑ceux de ma génération qui, gavés de bien-être, n’avons pas vu venir ce monde déshumanisé qui s’est mis en place. Aujourd’hui, cette haine s’amplifie devant l’avancée, en France, d’un gouvernement autoritaire antichambre de la dictature. J’entends Macron me crier : « allez essayer la dictature ! ». J’ai vécu et travaillé dans des pays dans lesquels une personne ou un groupe de personnes décidaient de tout, n’est-ce pas ce qui existe aujourd’hui en France où les débats parlementaires ne se font qu’à l’aune de l’accord présidentiel comme ce fut le cas pour le congé octroyé pour le décès d’un enfant, où le président de la République reproche à la Justice de ne pas ouvrir un procès pour une personne reconnue irresponsable conformément à la Loi, etc. Dans les pays autoritaires la police peut commettre des exactions : blesser, tuer, incarcérer à sa guise avec la bénédiction du gouvernement, n’est-ce pas ce qui s’est passé avec les Gilets Jaunes et maintenant avec les lycéens ? Dans un pays autoritaire la presse est menacée quand elle n’est pas muselée, n’a‑t‑on pas vu ces derniers mois des journalistes molestés et mis en garde à vue voire renvoyés devant des tribunaux ? Peut-on dire que la presse est libre quand elle est si unanimement favorable au gouvernement comme ce fut le cas pour la contestation contre la réforme de retraites ?

J’ai la haine, comme on dit chez les jeunes ; j’ai la haine et sans doute suis‑je plus hargneux que Christophe Bouillaud sans doute parce que plus vieux donc plus aigri d’avoir tant échoué. Lui nous dit : « La Présidence d’Emmanuel Macron me semble tellement contraire à tout ce qu’il faudrait faire pour apaiser ce pays qu’il m’est en effet difficile de ne pas penser que tout cela va très mal finir. En fait, cela a déjà très mal fini si l’on pense à tous ces manifestants Gilets jaunes bien amochés par les forces de l’ordre au cours de l’année qui vient de s’écouler, à cette incapacité inouïe à entendre les maux de la société de la part du pouvoir en place. », je pense, semble-t-il au contraire de lui, qu’Emmanuel Macron conduit délibérément la politique qu’il met en œuvre, il sait sa politique délétère pour le pays ; Emmanuel Macron souhaite intimement détruire tout ce que nos aïeux ont construit, parfois dans le sang et toujours dans la douleur, d’ailleurs ne l’a-t-il pas martelé durant sa campagne électorale : l’État providence de 1945 a vécu, je veux transformer la France… Il fait vivre le pays au rythme de la communication et du vide politique ; il lui importe peu que le pays se délite, que le nombre de pauvres augmente puisque ceux-là « ne sont rien » puisqu’ils n’ont pas réussi.

L’important pour Macron c’est de préparer un pays où les prédateurs de la finance pourront s’épanouir et faire croître leur fortune. Macron prépare le pays pour les prédateurs de la finance comme Patrick Le Lay[3] préparait les cerveaux pour recevoir la publicité des marques. Il y a une deuxième chose importante, si ce n’est primordial, pour Emanuel Macron : Lui ! On reconnaît facilement chez lui les traits d’une personne narcissique : arrogant, autosuffisant, goût du pouvoir et besoin d’être admiré, et égoïsme. Cet égoïsme se manifeste par le refus de prendre réellement en compte l’autre et ses besoins, le narcissique tend à n’accorder d’attention à l’autre que tant que celui-ci sert ses ambitions, le narcissique dévalue et exploite les autres. Non seulement sa gouvernance pointe ce trait narcissique mais sa communication le confirme et montre à quel point il cherche, voire a besoin, d’être le chef adulé. Sans doute, mieux que Jupiter, se voit-il en Imperator !

Mais, les empereurs ont tous mal fini et tous ont entraîné leur pays dans le chaos même s’ils ont, parcimonieusement, réalisé des choses intéressantes sur le plan sociétal.

Le contexte social et intellectuel fait le lit du futur empereur. Les écrits des scientifiques sont peu critiques, se limitant à la description de faits. Quand bien même seraient-ils plus engagés qu’ils n’auraient aucun effet tant la masse des éditorialistes et des politiciens ne s’y intéresse pas, d’autant moins que la plupart du temps éditorialistes et politiciens sont incapables de comprendre ces écrits. C’est comme si les politiciens et leurs affidés des médias disaient comme l’écrit Ch. Bouillaud : « Publiez, publiez, braves gens, nous doutons encore et encore de ce que vous avancez si doctement, et, pendant ce temps-là, nous mènerons à bon terme nos petites et grandes affaires. »

Dictature ? Non pas encore, mais comme le dit François Ruffin[4] : « L’oligarchie a une puissance en face de nous qui est énorme. Elle dispose d’appareils en France et à l’échelle internationale : la publicité, les médias, la Banque centrale européenne la commission européenne, le Sénat, le Conseil constitutionnel… Pour secouer ça, il faut un bloc historique. Ma vision de l’histoire c’est que les seuls moments où on a avancé, où les intérêts du peuple ont avancé, c’est le moment où il y a eu la jonction des classes intermédiaires et des classes populaires. » C’est justement cette jonction qu’Emmanuel Macron veut empêcher. Il faut rendre inaudible voire impopulaire les mouvements contestataires : d’où le matraquage médiatique défavorable aux contestataires, renforcé par une violence policière d’abord commandée qui est devenue endémique ; les contestataires et les opposants doivent être montrés comme des parias, des diables de la pire espèce. Alors, on les envoie devant le juge : Fillon, Mélenchon, Marine Le Pen, Bayrou en même temps qu’on protège ceux de sa cour : Collomb, Ferrand, Pénicaud, Kholer… On va même jusqu’à rouvrir les guerres de religions et monter en épingle médiatique et de communication ministérielle la moindre histoire de mœurs (même s’il est justifié de dénoncer et de condamner) pour faire oublier l’essentiel du désastre qui s’abat sur la société avec force communication pour accuser certains là où pour des faits analogues on excuse les affidés ; l’opinion se détourne des causes des maux de la société et reçoit tous les traitements c’est‑à‑dire la parole macronienne (les députés et les journalistes fonctionnant comme des perroquets enrubannés qui répètent la leçon élyséenne) comme elle le ferait d’un placebo. Arrivera le jour où le placebo montera son inefficacité et ce sera l’effondrement parce que trop tard pour réagir.

J’ai la haine contre ces pleutres qui soutenaient (dans les sondages et anonymement) le mouvement des Gilets Jaunes puis les grèves contre la réforme des retraites, mais qui ne s’engagèrent dans rien. Cependant ma haine est tempérée parce qu’il faut bien reconnaître que ces lâches se trouvent confrontés à des obligations telles que le remboursement d’emprunt, certains sont lâches parce que tellement abêtis par le discours médiatique qu’ils ne sont plus capables d’avoir le moindre sens critique et donc de s’engager dans une action de contestation même si celle-ci vise à préserver leur avenir, et puis il y a les « classiques », ceux qui ont la lâcheté dans leur ADN, ceux qui viscéralement ont peur de tout même d’eux.

Nous ne sommes pas (encore) en dictature, cependant je rejoins Christophe Bouillaud lorsqu’il écrit : « En tout cas, pour ce qui est de la France contemporaine, les récents choix d’Emmanuel Macron et de certains de ses ministres sont exactement ceux qu’il faut faire pour encourager encore plus l’électorat à considérer le Rassemblement national comme un choix électoral des plus légitime – plus légitime que cela, à poser toujours et encore les bonnes questions comme disait déjà en son temps un ministre socialiste, il va mourir de sa belle mort. » Face au comportement et à la politique délétère lise en place par E. Macron son opposition purement médiatique au Rassemblement National ne lui garantira pas une victoire à coup sûr en 2020, s’il veut s’assurer de cette victoire il faut qu’il supprime toutes les oppositions et par n’importe quel moyen.

Ainsi, fatigué mais pas épuisé et certainement pas abattu, l’écriture convertissant la haine en saine et revivifiante pensée, je n’abandonne pas « le combat » même si mes propos restent au bord de l’abîme de l’oubli. Peu importe ce qu’il restera de moi mais il restera de mes pensées comme l’écrit Michel Scouarnec dans ce beau poème :

Il restera de toi ce que tu as donné
Au lieu de le garder dans des coffres rouillés…
Ce que tu as donné en d’autres fleurira…

Il restera de toi ce que tu as offert
Entre tes bras ouverts un matin au soleil…
Ce que tu as offert en d’autres revivra…

Il restera de toi un sourire épanoui
Aux bords de tes lèvres comme au bord de ton cœur…
Ce que tu as ouvert en d’autres grandira…

Il restera de toi ce que tu as semé
Que tu as partagé aux mendiants du bonheur…
Ce que tu as semé en d’autres germera…


[1] Christophe Bouillaud, professeur de sciences politiques à l’IEP de Grenoble, https://bouillaud.wordpress.com/

[2] Si un jour, sans doute de grand ennui, j’écrivais mes mémoires je raconterais cette rencontre : sa raison, son déroulement et comment elle m’a marqué.

[3] « Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective ”business”, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (…).

Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (…).

Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise. », dans Les dirigeants face au changement (Editions du Huitième jour) où Patrick Le Lay, PDG de TF1, est interrogé parmi d’autres patrons.

[4] F Ruffin, « le combat, c’est de sortir du productivisme et du consumérisme », La Décroissance, n°165, décembre 2019/janvier 2020.

Politique, vie privée, sexe et démocratie

Vendredi 14 février 2020, jour de la Saint Valentin.

La vie privée des hommes politiques en règle générale m’interpelle relativement peu voire pas du tout, toutefois nous ne pouvons pas rester indifférents à ce qui vient d’arriver à Benjamin Griveaux car, au-delà de l’homme, au-delà même de l’homme politique, cette affaire interroge la vie politique et la démocratie dans leur globalité et la façon dont on en rend compte.

Nous assistons depuis ce matin à des interventions sur les médias audiovisuels toutes orientées vers la réprobation de la diffusion des vidéos mettant en cause la vie privée de Benjamin Griveaux, tous fustigent l’atteinte à la vie privée, mais très rarement sont interrogées d’une part la genèse de ces comportements qui amènent à diffuser des scènes de la vie privée des hommes politiques et d’autre part personne ne semble se préoccuper de l’effet produit sur les citoyens. Nous pourrions aussi nous étonner qu’une fois encore les médias n’interrogent pas, mis à part quelque micros-trottoirs, ce que les citoyens peuvent ressentir d’une telle affaire, une fois encore le « parlement des invisibles » est tenu à l’écart de sa propre vie. Alors que dire face à ce déchaînement de commentaires qui tous proviennent d’hommes et de femmes politiques, de journalistes et quelquefois d’intellectuels boboïsés appartenant au microcosme ?

Tous s’insurgent pour dire qu’une affaire comme celle-ci serait inédite, mais que chacun veuille bien se retourner et relire l’histoire de notre pays plus généralement du monde politique pour voir que des dénonciations de cette nature ont émaillé la vie des sociétés. Que ce soit à l’époque de l’Ancien Régime avec les pamphlets ou à partir de la Révolution avec une presse naissante qui s’est développée rapidement, la vie privée, intime, ne barguinons pas : la vie sexuelle des édiles a toujours fait les choux gras des critiques médiatiques, alimenté les quolibets populaires et a servi, plus que de raison, d’outil de vengeance ou de règlements de comptes politiques. Benjamin Griveaux n’est pas le premier homme politique dont la vie extraconjugale est jetée en pâture, il y a fort à parier qu’il ne sera pas le dernier.

Dans le cadre de l’affaire Griveaux ce qui pourrait être choquant c’est qu’il semble bien qu’il s’agisse effectivement d’un règlement de compte politique. C’est bas mais pourquoi s’en étonner alors que nous avons une gouvernance étatique plus inspirée par Machiavel que par Érasme ? Pourquoi s’en étonner alors que, sans être monnaie courante, la pratique du règlement de compte politique n’est pas une innovation ? Peut-être faudrait-il ici replacer l’affaire Fillon : si l’on ne peut pas soupçonner le premier article du Canard enchaîné d’avoir été inspiré autrement que ce qu’en a dit l’auteur à savoir la lecture des déclarations de patrimoine et d’intérêts, nous pouvons légitimement nous interroger sur la façon dont par la suite les journaux ont été alimentés en informations et la façon dont ceux-ci ont mis en place un système qui a pris la dimension d’un feuilleton ; l’affaire Fillon a vraisemblablement été un règlement de comptes politiques. Fillon, Griveaux et d’autres par le passé, les règlements de comptes politiques émaillent la vie de toutes les sociétés et il serait tout à fait étonnant que cela cesse aujourd’hui.

L’étonnement du microcosme politique et journalistique parisien ainsi que la façon dont certains intellectuels s’insurgent contre ce qui ne serait qu’une atteinte à la vie privée montre à quel point cette oligarchie est incapable de réfléchir à ce qu’elle est et à ce qu’elle fait ! Or la question première qui devrait être posée est celle de savoir ce que la société peut admettre ou refuser des comportements de ceux qui la dirigent.

Il n’apparaît pas à la lecture de l’histoire que les comportements adultères aient jamais été admis, tout au plus étaient-ils tolérés, marquant ainsi un écart très net entre la pensée morale et la pratique des hommes. Qui jadis ne se moquait pas un tel qui entretenait une danseuse, de telle femme du boulanger qui partait avec un jeune berger, relisons les romans du XIXe siècle, relisons la vie d’Honoré de Balzac, relisons Madame Bovary de Gustave Flaubert, et nous pourrions ainsi égrener un ensemble d’exemples qui marquent cet écart entre la morale et la pratique des hommes. Toutefois, une société pourrait-elle être vivante si elle était dépourvue de ces paradoxes. Stefan Zweig[1] décrit bien ce paradoxe lorsqu’il évoque la prostitution, incluant dans ce fait social les demi-mondaines et les maîtresses attitrées, à Vienne à la fin du IXXe siècle : « Elle [la prostitution] canalisait la gênante sexualité extraconjugale. » Pour autant ce qui pouvait être toléré n’était pas tout à fait admis, en tous les cas pas complètement admis et chacun pouvait alors se servir d’une telle situation pour nuire. Cependant il est évident que les rares articles de presse et les lettres anonymes de corbeaux n’avaient pas la même ampleur que les diffusions sur Internet et sur les réseaux sociaux. Là aussi il faut prendre en compte l’importance du développement des médias ; déjà au début du XXe siècle le sociologue Gabriel Tarde[2] signalait l’importance qu’avait la vitesse de diffusion de l’information depuis le développement des journaux devenus quotidiens et l’accélération de leur diffusion grâce au développement du chemin de fer. Toutefois la vraie question n’est pas la rapidité avec laquelle l’information arrive vers des publics variés et lointains, la vraie question c’est celle de la nature même de l’information qui est diffusée. On pourra toujours vilipender l’auteur de la diffusion, interdite par la loi comme l’a rappelé le ministre de l’intérieur, mais pourquoi cette « chose » peut-elle devenir un objet constituer une information que les journalistes portent vers le public ?

Il faudra bien un jour que l’on se penche avec rigueur et raison sur deux axes de réflexion : qu’est-ce que la vie privée d’un homme ou d’une femme « publics », qu’est-ce que la société attend en termes de morale de la part des gens qui la gouvernent ?

Si la morale de chacun n’appartient qu’à ce chacun, contrairement à ce qu’a dit Gaspard Gantzer, dès lors qu’une personne a une position dite publique elle a à rendre compte de ses comportements au regard la morale par rapport à ce que la société tolère ou admet. Dans le cas présent si chacun est à même de pouvoir supporter voire tolérer des conduites extraconjugales de Contrairement à ce qu’a dit Gaspard Gantzer, est-ce que la société accepte qu’un homme politique qui met en scène médiatiquement son attachement au couple et à la famille, ait des pratiques adultères ? N’attendons‑nous pas d’un homme politique, surtout lorsqu’il est représentant d’un mouvement qui voulait mettre en place « une république exemplaire », qu’il mette en cohérence ses paroles et ses actes ? L’incohérence entre les propos de Benjamin Griveaux et ce qu’il a donné à voir de sa conduite ne peut que générer l’ire populaire à partir du moment où elle est filmée et donc susceptible d’être diffusées sur les réseaux sociaux. Cette incohérence qui va au-delà de ce que certains ont appelé l’amateurisme politique, peut laisser à penser à un fonctionnement mental peu propice avec la capacité à gouverner une ville comme Paris ou la société.

D’aucuns relevaient le fait que ce qu’avait fait Benjamin Griveaux n’était pas illégal, mais tout ce qui est légal n’est pas forcément moral. Relevons à ce niveau que « le légal » arrive toujours après la réprobation « du moral ». On l’a vu à propos des différentes affaires récentes de pédophilie ou de comportements sexuels vis-à-vis d’adolescentes ; il fut une époque où ces comportements pouvaient être tolérés ou du moins mis sous silence, et il est aujourd’hui une époque où il est tout à fait insupportable que de tels comportements puissent exister. Entre ces deux périodes le social a créé la loi d’interdiction après que le silence ne fut plus admis lui-même après que le toléré ne soit plus supportable. Cette évolution s’est produite essentiellement parce que l’on a reconnu à l’enfant le statut de personne donc doué d’une dignité et d’une sensibilité que l’on doit respecter, et en même temps reconnaissait un rapport de possible domination entre l’adulte et l’enfant. Ce rapport de domination est extrêmement important et essentiel à prendre en compte dans l’analyse des situations qui occupent la scène politique aujourd’hui. Prenons l’exemple de l’affaire, classée sans suite, du ministre de l’économie Gérald Darmanin. D’évidence la relation qu’il a eue avec une dame à qui il rendait un service afin qu’elle obtienne un logement, pose la question du rapport de domination. Même si cette relation a lieu entre adultes consentants donc ne relève pas des foudres de la loi, quel rapport de domination a pu la permettre ou du moins la susciter. Cette dame qui offre un service sexuel, sous la forme d’une fellation, pour remercier Gérald Darmanin de lui avoir rendu service, l’aurait-elle fait en d’autres circonstances notamment si elle avait eu une position sociale plus importante ? Quels sont l’état psychologique et l’état moral de cet élu de la république qui accepte une « gâterie sexuelle » en remerciement des services qu’il peut rendre ? Inutile d’aller plus loin et de trop vilipender car les exemples de cette nature sont nombreux dans notre pauvre société où les dominants abusent de leur force au détriment des dominés, le monde du cinéma et celui de l’édition viennent de nous en donner quelques exemples cruels. Toutefois, toute personne en position de domination, surtout s’il s’agit d’une personne publique et plus particulièrement un gouvernement, doit rendre compte de son comportement moral. Bien sûr, comme l’a dit Sébastien Chenut, membre du Rassemblement National, il ne s’agit pas ici d’élire un curé, pour autant peut-on élire quelqu’un qui est suffisamment sot pour laisser filmer ses ébats sexuels au risque que ceux-ci puissent être diffusés par des personnes malveillantes ? Une sottise portée à ce niveau relève d’un crétinisme le plus profond qui ne laisse pas augurer que la personne ait une quelconque capacité à gouverner dans la sérénité et dans l’intelligence. Après, rien ne sert de pleurer et de rappeler la loi qui interdit de diffuser des scènes de la vie privée de quelqu’un sans son consentement, d’ailleurs comme l’a dit Christophe Barbier sur BFM TV « Griveaux n’a qu’à s’en prendre à lui‑même ». Les juristes ne manqueront pas de mettre en opposition dialogique le fait d’avoir filmé et le fait de diffuser, surtout si la victime était consentante à ce que ses ébats soient filmés.

La presse s’est tenue à l’écart de la diffusion de la sextape de Benjamin Griveaux, mais d’évidence il faut s’interroger sur le rôle des journalistes dans la propagation de l’information. S’interroger sur le rôle et le fonctionnement des journalistes, ça a été fait et ce sera fait, ce sera décliné dans tous les axes de la pensée sociologique et politique possible ; ont-ils tort ou ont-ils raison de publier des informations de cette nature, la réponse est difficile à donner car elle est tellement fonction de la position dans laquelle on est, ici le biais de l’analyste est essentiel et plus impliquant que jamais. Ce matin la quasi-totalité des hommes politiques qui sont intervenus sur les médias ont critiqué les journalistes en tant qu’ils seraient complices d’une atteinte à la vie privée, mais le quidam dans sa posture de citoyens remercie les journalistes de l’éclairer sur la personnalité des hommes politiques pour lesquelles il peut être amené à voter. C’est bien là le rôle fondamental de la presse. Est-ce que cette façon de critiquer la presse ne montrerait pas à quel point le monde politique se considérerait comme un monde à part, comme jadis les aristocrates et les nobles qui se pensaient au-dessus de la société où tout leur était permis ?

Le quidam n’attend pas des hommes politiques qu’ils incarnent la vertu. Il attend d’eux d’être respecté, en ça l’histoire de Gérald Darmanin illustre le mépris que les dominants peuvent avoir pour les humbles. Cet homme, devenu ministre, aurait montré une grandeur d’âme s’il avait été capable de refuser la proposition de cette dame. Nous rabâcher le respect de la vie privée et ratiociner à son propos ne sert à rien, tout le monde est bien d’accord là-dessus, sauf que concernant les hommes politiques le quidam attend de la vérité, de la clarté et de l’honnêteté dans les discours et les comportements. Le quidam ne veut que rien soit caché qui concerne la vie des gens qui le gouverne, cela constitue le primum movens de l’établissement de la confiance qui doit exister dans le contrat moral qui lie, en démocratie, le citoyen à son gouvernant.

Ensuite, le quidam attend des hommes politiques qu’ils lui proposent un projet de société alors qu’aujourd’hui la politique se réduit à une peopolisation et à de la communication marketing. Benjamin Griveaux n’a pas échappé, le souhaitait-il, à cette pratique politicienne comme le montre l’article de Paris-Match[3] : « Julia et Paris, les deux amours de Benjamin Griveaux » où sa vie familiale est mise en scène. On ne peut pas sans cesse créer du storytelling, s’afficher dans des hebdomadaires glamours et se plaindre d’être traité à la hauteur de cette insuffisance intellectuelle. L’on retrouve à travers ce comportement politique l’ensemble de l’évolution de la société qui depuis presqu’une centaine d’années est en plein dans le consumérisme et dans la société du spectacle, elle a abandonné, rejeté au plus profond des oubliettes, la réflexion et la raison. Aujourd’hui il est plus important de paraître que d’être. Ainsi, même à l’Élysée en reçoit plus facilement un rappeur de seconde zone qu’un prix Nobel ou qu’un vrai philosophe, à la limité on côtoie les intellectuels boboïsés et à la mode. Ainsi, aujourd’hui on fait facilement descendre les champs Élysées par la dépouille d’un chanteur, certes de talent et célèbre, que par celle d’un prix Nobel. Ainsi, la place donnée sur les médias télévisuels aux « savants » ou aux « intellectuels » et non seulement bien inférieure à celle donnée à la parole des saltimbanques, la plupart du temps pour traiter des sujets politiques et sociologiques on préfère interroger un acteur qu’un sociologue. Alors ne nous étonnons pas que l’information politique puisse se réduise au comportement sexuel des hommes et des femmes politiques. Peut-être, si ces hommes et ces femmes politiques étaient capables de porter un véritable projet de société le quidam s’intéresserait autrement à eux et en dehors des fosses à purin des espaces politiciens.

La chose est crûment dite, et on m’en fera le reproche, mais cette façon de dire veut montrer à quel point les humbles sont fatigués de ne jamais être entendus. Les journalistesportent une grande part de responsabilité dans la mise à l’écart des gens du « parlement des invisibles », mais « l’autisme » des hommes et des femmes politiques actuelles, notamment du gouvernement et du président de la République, devient intolérable. La société française vit sous le joug d’un narcissisme politique absolument délétère comme l’ont montré tout au long de cette journée les interventions des hommes politiques, de tous bords, qui n’avaient de cesse de nous expliquer que l’on n’a rien à savoir de la vie des hommes et des femmes publiques alors que ceux-ci nous gouvernent : je limite votre champ de liberté mais moi je fais ce que je veux parce que je suis un « gouvernant ». Que l’on ne vienne pas nous dire comme l’a fait Rachida Dati qu’un homme politique a une famille : une femme et des enfants qui n’ont rien demandé, car alors nous ne répondrons que les manifestants qu’ils soient Gilets Jaunes ou grévistes contre la réforme des retraites à qui la police a éclaté un œil ou un pied ont aussi une femme et des enfants mais qui eux demandaient simplement à vivre dignement alors que les autres « qui n’ont rien demandé » se gobergent sous les ors de notre République. Qu’on ne vienne pas nous faire pleurer sur le sort des hommes politiques indélicats alors que la police fait agenouiller mains sur la tête, comme aux pires époques de l’histoire de l’humanité, des lycéens pendant plusieurs heures, qu’on met en garde à vue des lycéens qui manifestaient et qui n’ont brûlé que deux ou trois poubelles.

Alors, le plus détestable dans cette affaire ce n’est pas ce qu’a fait Benjamin Griveaux même si moralement ce n’est pas spécialement reluisant, le plus ignoble dans cette affaire c’est qu’il ait été assez sot pour se faire filmer, le plus épouvantable c’est que la classe politique unanimement retrouvait une cohésion pour se mettre à l’écart du peuple sur un piédestal. La meilleure communication que les politiciens auraient pu faire ce jour-là aurait été de ne pas commenter cette affaire et de pas nous resservir la sempiternelle ritournelle suivant laquelle les hommes politiques ont une vie privée et qu’elle n’a pas à être connue par le peuple.

Au final nous sommes bien obligés de constater que le « Nouveau Monde » est sans doute plus épouvantable que « l’Ancien Monde » et qu’il ressemble à s’y méprendre au monde d’avant la Révolution de 1789. Alors, ne nous étonnons pas qu’il y ait tant de violences dans la société ; lorsque le peuple est ainsi méprisé, ainsi tenu à l’écart de la vie publique que lui reste-t-il à part la violence pour se faire entendre voire pour simplement se dire qu’il a encore un peu de dignité ?


[1] Stephan Zweig, Le monde d’hier, Livre de poche.

« Ce monde, qui défendait si pathétiquement la pureté de la femme, souffrait de cet abominable trafic de soi‑même, l’organisant et même en tirant profit. »

[2] Tarde G., L’opinion et la foule, PUF, 1901, 1989.

[3] https://www.parismatch.com/Actu/Politique/Le-pari-de-Benjamin-Griveaux-1617775

Carlos GHOSN : complicité de la France ?

Ce 31 décembre 2019 les télévisions en boucle n’ont que l’évasion de Carlos Ghosn à la bouche, reléguant ainsi la grève et les manifestations contre la réforme des retraites au second plan. Comment ne pas penser qu’une telle affaire arrange bien un président de la République et un gouvernement empêtrés dans une communication et une stratégie de répression policière nullissimes. Voilà qu’à la stratégie du pourrissement vient s’ajouter, grâce aux nouveaux chiens de garde que sont les chaînes de télévision en boucle, la stratégie de l’enfouissement. Or, chacun sait bien que dès lors que les médias ne parlent plus de quelque chose, l’opinion publique se délite et la chose sombre dans les oubliettes de l’histoire. Donc, pour un temps au moins, exit la contestation contre la réforme des retraites, vive l’évasion d’un milliardaire.

Au-delà de la question médiatique, se pose celle du lien possible entre un gouvernement aux abois et l’évasion d’un individu adulé, protégé, par ce gouvernement et visiblement soutenu par les députés LR. On se souviendra de l’extrême lenteur de la réaction de Bruno Le Maire, Ministre de l’Économie, qui a attendu près de quatre mois avant de permettre à Renault de décider de remplacer son PDG et bien entendu il a comme, il se doit, tartiné ses propos d’une bonne couche de présomption d’innocence : « “ J’ai toujours indiqué, en rappelant la présomption d’innocence de Carlos Ghosn, que s’il devait être durablement empêché, nous devrions passer à une nouvelle étape. Nous y sommes”, a déclaré le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, sur LCI (Le Monde 17/02/2019). Et, réagissant à la demande de députés LR qui souhaitaient que la France demande le rapatriement de Carlos Ghosn, Bruno Le Maire « a néanmoins assuré avoir fait « tout ce qui était nécessaire pour que Carlos Ghosn ait la protection consulaire » et « pour que sa présomption d’innocence soit défendue ». (BFM TV 17/11/2019) »

S’il n’y a pas à critiquer le rappel de la présomption d’innocence, une fois de plus on remarquera que c’est un principe à géométrie variable, point n’est besoin de rappeler aux lecteurs le nombre fantastique d’affaire où elle n’a pas été respectée que ce soit par les médias ou par les gouvernements y compris l’actuel. Toutefois on s’étonnera que la France ait besoin de s’assurer que cette présomption d’innocence soit défendue, est-ce que la France croirait que le Japon ne serait pas un État de droit ou que, comme le clame Carlos Ghosn, l’État japonais n’instruirait qu’à charge ? On voit bien là l’envie du gouvernement, donc du président de la République, d’accorder à Monsieur Ghosn une protection particulière. Il se mobilise moins et le Consulat de France au Mali est moins actif à l’endroit de Sophie Pétronin otage depuis le 24 décembre 2016. Que « pèse » une femme médecin fondatrice et animatrice d’une association humanitaire à Gao face à un roi de la finance ?

Vient alors une deuxième question : quelle implication la France a-t-elle pu avoir dans l’organisation et la réalisation de l’évasion de Carlos Ghosn ? Chacun va s’insurger contre une telle interrogation : comment imaginer que ce gouvernement si peu machiavélique, si peu menteur, si peu manipulateur, pourrait-il être impliqué dans une telle opération ? Toutefois, face à cette rocambolesque évasion une foultitude de questions se présente.

Les médias, qui ne sont pas à une approximation près, demandent comment Carlos Ghosn a pu quitter le Japon puis atterrir en Turquie alors que ses passeports lui ont été retirés. C’est une question sans intérêt tant il est évident que dans une telle opération c’est la clandestinité qui prévaut sur tout. Supposons toutefois qu’il ait voyagé au vu de tous, alors soit les autorités japonaises ont consenti à le laisser partir et on se demandera quelles tractations auraient pu avoir lieu entre la France et le Japon pour que subitement le Japon cède. Cette hypothèse n’est pas la plus vraisemblable au regard de la mentalité nippone et surtout à l’impact politique que cela aurait au Japon.

Une autre hypothèse serait que les services de renseignements français, leurs agents en possèdent les compétences et les capacités, aient organisé cette évasion. Depuis l’affaire du Rainbow Warrior[1] la presse ne nous a pas fait connaître d’autres « exploits » de nos services secrets, quoi qu’il en soit des compétences de ces services, il est peu vraisemblable qu’ils soient directement intervenus dans cette évasion. Le Liban, alors ? On sait les liens entre Carlos Ghosn et le Liban, on sait aussi les liens historiques et politiques entre la France et le Liban et notamment ceux qu’entretient Emmanuel Macron avec l’ancien Premier ministre Saad Hariri et à travers lui avec la communauté de la finance libanaise[2].

Il est bien possible que la communauté financière libanaise qui avait organisé une campagne de soutien à Carlos Ghosn, ait organisé son évasion. Toutefois une telle organisation et sa mise en œuvre nécessitent des compétences que n’ont pas les malfrats « ordinaires », peut‑être peut-on les trouver chez quelques mercenaires, mais plus vraisemblablement, parce que cette évasion les arrange, c’est auprès d’États et de leurs services secrets que la clique de la finance aurait pu trouver de l’aide et du savoir‑faire.

Ce n’est pas la famille de Carlos Ghosn toute seule qui a pu prendre en charge cette évasion, les relations entre la famille Ghosn et le locataire de l’Élysée sont suffisamment méconnues pour qu’on ne s’aventure pas à impliquer la France dans cette évasion, du moins par cette implication‑là. Peut-être peut-on avoir un autre regard, et plus de suspicions, pour ce qui serait d’une aide apportée par la France à l’État libanais pour mettre en œuvre l’évasion d’un de leurs plus riches citoyens.

Tout ça n’est que supputations ou hypothèses ; l’histoire seule dira un jour le vrai de cette affaire, dans deux jours, dans dix jours, dans trente ans ou jamais. Il serait surprenant que la presse nous informe vraiment ou seulement pose des hypothèses sérieuses sur les conditions et les commanditaires de cette évasion. Rappelons-nous comment, et cela n’a pas changé bien au contraire sous le règne de Macron, les autorités françaises avaient guidé la presse et manipulé les informations dans l’affaire de Rainbow Warrior[3] : « Dans un premier temps, les autorités françaises tentent de manipuler les médias en multipliant les écrans de fumée. Les ondes et la presse diffusent une litanie de fausses pistes : agents provocateurs, services secrets britanniques ou russes, militants d’extrême droite, barbouzes calédoniennes, etc. ».

En attendant de connaître la vérité sur l’organisation de cette évasion, cette affaire montre ce que le monde de la finance, celui dont est issu Macron et qu’il veut « étatiser » en France, a de plus puant, rappelant la citation de La Fontaine : « Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». Carlos Ghosn ne sera pas jugé en France, malgré les enquêtes en cours ; s’il devait l’être le gouvernement français prendrait le risque d’une demande d’extradition de la part du Japon, comment Emmanuel Macron répondrait-il à une telle demande ? Déjà, sur la page Wikipédia qui lui est consacrée, consultée le 31 décembre à 15h30 peut-on lire : « Il a en outre déclaré pouvoir enfin communiquer librement avec les médias. », une fois encore la justice, ou ce qu’il en reste, va se déplacer des salles d’audience vers les journaux.

En attendant, cette évasion qui semble avoir eu lieu le dimanche 29 décembre[4], est annoncée par les médias français seulement ce mardi 31, jour où le président Macron doit délivrer ses vœux à une France endolorie par 27 jours de grèves contre une réforme inique ; de quoi mettre du sucre dans la potion amère et calmer la toux de l’opinion publique !


[1] Alors que le navire était en route en 1985 vers Mururoa afin d’entraver ces essais, et qu’il mouillait dans le port d’Auckland en Nouvelle-Zélande, il fut coulé par des agents des services secrets français, déclenchant l’affaire du Rainbow Warrior.

[2] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2019/09/20/declaration-du-president-emmanuel-macron-avec-saad-hariri-president-du-conseil-des-ministres-du-liban

https://www.20minutes.fr/politique/2171831-20171119-crise-moyen-orient-pourquoi-emmanuel-macron-saisi-cas-saad-hariri

Saad Hariri et ses arriérés français, https://www.liberation.fr/planete/2017/11/16/saad-hariri-et-ses-arrieres-francais_1610615

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_du_Rainbow_Warrior

[4] « Carlos Ghosn est arrivé lundi 30 décembre à l’aéroport de Beyrouth. Selon le journal libanais al-Joumhouriya, qui a dévoilé l’information, le patron déchu de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi est arrivé à Beyrouth dans un avion en provenance de Turquie. », selon RTL https://www.rtl.fr/actu/justice-faits-divers/les-infos-de-7h30-fuite-de-carlos-ghosn-la-seule-possibilite-qui-lui-restait-dit-un-ami-7799806126

Adieu Delevoye

le haut commissaire chargé de la réforme des retraites démissionne

Acteur majeur de la réforme des retraites voulue par E. Macron, Jean-Paul Delevoye démissionne à la suite des révélations par la presse de ses nombreuses omissions dans sa déclaration d’intérêt auprès de la Haute Autorité de la Transparence de la Vie Publique.

Au passage on se demande à quoi sert cette Haute Autorité mis à part être un dépôt d’archives des déclarations rendues obligatoires par la loi. Visiblement elle n’exerce aucun contrôle sur le contenu des déclarations et leur véracité ; donc elle ne sert à rien sinon à faire illusion que les politiciens seraient tous honnêtes !

Toutefois, faut-il qu’une autorité quelconque vienne dire à un politicien blanchi sous le harnais comme JP Delevoye ce qu’il doit déclarer ? À qui peut-on faire croire que JP Delevoye, le Premier ministre et le président de la République pourraient être ignorants de la loi ? Le soutien qu’E. Macron continue d’apporter à son ancien ministre montre combien il aime naviguer dans l’à‑peu‑près réglementaire ; rappelons-nous les affaires Kholer, Benalla, Ferrand, et d’autres qu’il peine désormais à cacher et qui, un jour, terniront forcément son image de promoteur d’une « République exemplaire ». Dans le cas de JP Delevoye, E. Macron aurait pu se contenter d’enregistrer la démission et s’abstenir de tout commentaire.

On peut concevoir que cette affaire ne dissolve pas les liens de sympathie ou d’amitié qui unissent les deux hommes, mais ici il ne s’agit pas de cela. Ce dont il s’agit ici c’est de la probité d’un gouvernant, qui plus est d’un gouvernant qui proposait aux citoyens de faire des sacrifices. En outre, comment des gens qui gagnent peu d’argent, qui peinent à boucler les fins de mois peuvent-ils comprendre un tel cumul de rémunérations ?

Quant aux mandats bénévoles chacun sait qu’ils créent des liens au sein de réseau et que souvent ils amènent des cadeaux et autres avantages.

Or l’article 23 de la Constitution est clair : « Les fonctions de membre du gouvernement « sont incompatibles avec l’exercice de tout mandat parlementaire, de toute fonction de représentation professionnelle à caractère national et de tout emploi public ou de toute activité professionnelle ». » Et, depuis la loi de transparence de la vie politique de 2013 tout ministre doit déclarer ses responsabilités présentes et passées, si celles-ci sont susceptibles de présenter un risque de conflits d’intérêts et d’influencer sa prise de décisions futures. Elle oblige même à déclarer ses activités rémunérées actuelles ou exercées dans les cinq ans avant la déclaration d’intérêts. À part être au conseil d’administration d’un club de belote, il n’y a guère d’activités qui ne soient pas visées par le contenu de la loi.

Déclarer ses activités, a fortiori ses rémunérations, relève du bon sens et de l’honnêteté la plus élémentaire. À charge de la Haute Autorité de mesurer le degré d’incompatibilité entre ces activités, passées ou présentes, et la fonction attribuée. Notons que ce n’est, séparation des pouvoirs oblige, ni au Premier ministre ni au président de la République d’apprécier cette compatibilité.

Peut-on admettre les propos de Edouard Philippe qui estimait samedi « « « que la bonne foi de Jean-Paul Delevoye [était] totale »« Il a fait une erreur, il l’a corrigée, il l’a reconnue. Il ne cherche absolument pas à dissimuler quoi que ce soit » », car relevons deux choses : si la presse n’avait pas révélé les faits la magouille continuait, et qu’il ne suffit pas de rembourser pour effacer la faute. Force est ici de reconnaître qu’en 2017 François Bayrou et les deux autres ministres issues du MODEM ont fait montre de plus d’intégrité en démissionnant immédiatement dès lors que la presse avait fait état de soupçons quant à l’utilisation des « assistants parlementaires européens ». Le fait que JP Delevoye, contrairement à ce qui se fait dans les pays nordiques, n’est pas immédiatement démissionné contredit fortement les propos, sur Europe 1 lundi 16 décembre, de Jean-Baptiste Djebbari, le secrétaire d’État aux Transports, pour qui « Jean-Paul Delevoye était quelqu’un d’extrêmement responsable, extrêmement engagé pour l’intérêt général ».

L’appréciation de la valeur « responsabilité » par les membres de ce gouvernement, y compris le président de la République, est bien à la dimension de l’inculture politique, historique et sociale des membres de La République en Marche. N’a-t-on pas entendu un de ses députés pleurnicher que l’opposition et les médias instrumentalisent cet « évènement malheureux » ? La presse, une fois encore et heureusement pour la démocratie, a mis en évidence une faute commise par un homme politique ; elle n’a fait que cela et c’est son rôle. L’opposition s’est emparée de l’évènement ce qui est naturel (politiquement parlant) et si ce député avait ne serait-ce qu’une once de culture historique et politique il saurait que depuis la nuit des temps il en est ainsi et c’est heureux sinon nous serions dans une dictature. Qu’il se penche sur un livre d’histoire et il apprendra ce que fut l’affaire des décorations : « le scandale des décorations est un scandale politico-financier de trafic de décorations qui éclaboussa le président de la République Jules Grévy et le contraignit à la démission le 2 décembre 1887. »

Comment ne pas être en colère face à l’attitude de JP Delevoye et face à la désinvolture des membres du gouvernement et des parlementaires LREM. Dans d’autre pays que le nôtre le président aurait exigé la démission du gouvernement et, peut-être, dissout l’Assemblée nationale. En France, nouveau monde oblige, on continue comme dans l’ancien à bafouer les principes démocratiques et républicains et à mépriser les citoyens.

Réforme des retraites, enfumage et médias.

Comment peut-on croire que le bon peuple va adhérer à un projet de réforme des retraites sans que les tenants et aboutissants ainsi que les composantes détaillées ne lui aient été communiqués ? Le gouvernement à la suite du discours de Macron pendant sa campagne n’argumente son projet que sur deux points : l’universalité et l’épargne par points.

Les médias, et bon nombre d’éditorialistes des chaînes de télévision, en particuliers celles du service public et BFMTV, acquis au discours macronien ne questionnent pas « le point » : comment sera-t-il acquis, combien « rapportera-t-il », qui fixera la règle acquisition-rapport ? Dans une réunion récente à Poitiers Jean-Paul Delevoye a indiqué que l’acquisition se ferait sur la base de 1 point pour 10€ cotisés et que la restitution se ferait sur la base de 0,55€ le point. Cependant il ajoutait que rien n’est fixé, tout en garantissant que la loi garantirait la valeur du point qui serait fixé paritairement par les partenaires sociaux mais in fine la valeur serait soumise au vote des parlementaires. Donc, si le président de la république décide de baisser la valeur du point il le peut par l’intermédiaire d’une majorité qui lui est acquise et soumise. N’est-il pas du devoir moral (déontologique ou éthique) des journalistes d’éclairer l’opinion sur un élément aussi essentiel de la réforme ?

On voit à travers cet exemple comment les journalistes de ces médias manipulent l’opinion pour qu’elle adhère au plan macronien : pas de mise en discussion des différents éléments de la réforme, interviews en micro-trottoir très majoritairement de personnes favorables à une réforme dont elles seraient bien incapables d’en dire le fondement et les répercussions comme ce reportage samedi 7 décembre au JT de 20h sur France2. Je laisse aux spécialistes de la communication et aux sociologues le soin d’analyser le contenu des réponses des retraités de la Côte d’Azur interrogés dans ce reportage. Et, ce matin lundi 9, sur France Info on nous annonce que des ministres sont chargés de discréditer la CGT, notamment l’ineffable Djibari qui accuse le syndicat de n’assister à aucune réunion et de « faire de la politique », on pourrait s’attendre à ce que les journalistes enquêtent et nous disent la réalité de la situation, mais non, loin de ce travail honnête une journaliste parlant des blocages de dépôts de bus nous dit que ce sont des syndicalistes qui organisent ces blocages « notamment ceux de la CGT » !

Dans la même ligne il faut souligner la forte propension de ces médias pour interroger les salariés des transports (SNCF et RATP) qui bien entendu parlent des problèmes qui leur sont spécifiques. En même temps ces journalistes oublient de signaler que les finances publiques comblent très largement le déficit de la caisse de retraite des agriculteurs. Non satisfaits de leurs oublis ces journalistes donnent dans le fake-new ou plutôt dans le bullshit : pas faux, mais pas totalement vrai. Récemment, à propos des enseignants, sur France2 on indiquait que pour les fonctionnaires les primes représentent 20 % de leur revenu ; mais comment peut-on se satisfaire de cela qui cache une disparité énorme ? Un professeur des écoles ne perçoit qu’à peine 4 % de prime (en moyenne notamment si on exerce en zone sensible ou pas), un fonctionnaire de catégorie C, c’est-à-dire les plus petits salaires, n’a la plupart des fois même pas 4 % de prime, ce qui est bien différent des primes des Hauts Fonctionnaires… En n’appuyant leur démonstration que sur ce système de bullshit les journalistes sont bien là dans une manœuvre évidente pour montrer qu’il existe bien des « privilégiés » et ce faisant ces mêmes journalistes manifestent ainsi un soutien inconditionnel au gouvernement.

De toute évidence ces médias et ces journalistes sont le bras armé de la propagande gouvernementale. Ils le sont tellement qu’ils ne posent même pas la question du futur maintien de certains régimes spéciaux comme pour les militaires et les policiers. Qu’est-ce qui justifie que ces deux catégories bénéficient d’avantages dont les sapeurs-pompiers et le personnel hospitalier seront exclus ? Pas plus que les journalistes ne réagissent aux déclarations de Darmanin lorsqu’il annonce que la hausse de compensation des cotisations des agriculteurs sera compensée par une baisse de leur CSG ; on s’attend à ce que soient questionnées les conséquences sur l’assurance maladie de ce cadeau fiscal.

Donc le nouveau système de retraite n’aura rien d’universel. À ceux qui bénéficieront des avantages d’un régime particulier par compensation (baisse de la CSG, moindre cotisation pour la part de revenu supérieur à 10000 €…) je vais rappeler un conte indien[1] qui raconte l’histoire d’un roi dont la mère avant de mourir souhaitait une dernière fois déguster des mangues. Ce n’était pas la saison alors le roi dépêcha des messagers qui revinrent trop tard. Inquiet que son fantôme vienne le tourmenter, il demanda conseil aux prêtres qui lui suggérèrent qu’il leur donnât une mangue d’or à chacun en remplacement afin de satisfaire à l’offrande. Les prêtres s’en furent, chacun portant sa mangue d’or, et passèrent devant la maison du clown Tenali Rama qui tenait des barres de fers rougies au feu en leur extrémité. Il interpella les prêtres : « Saviez-vous que chaque prêtre marqué par ces fers deux fois ou trois fois recevra deux ou trois mangues d’or ? » Lorsque les prêtres qui avaient accepté d’être marqués au fer demandèrent au roi des mangues supplémentaires celui-ci s’emporta et alla quérir le bouffon qui s’expliqua : « Quand ma mère était souffrante le docteur me dit de chauffer des fers et de les placer sur ses articulations douloureuses, mais je n’ai pu le faire avant son décès. Alors j’ai suivi votre exemple face à la crainte que l’esprit de ma mère ne vienne me tourmenter. » Chacun, notamment les agriculteurs, interprétera cette histoire à l’aune des cadeaux que le prince Jupiter leur fera pour garantir sa propre quiétude.

Incroyable comme ce système universel non seulement ne le sera pas mais à quel point il opposera les Français entre eux. Sous prétexte de réduire les inégalités il va augmenter les injustices et précipiter vers une retraite par capitalisation quand Jupiter aura, comme en Suède, montré que le système ne fonctionne pas bien. Sans doute est-ce pour cette raison que Macron a choisi Delevoye, conseiller de l’institut des assurances, pour conduire ce projet : un projet qui vise à rendre inopérant la retraite par répartition pour diriger les gens vers les assurances privées. C’est là une stratégie toute macronienne : rendre inefficace pour imposer ce qu’il a choisi. C’est ce qu’il fallait entendre quand il s’égosillait à dire « Je veux transformer la France ! », or transformer ce n’est pas améliorer par réforme, transformer c’est faire passer d’une forme à une autre ; ainsi il ne s’agit pas pour lui d’améliorer le système de retraite par répartition mais de le remplacer progressivement par un système par capitalisation. Pour qu’une transformation soit bien accueillie, il ne faut pas utiliser les outils du passé, il faut sans doute se déconnecter du passé pour s’inscrire dans un projet, ici un projet de société, nouveau. Ce projet nouveau Macron ne l’a pas, ne l’a jamais eu, son seul projet est ultralibéral au sens des sciences économiques basiques et vieillottes qui négligent le facteur humain ; sans doute faut-il voir ici ce qui a permis de construire une image de « président des riches ». Son image de « disrupteur » est exacte mais il n’est pas certain que la disruption puisse s’appliquer à la politique, un pays ce n’est pas un start-up. Il aurait dû savoir qu’on ne construit pas une unité sociétale en distribuant quelques miettes aux plus pauvres au détriment des moins riches et en préservant les plus riches. Il aurait dû savoir qu’on ne construit pas une unité sociétale en méprisant les gens et en rejetant les « corps intermédiaires » qui ne sont, si on me permet l’expression, qu’un prolongement des gens, des citoyens.

Alors, à Jupiter, mais il est trop narcissique pour entendre cette leçon, et à ses sbires, trop infatués et soumis pour en comprendre les subtilités, je livrerai ce conte chinois[2] : « Le Souverain Jaune évoluait librement au nord de l’Eau Rouge, il s’éleva sur les collines des monts Kulun et regarda vers le sud. Sur le chemin du retour, il perdit sa perle obscure. Il demanda successivement à Intelligence, à Vue Perçante et à Analyses de la chercher sans qu’ils la trouvassent. Il dépêcha alors Oubli des Images qui la découvrir. « Étrange que ce soit Oubli des Images qui l’ait trouvée. » Remarqua le souverain. » La puissance s’acquiert et se maintient ni par des signes extérieurs, comme la perle du conte, de pseudo-débats ou un autoritarisme forcené, ni par l’étalage d’un savoir qui imposerait une vérité ; la puissance s’acquiert en oubliant toute intention de puissance et en écoutant les autres, ça s’appelle alors de la légitimité et de l’autorité au sens moral. Dans le cas présent et en matière de gestion politique la légitimité se construit en écoutant les Autres, surtout ceux qui n’ont pas adhéré au programme électoral et qui étaient bien plus nombreux que ceux qui ont voté pour E. Macron en mai 2017. C’est là un paradoxe mais aussi une perversité du système électoral français qui peut transformer une minorité en majorité, et l’on s’étonnera que les citoyens se détournent des élections ; un tel système ne peut qu’alimenter le « voter ça ne sert à rien ».


[1] A.Goreau Ponceaud, E. Ponceaud Goreau, Mythologie indienne et connerie d’aujourd’hui, in Histoire universelle de la connerie, ed Sciences Humaines.

[2] S. Feuillas, Que faire de notre bêtise ? Réflexions sur l’idiotie en Chine ancienne, in Histoire universelle de la connerie, ed Sciences Humaines.

Paysan mon ami, agriculteur mon ennemi.

« Ce matin Philippe fauche. Il a posé dans un coin son gilet, et, vêtu de sa chemise déboutonnée et de sa culotte, qui tient toute seule, coiffé d’un vieux chapeau, il coupe aujourd’hui l’herbe de son pré, qu’il trouve assez fleurie. […] Philippe est un Faucheur expérimenté. Il n’attaque pas le pré avec une ardeur imprudente. Il donne le premier coup de faux sans précipitations, comme il donnera le dernier. Il s’efforce d’abattre l’herbe par coutelées régulières, de raser net le tapis, ‑ car le meilleur du foin c’est le pied de la tige‑, de faire des andains de la même longueur et non de finir son ouvrage avant de l’avoir commencé. Il ne laisse pas un seul gendarme, c’est à dire un seul brin d’herbe debout, échappé à la faux[1]. »

« Si nous voulons connaître la pensée intime, la passion du paysan de France, cela est fort aisé. Promenons-nous le dimanche dans la campagne, suivons‑le. Il est deux heures ; il est endimanché ; où va-t-il ? Il va voir sa terre. Je ne dis pas qu’il aille tout droit. Non, il est libre ce jour-là, il est maître d’y aller ou de n’y pas aller. N’y a-t-il pas assez tous les jours de la semaine ?…. Aussi, il se détourne, il va ailleurs, il a affaire ailleurs… Et pourtant il y va. Il est vrai qu’il passait bien près ; c’était une occasion. Il la regarde, mais il n’y entrera pas ; qu’y ferait‑il ? […] Alors, il croise ses bras et s’arrête regarde, sérieux, soucieux. Il regarde longtemps, et semble s’oublier. À la fin, il s’éloigne à pas lents. À trente pas encore, il s’arrête se retourne et jette sur sa terre en dernier regard, regard profond et sombre ; mais pour qui sait bien voir, il est tout passionné ce regard, trop de cœur, plein de dévotion. […] Oui, l’homme fait la terre ; on peut le dire, même des pays moins pauvres. Ne l’oublions jamais, si nous voulons comprendre combien il l’aime et de quelle passion. Songeons que, des siècles durant, les générations ont mis là la sueur des vivants, les os des morts, leur épargne, leur nourriture… Cette terre, où l’homme a si longtemps déposé le meilleur de l’homme, son suc et sa substance, son effort, sa vertu, il sent bien que c’est une terre humaine, et il l’aime comme une personne[2]. »

Voilà ce que nous lisions dans notre livre de lecture en classe de CM2, une image de paysans qui ne faisaient qu’un avec leur terre et qui nous donnaient à en partager les fruits. Quand j’étais enfant, dans la décennie 1950 à 1960, dans la campagne de cette plaine au pied du Vercors où l’Isère coule paisiblement, les vaches allaient au pré, l’herbe sentait l’herbe, les blés étaient moissonnés après que le foin fut rentré. À l’automne les camarades paysans venaient à l’école avec les mains noircies par la brou[3] de noix, à l’époque on ramassait encore les noix à la main. Des paysans apportaient du lait, des fromages, du gibier parfois au restaurant familial, d’ailleurs jusque vers 1965 le restaurant possédait une ferme avec un fermier chargé d’alimenter la cuisine en légumes, en volaille et en porc.

Puis vinrent les normes : interdits les produits directement transformés au restaurant, exit la ferme. À la même époque apparue dans le village la première stabulation libre où les vaches ne voyaient plus beaucoup l’herbe des prés. Dans un souci de modernisme, et sans doute de rentabilité, le paysan qui nous livrait le lait décida d’alimenter ses vaches avec de la luzerne ensilée et le lait eut alors un goût tel qu’il devenait imbuvable pour nos palais sans doute restés de monde ancien.

Paysan qu’es-tu devenu ?

Je ne me lancerai pas dans une exégèse de l’évolution de l’agriculture, ni je n’expliquerai, car chacun d’un peu âgé le sait, comment le paysan et de venu agriculteur et aujourd’hui entrepreneur ; je me limiterai à citer Louis Garavel[4] qui écrivait en 1959 : « Le noyer faisait autrefois partie du paysage rural de presque toutes les régions de France. Il est maintenant devenu rare dans la plupart de nos campagnes. […] Quelles sont les causes d’un tel déclin ? » L’auteur cite : les hivers exceptionnellement froids, « qui ne suffisent pas à justifier la décadence du noyer », les maladies, « mais il est permis de se demander si ce dépérissement n’est pas le plus souvent la conséquence de la désaffection des populations pour le noyer » ; mais « La cause profonde est d’ordre plus général. Elle résulte au premier chef du recul de l’autarcie domestique qui fut si longtemps de rigueur dans nos campagnes. Le noyer était autrefois cultivé essentiellement pour l’huile que l’on tirait de ses noix. Le noyer est maintenant concurrencé dans ce domaine par les oléagineux d’outre-mer au point que, même dans les régions où la culture du noyer est encore en honneur, les pressoirs à huile se raréfient et ne travaillent plus que quelques semaines par an. […] De plus, par suite de la motorisation et de la mécanisation la présence de noyers dans les champs devient de plus en plus gênante. […] Enfin, le remembrement, opération si souhaitable par ailleurs, a trop souvent pour conséquence des réalisations[5] massives de noyers qui ne sont pas remplacées. […] Le noyer apparaît ainsi comme la victime du progrès technique. »

L’agriculture est devenue une industrie, une « usine » à fabriquer de la nourriture avec ses impératifs de rentabilité et de productivité. Le paysan a disparu, l’agriculteur est advenu, la disparition du premier a entraîné la disparition du lien affectif qui l’unissait aux gens. Alors, pourquoi les gens aimeraient-ils mieux ou plus les entrepreneurs de l’agriculture qu’ils aiment les adhérents du MEDEF ou pire les membres du CAC40 ?

Quelque chose s’est cassée : les agriculteurs ne sont pas les paysans[6], ils le sont d’autant moins que leur mode de travail les a conduits à détruire la campagne comme l’écrit Louis Garavel, et à utiliser des produits dont on sait aujourd’hui qu’ils sont hautement toxiques. Je veux bien reconnaître que ce « modernisme » a plus été imposé qu’il n’est le résultat d’une volonté forte des agriculteurs sauf que la FNSEA qui a adhéré très tôt, facilement, et avec enthousiasme à ce « modernisme » continue à en faire la promotion et exerce un fort lobby auprès des gouvernements et des parlementaires. Les propos du vice-président de la FNSEA, Monsieur Smessaert, interviewé par le journal le Monde[7] : « Les zones de non-traitement [ZNT] [par les pesticides], c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase » et d’ajouter « Les céréaliers sont mis en cause dans leur emploi des pesticides. Leur expertise est niée. Et des mouvements végans s’attaquent à des élevages. Le sentiment sur le terrain est extrêmement négatif. On pensait que la question économique réglerait le problème. Mais il y a des endroits où l’économie fonctionne et où le ressenti reste négatif. Les agriculteurs s’interrogent sur leur place dans la société. » L’expertise des céréaliers peut et doit être mise en cause au regard des études scientifiques et épidémiologiques, on ne peut pas s’ériger en expert quand le seul objectif que l’on a est de gagner toujours plus d’argent quitte à empoisonner la terre entière. Si je ne suis pas végan et trouve ce mouvement un peu immature et déraisonnable pour ne pas dire franchement con, je soutiens leurs actions de force parce qu’elle rejoint celle de tous les défenseurs de la cause animale, même si je n’aime pas la violence ; parfois la violence, et c’est le cas ici, est la seule façon de se faire entendre. Le porc qui souvent courrait dans la cour ou dans un pré nous donnait une viande bien meilleure que celle de ces pauvres porcs élevés sur des caillebotis, serrés les uns contre les autres sans espace. Comment peut-on, aujourd’hui, répondre autrement que par la violence à cet éleveur qu’un reportage à la télévision nous a montré pour qu’il nous explique qu’il fallait qu’il apprenne aux veaux à devenir des ruminants : bien sûr puisqu’il les sépare de leur mère alors qu’ils ne sont pas sevrés. L’agriculture marche sur la tête, comme diraient les enfants.

Oui, Monsieur le vice-président « le ressenti est négatif », il l’est parce que 45 500 agriculteurs nous montrent qu’une exploitation est viable lorsqu’on fait du « bio », que la permaculture permet sans risque de faillite économique de supprimer la totalité des herbicides et la majeure partie des pesticides. Oui, le ressenti est négatif face à ces élevages monstrueux, par la taille des installations et par les conditions de vie des animaux, alors qu’on sait qu’il faut réduire la consommation de viande, et pour ce qui est du lait parlons des surplus. Parlons des surplus de lait transformés en poudre de lait exportée vers l’Afrique ce qui a ruiné l’économie locale de l’élevage comme vos exportations de poulets ont tué l’élevage de bien des pays d’Afrique.

Oui, Monsieur le vice-président la place de ces agriculteurs-là se pose dans le monde que nous voulons : propre où nos enfants et petits-enfants devraient pouvoir grandir sans être empoisonnés, parfois alors qu’ils ne sont encore qu’un fœtus.

Nous voudrions entendre des agriculteurs nous dire que les pratiques n’étaient pas bonnes, qu’ils sont prêts à changer de modalités de production. Loin de nous dire cela, Monsieur le vice-président, alors que la France sera en grève contre la réforme du système de retraite vous déclarez dans l’interview : « Pas question, donc, de s’associer au mouvement social du 5 décembre, d’autant que, comme le souligne M. Smessaert, les agriculteurs sont « favorables à la réforme des retraites et à la suppression des régimes spéciaux » ». Il est temps que l’agriculture revoie son modèle économique et qu’elle cesse, elle-même, de s’isoler du reste de la société en ne vivant que dans une sorte d’autarcie intellectuelle. Le monde change et l’agriculture doit s’adapter à ce monde nouveau comme elle l’a fait après la deuxième guerre mondiale bien qu’en se trompant de chemin mais elle ne fut pas seule à se tromper et à se soumettre aux sirènes d’un capitalisme en folie et à la financiarisation du monde. Aujourd’hui, il faut, sans revenir au Moyen-Âge changer de pratique et sans doute de paradigme !

Mon ami paysan qu’es-tu devenu pour qu’aujourd’hui je te vois comme mon ennemi ? Quand redeviendras-tu celui qui produit une nourriture saine, celui qui entretient la nature, celui qui respecte et fait respecter les animaux, les cours d’eau, les forêts, les arbres, les fleurs, les papillons, les abeilles… Quand redeviendras-tu celui dont le pays et ses citoyens pouvaient être tellement fiers ? Quand nous dirons-nous à nouveau : « AMIS » ?


[1] Jules Renard, Le vigneron dans sa vigne.

[2] Jules Michelet, Le peuple.

[3] Enveloppe verte qui entoure la noix.

[4] Louis Garavel La culture du noyer, JB Baillière et Fils, Paris, 1959.

[5] Transformation en bois pour l’ébénisterie, la menuiserie ou autre usages domestiques. La première guerre mondiale fut une cause importante de destruction du noyer dont le bois servit à la fabrication de crosse de fusil ; j’en parle plus longuement dans mon livre publié sous pseudonyme Jean-Jacques de Corcelles « la noix et le noyer » chez Edisud.

[6] Même s’il en reste quelques‑uns.

[7] Le Monde, « “Macron, entends-nous !” : Les agriculteurs de la FNSEA accentuent la pression sur le gouvernement », le 26 novembre 2019.

Quand foufoune devient censeur.

Dans une époque où personne ne sait plus quel mot employer de peur de tomber sous le coup d’une loi ‑ judiciaire ou sociétale ‑ peut-on sans risque écrire un titre qui veut être un peu d’humour dans une société de plus en plus sinistre où les libertés disparaissent chaque jour au gré des actions des groupuscules d’influence ? Je n’ai jamais reculé devant la difficulté ni la prise de risque, ma carrière s’en est ressentie, alors je risque ce titre. À moins que je ne sois devenu un con (suivant Jacques Brel je suis assez âgé pour l’être), mais si un con est quelqu’un ou quelqu’une qui ne raisonne pas ou qui n’a pas de capacité à raisonner je ne sais pas où est la connerie dans les attaques contre le film « J’accuse » de Roman Polanski. Allez, dans la foufoune je me sens bien sans doute par un effet de régression infantile mais aussi par souvenir d’un engagement.

Derrière les mots il n’y a pas de tentative de décrédibiliser la cause du combat actuel des femmes contre le viol et plus globalement contre les violences, psychiques et physiques, qu’elles peuvent subir du seul fait de leur féminité ; ces combats, je les ai connus et j’y ai participé dès les années 1970. J’adhérais pleinement au combat « La Cause des Femmes » conduit par Gisèle Halimi dans les années 1980. Cet engagement suivait celui pris dix ans plus tôt en faveur de la contraception et de l’avortement qui me valut de croiser Pierre Fugain (médecin, résistant et socialiste militant) un soir où nous occupions les locaux du Planning Familial à Grenoble pour éviter que la police ne vînt les fermer. À l’époque nous luttions pour la cause des femmes : criminalisation du viol, décriminalisation de l’avortement, libre accès à toutes les formes de contraception… Les actions ont payé sur le plan législatif, leur succès dans certains domaines a été plus modeste dans les faits et la loi a encore trop de mal à être appliquée. Nos actions étaient raisonnées et ne discréditaient l’œuvre et la notoriété de personne.

Aujourd’hui, parce que nos actions n’ont que peu fait changer les mentalités, en tout cas pas assez, le combat doit continuer, peut-être faudrait-il dire reprendre. Il n’y a aucun doute à ce propos, mais nous devons nous interroger sur la forme du combat. Peut-on accepter que des sociétés d’auteurs, des directeurs de musées ou de salles de cinéma s’autorisent à être juges à la place des magistrats ? L’éventuelle insuffisance de ces derniers ne peut en aucun cas justifier que le jugement revienne à la rue ; si ça devait être le cas nous vivrions un recul social et humain terrifiant : le retour de la vindicte populaire comme seule justice ! Qui ou quoi nous préserverait, demain, d’une dénonciation par un voisin ? En outre, la discréditation de l’institution judiciaire et des magistrats ne fait pas avancer la cause qu’on croit servir, mais c’est une sorte de sport national dont, d’ailleurs, ne se privent pas certains syndicats de policiers. La justice et les juges ne sont pas parfaits, tant s’en faut, mais comme disait un de mes amis : « ce n’est pas en disant à un con qu’il est con que tu fais avancer les choses, soit il l’est vraiment et il ne te comprend pas, soit il ne l’est pas et tu le fâcheras ».

Le plus curieux de cela est que la question vient de l’action de gens d’un milieu qui, qualifié de culturel et d’intellectuel, veut montrer la voie de la raison au peuple : ceux-là savent, les autres ne seraient-ils que des cons incapables de raisonner et qui ne se complairaient auprès des foufounes que pour les martyriser ? Alors, qu’une société de réalisateurs de cinéma qui ne voyant pas arriver la démission d’un réalisateur dénoncé comme criminel, le radie c’est grave mais ça n’appartiendrait qu’à elle s’il n’y avait pas la médiatisation de la décision, et tant pis pour les miroirs qui recevront leurs visages. Bien plus grave est l’attitude d’une direction de cinéma qui déprogramme un film dont l’auteur a été dénoncé comme criminel. Si la parole des victimes est d’or elle ne peut pas se substituer à la justice, surtout quand on discrédite la justice et qu’en conséquence on ne dépose pas plainte. Comme diraient des enfants : « c’est trop facile ». Edgar Morin l’a dit dans une récente interview : la vie c’est un risque. Il faut être capable de risquer le regard de la police, de l’enquête et de la justice, sinon est-on une femme ou un homme au sens social du mot ? Quant à ceux qui suivent benoîtement les dénonciateurs, par soumission à un pseudo-intellectualisme qui conduit à un ersatz de militantisme, que faut-il en penser ?

Ainsi, le théâtre d’art et d’essai de Poitiers (le TAP Castille) a décidé de déprogrammer le film de Polanski : « Sensible au trouble provoqué par les accusations portées contre l’auteur et convaincu de la nécessité de la médiatisation contre les violences faites aux femmes le TAP a choisi, dans un souci d’apaisement, d’arrêter la programmation du film de Roman Polanski « J’accuse » à partir du mardi 26 novembre. » De quel trouble parle-t-on : celui des victimes celui des militantes (ts), celui de l’ordre public ? S’il s’agit de ce dernier qui le constitue : le film ou les militantes (ts) qui se placent en position de censeur en interdisant qu’on puisse voir ce film, en toute liberté et suivant le libre arbitre de chacun ? Peut-on soi-même se décider ainsi garant de la bien‑pensance et de la morale ?

N’en vient-on pas à questionner le bien-fondé d’une exposition des œuvres de Gauguin au prétexte (vrai) qu’il eut des relations sexuelles avec de jeunes tahitiennes, ou à vilipender Michel Drucker parce qu’il a reçu dans son émission un chanteur sous le coup de dénonciations. Demain on interdira la lecture des œuvres de Rousseau parce qu’il eut une maîtresse de 12 ans, et de celles de Victor Hugo qui baissait à couilles rabattues ; en même temps on ne demande pas la démission d’un ministre sous le coup de semblables accusations et on ne met pas en accusation une professeure installée dans le microcosme qui pourtant eut des relations sexuelles avec un de ses élèves alors mineur. Comme je suis con et que ce con-là ne peut être confondu avec une foufoune, je pourrais exhumer une foultitude d’exemples comme ceux‑là, qu’y gagnerions‑nous ?

Le con finissant toujours, même si l’éclair est fugace, par rencontrer la lumière je ne peux m’empêcher de me souvenir de La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (qui devrait être rebaptisée des droits humains) du 26 août 1789 qui proclame que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi » (article 10) et que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire et imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi » (article 11). On ne peut pas déroger à ce principe fondateur de la liberté d’expression de chacun au prétexte qu’on serait victime et moins encore au prétexte qu’on soutiendrait les victimes. Si l’œuvre de Polanski contrevient à la loi comme il est dit dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, alors l’État doit l’interdire, mais il n’est du pouvoir de personne au seul fait de sa vie et de son opinion de s’opposer à la diffusion d’une œuvre. L’action militante doit éclairer chacun qui, en toute liberté et en raison (je n’aime guère en son âme et conscience) choisira de voir ou pas cette œuvre.

Je conclurai en empruntant à Madame Simone Brunet, avocate honoraire, qui déclarait dans un article[1] dans la Nouvelle République : « Alors, oui, la domination subie par les femmes est un fléau planétaire depuis des millénaires. Oui, il était plus que grand temps qu’un soulèvement massif des femmes fasse émerger ce scandale permanent et universel. Oui, mais pas avec le rétablissement de tribunaux populaires, sans enquête, sans instruction, sans avocat, et sans juge. Au surplus, 56 % des avocats sont des femmes et 66 % des magistrats sont des femmes. Le triomphe de la morale et du bien dans la rue et les ruisseaux nauséabonds des réseaux sociaux constituent une déviance totalitaire, sans garantie pour personne, victime comprise. Mais enfin, qui s’est vu imposer dans ce pays de voir un film ? »


[1] https://www.lanouvellerepublique.fr/poitiers/deprogrammation-de-j-accuse-a-poitiers-deeive-tres-dangereuse-estime-me-simone-brunet